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Full text of "Les époques littéraires de l'Inde: études sur la poésie sanscrite"

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LES 



ÉPOQUES LITTÉRAIRES 



DE L'INDE 



ETUDES SUR LA POÉSIE SANSCRITE 



PAR 



FÉLIX NEVE 



• PRORSSEUR ÉMBIUTB DE l'UNIVSBSITÉ DE LOUVAIM 

MSMBRB DB LA CLASSE OBS LBTTlUtS DE VACÀDÈiOE ROYA^ 'dB BBLOIQUB 

mXBSB COKJtBSPOmUMT DB VACADHOE IMPÉRIALB DB SAINT-P^BRSBOUBQ 

DE LA tOatri ASIATIQUE DB LONDRES, DB L'ACADtaUB DB STANISLAS A NANCY, BTC., BTC 



BRUXELLES 

LIBRAIJUB BUROPÉBNNB C. MUQUARDT 

ICBRZBACH ET FALK, ÉDITEURS 
45, me de la Rjégttioe 

MEKB MAISON A LKFSIQ 



PARIS 

BRNBST LBROyX, ^ITEUR 
f.nnrAfRB de la société asiatique 

ET DE L'ÉOOtE DBS LANGUES ORIENTALES 

s8, me Bonaparte 



LOUVAIN, TYPOGRAPHIE DB CHARLES PEETERS 



1883 



LES ÉPOQUES LITTÉRAIRES DE L'INDE 



PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR 



CONCERNANT l'iNDE 



Études sur les hymnes du Rio-Véda, avec nn choix d'hymnes, 
traduits pour la première fois en fhuiçais. Louvain^ 1842, iVol. in-8. 

Essai sur le mtthe des Ribhavas, premier vestige de Tapothôose 
dans le Véda, avec le texte sanscrit et la traduction française de& 
hymnes adressés à ces divinités. Paris, B. Duprat, 1847, 1 vol. in-8. 

Le dénouement de l'histoire de Rama, Outtara-Ràma-Charita, 
drame de Bbavabhoûti traduit du sanscrit avec introduction sur 
la vie et les œuvres de ce poëte. Bn^elles-Paris, 1880, 1 vol. in-8. 

Des éléments étrangers du mythe et du culte indiens de Krighna. 
Paris, 1876, in-8. 

Le Bouddhisme, son fondateur et ses écritures. Paris, 1854, 
grand in-8. 

Frédéric Windischmann et la haute philologie en Alleb£agne. 
Paris, 1863, grand in-8. 

Mémoire sur la vie d'Eugène Jacquet, de Bruxelles, et sur ses- 

TRAVAUX relatifs A L'hISTOIRE ET AUX LANGUES DE L'ORIENT, SUivi 

de quelques flragments inédits. Bruooelles, M. Hayez, 1856, gr. in-4. 



LES 



ÉPOQUES LITTÉRAIRES 



DE L'INDË 



ETUDES SUR LÀ POESIE SANSCRITE 



PAR 



FÉLIX NÈVE 



PR0FB8SBDR AVÉUTB OB L'UMIVBBSITÉ DE LOCTVAIN 

MBIIBRB DB LA CLAS8B OBS LBTrBBS DB L'ACADÉMIB BOYALB OB BBLOIQUB 

MBMBEB OOHRBSPOMOAin DB L*ACAOilfIX IXPÉUALB DB SAOrr-PftTBBSBOCTBO 

DB LA SOaftT* ABIATIQUB DB L0VDBB8, DB L'ACADÉMIB DB 8TAM)SLAS A VAtXCY, BTC., BTC 



BRUXELLES 

LIBRAIRIE EUROPÉENNE 

C. MUQUARDT 



PARIS 

ERNEST LEROUX 

LIBBAULB DB LA 80a*Ti ASUHQUB 



LOUYAIM, TYPOGRAPHIE DE CHARLES PEETERS 



1883 



.C^ENHEft 






PRÉFACE. 



En assemblant aujourd'hui quelques-uns de mes écrits 
relatif à l'Inde, disséminés en diverses publications dans 
un espace de quarante années, je dois un tribut de grati- 
tude aux indianistes de plusieurs nations qui ont bien 
voulu y prendre intérêt et qui m'ont honoré de leurs sym- 
pathies. Leurs sufirages m'ont encouragé dans la poursuite 
des études sanscrites que j'avais abordées en France et en 
Allemagne. Sans doute, j'eusse voulu mieux répondre aux 
leçons des maîtres éminents que j'avais entendus dans ces 
deux pays, et suivre de plus près les philologues qui ont 
parcouru avec éclat la carrière ouverte par ces maîtres et 
qui ont justifié leurs conseils par de grandes œuvres. Mais 
la plupart de ceux qui m'ont témoigné naguère leur bien- 



918 



VI PRÉFACE. 

veillance n'ont pu se rendre compte de la situation qui 
m'était faite à ma rentrée en Belgique, où je me propo- 
sais de faire connaître une branche nouvelle et importante 
de l'orientalisme. Or, cette tâche a été entièrement aban- 
donnée à mon initiative. 

Pendant les trente-six années où je fiis au service de 
l'Université de Louvain (1841-1877), je n'ai occupé comme 
professeur titulaire, dans la Faculté de Philosophie et Let- 
tres, d'autre chaire que la chaire d'histoire des littératures 
grecque et latine. Loin d'être en possession d'une chaire 
de sanscrit, comme on l'a pu croire, j'étais simplement au- 
torisé à annoncer au programme des cours une leçon facul- 
tative de grammaire sanscrite à laquelle s'inscrivaient des 
auditeurs bénévoles. J'ai été chargé, en outre, pendant 
cinq ans de la leçon de langue grecque et, pendant dix 
ans, de la leçon d'histoire de la philosophie ancienne que 
je n'avais aucunement sollicitée. D'autre part, ce n'est pas 
à moi qu'il convient de parler de ces petits services sans 
nom, que j'ai eu l'occasion de. rendre à des jeunes gens de 
l'Université en dehors des devoirs quotidiens de ma charge. 

Dans quel dessein puis-je actuellement présenter au pu- 
blic la suite de mémoires et de notices que l'on trouvera 
réunis dans le présent volume? C'est le fruit et la justifi- 
cation de mes tentatives réitérées pour signaler le mouve- 
ment-fort rapide des études indiennes, pour vulgariser dans 
mon' pays les travaux les plus importants qui marquaient 



PRÉFACE. VII 

d'année en année, à l'étranger, leur essor et leurs progrès, 
i^Après avoir pris connaissance des monuments principaux 
mis au jour dans cet intervalle, je me suis appliqué à en 
analyser quelques-uns, à en traduire .et en commenter 
quelques autres. Je n'ai point fait la révision de mes 
diflférents essais sans y joindre, des notices inédites qui sont 
le complément des premières. Ce n'est pas sans regret que 
j'ai renoncé à de nouvelles investigations dans le champ 
des textes antiques du Véda sur lesquels s'étaient concen- 
trés mes premiers efforts ; j'ai bientôt reconnu qu'il était 
superflu d'y revenir sans pouvoir leur consacrer un labeur 
non interrompu et en quelque sorte exclusif, comme l'ont 
fait les savants qui en sont devenus les éditeurs et les 
interprètes autorisés. 

Ce recueil d^histoire littéraire sera de quelque utilité, 
j'ose l'espérer, à ceux qui se préoccupent des travaux de 
littérature comparée mis en faveur de nos jours et à ceux 
qui veulent se faire une idée des productions originales as- 
surant à rinde une large place dans l'histoire intellectuelle 
de l'Orient. S'il leur plaisait de s'en tenir à ce point de 
vue, mes confrères en Indianisme,. travailleurs plus intré- 
pides et plus heureux, considéreraient d'un œil indulgent 
la dernière marque de bon vouloir qu'il me soit permis de 
leur offrir. Ils ne me porteraient point rancune après cela 
si, dans les loisirs de Téméritat, je consacrais une part 
de temps et de zèle à une branche de la philologie asiatique 



Vni PRÉFACE. 

au profit de laquelle j'ai provoqué maintes fois Tattentiou 
des gens instruits : je veux parler des sources en langue 
arménienne dont l'exploration importe à l'histoire univer- 
selle et à l'ethnographie autant qu'à l'histoire du christia- 
nisme oriental. 



Louvain, 13 juin 1883. 



INTRODUCTION. 



Les peuples occidentaux ont admis depuis longtemps, sur la foi 
d'historiens et de voyageurs grecs, l'existence d'une grande civili- 
sation qui s'était épanouie au sud du continent asiatique, dans 
une vaste contrée du nom de India : mais la connaissance en était 
restée vague et imparfaite. C'est seulement à une date tout-à-fait 
moderne que la science de l'antiquité indienne s'est constituée 
dans le cadre agrandi des sciences historiques : bien définie par 
les recherches dont elle a été l'objet, elle en provoque sans cesse 
de nouvelles, qui sont poursuivies à la fois en Europe et dans 
l'Inde anglaise. Les résultats importants, acceptés par la majorité 
des savants, s'élèvent fort au-dessus des solutions provisoires et 
contestables qui représentent une étude au berceau. En effet, plu- 
sieurs branches du savoir se sont déjù enrichies de notions et de 
faits empruntés à la connaissance de l'Inde ancienne : des écrits 
spéciaux, de la discussion des écoles, ces notions, ces faits passent 
de proche eu proche dans les ouvrages généraux d'histoire ou de 
science, et bientôt ils passeront en substance jusque dans les livres 
élémentaires. 

Il s'agit non-seulement de l'histoire de la race conquérante des 
Aryas, célèbres au premier rang parmi les populations du monde 

1 



s INTRODUCTION. 

ancien dont l'ethnographie a retrouvé la trace, et du développe- 
ment politique de la société indienne; il s'agit encore de ses 
croyances-, de ses idées, de ses doctrines philosophiques qui 
offrent une matière féconde d'observations et de rapprochements : 
la mythologie et la métaphysique des Hindous n'ont-elles pas dé- 
sormais leur place marquée dans le tableau des efforts de l'esprit 
humain? 

D'un autre côté, les sciences exactes auront leur part dans les 
inductions de la critique européenne, appliquée aux sources de 
l'Inde. Il ne peut paraître indifférent à une époque comme la nôtre, 
où elles ont rapidement progressé, de refaire leur histoire en 
Orient, de rapprocher les hypothèses et les conceptions des Hin- 
dous de celles des nations fameuses de l'antiquité. Quand même 
on reconnaîtrait chez les premiers moins de découvertes que d'em- 
prunts faits avec plus ou moins d'habileté, soit aux Grecs, soit aux 
Chinois (1), il serait utile de déterminer quelle fut la portée de 
leur savoir en mathématiques et en astronomie. Non-seulement la 
question de priorité touchant plusieurs pi'oblèmes est intéressante 
par elle-même ; mais encore on mettra de cette Êiçon à l'épreuve 
les forces originales de l'esprit indien, en constatant à quel degré 
lui a toujours manqué la puissance d'obser\'ation. On le présume 
sans peine, et déjù on peut l'affirmer, il y aura, de ce côté, en dé- 
finitive, plus de curiosité pour l'érudition que de profit pour la 
science. De véritables et plus utiles conquêtes se feront sur le ter- 
rain de la langue et des lettres, et les premières répondent de 
beaucoup d'autres. 

La pensée indienne eut pour organe, dans sa maturité, une 

(I) Le savant J.-B. Biot, déjà octogénaire, a consacré à cet ordre de 
questions plusieurs mémoires que résument ses Études sur rastronomi$ 
indienne et Vastronomie chinoise (Paris, M. Lévy, 1862, l volume in-8®). 
L'investigation des sources sanscrites, faites sur ce même sujet, par des 
indianistes éminents, tels que MM. Whitney, Alb. Weber et Max MûUer, 
]i*a modifié que partiellement ses conclusions défavorables à Tfnde. 



INTRODUCTION. 3 

langue qu'elle avait façonnée à son image, et dont elle a, plus tard, 
osé qualifier la perfection par le nom de sanscrit ou « achevé. » 
C'est dans les monuments de cette langue qu'elle nous, apparaît 
avec toute son originalité, et l'on irait jusqu'à dire, qu'une de ses 
créations merveilleuses est la grammaire, c'est-à-dire la savante 
analyse et l'anatomie de cet idiome qui devait rester sans rival sur 
le sol de la "grande péninsule. 

Dans un premier exposé, nous dirons ce que fut à l'origine l'é- 
tude du sanscrit, et comment l'enseignement de cette langue se 
répandit et s'organisa en Europe ; nous montrerons également de 
quelle façon le sanscrit est devenu un des fondements de la gram- 
maire comparée. Mais, si l'on est d'accord sur les qualités intrin- 
sèques de la langue nationale et sacrée des Aryas, déjà des opinions 
contradictoires se sont fait jour sur la valeur littéraire de ses pro- 
ductions. Il n'y a pas, au sein des écoles d'Europe, des jugements 
bien arrêtés sur la littérature sanscrite, sur la distinction et le mérite 
de ses genres, sur le caractère des œuvres qui leur appartiennent 
et sur la beauté du style qui domine dans chacun d'eux. 11 est vrai 
qu'on est loin d'avoir réuni les matériaux nécessaires pour recom- 
poser son histoire ; mais on ne manque plus des données essentielles 
pouvant servir à fixer quelques traits saillants de l'esthétique qu'elle 
a constamment représentée. Si l'on n'a écrit l'histoire des littéra- 
tures classiques qu'après trois siècles d'études approfondies sur 
les textes, le moment n est pas venu d'apprécier la littérature in- 
dienne dans son ensemble et dans ses détails : car plusieurs de 
ses grands monuments sont à peine imprimés et traduits, et d'au- 
tres sont en cours de publication. Malgré le rude labeur que 
d'habiles philologues ont voué à l'exploration des œuvres manus- 
crites, malgré la sagacité que d'autres ont mise à introduire parmi 
des œuvres si diverses le fil conducteur de l'histoire et de la chro- 
nologie, la tâche de la critique n'est encore que commencée. 

Nous n'embrassons dans ces préliminaires qu'une seule face de 
l'histoire intellectuelle de l'Inde, sa culture littéraire* Sans pouvoir 



I INTRODUCTION. 

esquisser un vrai parallèle, rigoureux et complet, de la littérature 
sanscrite et de celle de grands peuples historiques, nous nous at- 
tacherons pour la juger aux idées reçues dans notre monde occi- 
dental sur l'expression du beau. Implicitement, nous mettrons les 
Hindous en présence de ces nations privilégiées auxquelles l'Eu- 
rope, maîtresse du monde par l'intelligence, doit sa première 
éducation et les fondements de sa supériorité scientifique. Car, 
comment faire abstraction des règles du style admises depuis deux 
mille ans dans la partie la plus civilisée de l'humanité, quand on 
aborde une littérature séculaire de l'Orient, pour la considérer 
dans toutes ses tendances? Et comment ne pas s'enquérir à l'avance 
des limites de temps dans lesquelles il faut placer son complet dé- 
veloppement? 

§1- 

Premier essor des études indiennes. 

Jusqu'au milieu du xviii^ siècle, on n'avait qu'une notion som- 
maire de la langue sacrée des Brahmanes, puisée dans les rapports 
de quelques voyageurs et de quelques missionnaires parmi lesquels 
on distinguerait en toute justice le P. Pons et le P. Coeurdoux. 
Mais vers la fin du même siècle, un grand trs^vail rédigé en la- 
tin (1), puis des traités écrits en anglais en firent connaître la gram- 
maire hors de Tlnde. Dès lors il ne resta plus de doute sur les 
caractères éminents du sanscrit : idiome antique et peu altéré où 
domine encore la synthèse ; langue savante qui a reçu de peuples 
renommés pour leur intelligence le nom de parfait ou ai achevé en 
raison de Fétat où ils ont porté sa culture ; enfin, représentant 
d'une grande famille de langues, demeurée la propriété séculaire 
et inaliénable des races qui ont peuplé de grandes régions de l'A- 
sie et la majeure partie de l'Europe. 

(l) La Grammatica Samscredamica etc., du P. Paulin a Santo Bartolo- 
meo, carme allemand, missionnaire dans Tlnde (Rome 1790, in-4<^). 



INTRODUCTION* 5 

C'en était assez pour attirer de ce côté les efforts de plusieurs 
générations de savants. Les Anglais qui ouvrirent la voie étaient 
|K>ur la plupart des administrateurs habiles ayant résidé longtemps 
dans rinde, en même temps que des hommes d'une solide instruc- 
tion capables de mettre à profit une découverte aussi importante. 
William Jones, Carey et Wilkins, Yates et Colebrooke, jetèrent les 
bases de l'étude grammaticale du sanscrit, et ils donnèrent eux- 
mêmes une prompte célébrité à sa littérature jusqu'en Europe, par 
la traduction d'œuvres vantées parmi ses monunients originaux. 
Thomas Colebrooke alla plus loin : non-seulement il élucida le sys- 
tème grammatical des Hindous (1805); mais encore il tira des 
sources indigènes, restées manuscrites, la matière de savans mé- 
moires sur toutes les branches de la science indienne. C'était le 
terme des premières conquêtes, c'était la prise de possession d'un 
grand territoire par le génie européen. 

Dans les premières années de notre siècle, les études indiennes 
forent recommandées à l'attention de l'Europe par quelques écri- 
vains de goût, surtout par Frédéric de Schlegel, qui devinait beau^- 
coup (1), et après lui par Auguste-Guillaume son frère : l'opinion 
publique les prit pour initiateurs, et elle ratifia bientôt leurs ten- 
tatives en provoquant la création des premières chaires de langue 
sanscrite sur le continent. Dans les leçons du Collège de France, 
Paris fut surtout initié aux beautés de la poétique indienne, étu- 
diée dans la Sacountalâ et dans quelques œuvres d'imagination. 
Les facultés de Bonn et de Berlin eurent en Prusse les honneurs 
d'une forte et féconde initiative : dans l'une prévalut tout^d'abord 
le points de vue historique et littéraire auquel s'est tenu Guillaume 
de Schlegel dans sa Bibliothèque indienne et dans ses autres^pu- 
blications ; dans l'autre prévalut le point de vue grammatical et 
philologique, consacré par les leçons et par les livres de Franz 
' Bopp, dont les solides travaux de grammaire comparée se sont 

(l) Bêla langue et de ta sagesse des Indiens (Heidelberg 1808). —Trad. 
franc, par M. Mazure (1837). 



} INTRODUCTION. 

étendus de la langue sanscrite à tous les idiomes congénères d'Asie 
et d'Europe (i). Au bout de peu d'années cet enseignement oflSciel 
porta des fruits en Allemagne : en même temps que le sanscrit fut 
appliqué à la synglosse avec plus de sûreté et plus d'extension, on 
pénétra plus avant dans le génie de la langue et de la littérature 
brahmaniques ; car on ne tarda pas à publier le texte de quelques- 
uns de ses monuments avec un appareil de notes et de commen> 
taires philologiques, comme on l'avait fait pour celui des classi- 
ques anciens. Les noms de H. H. Wilson en Angleterre, de Chris- 
tian Lassen et de Frédéric Rosen en Allemagne, d'Eugène Bumouf 
en France, marquent cette seconde phase des études sanscrites en 
progrès. Telle est la signification de ces noms, qu'ils rappelleront 
dans l'histoire des hautes études la profonde et ingénieuse saga- 
cité avec laquelle quelques hommes ont fait avancer du même' 
coup la critique littéraire et la connaissance de l'Inde historique. 
Personne n'était mieux à même que Christian Lassen de mettre la 
main à un livre aussi considérable que ses Antiquités indiennes (2), 
où il a résumé toutes les notions acquises jusqu'à nos jours sur 
l'antique civilisation fondée par les Aryas, puis recueillie et trans- 
formée par les dominateurs successifs de la Péninsule. Mais, il 
faut le dire, celte science de l'antiquité indienne — ^pour reprendre 
la dénomination appliquée à l'étude encyclopédique de l'antiquité 
grecque et romaine — se complète, se parfait chaque année par 

(l) Le premier essai de M. Bopp sur la conjugaison date de 1816. Son 
grand manuel de grammaire sanscrite {Lehrgébâude) & vu le jour en 1827; 
il en a donné en 1832 une rédaction latine, et plus tard un abrégé alle- 
mand qui compte trois éditions. Sa grammaire comparée fut publiée la 
première fois en 6 livraisons (1833-1852). — L'auteur en a revu lui-même 
la seconde édition entièrement refondue : VergleicJiende Grammatik des 
Sanshrity Send, Armenùchen, Qriechischen^ Laieinischen^ LUauischen, 
AUslavischen^ Qothischen %md Deutschen (Berlin, Dttmmler 1857-1861, 
3 gr. vol. in-8^). En 1863 a paru la table systématique du livre rédigée 
par M. Garl Arendt. 

(2) Indische AUerthumskunde. Il en a paru quatre volumes, grand in-8% 
A Bonn et à Leipzig de 1847 à 186U 



INTRODUCTION. 7 

des travaux neufs et approfondis. Le fait a créé le mot : depuis 
longtemps on a distingué en Europe par le nom d'indianistes les 
philologues et les littérateurs, les historiens et les savants qui cul- 
tivent spécialement ce champ à lui seul très vaste dans Timmense 
domaine des études orientales. 

De chaque école, en effet, sont sortis des disciples qui ont sou- 
tenu, fécondé, quelquefois agrandi l'enseignement du maître : leur 
nombre même a excité parmi eux le sentiment d'une salutaire 
émulation. On rattacherait aux leçons et aux conseils d'Eugène 
Bnmouf les savants mémoires de M. Barthélémy Saint-Hilaire, 
traducteur d'Aristote, sur la philosophie des Hindous, les investi- 
gations de M. Adolphe Régnier sur l'ex^^èse grammaticale des 
Brahmanes d'après les traités indigènes, les études épiques de 
MH. Théodore Pavie et Ph.-Ed. Foucaux, la traduction des volu- 
mineux poèmes de Yalmiki et de Câlidâsa par feu Hippolyte Fau- 
che, qui a poussé assez loin une version complète du Mahâbhârata ; 
enfin les ingénieux essais de Jacquet sur l'épigraphe et la paléo- 
graphie indiennes (1). Il est juste de lui faire également honneur 
de l'introduction de la littérature sanscrite en Italie, par l'exemple 
de M. Gaspar Gorresio, éditeur du Ràmàyana après G. de Schle- 
gel, et traducteur de cette grande épopée dans la langue de Dante. 
D'autre part, c'est aux universités de Bonn, de Berlin, de Breslau, 
qu'il faut rapporter des succès de premier ordre obtenus dans la 
philologie indienne. Ce furent deux élèves de l'école de Bonn, 
MM. Boehtlingk et Westergaard, qui l'implantèrent en Russie et 
en Danemark. Ce furent les efforts simultanés d'autres indianistes 
de même âge, formés à d'autres écoles, MM. Max Mûller, Albert 
WelxT, Théodore Benfey et Rudolphe Roth qui donnèrent à l'Al- 
lemagne la gloire de restituer le Véda. Ils mirent au jour ces livres 

(1) Pour les trayaux d*Eugône Jacquet de Bruxelles, relatifs À l'histoire 
et aux langues de TOrient, voir notre Mémoire imprimé en 1856 par 
rAeadémie royale de Belgique (tome XXVllI des Mémoires des savanU 
étrangers, 148 pages, collection in-4<>). 



8 INTRODUCTION. 

sacrés que la caste brahmanique a soustraits le plus longtemps 
possible à l'œil des étrangers ; ils donnèrent libre accès à ce corps 
des écritures védiques, qui forme la plus ancienne littérature de 
rinde, toute religieuse et philosophique ; ils pénétrèrent même dans 
la science des commentaires créée tout exprès pour conserver et 
sauvegarder de si vénérables monuments. 

Grâce à la patience et ù Tintrépidité de ces infatigables travail- 
leurs, on possède enfin les plus anciens titres de la forte civilisa- 
tion des Âryas de Tliide, la clef des origines de leurs religions et 
de leurs cultes. La lumière s'étant faite sur ce premier âge de la 
société indienne, on est assuré de pouvoir classer quelque jour la 
longue suite des productions, poèmes et traités, qui se sont con- 
servés en langue sanscrite; la critique ne peut plus désespérer 
d'en débrouiller la filiation. Déjà, en y appliquant le fil d'une 
chronologie fondée sur des inductions plutôt que sur des calculs, 
sur des idées plutôt que sur des dates, on a clairement aperçu les 
grandes phases de la spéculation indienne, et on est par\'enu à 
suivre toutes les transformations du peuple conquérant et civilisa- 
teur depuis le gouvernement patriarcal des chefs de tribu jusqu'à 
la constitution de florissantes monarchies. 

Pour rétablir même partiellement les principales époques de la 
poésie et de Tart chez une des grandes nations de l'Orient, il ne 
fallait rien moins que l'avancement parallèle de la grammaire et de 
la lexicographie sanscrites, ainsi que de l'histoire et de la géogra- 
phie de l'Inde. C'est avec l'autorité de ses longues études sur le 
Yéda que M. Max MùUer publiait naguère son histoire de l'an- 
cienne littérature des Hindous (1), jugée admirable en tant qu'elle 
illumine leurs croyances primitives et leurs rites sacrés et nous 
fait assister à la constitution du Brahmanisme. Dans les trente 
dernières années, on a successivement amassé les matériaux devant 
servir à une connaissance plus complète de l'Inde antique : tantôt 

4 

(1) A history of ancient sanskrU lUerature (Londres 1859. — 2« édit. 
}861), 1 vol. gr. in-8o. 



INTRODUCTION. 9 

ce fut la description des collections de manuscrits indiens réputées 
les plus précieuses; tantôt ce furent des notices détachées, des 
dissertations ayant pour objet de rechercher Tâge, de déterminer 
le but, de reconnaître les auteurs d'une foule d'écrits. On citerait 
en première ligne à ce sujet les travaux considérables de M. Albert 
Weber, qui lui ont fait, ouvrir à peu de distance les portes de 
Funiversité de Berlin et celles de FAcadémie des sciences de Prusse. 
Il a rempli de savants mémoires, tirés de sources inédites en 
sanscrit, le recueil qu'il a fondé ù partir de 1880 sous le titre 
d*Éludes indiennes (1). Il a exposé et discuté le programme des 
questions les plus, graves que la critique puisse soulever au sujet 
des anciens monuments de la langue sanscrite, dans ses leçons 
faites à Berlin en 1881-1882 sur Yhistoire de la littérature indienne. 
Vingt-cinq ans plus tard (2), il a doimé une seconde édition de ses 
remarquables leçons sur le même plan, mais avec la mention suc- 
cincte des nombreux textes mis au jour par les pandits ou par des 
indianistes européens. Outre cela, il a composé année par année 
une foule d'articles de critique sur les nouveautés relatives à l'Inde 
et à son histoire (3) ; ainsi a-t-il rempli avec une autorité générale- 
ment reconnue son rôle de chef d'école, dont l'avis est entendu 
à la première heure. 

Les routes sont donc tracées dès aujourd'hui dans plus d'une 
direction. Toutes. les fois qu'on publiera de nouveaux textes, on 

(1) Les Indische Studien sont paryenues en 1876 & leur XIY* tome 
(Berlin, Dûmmler, 14 vol. in-8<^). Un traité de la métrique des Indiens» 
formant le tome YIII de cette collection, a valu & M. Weber le grand prix 
Volnej, en 1864. 

(2) Akademische Vorlesungen u^fer die indische Literaturgeschichte, 
Berlin 1852, 2*« ausg., ibid., 1876.— Naclitrag, 1878. L'ouvrage a été 
traduit de l'allemand en français sur la 1^^ édition, par M. Alfred Sadous 
(Paris, A. Durand, 1859, 1 vol. în-8o). 

(3) Ces curieuses annonces remplissent trois volumes in-8^, sous le titre 
à'Indisehe Streifm ou Excursions indiennes (Berlin, 1. 1, 1861, t. II, 1869, 
t. III, 1876). 



10 INTRODUCTION. 

modifiera, on perfectionnera les données acquises; on définira 
mieux les différences de langue et de style d'une période à Tautre, 
et Ton établira jusque dans les détails les origines et la distinction 
de chaque genre, la valeur des œuvres qui lui appartiennent. 
Qu'on en juge par les questions aujourd'hui éclaircies, on ne sau- 
rait désespérer de la solution de bien d'autres problèmes. C'est 
par des inductions, par des conjectures tirées de l'influence réci- 
proque soit des doctrines, soit des événements, qu'on a tenté, non 
sans succès, de reconstituer les grands faits de l'histoire politique 
et sociale des Hindous : de même, c'est par l'étude analytique des 
textes, par leur examen comparatif, que l'on parviendra i classer 
dans leur ensemble les productions littéraires de l'Inde, à les 
replacer dans l'ordre probable de leur apparition, sincHi dans 
l'enchaînement d'une stricte chronologie. Ce but ne peut manquer 
d'être atteint dans un avenir peu éloigné : alors seulement il sera 
donné à la critique occidentale d'établir des rapprochements fondés 
entre la principale littérature de l'Inde et les grandes littératures 
du monde ancien et moderne. Est-il besoin de le dire? Arrivée à 
ce terme, la connaissance du génie littéraire des Indiens aura 
fourni bien des traits au tableau général de la civilisation, à l'his- 
toire des idées religieuses» des formes politiques et des systèmes 
de philosophie. Mais cette connaissance ne sera dûment acquise 
que par l'étude vulgarisée de la langue littéraire de l'Inde dans ses 
deux âges, l'idiome antique ou la langue du Véda, et la langue 
polie par une longue culture, le sanscrit proprement dit. 

§ II. 
Coup h'oBiL sur l'enseignement du sanscrit en Europe. 

La Compagnie anglaise dite des Indes orientales n'avait pas 
cessé d'administrer l'Inde avec de larges pouvoirs, avant la révolte 
de 1857 qui a déterminé la couronne d'Angleterre k en reprendra" 
le gouvernement direct. Dès le principe elle eut un intérêt majeur 



INTRODUCTION. ii 

à répandre la connaissance des langues de ses sujets asiatiques et 
à faire donner un enseignement régulier du sanscrit; aussi fondâ- 
t-elle de bonne heure un cours de cette langue, ainsi que des leçons 
de persan et d*hîndoustani, dans son collège de Haileybury, en 
faveur de ceux qui voulaient remplir des fonctions à son service 
dans les possessions britanniques. Elle prêta un sérieux appui à la 
Société asiatique de Calcutta, fondée en 1784, et à la publication 
des Asiatic Researches qui précéda de longtemps les travaux pa- 
tronés par les Académies ou par les sociétés littéraires d'Europe. 

Mais avant que TAngleterre eût admis le sanscrit parmi les 
langues savantes dans ses vieilles universités d'Oxford et de Cam- 
bridge, cette langue lut dotée de chaires spéciales sur le continent, 
et Ton vit peu après les sciences philologiques prendre un prodi- 
gieux essor, eu égard aux moyens de rénovation qui venaient 
d'être assurés à leurs méthodes. 

Par ordonnance du 29 novembre 1814, Louis XVIII fonda au 
Collège royal de France la chaire de langue et de littérature san- 
scrite; après M. de Chézy elle lut illustrée par M. Eugène Bumouf, 
qui fit des prosélytes parmi ses confrères de l'Institut et qui forma 
grand nombre d'indianistes ; elle fut occupée après lui par 
M. Théodore Pavie, versé dans plusieurs langues de l'Inde, et elle 
l'est aujourd'hui par M. Ph. Ed. Foucaux qui, sur les conseils du 
maître, a exploré l'histoire du Bouddhisme dans ses sources san- 
scrites et dans leurs versions tibétaines. 

Mais nous allons retracer la diffusion plus rapide et plus géné- 
rale de l'étude du sanscrit en Allemagne, à laquelle les gouverne- 
ments n'ont pu refuser leur appui en raison de l'intérêt avec lequel 
toutes les parties de la philologie sont cultivées en ce pays. La 
Prusse prit les devants sous le règne de Frédéric-Guillaume III, 
grâce aux vues élevées d'un de ses ministres, le baron Stein von 
Altenstein, et par l'autorité de Guillaume de Humboldt qui devait 
lui-même jeter de vives lumières sur l'histoire et la philosophie du 



12 INTRODUCTION. 

langage (i). Les universités de Berlin et de Bonn, qui ont possédé 
des chaires de sanscrit dès Tan 1818, ont donné la première im- 
pulsion aux études indiennes. Pour ne pas négliger le stimulant 
de Témulation, on leur a appliqué le système qui est en usage 
depuis longtemps dans les universités allemandes, et qui permet 
l'ouverture de cours publics en concurrence avec celui du profes- 
seur titulaire. Chaque année des cours de philologie sanscrite y 
furent faits par des professeurs extraordinaires ou par des agrégés 
portant le titre de privat-docenten ; il leur fut libre de passer des 
éléments de la grammaire à l'interprétation de divers ouvrages, en 
dehors des leçons assignées par le programme au professeur ordi- 
naire. Telle fut par exemple, pendant la vie de Guillaume de Schle- 
gel, la sphère d'action de Christian Lassen dont les leçons et les 
écrits firent bientôt la renommée de l'école de Bonn dans l'Europe 
entière; dans la suite, il eut pour collaborateurs des philologues 
aussi distingués que MM. Gildemeister, A. Schleicher et Martin 
Haug. De même à Berlin, l'éminent grammairien, M. Franz Bopp 
eut pour auxiliaires des hommes sortis de son école, MM. Âlb. 
Hoefer, Agathon Beuary, Nie. Delius et plusieurs autres. 

Un fait capital doit être mentionné dans les fastes de l'école de 
Berlin : l'acquisition que le gouvernement prussien fit vers 184^ 
de la riche collection de manuscrits sanscrits, formée dans l'Inde 
par sir Robert Chambers.La libéralité du roi Frédéric-Guillaume IV 
la mit au nombre des trésors de la Bibliothèque royale de Berlin, 
et rendit ainsi pour longtemps la capitale de la Prusse un des 
principaux centres de l'indianisme en Europe. C'est à M. Alb. 
Weber qu'échut l'honneur de dresser le catalogue raisonné de la 
collection Chambers, avec description d'e chaque manuscrit, et 
même avec des citations et des extraits des plus précieux ou- 
vrages (2) : il faut ajouter cette tâche à ses plus beaux titres scien- 

(1) Les faitâ ont été relatés en détail dans le livre de Th. Benfey : 
Geschichte der Sprachwisse^ischafl und orienialischen Philologie in Deutsch- 
îand (Munich, 1869), pp. 357-41Ô. • 

(2) Yerzeichniss der Sanskrit- Handschriften (tome 1*' du catalogue 



INTRODUCTION. 13 

tifiques. Il a puisé abondamment à une telle source les documents 
inédits qu'il a savamment interprétés dans de nombreux mémoires 
de l'Académie de Berlin. 

Presque sans exception, les universités d'Allemagne furent suc- 
cessivement dotées de leçons de sanscrit comprises dans le pro- 
gramme de la Faculté de philosophie et lettres. Dans les provinces 
septentrionales de la monarchie prussienne, le sanscrit a été mis 
au nombre des attributions des professeurs de grammaire et de 
linguistique, M. Stenzler à Breslau, le D*" A. F. Pott à l'universilé 
de Halle, Kosegarten et Albert Hoefer ù l'université de Greifswald 
(»n Poméranie, P. de Bohien et Nesselmann à l'université de Kœ- 
nigsberg. Dans le royaume de Saxe, à Leipzig, un des centres 
de la philologie classique, M. Hermann Brockhaus a mis en relief 
l'étude du sanscrit parmi les littératures de l'Asie orientale com- 
prises dans le titre de sa chaire spéciale. La célèbre université du 
Hanovre, Goetlingue, compta parmi ses maîtres Théodore Benfey 
et Fr. Bollensen ; celle de léna, le docteur A. Schleiclier, conseiller 
du grand-duc; celle de Heidelberg, dans le Bade, Adolphe Holtz- 
mann, et celle de Giessen, dans la Hesse-Darmstadt, le docteur 
J. A. Yûllers, qui a éclairci par la synglosse les origines et les 
transformations du persan moderne. Dans le midi de l'Allemagne, 
M. Joseph Muller professa à Munich le sanscrit depuis la mort 
d'Othmar Franck, fondateur de cette étude en Bavière; M. Frédé- 
ric Spiegel, à Erlangen, dans le même pays ; M. Rudolph Roth, 
à Tubingue dans le Wurtemberg, et le D** Antoine Boller, à l'uni- 
versité impériale de Vienne. En Suisse, M. Schweizer s'est assigné 
la même tâche dans sa chaire de Zurich^ et l'exemple de M. Adolphe 
Pictet a été à Genève la meilleure des propagandes. 

La Hollande n'a donné place au sanscrit que fort tard dans son 
enseignement ofGciel. Feu Hamaker n'a pu que le signaler à ses 
doctes compatriotes dans un volume qui résume, sous forme de 

général des manuscrits de la Biblioth^ue royale, par les soins du D~ Pertz). 
Berlin 1853, pp. XXIV-480, in-4°. 



14 INTRODUCTION, 

leçons, ses vues personnelles sur Tutilité et la portée de la com- 
paraison de plusieurs langues avec le sanscrit (1). Enfin, un philo- 
logue qui s'est fait connaître par ses recherches dans les manu- 
scrits concernant Tastronomie indienne, et qui était allé enseigner 
' dans rindc, M. le IK Henri Kern a été mis en possession d'une 
chaire qui rétablit les droits des langues indiennes au milieu des 
riches fondations de Fécole de Leiden en faveur des langues 
orientales. 

Dans les États du nord de l'Europe, ce sont des savants origi- 
naires de chaque nation, qui, au sortir de Tune ou l'autre univer- 
sité allemande, y importèrent l'étude du sanscrit et les procédés 
de la philologie comparée. Nous citerons M. Nicolas Westergaard (2)^ 
à Copenhague ; feu TuUberg et M. Fréd. Bergstedt, à Upsal ; en 
Russie, H. Kellgren à Helsingfors, MM. Otto Boehtiingk et Antoine 
Schiefner résidant à Saint-Pétersbourg. Ces deux derniers ont fait 
une active propagande pour tourner les savants russes vers les 
sources orientales, et ils ont enrichi de leurs travaux les VK^ 
moires et les Bulletins de l'académie impériale des sciences; le 
premier a publié, de concert avec M. Roth, et avec le concours de 
plusieurs indianistes, le grand dictionnaire sanscrit, commenté en 
allemand ; le second a complété l'histoire du Bouddhisme indien 
par l'investigation des monuments de cette religion en tibétain (^t 
en d'autres langues. Ainsi s'est-il fait que l'indianisme a réalisé 
de notables progrès en Russie même, à cause de l'appui qu'il a 
obtenu de la munificence de l'Etat dispensée avec intelligence par 
un corps savant : on n'a plus à déplorer aujourd'hui l'absence d'un 
cours de sanscrit parmi ces cours de nombreuses langues asiatiques 
qui sont enseignées à la faculté orientale annexée depuis 185S à 
l'université de Saint-Pétersbourg. 

(1) Academische voorlezingen aoer het nut en de belangrijkheid der 
grammatische vergelijking enz. met het sanskrit, — Leyden 1835, in-8®. 

(2) Éditeur du corps des Radiées sanscriiae Bi^^vé^ Rosen, M. Westergaard 
a donné une grammaire sanscrite en danois et disserté sur plus d*une 
question de littérature indienne dans sa langue nationale. 



INTRODUCTION. 15 

Que si nous nous tournons de nouveau vers l'Angleterre, nous 
devons signaler la belle et laborieuse carrière de M. Horace Hay- 
man Wilson, qui succéda dignement aux indianistes anglais qui 
furent les premiers maîtres des écoles d'Europe. Fort d'une érudi^ 
tion puisée aux sources indigènes pendant sa longue résidence 
dans l'Inde, il occupa le premier la chaire de sanscrit richement 
dotée par le colonel Boden à l'université d'Oxford. Après la mort 
de Wilson, en 1860, un vote des membres de cette grande corpo- 
ration a fait passer cette chaire entre les mains d'un philologue 
anglais, H. Honier Williams. D'autre part, l'influence des procédé» 
de la philologie allemande s'est fait sentir sur d'autres points en 
Angleterre : à Oxford même, où il occupe des fonctions officielles 
dans la hiérarchie universitaire, H. le D'' Max Muller poursuit ses 
grands travaux sur la littérature sacrée de l'Inde, parmi lesquels on 
placerait l'achèvement de son édition princeps du Rigvéda ou Véda 
des hymnes ; à plusieurs reprises, il a propagé les principes et les 
découvertes de la nouvelle philologie dans ses lectures sur la science 
du langage, données à l'Institut royal de Londres; elles lui ont 
valu en 1862 le grand prix Volney décerné par l'Institut impérial 
de France, et elles ont été traduites peu après leur publication de 
l'anglais en allemand, en français et en d'autres langues. 

La nouvelle université de Londres, University Collège, établisse^ 
ment libre fondé au xix^ siècle seulement en antagonisme avec les 
établissements privilégiés d'Oxford et de Cambridge, a institué une 
leçon de langue et de littérature sanscrite ; elle fut confiée d'abord 
ù un savant prussien, M. Théodore Goldstucker, qui avait passé de 
longues années en Angleterre, travaillant sans relâche au dépouil^ 
lement des grandes collections orientales de ses bibliothèques* 

Plus récemment un autre indianiste allemand^ H. le D** S.-Th. 
Aufrecht a été appelé à professer le sanscrit à l'université d'Edim- 
bourg avant d'occuper la même chaire à Bonn : la description 
qu'il a entreprise des précieux manuscrits indiens provenant de 
divers dons ou legs, dont s'est enrichie la fameuse Bibliothèque 
bodléienne d'Oxford, compte parmi ses meilleurs titres. 



16 I^TRODUCTIOIS. 

Les institutions littéraires des Etats-Unis sont également deve- 
nues tributaires de l'Allemagne en la personne de leurs maîtres et 
de leurs écrivains qui ont mis en honneur, à leur retour d'Europe, 
une philologie savante basée sur le sanscrit. Elève de Berlin, 
H. W. Whitney a transporté renseignement de cette langue dans 
le Yale Collège, institution de Newhaven (Connecticut) ; éditeur du 
texte de TAthar^a-Véda en collaboration avec M. R. Roth de Tu- 
bingue, il a mis au jour les gloses grammaticales consacrées par 
les Brahmanes à l'interprétation de C(^ quatrième Yéda (1). 

§ ni. 

Le sanscrit, lumière de la linguistique et fondement 

de la grammaire comparée. 

Etablissons d'abord quelle est la valeur intrinsèque, grammati- 
cale et littéraire de la langue sanscrite, et puis il ne nous sera pas 

(1) Après cette revue des cours institués pour l'enseignement public du 
sanscrit, comment se' dispenser de dire quelques mots des ressources ac- 
quises aujourd'hui à Timpression des livres indispensables k Tétude de 
cette langue et des monuments originaux dont se compose sa littérature^ 
On est arrivé sous ce rapport à des résultats satisfaisants, sauf le prix re- 
lativement élevé des livres imprimés en caractères indiens. Dès 1820, le.'' 
universités de Bonn et de Berlin ont été pourvues d'un corps de caractères 
de Talphabet dévanagat'i, qui fut gravé k Paris sous la direction de Guil- 
laume de Schlegel. et Timprimerie royale de Franco a tout d'abord adopte 
les mêmes types. Plus tard, on a dessiné et fondu à Paris, à Leipzig, à 
Saint-Pétersbourg et à Vienne, des corps complets de caractères devant 
servir A l'impression des textes sanscrits, et on a atteint sans peine A une 
grande élégance de forme et à une grande netteté d'exécution. Cependant 
il existe A Londres et A Oxford un caractère plus massif gravé A rimitation 
des manuscrits de l'écriture dite dévanagari et qui a le plus de ressem- 
blance avec les corps de caractères gravés dans Tlnde pour l'édition des 
livres sanscrits. Ainsi sans parler du secours de la transcription de l'alpha- 
bet indien en lettres latines, sur laquelle on n'est pas loin de s'entendre, 
il est facile aujourd'hui de reproduire avec une parfaite exactitude les 
formes servant d'exemples dans une grammaire, les racines et les dérivés 
dans un dictionnaire, et d*imprimer même des textes étendus avec une 
entière régularité d'orthographe. 






INTRODUCTION. 17 

difficile de prouver pourquoi on en a tenu compte dans toutes les 
branches de la philologie moderne, élevée au rang de science, et 
aussi pour quelles raisons on Ta admise dans le cercle des hautes 
études. On n'a qu'à prendre en considération les résultats décidé- 
ment conquis à Taide du sanscrit, et Ton estimera à son juste prix 
un instrument auparavant inconnu, mais actuellement d'un usage 
indispensable. 

Le signe distinctif qui a recommandé éminemment le sanscrit 
dès qu'il fut analysé par les savants anglais, c'est l'affinité de son 
organisme avec celui d'une grande famille de langues qui n'ont d4; 
rivales dans l'histoire universelle que le seul groupe des langues 
sémitiques. Nous n'hésitons pas à le répéter, c'est là lé grand fait 
acquis à la science, et qui a été le point de départ de fécondes 
investigations. Le sanscrit n'est pas, — comme on l'a quelquefois 
avancé, mais à tort, — la langue-mère, la souche unique de ces 
idiomes qui furent toujours liés à l'existence de races puissantes 
et dont plusieurs ont été immortalisés par des chefs-d'œuvre de 
l'esprit humain. Elle a le premier rang parmi les sœurs aînées de 
ces langues que nous connaissons le mieux et que nous admirons 
le plus (1) : on a dit d'elles avec justesse depuis longtemps qu'elles 
sont affiliées au sanscrit. Guillaume de Humboldt a usé lui-même 
d'un terme qui constate cette affiliation : — « langues sanscriti- 
ques, » — « souche, famille sanscritique, » mais qui n'a pas pré- 
valu dans l'usage, du commun accord des écrivains. 

C'est, en tout cas, une langue dont le long développement re- 
monte à une période reculée de l'histoire des anciens peuples. 
Nous la comprenons ici, sous la dénomination de sanscrit, dans 
ses deux phases, l'une répondant à la conquête de l'Inde par les 

(1) L^idiome antique qu'elles représentent toutes au même titre, mais 
qui s'est perdu sans retour, leur prototype, pour ainsi parler, leur était à 
toutes sans distinction supérieur en âge. On ferait de vains efforts pour le 
reconstituer : cest l'objet d un mémoire de M. Bréal iaséré dans le Journal 
des Savants, (octobre 1876). 

2 



J8 INTRODUCTION. 

Aryas, l'autre à la domination séculaire du Brahmanisme. Quelles 
sont donc les ressources de cette langue antique pour servir à 
rélude et à l'analyse des autres? 

Le sanscrit est resté en possession d'un trésor de racines prove- 
nant d'un fond primitif, qui était l'héritage commun des langues 
congénères, mais qui fut partagé inégalement entre elles. Il est 
instructif d'abord de constater à quel degré il les a multipliées et 
vivifiées dans le discours, comment il les a mises en valeur dans 
son développement particulier, et d'autre part, il est opportun 
de savoir quel est le nombre, quelle est la nature des véritables 
racines qui appartiennent en propre à chacun des grands rameaux 
du tronc indo-germanique ; on ferait sous ce rapport une distinc- 
tion fort utile entre la racine qui est l'élément primitif d'une lan- 
^gue, et le radical qui serait le premier rejeton de la racine d'où 
procède un nombre indéfini de dérivés (1). L'examen des racines 
est une première base de comparaison, sans doute la plus solide, 
et aussi la plus sûre, pour établir la filiation des idiomes. Mais 
l'euphonie et la grammaire viennent corroborer cet ordre de preu- 
ves dans l'histoire du langage luimain. Les progrès ont été rapides, 
du moment où l'on a reconnu la loi des mutations euphoniques ; 
elle seule a fourni le moyen de découvrir, de constater la parenté 
des dialectes à divers degrés, et de reconstruire l'arbre généalogi- 
que des familles de langues, comme on le fait des familles de 
nations dans l'ethnographie. 

L'alphabet indien qui nous a transmis avec une extrême fidélité 
d'orthographe des textes rhythmiques d'une haute antiquité, nous 

(1) Quel que soit le nombre des combinaisons de lalphabet produisant de 
nouveaux thèmes^ le vocabulaire de presque tous les anciens peuples sest 
borné & 5 ou 600 racines, ou à 1000 tout au plus. Le sanscrit, pas plus 
que l'hébreu, n*a dépassé le nombre d'environ 500 racines; M. Eichoff 
avait constaté le fait dans son Parallèle des langues (vocabulaire, pp. 264- 
362); il ne serait pas contredit par la nouvelle philologie au témoi- 
gnage de M. Max Millier dans ses Leçons sur la science du langage (VIT* 
leçon : les éléments constitutifs du langage). 



INTRODUCTION. 19 

fait apercevoir la beauté de l'euphonie que la langue des Aryas 
eut en partage de temps immémorial : nous y découvrons d'admi- 
rables ressources qui se sont en partie perdues dans les rameaux 
de la n^éme souche de langues, ou qui ne s'y retrouvent que dis- 
persées. Le sanscrit a conservé une harmonie de sons, une variété 
d'articulations, une richesse euphonique, qui répondent excellem- 
ment, comme l'ont reconnu des physiologistes, au jeu naturel des 
organes de la voix. Sous d'autres climats, dans la plupart des lan- 
gues, même les plus vantées, on ne retrouve pas ces qualités avec 
la même douceur, avec la même transparence pour ainsi parler, 
dans la même ordonnance et le même équilibre. Les Aryas de 
l'Inde ont mis un soin jaloux à conserver, dans le sanscrit, en 
abondance les formes et les désinences qui distinguent les flexions 
grammaticales avec autant de précision et de variété que dans les 
langues les plus privilégiées à cet égard. S'il est vrai que les peu- 
ples fassent leur langue longtemps avant qu'elle reçoive des gram- 
mairiens sa législation, il serait juste de dire que le peuple domi- 
nateur de l'Inde ancienne a fait la sienne, qu'il l'a réglée, qu'il l'a 
élaborée en artiste, sans avoir été troublé dans son œuvre par 
aucune influence étrangère. 

Terme de comparaison autrefois ignoré, et dont l'aflinité avait 
échappé aux Grecs dans leurs conquêtes d'Asie, le sanscrit peut 
être pris pour mesure de la valeur d'une foule d'autres langues : 
il sert à contrôler en quelque sorte leurs richesses particulières^ 
et à reconnaître leurs vicissitudes. Voici à quel point de vue et à 
quels titres : son développement propre s'est fait lentement sur le 
sol de la grande péninsule, mais d'une manière toujours régulière,, 
toujours harmonique; il est donc un instrument d'une justesse 
assurée à l'aide duquel on déterminerait ce qui fut développement 
normal, ce qui fut progrès, et aussi ce qui fut déviation et dé- 
chéance dans la constitution grammaticale des langues afliliées au 
sanscrit. Le grec, le latin d'une part, et d'autre part le gothiques» 
l'allemand et d'autres idiomes de souche germanique, ont Ibunii 



20 INTRODICTIOK. 

les premiers la matière de rapprochements certains, confirmés et 
complétés ensuite par de plus amples travaux. Dans la suite des 
temps, on a compris dans le même ordre de recherches toutes les 
langues nommées dorénavant indo-germaniques, ou plutôt indo- 
européennes, en raison de leur extension géographique : de proche 
en proche, on a rattaché au même groupe les langues celtiques a 
Toccident, les langues slaves à Torient, et on a fait entrer dans le 
rameau iranien la langue des Arméniens, de même que celles des 
Kurdes et des Afghans, et celle des Ossètes du Caucase. En fait, 
c'est au nom de la linguistique, tout autant que dans l'intérêt do 
Thistoire en général, que Ton réclamerait un enseignement élé- 
mentaire et méthodique de la langue et de la grammaire sanscrites. 

Un indianiste allemand fort estimé, qui conserve Thonneui* 
d'avoir donné la première édition de plusieurs poèmes sanscrits, 
}f.. le professeur Ad. Fréd. Stenzler a tracé naguère l'histoire des 
études indiennes expressément pour établir quelle est leur impor- 
tance réelle dans l'école ; c'est le sujet du discours qu'il pronon- 
çait en prenant possession du rectorat à l'université de Breslau le 
15 octobre 1862 (1). Il a rempli cette tâche avec un grand discerne- 
ment, de manière à convaincre les hommes qui considèrent avant 
tout la destination pratique de chaque matière dans l'organisation 
des cours d'une université : car, même dans un pays savant comme 
l'Allemagne, les études spéciales sont mises en demeure de se jus- 
tifier en rapport avec le système entier de l'instruction publique. 

Il était permis assurément à M. Stenzler de s'occuper surtout de 
la Prusse dans le discours cité, puisque c'est celui des Etats de 
l'Allemagne où l'étude dont nous traitons a été poussée le plus 
loin. Or, il nous apprend que l'érection des chaires de sanscrit, 
décrétée sur l'avis d'hommes supérieurs, n'y a pas été comprise 
tout d'abord par bien des gens instruits et qu'elle a même provo- 
qué de leur part une sorte d'opposition. En réalité, par la force 

(1) Ueber die WicJUigkeU des Sanskrii-Stuàiums und seine Stellung au 
unseren UniversUâten, — Breslau, F. Hirt, 1863, p. 15 in-8«. 



INTRODUCTIOîf. 21 

(les choses, le progrès de plusieurs sciences avait amené la créa- 
tion de plusieurs chaires nouvelles, pour ainsi dire, dans chaque 
l'acuité; la leçon des langues sémitiques, par exemple, avait été 
détachée presque partout de la chaire d^exégèse biblique, compre- 
nant autrefois les langues dites orientales. Mais plus d'une objection 
(ni faite à l'admission du sanscrit dans le cadre de renseignement 
universitaire, soit au point de vue des études en général, soit à 
(*elui des finances. Ainsi se récria-t-ou beaucoup sur la difficulté 
de foire place à des rejetons étrangers dans une plantation toute 
remplie par des arbres de même essence, ou bien encore^ invoqua- 
t-on Futilité infiniment supérieure de langues se rapprochant da- 
vantage par répoque et par Tesprit de leur culture des langues 
nationales de l'Europe : d'autre, part, on se rejeta sur le danger 
d'admettre au partage du budget des universités un nouveau venu^ 
nn intrus sans droits établis et justifiables. De fait, la nouvelle étude 
fîft assez longtemps cultivée dans un état d'isolement, et les succès 
qu'on y obtint ne jouirent que d'une influence fort restreinte en 
dehors du cercle de ses adeptes*. Les opinions ne se modifièrent à 
cet égard que quand, les travaux sur l'Inde ayant progressé dans 
tontes les directions, il devint absolument impossible de nier le 
rapport étroit qui unit le sanscrit aux langues et aux littératures 
servant de base à la haute éducation. 

Il ne fallut rien moins qu'une suite de notables découvertes 
pour faire saisir par tout le monde la portée des études sanscrites. 
L'horizon s'est prodigieusement élargi du côté de l'Orient en raison 
de l'extension que les sciences historiques et géographiques n'ont 
(*essé de prendre à notre époque. La littérature des Hindous avait 
longtemps été sévèrement jugée et presque condamnée conmie ne 
Kvrant rien des réalités de l'histoire. Hais, tout à coup mieux con- 
nue, elle a contredit des opinions qu'on croyait irréfragables : à 
rencontre du préjugé qui établissait l'immobilité de toutes choses 
chez les Orientaux, elle a laissé apercevoir des transformations po- 
litiques de premier ordre dans l'eiûstence du vieux monde asiati- 



22 INTRODUCTION. 

que. S'agit-îl de la marche de la civilisation primitive sur ce vaste 
continent, elle en a conservé le tableau sous de larges aspects et 
avec des traits d'une parfaite clarté. Elle a reflété une tradition 
fidèlement conservée par le peuple dominateur de Tlnde, avant 
d'être écrite, sous la forme de chants et de prières. Dans les an- 
nales de l'antiquité profane, il n^est point de peinture plus vraie 
des origines d'une nation que celle qui remplit les hymnes du 
Véda : c'est le récit descriptif de rétablissement des Aryas sur les 
bords de Tlndiis et du Gange ; c'est un miroir de l'expansion de 
leurs croyances sous l'enveloppe de mythes d'un sens profond, 
c'est l'image de leur premier gouvernement par les chefs de fa- 
milles et de tribus. Et puis nous savons aujourd'hui de science 
certaine que le Bouddhisme, qui a dominé depuis des siècles dans 
l'Asie orientale et septentrionale, a tiré de l'Inde ses Hatcs cano- 
niques aussi bien que ses doctrines, et, si nous ne retrouvons pas 
l'influence directe de l'Inde dans les religions de la Perse, du moins 
le sanscrit fut-il un précieux auxiliaire pour l'interprétation des 
livres dits de Zoroastre et pour le déchiffrement des inscriptions de 
Persépolis et de Bisoutoun (1). On oserait même soutenir que sans 
le secours des inductions philologiques, puisées dans une analyse 
des textes cunéiformes aryens poursuivie à l'aide du sanscrit et du 
zend, on ne serait jamais arrivé à la lecture d'une partie notable 
des textes cunéiformes non aryens de Ninive et de Babylone ; c'est 

(1) C'est des rangs des indianistes qu*est parti 1o mouvement qui a rallié 
pour la découveKe de Tantiquité iranienne d'aussi habiles travailleurs que 
MM. Lassen, Rawlinson, Burnouf et Frédéric Spiegel, et qui a compté un 
Ae ses ingénieux promoteurs dans Frédéric Windischmann, dont noua 
avons retracé les services rendus à la haute philologie en Allemagne (Pafis 
1863, gr. 8<*). D'importants progrés ont été assurés aux études éraniennes 
par les travaux de Mgr Charles de Harlez, aujourd'hui professeur à l'Uni- 
versité de Louvain : traducteur et interprète de l'Avesta, il a donné un 
manuel de la langue de ce livre fameux, et il ajouté à ce premier traité de 
grammaire qui compte deux éditions un manuel de la langue pehlvie conçu 
sur le même plan ; ainsi a-t-il fait avancer l'eiégôse et la critique des 
écritures Zoroastriques. 



INTRODUCTION. 25 

par cette route, en effet, que M. Jules Oppert a été conduit de pro- 
che en proche à déchiffrer les vocables appartenant à Tassyrien, 
uni par les liens d'une étroite parenté aux langues de la famille 
sémitique (1) et que d'autres ont discerné des éléments linguisti- 
ques tout à fait étrangers. 

Des résultats ausssi considérables, dépassant la plupart de ceux 
dont l'érudition orientale s'était le plus glorifiée, ont produit né- 
cessairement une réaction dans les écoles d'Outre-Rhin, et modifié 
les vues de ceux qui les dirigeaient. On ne mit plus en question 
dès lors l'opportunité de faire concourir le sanscrit aux progrès 
des sciences enseignées oflBciellement pour servir de préparation 
aux carrières libérales ; il n'y eut désaccord que touchant la part 
qui serait attribuée à l'enseignement du sanscrit dans les fonds 
alloués à rinstrucfion supérieure. Des mesures furent prises en con- 
séquence par la plupart des gouvernements de l'Allemagne. Il n'est 
pour ainsi dire point d'université célèbre en ce pays où Ton n'ait 
pas établi une leçon de sanscrit dans le nombre des leçons de nou- 
velle création ayant pour but l'avancement d'une branche déter- 
minée de la science. ^• 

Sans doute, dans ce champ, beaucoup est laissé à l'initiative in- 
dividuelle. Il reste aux sociétés savantes, aux académies, la mis- 
sion de contribuer par les recherches personnelles de leurs mem- 
bres, par des publications coûteuses qu'elles sont à môme de 
patroner, à la solution des questions capitales qui concernent 
rinde, son histoire et sa littérature. Mais du moins la langue sa- 
vante de rinde ne manque plus d'une notoriété officielle dans le 
programme des études supérieures. Seulement, qu'on ne s'y trompe 
pas, l'introduction presque générale du sanscrit dans les universi- 
tés a pour première raison son étroite affinité avec un élément 
essentiel de notre culture intellectuelle, la philologie classique. 

Jusqu'au commencement de ce siècle, la grammaire était restée 

(1) Voir 868 Éléments de grammaire assyrienne au tome XV du Journal 
asiatique de Paris (V« série, 1860). 



94 INTRODUCTION. 

une étude pratique fort limitée ; les livres des grammairiens anciens 
ne fournissent point de vues profondes sur le premier essor, sur 
la constitution intime de la langue qu'ils enseignent ; l'application 
qu'on en a voulu faire auic langues modermes a démontré clafin^ 
ment leur insuflBsance. Cependant toute langue a une histoire : elle 
sufeit un continuel développement dans lequel elle ne se laisse ja- 
mais contraindre par les lois de la logique : de là des feits multi- 
ples qui doivent être comptés parmi les éléments indispensables 
d'dne analyse approfondie et vraiment scientifique du langage. La 
conception historique de l'étude des langues devait donc amener 
une révolution dans la grammaire pour en faire une science : cette 
transformation totale, c'est un idiome d'un riche et puissant orga- 
nisme, le sanscrit, qui Ta déterminée et qui Ta consommée. 

On a enfin compris en quoi consiste l'affinité des langues, en 
apparence distinctes, remontant toutefois à une source commune, 
et comment en découle la parenté réelle de peuples réputés com- 
pllélement étrangers les uns aux autres. Des premières inductions 
on est arrivé très rapidement à de merveilleuses applications d'nne 
méthode toute nouvelle : on est tombé d'accord sur ce point que 
toute langue ne peut être bien connue que dans ses origines, et on 
s'est mis à rechercher l'état primitif de plusieurs langues en vue de 
mieux distinguer les ramifications qui en sont sorties. 

Déjà l'investigation historique des langues connues a justifié par 
ses fruits les prévisions de ceux qui Font adoptée en principe, qui 
l'ont poursuivie avec confiance et qui en ont fait sortir les procédés 
de leur méthode. La grammaire comparée pouvait seule réparer 
les lacunes qui rendaient incomplète l'analyse grammaticale des 
langues classiques. Il était impossible autrefois de restituer l'his- 
toire primitive soit du grec étudié dans la variété de ses dialectes, 
dans les inscriptions comme dans les œuvres littéraires, soit du 
latin rapproché des débris de l'ancien italique ; on désespérait de 
rendre jamais compte des altérations qu'ils avaient subies l'un et 
l'autre avant d'arriver au point dominant de leur culture. Eh bieal 



INTRODLXTION. 



28 



des laits, d'ane part, c'est-à-dire des racines et des mots servant 
d'exemples en abondance, et d'autre part des conjectures fondées 
sur d'ingénieuses observations et comparaisons ont permis de sup- 
pléer au silence de l'histoire et à l'insuffisance des sources classi- 
ques. L'histoire des langues romanes ou néo-latines n'a progressé 
qu'en rapport avec le succès des études toujours plus vastes de la 
linguistique contemporaine. Croirait-on possible le travail systé- 
matique de M. Fr. Diez sur la grammaire et le dictionnaire étymo- 
mologique des idiomes romans, s'il n'avait pas vécu dans un milieu 
aussi privilégié que luniversité de Bonn Ta été de nos jours pour 
la philologie dans toutes ses branches? 

Pourquoi le sanscrit a-t-il joué un rôle décisif dans la constitu- 
tion de la nouvelle science, la synglosse ou la grammaire comparée? 
Cest à cause des qualités éminentes qui se trouvent réunies dans 
vet idiome. En effet, à un degré où des langues justement x-antées 
n^ont pas atteint, celle-ci présente un développement harmonique 
dans toutes les parties de son euphonie et de sa grammaire. Ne 
tenons-nous pas des écoles de Tlnde une analyse vraiment scienti- 
fique de la langue religieuse et littéraire des Aryas : analyse qui 
comprend les faits les plus minces en apparence et qui rend raison 
des formes du discours jusque dans leurs moindres éléments? 
Aucun peuple ancien ne nous a transmis une théorie de sa langue 
parfoite jusque dans les détails, comme celle qu'ont élaborée les 
grammairiens hindous; leur travail a commencé de fort bonne 
heure, à en juger par les aphorismes de Pânini, reportés par la 
tradition dans un des siècles précédant immédiatement Fère chré^ 
tienne. Après cela, il importe de toujours distinguer, quand il s'agit 
d'enseignement et de littérature classiques, Tétude grammaticale 
de la langue de Fînterprétation des auteurs. C'est à la première 
qu'a été utilement appliquée la connaissance du sanscrit, et l'on 
dirait même que la philologie ancienne a été renouvelée de ce chef, 
si Ton considère à la fois la recherche des racines, la permutation 
des lettres, l'usage et la raison des flexions, la formation et la dé- 



26 INTRODUCTION. 

rîvation des mots. Mais, par contre, il serait faux d'attribuer à la 
lecture des vastes productions d'une langue également ancienne 
aucun progrès décisif dans l'interprétation des écrivains grecs et 
latins. Les chefs-d'œuvre que ceux-ci nous ont laissés n'exciteront 
pas davantage notre admiration, quand même on aura débrouillé 
les dernières difficultés de l'étymologie, expliqué les dernières 
anomalies de grammaire. La syntaxe du sanscrit ne peut jeter 
quelque lumière sur les finesses ou les obscurités de la construc- 
tion, sur les ellipses et les interversions, sur la hardiesse des 
tournures, dans les deux langues classiques, suivant le génie de 
chacune d'elles. C'est ici qu'il faut faire la part de l'indépendance 
avec laquelle des peuples de même origine formulent leur pensée à 
l'aide de mots composés d'éléments identiques, et c'est bien le cas 
de reconnaître que si les Grecs et les Romains furent les précur- 
seurs du monde moderne, s'ils donnèrent la plus forte impulsion à 
la philosophie conrnie à la politique, comme aux sciences, on doit 
leur faire honneur, dans leurs langues et dans leurs arts, du génie 
de l'action et du sentiment irrésistible de la liberté. 

Mais comment passer sous silence un second résultat acquis à la 
science par l'influence des. études sanscrites en progrès? Â mesure 
qu'on a fouillé dans les origines des langues indo-européennes, on 
a mieux aperçu le trésor primitif de civilisation qui appartient en 
propre aux ancêtres des nations aryennes dans leur domaine com- 
mun des contrées de l'Asie centrale. Ce trésor s'est éparpillé quand 
les tribus se sont détachées les unes des autres, quand des peuples 
divisés d'intérêts se sont brusquement séparés pour commencer 
des migrations lointaines. Chaque peuple, de son côté, a fécondé 
sa part d'héritage en lui donnant l'empreinte de sa forte originalité : 
or, sous ces traits neufs et individuels, on aperçoit encore les mar- 
ques incontestables de la parenté des peuples congénères, dans les 
croyances et les traditions, dans les lois et les mœurs, dans les 
pensées et les sentiments. L'aflBnité se traduit de diverses manières 
et se manifeste par des signes incontestables, malgré des tendances 



INTRODUCTION. 27 

opposées. En d'autres siècles, et sous d'autres climats, des |)opula- 
lions issues de la même race, sorties du même berceau, ont marqué 
leur passage par une espèce différente d'activité; ainsi se sont 
produites chez des nations qu'on appellerait sœurs, des conceptions 
aussi tranchées que celles des Hindous, des Grecs, des Latins : les 
systèmes idéalistes de l'Inde, les spéculations rationnelles d'Athènes 
et les formules inflexibles du droit romain. Il est autant de con- 
trastes que de ressemblances entre les libres productions du génie 
littéraire dans l'Inde, dans la Grèce et dans l'Italie. Tout en admet- 
tant des nuances d'expression qui varient d'un zone à l'autre, on 
n'aperçoit pas de prime abord un même fond d'idées relativement 
aux caractères essentiels du beau. Habitués que nous sommes à ' 
l'ordre et à la mesure, nous aurions peine à ramener à notre point 
de vue les notions dominantes de l'esthétique indienne, en tant 
qu'elles sont opposées k la poésie et à l'art helléniques ; aussi les 
humanistes auraient-ils grand tort de s'effrayer à l'avance des con- 
séquences du parallèle qui sera transporté un jour du terrain de 
la philologie sur celui des idées littéraires. On verra, dans les 
aperçus qui terminent notre introduction, que nous n'avons eu 
garde de rien surfaire au profit des Hindous. 

Quel n'est pas le puissant intérêt qui s'attache désormais à cette 
suite d'études, relevant toutes de la découverte du sanscrit, mais 
reliant étroitement le monde européen à l'antiquité orientale! 
C'est à l'aide des monuments de la linguistique que la science 
européenne a restitué d'une main sûre des époques de lutte et des 
périodes de progrès dans l'histoire des siècles les plus reculés. La 
grammaire comparée lui a fourni le secours de ses inductions et, 
à certains égards, elle ne serait elle-même, semble-t-il, qu'une 
branche de l'histoire comparée de la civilisation chez les peuples 
de même origine fondateurs des plus grands empires connus. Ainsi 
est-on parvenu, en refaisant l'ethnographie du monde ancien, à 
suivre la naissance et la diffusion des idées servant de fondement 
à la plupart des sociétés humaines depuis quatre mille ans. En 



28 INTRODUCTION. 

voici un éclatant exemple. Un écrivain suisse, Adolphe Pictet, à 
peine initié à la nouvelle philologie, avait démontré dans un livre 
couronné Vaffinité des langues celtiques avec le sanscrii (1837). 
M. Bopp, peu après, Ta mise en valeur dans une dissertation spé- 
ciale (1839) et ensuite dans son ouvrage fondamental. Des fouilles 
patientes ont fourni à M. L. Diefenbach son recueil de Celtica^ h 
d'autres la matière de curieux mémoires, enfin à H. Zeuss les élé- 
ments de sa Grammatica eeltica en deux volumes (1833). De son 
côté. Ad. Pictet, généralisant ses recherches, a évoqué savamment 
les « Aryas primitifs », et tracé les origines indo-européennes dans 
«n livre qu'il a pu intituler Essai de paléontologie linguistique (î) 
avec l'assurance et le tact d'un naturaliste exercé. 

Hais il n*est pas besoin, après tout, de la prévision d'aussi vastes 
résultats que ceux qui viennent d'être obtenus, pour donner leur 
raison d'être aux études indiennes dans Jes systèmes modernes 
d'instruction publique. Après avoir été l'agent actif de ces décou- 
vertes de premier ordre, le sanscrit sera de nouveau un élément 
indispensable dans les recherches ultérieures qui les compléteront; 
m$iis il est aussi un instrument nécessaire dans des études générales 
de grammaire et de philologie. C'est bien à ce dernier titre que 
son enseignement a été régularisé dans les universités d'Allemagne 
presque sans exception : dans d'autres pays on- ne lui a pas donné 
une si large application, comme si Ton avait confiance dans la 
propagande qui s'exercerait rien que par les livres au sein des 
classes lettrées. Mais l'expérience a déjà prouvé, et elle prouvera 
sans doute plus d'une fois encore que des livres même méthodiques 
ne suppléent pas à l'enseignement oral pour vulgariser la connais- 
sance d'une langue savante telle que celle-ci. Des notions élé- 

(1) Paris et Genève 1859 et 1863, 2 vol. gr. in-8«. — L'auteur mort en 
1875 avait terminé la révision de ce grand travail publié en trois volumes 
(Paris, libr. Sandoz et Fischbach, 1878). — Notre pays vient de voir s'en- 
gager dans la même voie le P. J. Vandongheyn, auteur de trois essais sur 
le nom, le berceau et les migrations des Aryas. 



INTRODUCTION. 29 

mentaires de grammaire sanscrite doivent être transmises avec 
précision pour devenir utiles dans leur application à un groupe 
quelconque d*idiomes. Avant que les jeunes philologues abordent 
à leurs risques et périls une matière nouvelle d'observation, la 
plupart d'entre eux se passent difficilement d'une leçon qui résume 
les principes admis d'un commun accord jusqu'au jour où ils 
entrent eux-mêmes dans la carrière. La grammaire comparée des 
langues indo-européennes forme un cours institué ù cet effet et 
resserré à dessein dans des limites fort étroites de temps; en Alle- 
magne même on n'y consacre qu'un seul semestre de Tannée sco- 
laire, à moins que le maître ne rattache à un exposé sommaire du 
sujet des études personnelles où il est suivi par un petit groupe 
d'auditeurs dévoués (1). Un tel cours de grammaire comparée est 
susceptible d'applications fort variées, dont le choix serait le mieux 
déterminé par les circonstances. Il peut comprendre dans un même 
tableau l'analyse de toutes les familles de langues affiliées au san- 
scrit : c'est là sa plus grande extension; mais il comporterait 
également l'étude historique des deux langues classiques en 
rapport avec les résultats de la synglosse, et de même un tableau 
comparatif de tous les idiomes de la famille germanique, analysés 
systématiquement et au point de vue de l'histoire. 

Des cours de grammaire comparée ainsi conçus, destinés à 
l'avancement de la philologie ancienne et des langues modernes, 
s'adapteraient fort bien aux nécessités de renseignement public 
dans des Etats où les ressources servant à le soutenir sont minces 
on fort éparpillées. Ce ne serait pas trop présumer du bon vouloir 
de la jeunesse en Belgique que d'inscrire pareil cours, à titre de 
cours facultatif, au progranune soit d'une école normale des hu- 

(1) Dans son Étude sur les universités allemandes (Anvers 1863), un do 
no6 maîtres les plus zélés, M. J.-E. Demarteau. nous parait trop alarmé du 
dommage que la linguistique y causerait actuellement À la philologie clas- 
siqoe, en absorbant les meilleures organisations, en entraînant un trop 
grand nombre vers un but spécial. 



30 INTRODUCTION. 

manitës soit d'une faculté de philosophie et lettres. En fait, quel- 
ques savants de ce pays ont mis en pratique les procédés essen- 
tiels de la linguistique comparative dans des recherches qui avaient 
pour objet principal le flamand et les idiomes qui s'y rattachent 
de plus près dans une subdivision de la famille germanique. Feu 
Edouard Delfortrie a fondé sur de nombreux exemples les Analo- 
gies des langues flamande, allemande et anglaise, et ce n*est pas le 
moindre mérite de son volumineux mémoire (i), que d'avoir révélé 
aux Anglais, à leur grande surprise, Tétroitc aflinité de leur vieille 
langue, que peu d'entre eux lisent couramment, avec Tancien 
flamand et môme avec le dialecte parlé aujourd'hui dans la Flandre 
occidentale ; il n'a pu élucider l'origine et le sens des mots compris 
dans deux précieux glossaires sans établir ù l'avance les permu- 
tations euphoniques qui en font reconnaître l'identité dans plu- 
sieurs langues et dialectes. Le sentiment national qui a remis en 
honneur la culture du thiois ou flamand trouve évidenunent une 
légitime satisfaction à reconnaître l'ancienneté et la pureté de cet 
idiome parmi tous les rejetons de la souche teutonique. Une fois 
que l'éveil est donné sur le prix de pareilles notions, les classes 
instruites ne sauraient rester indifférentes à la poursuite des 
analogies remontant par une chaîne non interrompue jusqu'au 
berceau des peuples de notre race. Les affinités partielles, et les 
emprunts dont l'histoire peut rendre compte, piquent à bon droit 
la curiosité, comme on en a jugé en lisant la spirituelle lettre de 
l'académicien J.-X. Bormans, Sur les éléments thiois (flamands) 
de la langue wallonne (Liège, 1856). Les premiers termes étant 
connus, on cesse d'être indifférent à l'étude des termes les plus 
reculés, des langues mortes, telles que le gothique et le Scandinave 
par exemple : objets de courtes monographies par lesquelles 
M. G. D. Franquinet a payé de bonne heure son tribut à la nou- 

(1) Brux. 1858, 1 vol. gr. in-4® (extr. des Mém. cour, par TAcadémie 
royale de Belgique). 



INTRODUCTION. 31 

velle littérature flamande (i). C'est aussi la cause de la vraie phi- 
lologie qu'a pîaidée M. le professeur Pierre Willems, dans une 
introduction aux poésies néerlandaises commentées par feu le 
chanoine David (2). On ne peut plus s'arrêter sur cette route jus- 
qu'à ce qu'on ait donné leur rang aux langues mères de chaque 
famille. 

H. Hippolyte Fortoul a créé en 1852, au début de son ministère, 
un cours de grammaire comparée parmi les cours publics de la 
Faculté des Lettres de Paris : le savant helléniste Benoit Hase, 
qui en fut le titulaire, a institué l'examen comparé et historique 
de toutes les langues d'Asie et d'Europe dont la parenté est défini- 
tivement reconnue; mais, n'ayant jamais abordé la théorie de la 
synglosse, il a toujours insisté de préférence sur les applications 
concernant les trois langues dites classiques dans son pays adop- 
tîf. Vers la même époque, M. Jules Oppert était autorisé ù faire 
une leçon de sanscrit près la Bibliothèque impériale, et il en 
assurait le succès par la publication d'une grammaire (3). Ainsi, 
avant son voyage de découvertes en Mésopotamie, a-t-il gagné plus 
d'un titre à la chaire spéciale d'Assyriologie créée un peu plus tard 
en sa faveur. On rapporterait à un but analogue les publications 
relatives à l'étude du sanscrit faites par l'école de Nancy (4) : le 
terrain avait été préparé dans la capitale de la vieille Lorraine par 
les tentatives de M. le baron Guerrier de Dumast. Suivant les traces 
de cet orientaliste dévoué, M. Emile Burnouf, professeur de litté- 
rature ancienne à la Faculté des Lettres, et M. L. Leupol ont 

(1) yerhandeling ot>er de gothische LiUercUuer, Leuven 1846, in-8®. — 
Noordsche Litteraiuer, Yerhandeling over de VM-spa, enjg. Ântwerpen, 
1846, in-8o. 

(2) Nederlandsche Gedichien met taal- en leUerkundige aanteekeningen. 
Leuven. gebr. Vanlinthout, 1869, vol. in-8o. 

(3) Berlin, Springer; Paris Franck, 1863, 1 vol. in-8» (pp. XXn-238). 

(4) V. nos articles dans la Beviie de Vinstr. ptdbl. en Belgique, tome III, 
janv. 1860, pp. 12-24, et tome V, décemb. 1862, pp. 377-388, et aussi 
notre notice sur les quatre Facultés de Nancy, Louvain, 1873, gr. 8. 



52 INTRODUCTION. 

répandu autour d'eux le goût des études sur l'Inde. Us se sont 
associés pour la rédaction d'une grammaire où ils donnent ù l'aide 
d'un système de transcription en lettres latines la majeure partie 
des mots et des textes indiens; leur Méthode pour étudier la langue 
sanscrite, dont la seconde édition a paru en 1861, présente le même 
plan que les Méthodes de grammaire grecque et latine de 
J.-L. Burnouf, Jusqu'ici les plus répandues en France. Les mêmes 
auteurs ont entrepris, en combinant l'usage des caractères dévana- 
garis avec leur transcription conventionnelle, la publication d'un 
Dictionnaire classique sanscrit- français, où ils résument les tra- 
vaux de Wilson et des anciens lexicographes (1). 

Nous n'achèverons pas cette récapitulation des principaux efforts 
tentés de nos jours pour propager des notions de grammaire com- 
parée, sans constater les rapports qui unissent cette science à une 
science plus ancienne, représentée chez les modernes dans de 
nombreux écrits sous la dénomination de grammaire générale. 
Celle-ci est une science plus abstraite et plutôt théorétique ; elle 
touche de près au domaine de la philosophie : on là prendrait 
même pour la contre-partie ou la contre-épreuve d'un cours de 
logique ; on l'appellerait en quelque sorte la logique appliquée à 
la grammaire. Telle est la valeur qui lui a été attribuée par un 
grand linguiste, le baron Silvestre de Sacy, dans un petit ouvrage 
imprimé en 1798 pour la première fois et rendu populaire par un 
long usage dans les écoles de divers degrés. En reprenant le même 
titre, Principes de grammaire générale, le professeur P. Burggraff, 
élève distingué de M. de Sacy, s'est tenu au même point de vue ; il 
a défini son livre, fruit d'une expérience mûrie dans l'enseigne- 
ment, « exposition raisonnée des éléments du langage (3) ; » il a 
appelé la grammaire générale « l'ensemble des lois et des principes 
auxquels l'homme obéit dans son langage, soit par nécessité soit 

(1) Un vol. de 780 pages, gr. in-8» à 2 col. Paris-Nancy, 1865. 

(2) Liège, H. Dessain, 1863, 1 vol. gr. in-S». 



INTRODUCTION. 33 

par un sentiment instinctif, » et a revendiqué pour cette étude le 
titre de science. Voulant être fidèle à son plan, le savant philologue 
a usé fort discrètement des exemples que lui aurait fournis enabon- 
sa connaissance approfondie des langues sémitiques et des subti- 
lités de la grammaire arabe; il a eu en vue les principes communs 
à toutes les langues, faisant allusion de préférence ù celles qui 
sont les plus connues des jeunes gens, et il s'est proposé d'en 
éclaircir et d'en expliquer dans la mesure possible les phénomènes 
les plus remarquables. 

Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une grammaire générale, de même 
qu'il n'y a qu'une logique. Mais la grammaire comparée qui traite 
non-seulement des principes des langues, mais encore et surtout de 
leurs rapports, qui est plutôt la physiologie, du langage, n'est pas 
une dans le même sens. Quelle que soit la tendance des découvertes 
et des travaux en progrès à faire remonter les langues à une même 
source, la science de la grammaire comparée comporte autant de 
grandes divisions qu'il y a de groupes principaux d'idiomes ratta- 
chés les uns aux autres par la prédominance de lois au fond iden- 
tiques. Ce sont donc autant de branches de la même science compa- 
rative qui comprennent les langues aryennes ou indo-européennes, 
les langues sémitiques, les langues appelées aujourd'hui touranien- 
nes (i), et les langues monosyllabiques inférieures à toutes les pré- 
cédentes sous le rapport de l'organisme grammatical. Tandis que 
ces dernières emploient leurs racines isolément et sans aucune 
altération ; tandis que les langues touraniennes forment les mots 
par agglutination^ c'est-à-dire par l'union d'éléments secondaires 
et variables à une racine invariable, à un élément principal, in- 
corruptible, les langues aryennes et les langues sémitiques subis- 
sent un système de flexion et d'amalgame dans lequel leurs racines 
se combinant pour former des mots sont altérées sensiblement. 

(1) Ce nom leur a été donné pour désigner les races nomades qui les 
parlent au nord de TAsie et dans plusieurs contrées méridionales jusqu'à 
la Polynésie. 

3 



34 DfTRODCCnOH. 

Ce serait une îUasion qae de croire la grammaire générale défi- 
nitivement constituée parce qu'elle a été résumée par les modernes 
en quelques considérations d'un sens profond, mais facilement in- 
telligibles dans les écoles, sur les éléments du discours. Si proche 
qu^elle soit de la philosophie, elle gagne beaucoup à être animée 
et vivifiée par des traits empruntés à Thistoire des langues qui sont 
la parole en action. C'est ce qui distinguait les leçons d'Eugène 
Bumouf sur cette partie de la science, quand jeune encore, il fat 
nommé, en 1829, maître de conférences à TEcole normale. H ne 
fut pas compris et on s'alarma : il fut en quelque sorte chassé en 
1832, sous prétexte qu'il donnait aux élèves trop d'idées scientifi- 
ques, et la conférence de granmiaire générale fut supprimée du 
même coup. Le grand indianiste Ta quelquefois rappelé à ses 
amis. 

Que dire après cela de la durée et des diflBcultés de la tâche? La 
grammaire comparée, comme toutes les branches de la linguisti- 
que, est une science qui s'enrichit, qui se parfait, qui se complète 
tous les jours. Elle a pour organes des travaux qu'elle réclame sans 
interruption, des écrits périodiques, des recueils spéciaux qui pro- 
pagent à l'instant soit les faits nouveaux incessamment observés, 
soit les conjectures qui se font valoir à titre d'essais ingénieux avant 
la solution des petits comme des grands problèmes. Elle a sa part 
dans l'activité d'une société philologique qui a son siège à Lon- 
dres et qui publie chaque année un précieux volume de ses Mé- 
moires sans exclusion d'aucune langue : Transactions of the Phi- 
lologieal Society. 

La lecture des revues créées expressément pour doimer une 
prompte publicité aux moindres recherches de philologie est à elle 
seule une tâche qui doit être incessante et sérieuse pour porter 
ses fruits ; le discernement du philologue y est sans cesse mis en 
demeure de se prononcer au sujet des hypothèses qui se mêlent, en 
cette matière, presque infailliblement à des recherches systémati- 
ques et en partie décisives. C'en est assez de citer à ce propos 



INTRODUCTION. 55 

celles des revues philologiques de rAllemague qui ont soumis au 
scalpel de la critique tout spécialement les langues affiliées au sans- 
.crit, tandis quMl en est d'autres, s'cccupant en général de la phi- 
losophie du langage, d'inductions psychologiques et d'observations 
synthétiques tirées des langues du monde entier. Au nombre des 
premières, on mentionnerait d*abord la Revue pour la science du 
langage^ publiée de 1845 h 1853, par M. Albert Hoefer, profes- 
seurs de philologie orientale et comparée à Greifswald (1). C'est 
ensuite le recueil périodique publié à Berlin, sous la direction de 
M. le IK Adalbert Kuhn : Zeiischrift fur die vergleichende Sprach- 
fortchung auf dem Gebiete des Deutschen, Griechischen und Latei- 
nischen (2). Ce recueil a représenté depuis trente ans le mouvement 
le plus actif de la philologie allemande dans les études qui relient 
rinde ancienne aux Grecs et aux Romains d'une part, de l'autre 
aux peuples de race et de langue germanique ; le grec, le latin, et 
l'allemand sont les idiomes qui y ont été l'objet de dissertations 
spéciales et approfondies, principalement en rapport avec le sans- 
crit, mais sans exclusion d'autres langues de même souche invo- 
quées nécessairement dans tout parallèle complet. M. Adalbert 
Kuhn et ses collaborateurs aussi ingénieux que persévérants ont 
bien des fois reconstruit l'histoire des idées par l'analyse et 
Fhistoire des mots, et plusieurs de leurs travaux ont jeté une très 
vive lumière sur la mythologie aussi bien que sur l'ethnographie 
des peuples qui ont le plus brillé par leur développement intellec- 
tuel et politique. 

Une seconde publication a été fondée expressément peu H'an- 
nées après pour servir de complément ù la première dans le champ 
des mêmes études de haute philologie : c'est encore M. le D** 
Ad. Kuhn qui, en collaboration avec M. A. Schleicher et avec le 
concours de divers savants, a fait paraître un recueil de linguisti- 

(1) ZeUschHft fUrdie^Wissenschaft der Sprache.—GreihwM, 4 v. in-8". 

(2) Berlin, Perd. DQmmler, 185^-1878. 24 vol. in-8», en six livraisons 
par an, avec tables. 



36 i!«TRODrcno5. 

que comparée qui poursuivit un but analogue sur le terrain d'au- 
tres idiomes (1;, les langues aryennes parmi lesquelles le zend , les 
langues celtiques et les langues slaves. 

Les recueils que nous venons d'ënumërer marquent d'année en 
année le progrès d'investigations poussées jusqu'aux minces détails 
dans chaque ramification de la science nouvelle ; ils mettent en cir- 
culation sans retard et conservent les richesses dûment amassées. 
Mais de temps à autre, il est indispensable que les principes 
mêmes de la science soient exposés de nouveau et condensés dans 
des traités d'un caractère didactique : c'est l'objet de livres savants 
comme celui de M. Bopp, dont un demi-siècle a confirmé la pro- 
fondeur et l'autorité; ou bien encore des travaux analytiques 
comme ceux que M. Pott a poursuivis sous différents titres (2) en 
complément de ses Etymologische Forschungen (Recherches étymo- 
logiques), accrues de beaucoup par l'auteur dans leur dernière» 
édition (1859-1861); c'est également le but que se sont proposé 
M. Rapp et M. Schleicher en composant à leur tour des traités 
méthodiques et abrégés de grammaire comparative. Aujourd'hui 
la France n'a plus à envier à l'Angleterre la version exécutée avec 
intelligence d'un livre capital tel que celui de Bopp (l). C'est 
l'œuvre de M. Michel Bréal qui a déployé d'un bout à l'autre 
la même précision et la même sagacité : en retour de cet immense 



(1) Beitrâge fur vergleichende Sprachfbrschung auf dem Oebiete der 
Arischen^ Celiischen und Slavoischen Spracken. Berlin, F. Dû m m 1er, 1858- 
1870, vol. I-VI, in-8o. — M. Ad. Kuhn est mort le 5 mai 1881. 

(2) On citerait des monographies sur les noms de nombre, sur les noms 
des personnes en plusieurs langues, etc. qui font application de la linguis- 
tique À rhistoire des arts et des mœurs chez les anciens peuples. 

(3) Grammaire comparée des langues indo-européennes, par M. François 
Bopp, traduite sur la deuxième édition, etc. en 4 volumes grand in-8^. 
(Paris, Imprimerie Nationale, 1866-1872.) — Un registre détaillé a été 
rédigé en 1874 par Francis Meunier. — Voir sur la Vergleichende Gram- 
matik de Bopp la grande histoire de la philologie orientale en Allemagne, 
par Benfey, pp. 470-515. 



INTRODUCTION. 37 

service rendu à la science, il . a obtenu la chaire de grammaire 
comparée transportée de la Sorbonne au 'Collège de France, et pris 
place dans les conseils du haut enseignement. 

Un excellent exemple a été donné par M. Adolphe Régnier, 
aujourd'hui membre de Tlnstitut, dans son Traité de la formation 
des mots de la langue grecque, avec des notions comparatives sur 
la dérivation et la composition en sanscrit, en latin et dans les 
idiomes germaniques (3). Afin de ne point perdre de vue Tobjet 
principal, il a placé à dessein ces éléments de comparaison sous 
forme d'appendice à la suite de chaque chapitre. On ne pouvait 
prendre une meilleure voie qu'il ne l'a fait pour montrer la rigou- 
reuse application de l'analyse philologique aux noms et aux verbes 
grecs que l'on qualifiait de racines sans les avoir décomposés. Les 
esprits encore hésitants seront convaincus par son travail conscien- 
cieux et longuement mûri de l'excellence des nouvelles méthodes ; 
ils découvriront qu'il fallait les études patientes d'un helléniste 
doublé d'un indianiste pour donner à la France un livre classique 
aussi achevé. 

L^enseignement littéraire, dira-t-on, a son essor indépendant de 
l'analyse des éléments du discours, des racines et des formes : assu- 
rément il faudrait craindre d'étoufier l'élan qu'il est seul capable 
d^imprimer aux esprits; mais il y a lieu de croire que l'admiration 
des productions du génie littéraire sera d'autant plus grande et 
plus durable qu'elle s'alliera à une intelligence profonde des res- 
sources d'une langue, de ses caractères originaux et de ses riches- 
ses propres. Or, on n'arrivera à cette intelligence que si l'on donne 
renseignement philologique pour auxiliaire, dans une juste mesure, 
à l'étude de la forme, à la critique des œuvres. 

(3) Paris, Hachette, 1855, 1 vol. in-S». — Le fond de ce traité % été 
imprimé d*abord dans deux éditions du Jardin des racines grecques. 



38 INTBODUGTIO!^. 

5 IV. 

DE l'âge des principaux MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE SANSCRITE. 

Des notions de chronologie ne peuvent manquer complètement 
à Fétude littéraire de Tlnde : il importe au plus haut point de 
rechercher, de fixer môme, si c'est possible, la date de ses monu- 
ments écrits conservés jusqu'à nous ; car, sous peine de tout con- 
fondre, on doit les mettre en rapport avec la marche de la civili- 
sation dans ce grand pays. Mais, si difficile qu'il soit de rétablir 
l'ordre des événements chez un peuple qui, dédaignant la réalité, 
n'a point écrit son histoire véritable et n'a attaché aucune impor- 
tance au calcul du temps, qu'on sache du moins qu'il existe quel- 
ques points de repère fournissant des synchronismes à l'histoire 
universelle. 

Si les dates positives font défaut presque toujours, les ouATages 
eux-mêmes, dûment consultés, révéleront quelque lumière sur leur 
%e« Qu'on en interroge à la fois les idées et le style, et l'on dis- 
tinguera avec certaine assurance les productions antiques des 
ceuvres d'imagination, les ouvrages collectifs et nécessairement 
anonymes des écrits tout personnels portant des noms propres : on 
n'aura pas toujours atteint le but, mais du moins sera-t-on sur la 
voie de fécondes hypothèses. Que si, ensuite, on recherche la cita- 
tion que les auteurs indiens ont feite de livres plus anciens que 
les leurs, on apercevra l'influence réciproque et la succession 
vraisemblable de la plupart des écrits connus. En établissant de là 
sorte l'antériorité d'un certain nombre de livres, on aura restitué 
une chronologie interne, comme l'appelle M. le docteur Albert 
Weber (1), tirée de la littérature même et vraiment satisfaisante 
pour l'esprit dans des recherches d'une nature aussi délicate. 

£t puis n'a-t-on pas pour garantie des inductions historiques 

(1) Academ, Varies. Ûber die Indische LitercUurgeschic?Ue (2* édit. pp. 6-7, 
1876). 



INTRODUCTION. 39 

ridée du développement d'une grande littérature nationale comme 
la littérature sanscrite serait qualifiée à bon droit? Les études 
contemporaines ont fait découvrir des lois d'affinité dans Tessor 
indépendant des langues de même souche : il n'en est pas autre- 
ment de Tart et des lettres. On observera sans nul doute une gra- 
dation semblable, des progrès analogues dans l'histoire particulière 
d'une littérature restée si longtemps inconnue, mais rattachée 
plus étroitement par son organisme grammatical aux littératures 
de l'Europe qu'aucune autre littérature asiatique. 

Des données chronologiques, fussent-elles moins précises que 
celles qui sont acquises à d'autres parties de l'histoire ancienne, 
porteront quelque jour la lumière dans la masse énorme de textes 
sanscrits qu'on a reti*Quvés dans l'Inde. En dehors du prix qu'elles 
donneront à des classifications littéraires, elles auront une valeur 
considérable pour l'appréciation des doctrines indiennes : car on 
en revient toujours à mettre en question ce qu'il y a d'ancien et ce 
qn'il y a d'original dans les religions et les systèmes qui ont eu 
l'Inde pour théâtre. Grâce à l'analyse raisonnée des sources, s'éva- 
nouira la fantasmagorie des théories mythologi(|ues qui ont £ùt 
briller dans les siècles les plus reculés de l'Inde une antique sagesse 
supérieure à celle de toutes les écoles anciennes ; de même se dis- 
siperont ces spécieuses conjectures qui font de l'Inde dans un sens 
absolu le berceau de l'humanité, la source de toutes les religions^ 
le foyer de toute culture intellectuelle. 

Le problème restera enveloppé longtemps encore de bien des 
obscurités; mais au moins il sera dégagé de plus d'une grosse 
erreur, provenant de spécieuses hypothèses. Il importe aux philo- 
sophes, aux théologiens, aux historiens, de savoir à quoi s'en tenir 
sur les dogmes réputés sacrés, ou sur les traditions réputées pri- 
mitives dans cette collection d'anciens livres transmis jusqu'à nous 
sous la garde du brahmanisme ; l'Inde vient en aide sous ce rap- 
port à une tâche laborieuse du siècle actuel dans le champ de 
l'histoire, le tableau universel des religions et des cultes, l'analyse 



40 INTRODUCTION. 

du. sentiment religieux sous toutes ses formes. C'est rendre à la 
science d'éminents services que d'interpréter les écrits des Indiens 
avec une scrupuleuse fidélité, et d'y rechercher ensuite la trans- 
formation des croyances et des religions nationales depuis les idées 
simples du Véda jusqu'aux étranges superstitions des sectes mo- 
dernes (1). 

Que la littérature de l'Inde doive être reportée assez haut dans 
l'antiquité profane, il n'y a point actuellement de doute sérieux à 
ce sujet : on a déjà répondu surabondamment à ceux qui avaient 
nié l'ancienneté du sanscrit sur de simples présomptions (2), comme 
à ceux qui l'avaient assimilé à une œuvre artificielle pour laquelle 
d'habiles grammairiens, forts en grec et en latin, se seraient asso- 
ciés à de patients mythologues ; ce fut là l'étrange ressource des 
esprits qui se refusaient à croire à l'existence d'une véritable litté- 
rature chez des peuples d'Asie qu'ils réputaient sauvages. 

Il serait difficile aujourd'hui de pousser aussi loin la méprise, 
de défendre avec quelque succès des opinions extrêmes sur la civi- 
lisation et la littérature de l'Inde : personne ne leur assigne plus 
cette fabuleuse antiquité que l'on s'était empressé de leur attribuer 
sur une vague renommée, et, d'autre part, aucun auteur ne prétend, 

(1) Versé dans la lecture des ouvrages indigènes, M. John Muir, ancien 
fonctionnaire de la Compagnie des Indes, s'est livré à des recherches com- 
paratives d*une grande portée sur les divinités des Ecritures védiques et 
sur celles qui forment le panthéon indien fort agrandi dans les poèmes 
épiques et mythologiques. Voir ses Original sanscrU texts oniheorigin and 
history of ihe people of India (London. 1861-62, vol. III et IV, 1870, vol. V). 

(2} Dans ses Leçons sur la science du langage (première série, 186 1, 
chap. 4 et 5), M. Max Mû lier a réfuté de tels préjugés & propos de la classi- 
fication et de la généalogie des langues. Ces leçons faites À Londres pour 
mettre les découvertes de la linguistique à la portée d'un grand public 
ont été traduites en français par MM. Perrot et Harris (Paris, Durand, 
1864, 1 vol. in-8^). L'auteur a publié la seconde série de ses Lectures ou 
conférences de 1863, où il confirme en plusieurs endroits ses premières 
démonstrations, et qui a mérité le travail des mèiùes traducteurs (2 vol., 
1867-68). 



INTRODUCTION. 



4L^ 



par esprit de contradiction, les renfermer dans quelques siècles de 
l'ère moderne. S'il est, dans ces derniers temps, une tendance 
digne d'être remarquée à cet égard, c'est celle qui ressort des 
sérieux travaux de plusieurs philologues renommés, incessamment 
occupé^ du dépouillement des manuscrits, entre autres M. le pro- 
fesseur Weber, et d'après laquelle la plupart des monuments sans* 
crits devraient être placés fort au-dessous de leur âge présumé, 
c'est-à-dire de l'âge qui leur avait été attribué à l'époque de leur 
première découverte. Quoiqu'on ait qualifié de réaction cette ten- 
dance contre des suppositions erronées et vagues, on aurait peine 
à refuser confiance à des inductions d'histoire littéraire, tirées 
directement des textes, comme celles qui ont pris cours sur la 
garantie des opinions défendues par plusieurs savants. 

On est du moins en possession d'une notion générale, mais sûre, 
au sujet des plus anciennes compositions connues en langue sans- 
crite : celle qui les place un millier d'années avant l'ère chrétienne, 
ou qui, en d'autres termes, leur donne un âge d'environ trois mUle 
ans par rapport à nous : une telle donnée est de nature, nous pa- 
rait-il, à satisfaire et à rassurer les esprits les plus circonspects sur 
les origines d'une grande littérature. Il n'est point d'ouvrage sans- 
crit antérieur au corps des écritures sacrées portant le nom de 
Védas. Après l'examen le plus minutieux de ces livres, des india- 
nistes d'une très grande autorité n'ont pas osé faire remonter la 
composition des parties les plus anciennes au delà du xiv* siècle 
avant J.-C, et ils n'ont pas reculé la limite de temps fixée par 
Jones et Colebrooke sur la foi de la tradition indigène. Le savant 
éditeur du Rigvéda (1), M. Max Huiler, a tracé de main de mattre 
le tableau de l'ancienne littérature sanscrite (2), et il en a placé le 

(1) Les éditeurs des autres Védas qui ne peuvent le disputer au Rig en 
ancienneté, MM. Weber, Benfey, Roth et Whitney, n'ont pas formulé de 
théorie historique qui s'écarte sensiblement des vues de M. Max Mttller» 

(2) A Sistory of AnoierU Sans&it Literatur so fUr as U illustraies .C^ 
primiUoe Religion of the Brahman8(cité plus haut page 8. 1 vol. in-8^). Ce 



42 INTRODUCTION. 

déTeloppement complet dans Tespace d'environ mille ans, du xii^ 
au II* siècle avant notre ère. On distinguerait avec lui dans cet inr 
tervalle quatre périodes répondant au caractère et à la destination 
des ouvrages qui leur appartiennent (1), sauf à en étendre quelque 
peu la durée d'accord avec les vues élevées et conciliantes de Fau- 
teur. Cependant, ne ferait-on pas commencer beaucoup plus tôt, 
fort au delà de l'an 1300, la première période, celle du Chhandas^„ 
c*e$t-à-dire de l'inspiration et de la création poétique, remplie par 
les libres essais de plusieurs générations de chantres et de poètes? 
Nous assistons pour ainsi dire, avec un certain charme d'illusion, 
h l'épanouissement d'une ancienne littérature religieuse et poétique, 
que nous a si bien décrit le célèbre indianiste d'Oxford. Nous 
admettons volontiers la priorité des invocations qui ont le ton et 
la forme d'hynmes ; dans ces textes mesurés il existe un fond réel- 
lement antique où s'est conservé le naif enthousiasme de l'impro- 
visation, et où la mesure (Chhandas) a donné son nom à la com- 
position même. Nous apercevons un second travail dans la réunion 
de ces cantiques en séries de prières (Maniras), provenant de 
plusieurs fiunilles ou écoles de Rischis» les poètes dits inspirés; 
nous ne nous refusons point à croire que ces grands recueils ont 
été transmis oralement pendant plus de quatre cents ans sans le 
seeours de l'écriture à laquelle les chants ne font aucune allusion. 
Ce ne sera pas assez après cela d'assurer par des gloses la conser- 
vation et l'intelligence des hymnes sacrés : on verra éclore sous la 
même inspiration des écrits de science spéculative et de discipline 
liturgique, portant les titres S'Oupanisehads et de Bràhmanca; la 
philosophie religieuse, théologie et métaphysique, se détachera des 

liTre neuf est le fruit des travaux mûris de M. MQller sur les documents 
lès plus précieux alors inédits pour la plupart. Un excellent résumé, 
avec aperçus critiques, en a été donné par M. Barthélémy Saint-Hilaire 
daaa le Journal des semants (1860-1861). 

(1) Le Chhandas, de Tan 1200 à 1000; les Montras, de 1000 A 800 ; les 
Brûhmanas, de 800 À 600; les Soûiras, de 600 à 2ÛÛ. 



nnBODUGTxoK. 4S 

travaux de pure exégèse et grandira promptement par rinfluence 
de la caste des Brahmanes parvenue déjà à la suprématie sur les 
deux autres. L'enseignement oral ne suffira plus à partir du 
Ti« siècle pour m»ntenir intact le dépôt des écritures soi-disant 
révélées : il se fera, en dehors de leur canon, des traités spéciaux 
du nom de Soùtras (littéralement « fil, tissu »), sur toutes les 
sciences nécessaires à l'interprétation du Véda ; leur forme est celle 
de sentences très concises, qui ne seront pas entendues sans in- 
struction préalable. 

Cest rinde elle-même qui nous a donné toute garantie sur Fori- 
giae et sur Tauthenticité de cette vaste collection de livres en vers 
et en prose, qu'on appellera désormais la littérature du Véda ; les 
gloses multipliées sous le contrôle desquelles ils nous sont parvenus 
nous répondent de leur rédaction dans une période précédant de 
beaucoup celle des autres monuments littéraires du môme peuple. 
C'est au point que l'idiome primitif de l'Inde aryenne serait désigné 
au mieux par le nom de langue védique pour distinguer nettement 
ses productions, tandis qu'on rapporterait à la langue sanscrite, 
son héritière^ les oeuvres fondées sur les mêmes éléments de gram- 
maire et de lexique, mais portant partout les traces d'une compo- 
sition savante. 

Que dire maintenant de l'âge des autres monuments de la litté- 
rature indienne qui sont déjà connus par des éditions,, par des 
versions ou par des analyses? Certain nombre d'ouvrages sanscrits 
serait antérieur de quelques siècles à l'ère chrétienne, du moins si 
l'on en considère la première rédaction ; mais pour la plupart ce* 
pendant, ils n'ont vu le jour que dans l'intervalle qui sépare le 
commencement de notre ère de la fin de notre moyen âge» Pour 
juger de l'ancienneté relative des premiers, on ne possède jusqu'ici 
aucun moyen de comparaison plus sûr que leur rapport avec le 
Bouddhisme, dont la propagation a conmiencé au sixième siècle 
avant Jésus-Christ : l'histoire littéraire de l'Inde peut prendre, 
semble-t-il, cet événement pour point de départ de ses conjectures. 



44 INTRODUCTION. 

comme M. Lassen, dans ses Antiquités indiennes, en a fait une 
des bases de l'histoire politique de ce pays. Nous nous tiendrons 
au calcul le plus généralement admis, en parlant ici des opinions 
reçues sur la date des monuments sanscrits du Brahmanisme. 

Le code de Manou est, sans contredit, une des productions 
importantes de la période qui a suivi celle des Védas. Seulement 
ce poëme, en douze livres, tel que nous le possédons, n'est pas une 
œuvre fondue d'un seul jet, et il a subi plus d'un remaniement 
depuis l'époque de sa première rédaction. D'après le tableau qu'il 
nous donne de l'état social et politique de l'Inde, on a lieu de 
croire que, dans son canevas principal, il a précédé les conquêtes 
d'Alexandre et les royaumes grecs d'Asie. Mais on a tiré dernière- 
ment des indications plus précises du rapport des doctrines de 
Manou, savamment analysées, avec des systèmes philosophiques et 
religieux nés sur le même sol, et la plus ancienne rédaction du 
code serait placée, en conséquence, vers le cinquième siècle avant 
Jésus-Christ (1). Voici le fondement de cette nouvelle solution, 
plus plausible que les précédentes. Le Mânava-dharma-çâstra 
contient les germes de la philosophie Sânkhya, qui a contribué 
pour une grande part à la naissance du Bouddhisme, et, sans 
nonmier cette religion rivale, il fait allusion à l'opposition de ses 
sectateurs aux écritures et au sacerdoce brahmaniques. Que l'on 
considère la mythologie ou les principes de science politique, la 
religion ou le droit, le Çâstra nous représente la société indienne 
à une époque immédiatement antérieure à la grande lutte des 
Brahmanes et des Bouddhistes, et aussi à la prompte extension des 
cultes de Çiva et de Vichnou au détriment du culte de Brahmâ. 

Si l'on applique des procédés semblables à ces grands poèmes 

(1) Voj. D' Fr. JohaentgeD, Ueber dos Oesetrbuch des Manu, Eine 
philo8oph(8chê lUeratur-historische Studie. Berlin, 1863, in-S®. — La rédac- 
tion du code de Yadjnavalkja, publié et traduit par Stenzler, ne remon- 
terait pas au delà du commencement de Tore chrétienne (Lassen, AnU^ 
iMl., t. II, p. 469, t. IV, p. 789). 



INTRODUCTION. 48 

qui constituent la littérature épique des Hindous, on se convainc 
bientôt que leur première ébauche appartient seule à une époque 
relativement ancienne, comme celle que nous venons d'attribuer 
au code de Manou. Un récit héroïque fut le thème successivement 
amplifié par d'autres récits d'où est sorti un corps d'ouvrage d'une 
excessive longueur. Le Râmâyana est un immense poëme, si on 
le compare à nos épopées classiques ; mais du moins il offre le 
plan d'une action que le génie d'un seul homme, Valmiki, a pu 
conduire à son terme ; malgré des interpolations dues à d'autres 
mains, il serait reporté au plus haut jusqu'au troisième siècle (1). 
Il n'en est pas de même du Mahdbhàrata, la plus considérable des 
deux épopées indiennes, dont on évaluerait le contenu à environ 
deux cent mille vers (2). Sans nier qu'il n'ait conservé des tradi- 
tions tout à fait antiques, on est forcé d'assigner le travail succes- 
sif de plusieurs écoles à la composition d'une œuvre qui renferme 
tant d'éléments disparates : car c'est à peine si l'action véritable- 
ment épique, la grande guerre des descendants de Bharata, remplit 
la quatrième partie du poëme. Si ce premier noyau n'est pas moins 
ancien que le récit fondamental du Râmâyana^ si, peut-être, la 
rédaction en était répandue et même célèbre dans les derniers 
siècles de l'antiquité, on devrait, par contre, rejeter jusque dans 
les premiers siècles de l'ère moderne les accroissements qu'il a 
reçus (3). Les épisodes accumulés ont fait rentrer en substance 
toutes les aventures héroïques dans le cadre d'une œuvre que les 
Brahmanes avaient intérêt à rendre populaire à cause du rôle qu'y 
remplit Vichnou incamé en Krichna, un de leurs grands dieux, 

(1) Telle est, par exemple, ropinîon de M. Monier Williams, dans les 
leçons qu*il a faites à Oxford et ensuite publiées sous le titre de : Indian 
£p(c poetry (Londres, 1863, in-8**, pp. 3 et suiv., p. 43, note) et dans son 
IndUin Wisdom, p. 319. 

(2) Plus de cent mille distiques, tandis que le Râmâyana ne dépasse 
pas %'ingt-quatre mille distiques, environ cinquante mille vers. 

(3) Lassen, Jndische Alt&rihumshunde, t. I, pp. 485 et suiv., p. 839; et 
t. Il, p. 499-500. 



46 • INTRODUCTION . 

et les nombreuses digressions, se rapportant à la législation civile 
et aux devoirs religieux, ont chargé le poème de compilations 
didactiques étrangères au sujet primitif. 

On peut être plus affirmatif encore sur Page inférieur des Pou- 
rànasy poèmes mythologiques qui se rattachent aux épopées in- 
diennes comme légendes et comme récits : ils sont tirés d'un fond 
ancien, conune Tindique leur nom, « les Antiques, n et il y eut 
des ouvrages de ce titre avant ceux que Tlnde a conservés. Les 
principaux PourânaSy qui nous offrent les croyances brahmani- 
ques, amplifiées avec une grande liberté d'invention, appartiennent, 
pour la plupart, en toute certitude, à la fin du moyen âge, et 
ils témoignent de la décadence des religions nationales absorbées 
en une multitude de sectes. 

Sous le rapport de Tâge des poèmes et des traités philosophi- 
ques, il y a, sans contredit, une grande differenae entre la date 
présumée de Papparition des doctrines qu'ils exposent et celle de 
leur composition, qui n'est pas toujours exactement connue. Ainsi, 
les principes du Sànkhya ont été répandus dans l'Inde six à sept 
siècles avant l'ère chrétienne, tandis que les écrits qui nous les 
font connaître sont postérieurs à cette ère ; ainsi encore, le pan- 
théisme idéaliste s'est développé et a régné longtemps à l'ombre 
des ermitages brahmaniques avant de trouver sa dernière expres- 
sion dans les travaux relativement modernes de la Mlmânsâ et du 

Vidànta. 

Les œuvres les plus savantes de l'art poétique des Indiens se sont 
transmises dans leurs écoles où elles étaient des objets d'étude et 
d'admiration à la fois ; mais le plus souvent elles ne sont pas accom- 
pagnées de renseignements sur la personne et l'époque des auteurs. 
Les ouvrages les plus vantés ne peuvent revendiquer une bien 
haute antiquité ; on se figure le mieux la production des drames et 
de quelques autres poèmes célèbres dans ces royaumes du nord- 
ouest de l'Inde où le Brahmanisme était florissant au commence- 
ment de notre ère, après avoir reconquis la prépondérance sur le 
Bouddhisme. La lecture de ces œuvres ne permet pas de les croire 



INTRODUCTION. 47 

plu8 anciennes, si Ton juge le fond et la forme, si on tient compte 
des mœurs qu'elles décrivent et de la prétention des auteurs k 
étaler partout leur esprit ou leur habileté. Drames, poëmes héroï- 
ques, descriptifs, élégiaques et erotiques, sentences de morale 
mises en vers, toutes ces œuvres reflètent les phases moyennes de 
la civilisation brahmanique. Le nom le plus saillant de cette phase 
de la poésie indienne, celui de Câlidâsa, n'est pas celui d'un con- 
temporain d'Auguste, comme on l'avait cru longtemps; selon 
Lassen, il a été illustré par un poëte qui vivait à la cour des 
Gouptas, sur la limite du deuxième et du troisième siècle après- 
iësos-Christ. Les ouvrages de Câlidâsa et de ses émules ne sont 
pas dénués de beauté; mais il n'est plus permis de conserver 
des illusions sar le temps et les circonstances de leur production. 
Ils sont à une distance incommensurable des premiers essais de la 
langue poétique qui atteste, dans le Véda^ la jeunesse et la force 
de la race dominatrice des Aryas. 

La littérature dn Bouddhisme qui a porté ses premiers fruits 
dans rinde, son berceau, pourrait prétendre à une certaine anti- 
cpiité, si on avait conservé les livres rédigés après la mort du 
Bouddha Çakyamouni pour propager son enseignement. Mais ces 
livres, probablement écrits pour la majeure partie dans des dia- 
lectes pracrits (dérivés), c'est-ù-dire dans les idiomes populaires 
qui avaient servi à la prédication de la doctrine, ont été retouché» 
et classés dans les anciens conciles tenus au nord de l'Inde. 

§v. 

VUES GÉNÉRALES SUR l'eSTHÉTIQUE INDIENNE ET SUR LÀ VALEUR 
LrrrÉRAIRE des monuments DE LA LANGUE SANSGRrTE (1). 

Quand s'est faite la première vulgarisation des ouvrages sans- 
crits, on a été longtemps exposé à d'étranges méprises au sujet de 

(1) C'est Tobjet de la Dotice que noas lûmes en octobre 186é A la Classe 
des Lettres de 1* Académie royale de Belgique : du beau Utiéraire dans Us 
œuvres du génie indien. 



'48 



INTRODUCTION. 



leur mérite aussi bien que de leur âge. Il était facile de se tromper 
sur les beautés de la forme, de les surfaire d'après les modèles 
traduits de prime d'abord ; mais on put rectifier bien des juge- 
ments extrêmes, à mesure qu'on eut sous la main des sources de 
plus d'un genre. Et puis, ne sommes-nous pas aujourd'hui dans de 
meilleures conditions d'impartialité, préservés à une assez grande 
distance de temps, de l'espèce d'engouement ou bien du froid 
dédain qui accueille en général une étude nouvelle? 

Il n'est pas besoin, pour apprécier le beau dans la littératun* 
sanscrite, de disserter sur l'existence du beau avec ses différentes 
notes et nuances chez les peuples de toute race, et sur les signes 
auxquels on le reconnaîtrait dans des productions fort éloignées 
de nos idées. Dans une esthétique générale, comme dans un traité 
philosophique sur l'histoire de la morale, on aurait à dire en quel 
sens et dans quelle mesure les notions du beau et du bon ont été 
réalisées par l'art à la Chine, au Japon, en Egypte et au Mexique, 
aussi bien que dans l'Inde, en Italie et en Grèce : tel ne peut être 

notre dessein. 

Quand il s'agit d'une littérature qui correspond dans son déve- 
loppement séculaire à l'existence d'une grande société, d'une civi- 
lisation originale, il est légitime de chercher des termes de com- 
paraison chez les nations qui ont exercé l'empire le plus long sur 
la culture de l'esprit humain; il est indispensable d'interroger 
surtout d'autres littératures dont l'évolution s'est faite dans des 
conditions analogues de temps, de croyances et de mœurs. Ce 
n'est donc pas un parti exclusif que de donner le premier rang 
dans ce paraUèle à la littérature grecque; car elle se distingue 
entre toutes les autres par le déroulement normal de ses œuvTes, 
et elle a fourni dans ses genres principaux les bases des théories 
littéraires prévalant jusqu'aujourd'hui chez les peuples les plus 
éclairés. Bien plus, la civilisation hellénique a des affinités non 
moins étiwites avec ceUe de l'Inde, que la civilisation des nations 
indo-européennes qui se sont établies de temps immémorial sur 



INTRODUCTION. 49 

notre continent et qui ont constitué des états indépendants. L'or- 
ganisme des langues propres à tant de nations est un des liens les 
plus forts qui les rapprochent et les unissent. Aussi n'y a-t-il pas, 
en réalité, une opposition tranchée, absolue, entre Testhétique 
indienne telle qu'elle ressort des ouvrages sanscrits et l'esthétique 
qui a dominé dans le monde gréco-romain et ensuite dans tous les 
foyers de culture intellectuelle en Occident. Le contraste peut paraî- 
tre fort; mais il ne va pas jusqu'à l'opposition. 

Le contraste qui nous choque dans l'art indien et qui nous em- 
pêche de reconnaître tout d'abord les ressemblances, c'est le man- 
que de mesure (1). Dans les idées et dans le langage, dans la con- 
<*eption et dans la forme, on voit se produire continuellement la 
même tendance, la même propension. Qu'il se soit mêlé à la con- 
templation de la nature le sentiment de l'infini bientôt poussé à 
l'excès par les procédés intuitifs de la philosophie religieuse, il est 
de fait qu'il y eut de bonne heure, chez les écrivains hindous, une 
sorte d'exubérance dans l'expression des pensées, dans le choix 
des comparaisons, dans la profusion des images, jusque dans la 
description du moindre objet. 

Préoccupés de tout peindre, de représenter vivement ce qu'ils 
imaginaient, les créateurs de la langue sanscrite ont rêvé souvent 
l'impossible en cherchant le merveilleux , et ils ont atteint l'in- 
croyable au lieu de l'idéal auquel ils aspiraient. Attentifs à la 
quantité, trop peu soucieux de la qualité, ils sont tombés dans la 
prolixité des récits et dos descriptions. Perdant l'idée de la mesure, 
ils ont pris garde trop rarement au choix des moyens; faute de dis- 
cernement dans l'emploi des richesses que leur imagination leur 
fournissait en surabondance, ils n'en ont pas ménagé la jouissance, 
et, en les prodiguant, ils leur ont fait perdre, par là même, une 
grande partie de leur prix. 

(\) Ce que des écrivains allemands ont plus d*une fois désigné par un 
seul root de leur langue : Maaslosigkeit. 



BO INTRODUCTION. 

Cette censure préalable s'applique assurément à la majeure partie 
(les productions indiennes, et elle marque clairement comment 
nous entendons la supériorité des œuvres qui nous sont venues à 
travers les siècles avec le caractère indélébile d'œuvres classiques. 
Seulement, il ne faut pas oublier que c'est là notre point de vue 
occidental et moderne, et que notre goût s*est formé dans d'autres 
circonstances que celui des Hindous, sous l'impression d'un autre 
ciel, d'un autre climat. Sans vouloir justifier la pompe et la sur- 
charge qui sont à leurs yeux des conditions de la beauté, force 
nous est de nous replacer dans la zone qu'ils habitent, en présence 
d'une nature grandiose, d'une végétation luxuriante, pour admirer 
les scènes et les couleurs de leurs tableaux ; et aussi de nous initier 
à leur mythologie pour comprendre l'usage perpétuel de la fiction 
dans leurs ouvrages (1). 

Maintenant, nous avons à montrer sur quel fond s'est élevé 
l'édifice de la littérature indienne, quelles étaient les ressources de 
la langue sanscrite, et quel emploi les Àryas en ont fait dans les 
monuments qui marquent les phases principales de leur histoire. 

Les qualités de la langue qui a reçu des peuples indiens des 
formes achevées seraient aisément connues par l'étude de sa gram- 
maire. Hais elles ont apparu d'autant mieux dans le parallèle qu'on 
lui a fait subir avec de nombreux idiomes. Que l'on envisage ses 
éléments, ses racines et ses mots, ses formes et ses désinences 
dans toutes les parties du discours, on décou>Te la richesse primi- 
tive de la souche de toutes les langues d'Asie et d'Europe qui lui 
sont affiliées. Des débris précieux de ce patrimoine commun se 
trouvent dans les diverses familles du même groupe : mais la 
régularité et l'harmonie du développement grammatical ne peuvent 
y être observées au môme degré et avec le même profit que dans la 
langue historique et littéraire de l'Inde. Aussi a-t-on d'un commun 

(1) W. Joncs et GuiUaume de Schlegel n*ont pas manqué jadis d*invo- 
ouer cette réservo dans leurs écrits de critique littéraire sur Tlnde. 



INTRODUCTION. 5| 

accord appelé le sanscrit en témoignage pour expliquer la trans- 
formation des langues similaires dans tontes leurs ramifications; 
bien plus, il sera considéré désormais, ainsi que nous Tarons 
affirmé ci-dessus, comme un instrument du plus haut prix dans la 
science des langues en général. 

L'influence de divers climats a donné une physionomie particu- 
lière aux formes des langues qui avaient eu TAsie centrale pour 
première patrie ; mais la libre action de Thomme se manifeste à 
nn plus haut point dans leur syntaxe. C'est dans Tarrangement^ 
dans l'ordonnance des mots qui se révèle l'originalité du peuple 
aryen de l'Inde : c'est là qu'on aperçoit visiblement l'empreinte de 
ses idées, de ses croyances, de ses institution^ et de ses mœurs 
nationales. Le sanscrit s'est formé progressivement à la ressem- 
blance de la société brahmanique; il a reproduit fidèlement les 
procédés de la pensée indienne, et l'on dirait que les particularités 
de sa syntaxe reflètent les lois intérieures, les tendances exclusives 
d'une nation qui s'est constituée isolément et qui a vécu avec indé- 
pendance. L'étroite relation du développement du sanscrit avec 
l'organisation sociale et politique de l'Inde serait d'autant mieux 
affirmée que, dans sa première phase, dans l'âge des Védas, la 
langue aryenne était encore en possession d'une liberté d'expres- 
sion qui manque au même idiome perfectionné par une longue 
culture, au vrai sanscrit. La suite de nos aperçus historiques fera 
mieux comprendre cette différence entre les deux phases de la 
même langue. 

Deux signes distinguent la syntaxe du sanscrit : le retour des 
mêmes constructions, des mêmes tournures, d'un nombre assez 
limité, et surtout l'usage ou plutôt l'abus des composés. Il en est 
résulté dans le discours de vrais défauts qui ne sont compensés 
que partiellement par la beauté et la sonorité des formes, par l'é- 
clat des figures et par l'abondance des synonymes. 

Le langage mesuré qui fut la première forme du discours étudié, 
du langage public, chez les Hindous, procédait par stances de deux 



52 INTRODUCTION. 

OU de quatre vers : dans la suite des temps, il n'est i>our ainsi 
dire point de texte qui n'ait subi la coupe de distiques ou vers al- 
ternants; de là une invincible propension, une règle devenue né- 
cessaire, même dans des c^crils en prose, de renfermer la pensée ou 
le récit dans une sorte de sentence qui ne comporte ni le dévelop- 
pement de longues périodes, ni l'insertion de propositions inci- 
dentes. Le style, chose aisée à comprendre, a contracté une mono- 
tonie et une roideur sans remède, faute d'espace pour mettre eu 
valeur les ressources latentes d'une langue identique d'organisme 
à celles dont la syntaxe a le plus de souplesse, de variété et de 
mouvement. 

Mais ce qui a le plus contribué à l'uniformité et à la pesanteur 
du discours, c'est l'emploi des composés.qui remplacent des mem- 
bres de phrases. 11 se présente à chaque instant dans un texte 
sanscrit un groupe de mots juxtaposés qui doit fournir h la pen- 
sée l'équivalent d'une proposition entière, et qui renferme soit un 
raisonnement, soit une description. L'esprit est sollicité à un cer- 
tain travail pour débrouiller l'argumentation cachée en peu de 
mots, ou bien l'imagination est tenue de récx)nstruire le petit ta- 
bleau dont un long composé lui présente les objets isolés, en au- 
tant de noms sans signe de cas et de nombre. Tel est l'usage sou- 
vent excessif (1), ou pour mieux dire l'abus qu'a fait resj)rit 

(1) Voir l'introduction au Traité de la formation des mots dans la langite 
grecque f etc., par M. Adolphe Régnier (Paris, 1855), p. 34-40. Nous ex- 
trayons de cet excellent ouvrage le passage suivant relatif au sanscrit : 
« Pour la faculté de conaposer des mots aucune langue de la famille n'est 
*t supérieure, ni, à beaucoup d'égards, comparable au sanscrit. Par le 
» nombre des relations que peut rendre la combinaison des mots, elle est 
» la plus riche de toutes, sans tomber cependant dans Texcés. Nulle non 
n plus n*a de règles plus sûres et plus invariables pour marquer, par la 
*> position des termes dans le composé, leurs mutuels rapports. Mais de 
*• cette régularité même, qui était un principe de sécurité, est né Tabus. 
«t Parce que l'obscurité paraissait impossible, on s'est donné libre carrière, 
» et l'on a fini par passer toutes les bornes... En ce qui touche le sanscrit, 
« nous trouverons, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, une 



INTRODUCTIOiN. o3 

indien de cette faculté de composer des mots pour condenser l'ex- 
pression des idées, faculté qui n'a jamais été portée trop loin chez 
les Grecs et les Romains, mais qui a substitué bien des fois la 
lourdeur ù la vraie richesse dans quelques littératures germaniques. 

Comme langue littéraire, le sanscrit s'est développé sur le même 
sol, vivant de son propre fonds, n'empruntant rien à d'autres 
langues, suivant les progrès de la domination des Àryas du nord 
au midi de la péninsule. Mais quelle place va être faite aux œuvres 
littéraires des Hindous dans l'histoire de l'art? Leur beauté répond- 
elle à la richesse intrinsèque de la langue elle-même? La matière 
est d'or; c'est un métal pur et d'un vif éclat; peut-être est-il resté 
trop peu duclile. Les objets qui en sont façonnés paraissent lourds 
et chargés, quand la main d'habiles ouvriers y a continuellement 
enchâssé une quantité de perles et de pierres précieuses. Reste à 
savoir si le travail de ces artistes leur a donné l'empreinte d'une 
beauté durable qui soit saisie et appréciée dans d'autres pays o( 
dans d'autres temps. 

Des œuvres du génie grec on dirait comme des œuvres de Vul- 
cain dans le palais du Soleil que nous décrit Ovide (1) : « L'ou- 
vrage surpassait la matière. » 

Materiam superabat opus 



On afGrmerait, au contraire, d'un grand nombre de monuments 
indiens que l'juvrage ne répond pas à l'excellence de la matière, 
que les poésies sanscrites ne présentent pas cette élégance de pro- 
portion, cette belle et juste ordonnance, qu'on attendrait de la 



•• grande diversité entra les phases diverses que Tidiome a traversées, et 
•* les différents genres de style. Dans aucune autre langue, Thistoire des 

• transformations que peut subir un idiome, sans changer ses mots ni leurs 
«* régies de formation, n*est plus curieuse. Nulle part on ne voit mieux à 

• quel point la syntaxe seule, la syntaxe proprement dite, la syntaxe ex- 
" térieure, peut changer la physionomie du discours. •> 

(1) Metamorphosean, 1. II, v. 5. 



j(4 INTRODUCTION. 

formation normale et savante de la langue même. C'est là un des 
problèmes sur lesquels la critique européenne dira son dernier 
moty lorsque, dans Tavenir, elle aura pesé à leur juste valeur les 
notions nouvelles apportées par Tétude de Tlnde aux théories du 
beau dans Tart. Mais, en attendant, on n'examinera pas sans profit 
les parties déjà dessinées du tableau de la littérature sanscrite, et 
Ton s'arrêtera volontiers à quelques aperçus qui mettent sur la 
voie d'utiles comparaisons. 

Au point de vue de l'art et aussi de la langue, il est une création 
de l'esprit indien qui dépasse toutes production analogue chez 
les peuples de même race : c'est la poésie sacrée des Aryas, c'est 
le trésor des chants lyriques et liturgiques du Véda, Dans les 
siècles du : polythéisme, aucun peuple n'a glorifié ses dieux avec 
une telle magnificence de langage, dans des hymnes qui offrent 
une telle variété et une telle beauté; nulle part non plus le 
sacerdoce païen n'a eu la liberté et la puissance de recueillir, de 
conserver, de mettre en ordre une littérature hymnologique aussi 
•considérable. Le terme de lyrisme servirait le mieux à désigner la 
forme et l'esprit de ces chants religieux ; on dirait même lyrisme 
descriptif pour marquer le retour fréquent de la description dans 
Je corps de l'hymne (1), tandis que la description se produit à 
peine et comme un élément accessoire dans la composition lyrique 
des époques littéraires, dans l'ode classique. Les sentiments, les 
impressions, les désirs que les chantres ont exprimés au nom de 
leur tribu se renferment dans des stances qui peuvent se détacher; 
il ne faudrait pas chercher leur strict enchaînement dans le cours 
d'un même morceau, mais on trouve leur lien dans l'unité d'inten- 
tion. Ce n'est pas le désordre plutôt étudié qu'inspiré, le beau 

(1) Voir le ch. III de nos Études sur les hymnes du Rig^éda, etc. (Lou- 
vain, 1842, in-S», pp. 25-27.) — Dans ce chapitre et dans Tappendice, nous 
«vous tenté un rapprochement de ces hymnes avec les chants des anciens 
peuples de la Peise, de TËgypte, de lu Grèce et de Tltalie, de la Gaule et 
•de la Scandinavie. 



niTRODUCTION. 8S 

désordre qui est un effet de Tart : c'est Tabsence de travail et de 
calcul dans les transitions, comme il convient ù Tadolescence d'une 
grande poésie (1). Le ton des invocations est partout naïf ou exalté, 
confiant ou enthousiaste ; la vérité d'accent qui règne dans un si 
grand recueil de chants et qui leur donne un caractère non mécon- 
naissable de spontanéité et d'élévation, est en quelque sorte un 
i'cho des réalités de l'histoire. Les cantiques des Rischis de l'Inde 
marquent les débuts et les principaux moments de la conquête^ 
aryenne. Ils traduisent les mâles pressentiments qui animaient le 
peuple civilisateur, les Aryas, c'est-à-dire « nobles, excellents, » 
et qui lui donnaient conscience de sa supériorité intellectuelle sur 
les barbares qu'il subjuguait ou qu'il chassait devant lui. Us repré- 
sentent des croyances fort vagues, des notions quelquefois gros- 
sières, sur les puissances et les phénomènes de la nature qui ont 
reçu des noms divins : cependant, ce naturalisme du Véda n'est 
pas une religion purement matérialiste, et le nombre des person- 
nifications honorées d'un culte n'a pas effacé l'idée de la sagesse et 
de la puissance d'une divinité suprême. 

Que l'on envisage leur nombre, leur forme et leur contenu, les 
hymnes du Véda constituent un monument d'un prix inestimable. 
La langue y est à l'unisson avec le sentiment qui les a dictés, avec 
les travaux des familles, avec les aspirations et les besoins d'un 
peuple pasteur et guerrier. La parole y jaillit rude, animée comme 
elle est sortie de la bouche des aèdes indiens ; la versification n'y 
a pas moins d'éclat que la pensée de vivacité, et les mots de naturel 
et de sens. Tandis que l'idiome des Védas mérite la plus sérieuse 
attention des philologues (2), le fond offre à l'historien un parfait 

(1) Des lecotions figurées qui caractérisaient Tœuvre du poète chez les 
anciens Aryas, on inférerait que la poésie avait franchi chez eux les pre- 
miers débats de Tart purement instinctif, pour s'élever jasqu*À l'hymne. 
— Voir le chapitre du chant et de la poésie dans les études de M. Adolphe 
Pictet, s'étendent aux Âryas primitiiiB, d'après les inductions de la lin- 
guistique. (Origines indo-européennes^ t. II, pp. 477-83.) 

(2| M. Adolphe Régnier, qui n'a abordé cette tâche qu'après s'être fiami- 



86 INTRODUCTION. 

modèle de la pot^ie religieuse et nationale des anciens peuples. 
Des chants lyriques d'une telle ampleur ont manqué à la Grèce 
avant Tàge d'Homère, et Fart plus savant qu'elle cultiva dans ses 
beaux sic clés ne compense point cette lacune. Nous admirons 
beaucoup, en effet, les débris de l'œuvre de Pindare et les frag- 
ments des lyriques grecs ; mais on ne saurait se défendre d'admirer 
davantage encore les hymnes du Véda, qui révèlent la puissance 
de la parole mesurée et chantée, la beauté de l'art au berceau, 
dans la vigoureuse jeunesse d'un grand peuple. 

On venait de lire ces chants antiques dans leur texte original, 
quand nous essayâmes d'en faire goûter la saveur par la traduction 
de quelques morceaux choisis ; aujourd'hui qu'on possède le Rig\'éda 
tout entier publié par M. Max Mùller avec les commentaires de la 
science hindoue, et que nos écoles sont en train d'appliquer une 
stricte exégèse à ce grand monument poétique, on entend quelquefois 
encore des échos de l'enthousiasme qu'a provoqué la lecture de son 
premier livre mis au jour par Frédéric Rosen. Des hymnes à plu- 
sieurs divinités, Indra, Àgni, Soûrya, les Àçvinas ou les Crépuscules, 
ont passé en plus d'une langue européenne ; mais au jugement d'un 
indianiste consommé tel que fut John Muir (1), il n'y a pas d'hymnes 

liarisé avec la langue des commentateurs et avec la méthode et les théorie» 
des grammairiens indigènes, a livré au public un spécimen de ses longues 
observations dans son Étude sur l'idiome des Védas et les origines de la 
langue sanscrite (Paris, 1855, grand in-4®), et il a donné peu après, dans 
le Journal asiatique, une série d*études analytiques sur la grammaire vé- 
dique, d'après les PraUçàkkyas ou Traités d'interprétation philologique 
annexés au Rigvéda. Rien de plus instructif que la description de la langue 
de l'Inde dans sa première expansion, et de la fidélité du sanscrit au génie 
primitif de Tidiome dont il n a pas conservé toutes les ressources, mais 
dont il s'est approprié les qualités synthétiques. Il importe au plus haut 
point de reconnaître, à laide de ces moyens d'analyse, l'empire des doc- 
trines exclusives et dominantes chez une nation sur les révolutions du lan- 
gage, et cela sans mélange d éléments hétérogènes, comme il est advenu 
ailleurs à la suite de migrations et de conquêtes. 

(1) Original sanskrit teads etc., selected, translated and illustrated. 



INTRODUCTION. S7 

qui surpassent en beauté les hymnes adressés à TÀurore par plu- 
sieurs des anciens Rischis. Sous le titre de prières antéhistoriques, 
M. Benjamin Cachet a tenté de traduire plusieurs chants du san- 
scrit védique en vers français (1) : quand la version est fidèle, il y 
a certes avantage à faire passer les courtes stances du Véda dans 
un langage rhythmique. 

S'il est dans Tantiquité même, mais dans Thistoire d'une autre 
race, des poèmes qui l'emportent sur la poésie des Védas, ce sont 
les œuvres de la littérature sacrée des Hébreux, les cantiques de 
plusieurs livres de la Bible, les psaumes, les prophéties. Mais il 
n'y a pas lieu d'instituer un strict parallèle en faveur d'ouvrages 
dont la destination providentielle apparaît même à ceux qui n'en 
admettent pas l'inspiration divine. Non-seulement ils renferment 
des beautés littéraires de premier ordre, si on les compare aux 
chefs-d'œuvre de chaque nation ; mais encore ils possèdent ce genre 
de sublimité qui s'impose en quelque sorte ù l'esprit humain et 
qui agit infailliblement sur les hommes de toute origine et de toute 
langue. D'où serait venue, sinon de la Bible et du langage biblique 
de l'enseignement chrétien, la hardiesse du symbolisme oriental, 
qui a passé du latin ou du grec dans les idiomes les plus incultes (2)? 

En dehors des hymnes du Véda et des formules métriques de 
son rituel, il s'est formé, à une époque non éloignée, une littéra- 
ture religieuse et philosophique, dont il nous reste d'assez nom- 
breux écrits. Parmi ces traités qualifiés de Brâhmanas, conmie 
émanant des Brahmanes ou a maîtres de la prière, » il en est qui 
ont une destination liturgique, mais plusieurs qui ont le caractère 

Volame Y, London, 1870, pp. 18M98. — Voir plusieurs cantiques à 
TAurore traduits dans nos Études sur les hymnes du Rigvéda (1842), 
pp. 65 et suiv., pp. 74-83. 

(]) Œuvres de Koidsa et de Hiranymstoupa, etc., Paris, Maisonneuve, 
1»70, 1 in-12. 

(2) Voir, outre les ouvrages connus du D*" Lowth et de Herder sur la 
poésie sacrée des Hébreux, la quinzième leçon de Fr. Ozanam sur to ctt»- 
lisaiion au cinquième siècle (au tome II des œuvres complotes). 



58 INTRODUCTION* 

de livres didactiques et spéculatifs ; ce sont surtout ces méditations 
dites Oupanischads, qui se rattachent aux textes révélés et qui 
jouissent jusqu'aujourd'hui de la plus haute vénération à cause 
tant de leur ancienneté que de l'élévation de leurs doctrines. Jusque 
dans ces monuments de la sagesse des Indiens, comme on a souvent 
appelé leur métaphysique et leur ancienne théologie, on voit scin- 
tiller des étincelles de la brillante poésie dont leurs chants sacrés 
étaient pénétrés. Il y a donc justice de compter plusieurs des 
Ûupanischads parmi les productions qui montrent la langue san- 
scrite essayant ses forces avec l'éclat, mais avec la témérité de la 
jeunesse, dans l'exposition et la discussion scientifique. 

Mais nous voici arrivés au second âge de la culture littéraire de 
l'Inde, alors qne sa langue nationale fut soumise à un travail mé- 
thodique et minutieux dans ses écoles. Polie sans cesse par l'étude, 
elle contracta bientôt une sorte d'immobilité ; ayant atteint sa per- 
fection possible et glorifiée de ce chef par le titre de parfaite on 
achevée, la langue sanscrite perdit en mouvement et en vie ce 
qu'elle avait gagné en symétrie et en élégance. Désormais langue 
écrite et langue savante, elle devint, comme objet de l'éducation, 
le privilège des hautes classes, tandis que le peuple cessa bientôt 
de la comprendre (1). Les classes inférieures retinrent l'usage de 
dialectes dérivés du sanscrit, variant d'une contrée à l'autre, mais 
portant le nom collectif de prâcrit, a naturel, vulgaire : » ces dia- 
lectes,, qui échappaient au joug des règles de la langue privilégiée, 
n^ont point pris un essor littéraire puissant et indépendant, à la 
faveur des formes analytiques du discours qui y dominaient. 

Le sanscrit lui-môme déchut en un sens aussitôt qu'il ne se 
retrempa plus dans la vie publique : une langue, si parfait que 
soit son organisme, ne conserve jamais toute sa vigueur alors 
qu'elle est renfermée dans l'enceinte de l'école. La constitution 

(1) Voir les préliminaires de M. Weber, À la seconde partie de ses Leçons 
sur la llUérature indienne, et la quatrième lecture de M. Max Maller sur 
la science du langage. 



INTRODUCTION. 89 

thëocratique de Li société indienne, qui donnait aux Brûhmanes 
un empire absolu sur les choses de l^esprit, soumit ù leur direc- 
tion la culture de la langue et des lettres dans toutes ses branches. 
Qn^on parcoure les productions sanscrites qui succédèrent immé- 
diatement aux écritures de la période védique, et celles qui en 
furent dans la suite des imitations : il y a dans leur style une 
même empreinte de symétrie calculée, dans toutes les parties de 
leur composition une prédominance de la synthèse, que la distinc- 
tion des genres, ou la distance de quelques siècles, n'a pas sensi- 
blement modifiée. S'agit-il de poèmes, de légendes qui ne sont 
pas destinés à Técole, mais qui s'adressent aux rois et aux guer- 
rierSy puis à tous les rangs de travailleurs instruits dans la loi 
religieuse et admis à leur lecture, la forme n'est jamais dégagée 
de certaines entraves qui enchaînent l'expression, qui alourdissent 
le récit, qui resserrent la pensée en d'étroites limites. 

Dans la revue des œuvres qui composent la littérature sanscrite, 
proprement dite, nous donnerons la première place ù la poésie 
narrative qui répond à l'épopée dans le sens le plus large du mot. 
Deux œuvres restées célèbres, la Râmaïde et la Bhâratide, — 
conune on aimerait à transcrire leurs noms indiens, — nous mon- 
trent avec quelle liberté ou plutôt avec quelle latitude les aèdes 
de l'Inde exposaient, développaient et enchaînaient les anciennes 
histoires et aventures. Elles offrent d'incontestables analogies avec 
les épopées classiques : les preuves surabondent dans les épisodes 
les plus remarquables de chaque poème, que l'on a traduits ou 
imités avec beaucoup d'art en plusieurs langues de l'Europe (i), 
et, en effet, plusieurs de ces récits se déroulent avec une majes- 
tueuse ampleur, dans un langage limpide et harmonieux, qui met 
ea lumière de beaux traits d'héroïsme ou les plus nobles affections 



(1) Voir, pur exemple, le volume de M. F.-O. Eichoff, de Tlnstitut : 
Poésie héroïque des Indiens comparée à Vépopée grecque et romaine, (Paris, 
1860.) 



60 INTRODUCTION. 

(lu cœur humain (1). Malgré les extravagances du merveilleux 
mythologique dans le tableau de guerres grandes en elles-mêmes, 
malgré Tabus de l'allégorie dans la peinture des passions et des 
sentiments empruntés à l'histoire, on ne peut refuser de la beaut<» 
et de la grandeur à la composition épique telle que l'Inde nous 
l'a laissée. Sous doute, ses poètes eussent donné plus d'attrait aux 
mêmes aventures, en élaguant les digressions et les détails, en 
resserrant les épisodes, et ils eussent entouré les caractères d'un 
plus haut prestige en s'attachant ù des traits choisis. Mais, si nous 
blâmons avec raison le génie indien d'avoir, en ce genre comme 
en d'autres, manqué de règle et de mesure, si nous regrettons que 
la trame de l'ouvrage, surtout dans la Bhâratide, soit coupée par 
«les hors d'œuvre, n'oublions pas que ce fut la tâche calculée, inté- 
ressée du sacerdoce brahmanique : il entrait dans ses vues que le 
récit d'actions éclatantes fût accompagné de fictions liées étroite- 
ment aux croyances populaires, et même de dissertations dogma- 
tiques, juridiques et disciplinaires, formant un enseignement 
encyclopédique. On retrouve ici le contrôle du même pouvoir 
qui avait mis au jour, sous la même forme métrique, le code de 
Manou et les traités de législation qui l'ont complété. Sans doute, 
nous ne pouvons satisfaire, par la lecture des épopées indiennes, 
notre idée de l'unité qui doit régner même dans le poëme épique, 
et nous devons croire nos théories littéraires confirmées plutôt 
qu'ébranlées par le parallèle qu'elles nous offrent avec nos modcv 
les; mais, en revanche, nous avons sous les yeux, dans le tableau 
^'une antique civilisation, les scènes d'un antre continent, les 
aspects d'un autre climat, la puissante végétation des régions tro- 
picales, et la lutte de l'homme avec les forces de la nature et avec 
des espèces animales qui multiplient les dangers autour de lui. 
L'art n'a pas mieux décrit ailleurs la même phase des annales du 
vieux monde asiatique. 

(l) M. Monier Williams a pu dire qu'il ne craignait point pour les hé- 
roïnes de rinde une comparaison avec les héroïnes de Tépopée grecque 
(Indian Epie poetry. pp. 47-59), 



IM'RODLCTION. 01 

L'épopée indienne aurait pu être le premier germe d'une autre 
composition qui n'a manqué à aucun des grands peuples, l'his- 
toire : mais ce genre n'est pas sorti dos éléments confus qui l'an- 
nonçaient dans l'épopée même. Dût-elle être exposée en vers, 
riiistoire aurait pu se constituer comme une œuvre distincte, si 
l'intelligence des réalités de la vie, le sens de la vérité humaine et 
le pressentiment de la liberté politique n'avaient pas fait com- 
plètement défaut aux aèdes qui assemblaient les traditions au ser- 
vice et suivant les vues des écoles brahmaniipies. L'art de l'his- 
toire n'est pas né là où la conception de la science historique 
n'était pas possible, les faits de l'ordre humain disparaissant sans 
cesse dans un merveilleux fantastique représentant l'ordre divin. 

L'épopée s'est continuée fort tard dans des répertoires d'an- 
ciennes légendes cosmogoniques et théogoniques qui ont joui 
d'une popularité non moins grande sous le nom de Pouranas. Les 
principaux d'entre ces poèmes, au nombre de dix-huit, dont le 
contenu manifeste également la longue influence de la caste sacer- 
dotale, surpassent peut-être les épopées, si l'on ne tient compte 
(]ue des artifices du langage et de la versification ; mais ils ne mar- 
quent point un réveil durable du génie littéraire. Ils doivent leur 
renommée au développement de certaines fables qui flattaient 
beaucoup l'esprit superstitieux des sectes du brahmanisme, et 
aussi aux agréments de style multipliés à outrance qui charment 
jusqu'aujourd'hui les Pandits et leurs patients disciples. 

Lss écrivains hindous avaient mis également beaucoup d'art dans 
les compositions nommées Kâvyas, qui se sont conservées comme 
des modèles d'un style élégant et fleuri, comme des œuvres de 
l'habileté personnelle des poètes (Kavis). Leur valeur a été du 
reste beaucoup surfaite dans les siècles modernes de l'Inde : qu'ils 
aient pour objet une fiction purement mythologique ou l'histoire 
d'un ancien héros, ils doivent la meilleure partie de leur succès à 
la curiosité qui s'attache aux diflicultés vaincues. La tradition 
héroïque est amoindrie quand elle n'est pas effacée ; la pensée est 



62 INTRODUCTION. 

offusquée par la pompe des mots ; le sentiment est étouffé par les 
détails qui le font valoir. Que ce soient des narrations héroïques 
ou des poëmes élégiaques, descriptifs et même didactiques, les 
Kâvyas ont été élaborés sous la préoccupation dominante d*une 
rivalité littéraire. Càlidûsa et les autres auteurs à qui ils sont attri- 
bués ont mis en œuvre toutes les ressources de la poétique afin de 
dépasser les écrivains connus, et leurs imitateurs ont en quelque 
sorte épuisé tous les raffinements de la grammaire et de la mesure, 
en vue de donner aux sujets les plus minces, aux thèmes rebattus 
de la poésie erotique, un certain relief de nouveauté. 

L^art des poètes était en grand honneur dans les royaumes de 
rinde, quand vint à fleurir la composition dramatique; mais, 
quelle que fût Thabileté des écrivains qui la cultivèrent, elle n^at- 
teignit pas à la hauteur où on l'aurait portée dans des siècles de 
fortes croyances et de splendeur politique. Comme nous la vopns 
dans les œuvres de Câlidàsa et de Bhavabhoûti ou dans celles de 
leurs contemporains, elle fut Tornement d'un théâtre de cour; mais 
elle ne put exercer une action décisive sur Tesprit de la nation. 
Les poètes étaient capables d'intéresser et d'émouvoir : ils man- 
quaient de la puissance de remuer fortement les âmes par le spec- 
tacle et la lutte de grandes passions. Le drame indien, qui n'est ni 
tragédie ni comédie, ne se termine point par une catastrophe, 
mais par un dénoûment heureux, qui va quelquefois jusqu'à la 
glorification ou l'apothéose. Tantôt ses sujets sont tirés de l'histoire 
héroïque ou de la mythologie ; tantôt ce sont des aventures puisées 
dans la vie des princes, des fictions empruntées aux relations et 
aux intrigues des hautes classes; tantôt, enfin, ce sont des allégo- 
ries servant à personnifier la lutte des doctrines et des sectes. De 
même que la Sacountalâ de Câlidàsa, les pièces les plus vantées 
sont des féeries partagées en tableaux fort riches de coloris, en 
scènes qui ont la fraîcheur de l'idylle ; quelques autres montrent 
âu naturel les mœurs faciles qui s'étaient introduites dans les 
grands centres de la civilisation brahmanique à des époques de 
paix et de prospérité. 



INTRODUCTION. 65 

Les derniers temps de la poésie sanscrite ont beaucoup d'ana- 
logie avec la décadence de la poésie grecque. Il n'est si mince 
ouvrage qui n'ait exigé de son auteur la subtilité et l'érudition du 
grammairien ; des poèmes de quelque étendue sont remplis d'un 
bout h l'autre de jeux de mots, d'assonances et d'allitération ; vides 
de pensées, ils offirent à chaque vers des énigmes qui attendent 
leur solution d'un commentaire. En débrouillant ces pauvretés et 
ces minuties qui ont été revêtues laborieusement des formes les 
plus sonores de la langue des Aryas, on s'écrierait avec raison : 

Comment en un plomb vil For par s'est-il changé! 

C'est dans tous les temps 1^ dernier degré de l'affaissement in- 
tellectuel, le signe d'une irrémédiable décadence, que de réduire 
la carrière du poète à un labeur si ingrat, à un stérile exercice de 
versification. 

La prose n'a remi^acé la poésie que dans nn petit nombre de 
compositions ; mais on ne saurait dire *qu'il est un genre de litté- 
nrture auquel la première ait été exclusivement affectée ; jusque 
dans les morceaux de prose qui présentent le plus de continuité 
an aperçoit aisément l'infériorité d'une forme du discours écrit 
cultivée en sous-œuvre, et l'inhabileté de l'écrivain qui a dû se 
passer du secours de la mesure. Les recueils d'apologues, qui ont 
eu le plus de célébrité, se composent de narrations en prose d'une 
certaine finesse, d'un mérite fort médiocre, interrompues par des 
sentences en vers, d'un tour agréable, mais qui ne sont très-sou^ 
vent que la citation d'ouvrages plus anciens. Les traités ou les 
abrégés de morale destinés au peuple et confiés à la mémoire 
étaient presque tous rédigés dans un langage mesuré, se gravant 
pins sûrement dans l'esprit que des^maximes ou des raisonnements 
en prose. La littérature spéculative et philosophique a compté 
beaucoup de travaux à l'appui de chaque système ; elle se fondait 
le plus souvent sur des textes en vers, qui étaient élucidés dans 
des livres de controverse en prose ou dans de longs eonunentairas. 



64 INTRODUCTION. 

Ce qui existe de ces divers ouvrages est très-curieux comme imagt* 
(le la vie intérieure et de la discussion des écoles, comme formu- 
laire de la dialectique indienne. Ils nous apprennent quels labeurs 
ont servi à exposer et à défendre les théories indépendantes, plus 
ou moins orthodoxes par rapport aux Védas, qui étaient professées 
librement au sein du Brahmanisme. Sans contredit, c'est à l'his- 
toire de la pensée que revient la meilleure part dans Tétude des 
six Darçanas ou systèmes philosophiques par excellence; mais la 
critique littéraire est intéressée à définir quelles règles prévalurent 
chez les Hindous dans Tcxpression des idées spéculatives, qui offre 
lin contraste frappant avec celle que nous tenons des Grecs. Qu'il 
s'agisse de la terminologie, ou des formes du raisonnement et de 
la démonstration, il est digne d'un grand peuple, célèbre par sa 
sagesse dans l'antiquité, de donner ù ses conceptions la forme qui 
convient le mieux à son génie particulier. Ainsi devons-nous jugei' 
le style philosophique des ouvrages sanscrits en vers ou en prose. 
Prose ou vers, peu importe, la parole des penseurs de l'Inde est 
sentencieuse, serrée, condensée comme à dessein et avec effort, 
tournant à l'aphorisme, visant à l'axiome. Elle n'échappe pas à 
cette loi dans les traités spéciaux, dans les véritables livres. Mais 
des phrases librement construites en dehors des exigences d'un 
style périodique comme les anciens l'entendaient n'ont pas satisfait 
l'esprit des philosophes et des savants hindous ; il ne lui a pas suffi 
de réduire sa pensée à sa plus simple expression dans une stance, 
dans une distique. Il a voulu la renfermer dans des formules d'une 
concision et d'une obscurité algébrique, des Soûtras ou fils (1) ; 
ces formules ne laissent aux mots qu'une valeur de convention, et 
à vrai dire, elles n'ont plus de style. Il n'est point de science au 
service de laquelle on n'ait mis en œuvre dans l'Inde une si étrange 

(1) Le mot cependant a pris dans la bouche des Bouddhistes un autre 
sens, celui de discours ou prédicatiouB ; c'est le titre que portent les ins- 
tractions courtes ou développées du maître dans le recueil de leurs Ëcri- 
tores. 



INTRODUCTION. 6S 

réduction du langage : on l'avait fait pour la liturgie, pour Texé- 
gèse des textes sacrés ; on le fit également pour la philosophie dans 
ses diverses branches et pour les sciences exactes venues tard et 
restées imparfaites. Mais c'est la grammaire, la science même du 
langage, qui exigea l'emploi le plus développé de cette méthode et 
qui en tira un immense profit. Les Hindous ont porté dans sa cul- 
ture une rigueur et une précision qu'ils n'ont pas pratiquée ail- 
leurs : là, semble-t-il, s'est réfugiée la puissance d'observation 
qui a fait défaut au même peuple en présence des faits de l^istoire 
ou des réalités de la nature. La grammaire a constitué dans l'Inde 
une véritable science et par exception elle n'a point soufiert des 
tendances idéalistes de la métaphysique ou des écarts de l'imagi- 
nation. C'est à des grammairiens que nous devons une analyse 
minutieuse, mais profonde et systématique, de la langue sanscrite, 
et, il faut le dire, une conviction plus complète de la beauté, de 
l'excellence de cette langue considérée in abstracto dans ses élé- 
ments aussi bien que dans son organisme. 

Que reste-t-il de l'exploration sommaire que nous venons d'ache- 
ver de la littérature sanscrite dans son ensemble? L'ancienneté 
présumée de ses monuments a été réduite sensiblement par des 
recherches plus profondes ; mais on aperçoit mieux qu'auparavant 
leur succession normale suivant les transformations intérieures 
d'une société qu'on à représentée à tort comme inactive et immo- 
bile pendant les principales périodes de son histoire. L'étude de 
ces monuments rendra à la science un double service ; elle mon- 
trera dans son vrai jour le prodigieux mouvement d'idées qui s'est 
produit incessamment chez une nation intelligente à l'aide d'une 
langue à la fois poétique et savante, et d'autre part, si elle ne 
change pas les bases de notre esthétique, elle fortifiera notre con- 
fiance dans la supériorité des notions sur le beau qui ont présidé 
à la culture littéraire des peuples modernes. C'est un profit incon- 
testable que d'agrandir le champ de l'expérience, de mettre les 

5 



gg INTRODUCTION.. 

opinions reçues à de nouvelles épreuves et de renforcer ration- 
nellement l'autorité des théories les mieux accréditées. 

Une littérature originale, inconnue de nos ancêtres, est aujour- 
d'hui sous nos yeux : elle a été créée et elle s'est développée dans 
une langue affiliée aux langues mères des idiomes que nous par- 
lons. Prodigue de coloris et de chaleur, le sanscrit ne verserait-il 
pas sur nous quelque chose de ses parfums et de ses images (1)? 
Déjà nous pouvons suivre du regard ses vastes proportions; nous 
jugeons de l'étendue de ses œuvres et de l'abondance des travaux qui 
en ont conservé fidèlement la lettre. Nous y apercevons les reflets d'un 
climat étranger à nos régions tempérées aussi bien que l'empire de 
croyances opposées aux nôtres. Ce n'est pas un vain plaisir que le 
spectacle de ces contrastes : nous découvrons dans les ouvrages 
sanscrits un certain fonds de maximes que tous les peuples se sont 
plu à exprimer, à polir, à orner; nous sommes frappés de la 
quantité d'images qui donnent à leurs tableaux un caractère neuf 
pour nous, quelquefois un aspect véritablement grandiose. Nous 
uimons surtout à y retrouver ces types de la nature humaine dont 
l'art a fait la copie fidèle dans tous les temps : fleurs qui ont germé, 
qui se sont épanouies sous le ciel d'Asie et sous le ciel d'Europe, 
sous les feux des tropiques et à travers les glaces du Nord. 

L'histoire et la critique ne sont pas seules appelées à faire leur 
moisson dans un si vaste champ. La littérature contemporaine, 
européenne et transatlantique (car la lumière a passé de l'ancien 
monde dans le nouveau), n'a-t-elle à faire aucune récolte dans ces 
épaisses forets de l'Inde qui renferment des arbres gigantesques 
couverts de fleurs odorantes, de magnifiques plantes enlacées les 
unes aux autres par une foule de gracieuses lianes? Déjà quelques 

(1) Voir dans les Mémoires de V Académie de Stanislas (1861, p. XLI et 
suiv. et pp. LXXXVIII et suiv.) le Discours de réception de M. Leupol : 
« de rinfluence qu'exerceraient les études sanscrites sur la littérature 
française», et la Réponse en vers de M, le baron Guerrier do Dumast, 
promoteur de Tindianisme à Nancy. 



INTRODUCTION. 67 

imitateurs qui en ont visité les abords ont chargé leur palette de 
couleurs éclatantes; les simples récits de quelques voyageurs ont 
été lus comme des fragments d'une nouvelle et merveilleuse 
Odyssée; des scènes de la nature indienne ont été transportées par 
nos poètes et nos romanciers dans diverses compositions avec une 
heureuse audace qui n'a pas été désavouée. Hais, avec cela, nous 
restons les gardiens de Tidéal que nos ancêtres nous ont transmis, 
héritage de l'antiquité accru du fécond labeur des siècles chrétiens : 
nous voulons que l'unité plane sur les œuvres de l'esprit destinées 
à vivre; nous ne voyons point de beauté réelle, de beauté durable 
sans la mesure, point de grandeur sans l'harmonie des proportions. 



LA TRADITION 

CHANTÉE PAR LES ARYAS DE l'iNDE 



L'ÉPOPÉE SANSCRITE. 



ÉTUDBS M0RALB8 ET LITTÉRAIRES SUR LE MAHÂBHÂRATA. 



Jadis, rien que sur la renommée, on considérait avec une haute 
irénération le corps des Védas ou des livres sacrés de l'Inde, avant 
que leur publication eût fait tomber les voiles mystérieux dans 
lesquels ils restaient enveloppés pour notre monde occidental. On 
avait appris à connaître beaucoup plus tôt des fragments impor- 
tants de la poésie narrative où les Hindous ont consigné des évè- 
nem^its mémorables remontant à la période de leurs conquêtes et 
de leurs établissements dans la plus belle partie de la péninsule 
indienne. L'étonnante affinité de cette poésie avec les épopées 
classiques avait frappé de prime-abord tous les esprits : elle 
n'avait fait qu'augmenter les pressentiments favorables à la décou- 
verte d'une vaste littérature qui fournirait plus d'un genre de 
parallèles avec les littératures célèbres des peuples civilisés. Com- 
ment s'étonner que des épisodes et des extraits de poèmes sans- 



70 LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARTAS DE l'iNDE. 

crits aient obtenu assez vite les suffrages de l'opinion? On y trou- 
vaity avec l'attrait de la forme, une grave présomption en faveur 
de beaucoup d'autres ouvrages à peine connus de nom. Et puis, 
les nouvelles théories littéraires eii recevaient une singulière con- 
firmation : longs récits et fragments de récits ne figuraient-ils pas 
avec vraisemblance, en effet, l'enfance de l'épopée primitive par- 
tout issue de l'assemblage de chants détachés, qui auraient été 
longtemps confiés à la mémoire d'aèdes et de rhapsodes? 

Ces récits qui passèrent rapidement dans plusieurs langues eu- 
ropéennes étaient empruntés à deux poèmes de même caractère et 
de même mesure, le Mahâbhàrata et le Ràmâyana, dont l'esprit 
et la rédaction s'offrirent dans la suite à la critique occidentale 
avec des nuances et des différences notables. Le second de ces 
poèmes est moins étendu, mais d'une composition plus achevée 
que le premier ; il a fourni à l'avance une série d'épisodes litté- 
raires dignes d'attention. Hais le labeur le plus ardu s'est exercé 
constanmient et s'exercera de nouveau sur le grand Itihâsa, l'im- 
mense recueil versifié sous le nom de Mahâbhàrata (1), ou grande 
histoire de la race de Bharata. 

L'action est une guerre longue et fameuse qui n'a pas laissé de 
souvenirs moins profonds dans l'Inde que la guerre de Troie dans 
la Grèce et l'Italie antiques ; elle s'est passée dans les contrées du 
Nord, entre THimàlaya et le Gange, et cependant elle a eu du re- 
tentissement jusque dans les contrées méridionales envahies et 
civilisées beaucoup plus tard que les premières. C'est que la plu- 
part des races royales, d'origine aryenne, y ont été engagées, et la 
fiction mythologique y a fait intervenir toutes les grandes divinités 
qui, après l'âge des Védas, ont joui d'une adoration séculaire dans 

(1) Le texte complet, qui monte jusqu'au nombre d^environ cent mille 
distiques ou çlokas, a été publié intégralement à Calcutta en caractères 
dévanagaris. Cette première édition indienne forme 4 volumes grand 
in-4o (1831-1839), imprimés sous les auspices du gouvernement des Indes 
anglaises et de la Société asiatique du Bengale. 



LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE L'INDE. 71 

toute retendue des pays brahmaniques. II faut bien faire quelques 
lialtes dans Timmense forêt de traditions et d'aventures qui s'offre 
à nos yeux en ouvrant le Mahâbhàrata (1), avant d'esquisser quel- 
ques épisodes concourant à notre dessein particulier. 

Deux familles princières, les Câuravas et les Pândavas, commen- 
cent une lutte acharnée à laquelle prennent part toutes les monar- 
chies d'institution primitive. La postérité de Gourou, ancien roi de 
la dynastie des Bharatides ou descendants de Bharata, régnait au 
Nord de Tlnde, à Hâstinapoura (2), « la Ville des Eléphants ». Un 
des plus puissants de ses princes, Dhritarâschthra, étant devenu 
aveugle, avait remis le gouvernement entre les mains de son frère 
Pàndou. Après plusieurs campagnes heureuses contre les peuples 
d'alentour, celui-ci rendit fidèlement Tautorité royale à son frère 
aine, qui gouverna dès lors avec l'assistance du vaillant Bhischma. 
Pândou, qui s'était retiré dans la solitude, y eut cinq fils de ses 
deux épouses, Kountî et Hâdri : les inventeurs du merveilleux 
poétique en font les rejetons, les enfants adoptifs de cinq divinités 
puissantes, qui voulaient opérer par leurs bras de grands et mé- 
morables exploits. Les Pândavas ou fils de Pândou, Youdhichthira, 
Bhima, Ârdjouna, Nakoula et Sahadéva, personnifient dans l'épo- 
pée l'activité humaine puisant des forces dans l'appui d'êtres 
supérieurs à l'humanité ; mais ils représentent avec la valeur des 
temps héroïques les vicissitudes de la >'ie terrestre, les persécu- 
tions qui atteignent la vertu, et dont la vertu finit par triompher. 

(1) La première investigation a été portée le plus loin par M. Lassen, 
d abord dans une série d'articles du recueil fondé par lui pour la connais- 
Bance de TOrient, imprimé d'abord à Qoettingen (tomes Mil, 1837-1840); 
puis dans son grand ouvrage sur les antiquités indiennes (tome I et H, 
J847etl849). 

(2) Cette ville, située sur les bords du Gange, aurait subsisté comme 
capitale d'un antique royaume à peu de distance de la moderne Delhi, dont 
la partie ancienne, aujourd'hui ruinée, Indraprastha, sur les rives de la 
Djoumna, fut la capitale d*un autre royaume, celui des Pândavas avant 
leur exil. 



72 LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARTAS DE L^INBE. 

Aimés par le peuple, admirés pour leur courage et leurs nobles 
qualités, les Pândavas ne parviennent pas à se maintenir dans leur 
souveraineté voisine du royaume de leur oncle Dhritarâschthra. 
Victimes de la jalousie mortelle des Caûravas, leurs cousins, qui 
sont au nombre de cent, ils ont perdu au jeu toutes leurs richesses 
et tous leurs domaines (1) : ils ont cédé à une passion, poussée 
jusqu'à la fureur, qui avait pris racine au sein des populations 
guerrières de l'Inde, dans un âge fort voisin de celui de la con- 
quête. Dans la dixième et dernière section du Rigvéda , qui parait 
de la composition la plus récente entre toutes celles de ce livre 
sacré, il y a un hymne adressé à un Dieu nouveau, Vibhàdaca 
(c'est-à-dire distribuant le bonheur), divinité du jeu (2) : dans son 
emportement, un joueur supplie les dés de lui être favorables, tout 
en les maudissant. On Ta très-bien dit (3), u la passion du jeu ne 
saurait trouver des accents plus naturds et plus énergiques. » 
Aussi, puisque c'est là une des péripéties de Faction de la Bhàra- 
tide et de Tépisode de Nata, nous citerons quelques stances de 
rbymne védique : 

(1) Nous retrouvons chez des peuples de mœurs rudes, mais de noble 
caractère, cette môme passion avec ses conséquences désastreuses pour la 
dignité et la liberté humaine, Tacite ne Ta point passée sous silence dans 
son tableau de la vie des Germains : <« Aleam (quod mirere) sobrii inter 
n séria exercent, tantà lucrandi perdendive temeritate, ut cum omnia defe- 
n cerunt. extrême ac novissimo jactu de libertate et de corpore contondant. 
n Victus voiuntariam servitutem adit... •> (Gennania, ch. 24.) 

Un peintre non moins grand parmi les modernes nous a décrit les jeux 
de hasard qui ont tant d'empire sur les peuples de l'autre hémisphère ; le 
jeu des osselets, pour lequel se passionnent les Sauvages de TAmérique 
septentrionale, est mis par Chateaubriand au nombre de ces récréations 
funestes, où l'homme expose sa fortune, son honneur, quelquefois sa liberté 
et sa vie avec une fureur qui tient du délire ; il faut lire dans le Voyage en 
Amérique, jusqu'où les joueurs des tribus indiennes poussent la témérité, 
et comment ils expriment leur anxiété ou leur désespoir. 

(2) Rigvéda ou livre des hymnes, trad. par Langlois, t. IV, p. 192-95. 

(3) Des Védas, par J. Barthélemy-Saint-Hilaire, 1854, pp. 66-68 (articles 
du Journal des Savants, année 1853). 



LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARTAS DE l'iNDE. 73 

« Ces dés qui s'agitent, qui tombent en l'air, et qui roulent sur la 
n poussière, ces enfants du grand Vibhâdaca me rendent fou. Mon 
y» ivresse est pareille à celle que produit le jus du Soma. Que Vibhâ- 
n daca veille toigours sur moi !... Quand j'y réfléchis, je ne veux plus 
» être maîtrisé par ces dés ; mais je me laisse entraîner par des amis. 
» En tombant, les dés font entendre leur voix, et je vais à leur appel 
« comme une amante ivre d'amour... Les dés sont comme les crocs 
*> dont se servent les conducteurs des éléphants pour pousser leur 
n monture; ils déchirent, ils brûlent d'espérances, de regrets; ils s*at- 
n tachent à la jeunesse, tantôt victorieux, tantôt abattus... Ils roulent 
*> sur le sol, ils tremblent dans l'air, et, quoique privés de bras, ils 
f» dominent celui qui a des bras. Charbons du ciel, tombés sur la tei*re, 
n tout froids qu'ils sont, ils brûlent le cœur... Mais, traitez-moi en &mi, 
» ô dés ! ne vous fâchez pas contre nous, ne venez pas avec un cœur 
» impitoyable; que votre courroux s'appesantisse ailleurs, et qu'un 
*• autre que nous soit dans les liens de ces noirs combattants ! " 

Le jeu a porté malheur aux Pândavas : ils subissent la loi de 
l'exil, et c'est avec la plus grande peine qu'ils échappent aux dan- 
gers et aux pièges qu'on a multipliés sur leurs pas. Ils se retirent 
pendant douze ans dans les épaisses forêts de l'Inde centrale, où 
ils sont exposés à toute espèce d'aventures, et où ils doivent livrer 
maint combat. Les histoires du passé, mises dans la bouche des 
anachorètes qu'ils rencontrent sur leur route, viennent s'ajouter 
continuellement aux faits et gestes qui prolongent l'action épique. 
Plus tard, les Pândavas sont entourés d'une nombreuse armée, que 
leur ont fournie des princes alliés ; ils livrent bataille aux Câuravas 
qui les ont poursuivis jusqu'au fond des solitudes avec l'obstination 
d'ennemis acharnés. Ces luttes sont longues et meurtrières ; car les 
Dévas du panthéon indieu y interviennent visiblement et prennent 
parti pour l'une ou l'autre armée dans cette grande guerre dynas- 
tique. Vichnou, incamé dans Krichna (1), le pasteur guerrier, se 



(1) Ce rôle mystérieux de Krichna, qui reparaît en divers endroits de la 
grande épopée, la fait appeler livre sacré ou Yéda de Krichna (Kàrchna* 
Yéda). 



74 LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE L^INOE. 

déclare le plus souvent pour les Pândavas : c'est auprès d'Ardjouna 
que le dieu humanisé marche et combat, comme une autre Mi- 
nerve aux côtés d'Ulysse et de Télémaque. C'est lui aussi qui, au 
moment d une action décisive entre des milliers de combattants, 
instruit son héros favori dans les doctrines du plus pur idéalisme, 
et lui enseigne à considérer toutes choses comme illusion (1). 

Tant de batailles sanglantes et d'exploits chevaleresques, entassés 
dans les chants du Hahâbhûrata, ont un dénouement vraiment ter- 
rible : dans un carnage qui dure dix-huit jours, les héros survi- 
vants de Faction s'immolent les uns les autres à coups de massues ; 
Krichna lui-même succombe dans cette mêlée épouvantable. Qui 
ne serait ici frappé des deux tendances auxquelles a cédé le génie 
des poètes indiens? Sous l'empire de la même terreur qui lui a fait 
célébrer à satiété le néant de toute existence, il a raconté passive- 
ment rissue fatale de guerres qui avaient entraîné d'un bout à 
l'autre de l'Inde désordre et destruction. Hais, par un retour sou- 
dain aux croyances nationales où domine le spiritualisme, il donne 
une empreinte hiératique à la succession d'effroyables catastrophes 
qu'il a décrites : il réserve une glorification toute religieuse aux 
hommes et aux demi-dieux, qui ont été les personnages les plus 
fameux de l'action ; il les montre s'élevant au ciel dans un suprême 
et dernier voyage (2), et, après une brillante apothéose, partageant 
l'immortalité des puissances divines. 

Le Mahâbhàrata ne saurait être envisagé comme la conception 
d'un seul honmie, ni conune l'œuvre d'une seule école de poètes ; 
irreprésente le travail de plus d'une génération de versificateurs, 

(1) Telle est la signification de Tépisode fameuse dit Bhagavad-Gitd ou 
» Chant du Bienheureux, •> traduit en latin par G. de Schiegei, analysé 
par Victor Cousin dans son cours de philosophie de 1828, et diversement 
commenté depuis lors en Europe et dans Tlnde. 

(2) C'est Tobjet du XVII* livre, appelé Mtihàprcuihânika, ou •< le grand 
voyage, » dont on doit la version à M. Ph. Ed. Foucaux : le Mahàbhàraia, 
Onze épisodes tirés de ce poème épique, traduits pour la première fois du 
sanscrit en français, (Paris, 1862, pp. XV-XVII, pp.407-429,l vol. in-8o). 



LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE l'iNDE. 78 

imbus des idées dominantes de la caste brahmanique. Le nom de 
Vyâsa, inscrit en tète du poème, est la personnification de l'exé- 
gèse qui assemble et compile, des efforts patients d'une suite de 
diasketMutes, Sur le nombre de cent mille distiques que renferme 
l'ouvrage entier, il en est à peine un quart ou même un cinquième 
qui appartienne à une rédaction primitive : ce seraient les narra- 
tions qui se rapportent le plus sensiblement à la véritable action, 
à ce que Ton appellerait le noyau de Tépopée. Il y a de nombreux 
récits de batailles dans la plupart des chants du poème; mais la 
tradition héroïque, qui est elle-même surchargée de mythologie, 
est en réalité étouffée par les digressions didactiques qui répètent 
les enseignements des ermitages indiens et des écoles sacerdotales : 
on dirait autant de labyrinthes, comme ceux qui abondent dans les 
grandes forêts de Tlnde qui n'ont point de routes, mais où il faut 
se frayer passage à travers les hauts taillis et les épais massifs d'ar- 
bres, de lianes et de plantes. 

Episodes, digressions, exemples, interpolations, les derniers ré- 
dacteurs les justifient en disant que Tœuvre doit embrasser toutes 
les narrations du passé et renfermer des enseignements sur tous les 
intérêts de la vie présente et de la vie future : a C'est un grand 
» livre de l'utile, un livre du juste, un livre de l'agréable, exposé 
» par Vyâsa d'un esprit incommensurable. » L'épopée ainsi conçue 
s'adresse à une foule d'auditeurs en dehors des trois castes qui ont 
le privilège de l'étude des Védas ; elle leur donne une instruction 
fort vaste dans le cercle des légendes mythologiques qui tenaient 
lieu d'histoire pour les Âryas de l'Inde et qui renfermaient la ma- 
jeure p^ie de leur théologie. On verra plus loin que d'autres 
monuments en vers, les Pourânas, ont eu la même destination de 
servir à un enseignement populaire. 

Le Hahâbhârata n'est pas dans son ensemble une œuvre essen- 
tiellement poétique. Il s'y trouve d'excellents morceaux conçus 
dans le ton de la véritable épopée, des lectures (adhyàyas) qui 
eurent plus d'une fois un succès d'admiration et de sensibilité; 



76 LA TRADITION GHAKTÉE PAR LES ARTAS DE l'iNDE. 

mais certaine régularité de versification n'assure pas de valeur lit- 
téraire à d'interminables dissertations qui n'ont aucun rapport avec 
l'histoire héroïque et guerrière. Ces digressions remplissent cepen- 
dant des livres entiers : elles ont concouru au but qu'eurent les 
Brahmanes de renfermer une encyclopédie de science et de légis- 
lation sous le titre national d'un volumineux ouvrage. Dans plu- 
sieurs parties, il sera possible de reconnaître quelque jour les 
changements que le cours des siècles a introduits dans les traditions 
elles-mêmes, quelle que soit l'immobilité que la constitution du 
Brahmanisme semble assurer aux idées comme aux lois. Le coloris 
archaïque de bien des récits s'est plus d'une fois efibcé, quand 
même les abréviateurs ou compilateurs ont été préoccupés du soin 
de conserver à la plupart des textes l'enpreinte d'une haute anti- 
quité. Seulement, le sentiment de la vérité historique leur man- 
quant presque toujours, ils opéraient ces restitutions dans la 
mesure où les réclamait l'esprit de caste, et ils donnaient satisfac- 
tion aux exigences des religions populaires qui avaient rapidement 
grandi. Ils négligeaient les faits humains, plus encore que ne l'a- 
vaient fait les premiers chantres de la légende, et le plus souvent 
ils développaient de préférence des fables plus absurdes que les 
premières. 

Tout ce qu'on vient de lire sur la composition même de la grande 
épopée sanscrite, constate d'irrémédiables défauts qui éclatent 
dans toute traduction; on les sent moins vivement dans les épisodes, 
du genre de ceux dont nous avons fait choix. Dans la version que 
nous publions de nouveau (1), il nous a paru intéressant de laisser 
à l'épopée indienne, dans la mesure possible, sa couleur, ses ima- 
ges, ses coupes, son style tantôt simple, tantôt grave et majestueux. 
Mais, sans porter atteinte à la vérité de l'original, à l'expression 

(1) Ces épisodes ont été réunis une première fois dans le tome V^ de la 
Belgique, Bruxelles, 1858, sous le titre que nous leur conservons ci-aprés, 
et mis en vente A la librairie polytechnique d'Abguste Decq (volume de 
130 pp. in-So). 



LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE l'iNDE. 77 

des idées, nous avons dégagé quelquefois la narration des longueurs 
et des redites que le goût occidental a le plus de peine à accepter. 

Les indianistes ne chercheront point dans ces pages des discus- 
sions érudites et des notes abondantes ; ils s'apercevront que c'est 
avec intention que nous avons laissé de côté les questions de my- 
thologie, d'histoire et de géographie, qui auraient embarrassé la 
marche de notre exposé. Mais le public qui n'a pas appris à con- 
naître l'épopée sanscrite dans des imitations ou des versions mo- 
dernes voudra bien peut-être parcourir ces mêmes pages à titre de 
nouveauté littéraire. Nous laissons aux hommes de goût le droit de 
prononcer si les figures héroïques de l'Inde sont toujours des por- 
traits de fantaisie modelés après coup, des allégories morales ou 
philosophiques. Nous aimons à croire que ceux qui ont le sens des 
réalités de l'histoire et qui se font une juste idée de l'invention et 
de la composition poétique protesteront contre une tendance trop 
fréquente aujourd'hui chez les savants et les critiques à transfor- 
mer indistinctement les héros de la tradition chantée en person- 
nages imaginaires. 

Les circonstances ne nous ont pas permis, comme c'était notre 
projet, d'étendre le même genre d'observations à d'autres monu- 
ments de la littérature sanscrite. C'est avec une vraie satisfaction 
que nous avons vu, en 1864, Mademoiselle Clarisse Bader consa- 
crer un beau livre au même sujet (1). La spirituelle auteur a re- 
connu gracieusement notre initiative ; mais elle a, par des lectures 
bien dirigées, agrandi notablement le cercle des exemples. Le 
talent qu'elle avait montré dans ce volume sur l'Inde lui avait valu 
sur le champ une des palmes de l'Académie française ; elle n'a pas 
recueilli de moins beaux suffrages pour plusieurs autres écrits sur 
la femme chez les grandes nations de l'antiquité, la Judée, la Grèce 
et Rome. 

(1) La femme dans l'Inde anUque; études morales et littéraires, Paris, 
Benjamin Duprat, 1864 (1 volume in-8«. pp. XVI-578). 



DES PORTRAITS DE FEMME 



DANS LA POÉSIE ÉPIQUE DE l'iNDE. 



DU SORT DE LA FEMME DANS L'INDE ANCIENNE. 



Les épopées sanscrites étaient à peine publiées que déjà on entre- 
prenait sur leur texte de patientes et ingénieuses études, afin de re- 
trouver dans ces annales versifiées les linéaments de Thistoire de Tlnde 
antique. Ce ne sont point, il est vrai, les monuments les plus anciens 
de la littérature brahmanique : mais ils présentent un tableau fidèle 
de la civilisation des royaumes fondés par les Aryas dans le Nord de 
la péninsule indienne; ils dépeignent un état social fort supérieur à 
celui que les révolutions ont fait dominer dans Tlnde moderne. 

Parmi les divers points de vue auxquels il est curieux d'analyser les 
grands poèmes nationaux des Hindous, il en est un qui, si spécial qu*il 
paraisse, doit faire bien juger la portée morale ainsi que Tintérét his- 
torique de répopée sanscrite : c'est l'examen du rôle qu'elle a donné à 
la femme, des traits qu'elle a empruntés à son image vivante, des idées 
et des sentiments toigours nobles qu'elle a exprimés en son nom. Nous 
avons donc choisi cette partie d'un siget bien plus vaste, comme offrant 
un des meilleurs moyens d'apprécier la vie sociale des Hindous dans 
les périodes primitives de leur civilisation toute religieuse, et en même 
temps le mérite littéraire de leurs immenses compositions. C'est la 
valeur morale et esthétique des caractères de femme que nous allons 
mettre en relief, en demandant aux sources elles-mêmes le dessin et 
les couleurs qui peuvent conserver à nos esquisses quelque chose de 
l'éclat ou plutôt de la fï*aîcheur des modèles. 



MAHABHARATA. 79 



§1. 

Un des premiers interprètes de la littérature savante de Tlnde, Fré- 
déric Schlegel (1), a déjà signalé au commencement de ce siècle les 
beautés dont la peinture des mœurs a fourni le siget aux auteurs des 
épopées sanscrites ; il s'est plu à rendre justice, ailleurs encore, au 
talent dont ils ont fait preuve en traçant le portrait de leurs héroïnes, 
emprunté à une connaissance intime de la réalité historique. C*est 
ainsi que Tillustre penseur dit, dans la Philosophie de VHistoire (2), 
que « les gracieux tableaux de la vie des Hindous qui remplissent 
» leurs beaux poèmes, tant anciens que modernes, nous montrent toute 
*> la dignité et le bonheur de la condition domestique et sociale des 
n femmes de Tlnde, dont ils nous dépeignent aussi les mœurs et le ca- 
n ractôre avec une profonde délicatesse de sentiment et une retenue 
- pleine d'attrait et de charme, qui va jusqu'à la vénération ». Il n'a 
pas craint d'ajouter, dans un sens fort général, que, « pour la délica- 
» tesse du sentiment et pour tout ce qui tient à l'amour, à la beauté 
" des femmes, à leur caractère, la poésie de l'Inde n'a pas à redouter 
» la comparaison avec ce que la poésie des siècles chrétiens a de plus 
n beau et de plus noble à lui opposer, quoique, à la considérer dans son 
n ensemble, elle soit plutôt selon le goût antique, et pour son fonds 
» purement mythologique, et par ses formes et son langage ordinaire- 
» ment ryththmiques. » 

Certes, la femme n'a jamais pu approcher dans l'Inde de la perfec- 
tion morale que le Christianisme lui a enseignée, ni de la vertu inté- 
rieure dont il a fait sa force ; elle n'y a pas non plus exercé Tinâuence 
légitime qu'il lui a accordée sur les destinées sociales de tous les peu- 
ples chez qui il a complètement dominé. Mais, si la femme n'y est pas 
encore réhabilitée dans l'exercice de ses devoirs et de ses droits, elle 
remplit du moins, dans l'Inde, sous la protection des lois brahmani- 
ques, une mission conservatrice, digne d'elle^ utile à tous : mission 
inconnue au plus grand nombre des nations païennes. Nous ne nierons 
pas que le sort de la femme chez les anciens Germains ne soit à beau- 

(!) Dans son ouvrage bien connu sur La langue et la sagesse des Hin- 
dous^ publié à Heidelberg en 1808. Voir particulièrement les livres IIP et 
IV% intitulés Histoire et Poésie, 

(2) Leçons IV« et VI* (traduction française de Lechat, tome P-'). 



80 ÉPOPÉE INDIENNE/ 

coup d*égard8 une glorieuse exception à Tempire des coutumes et des 
préjugés flinestes, presque universel dans Tantiquité profane. Il y a 
longtemps qu'on a relevé les privilèges moraux que des peuples répu- 
tés barbares ont su conserver aux portes du monde romain, le respect 
du sexe faible (1), la chasteté conjugale, et même rimnneur rendu à la 
virginité. On est resté dans le vrai tant qu*on n*a pas confondu ces 
généreuses dispositions avec les fortes vertus que le Christianisme 
seul a pu inculquer aux nouveaux dominateurs de l'Europe (2). Mais 
peut-être chercherait-on en vain dans l'antiquité germanique ces sen- 
timents , ces égards unanimes qui, dans Tlnde, sont devenus pour la 
femme des lois protectrices : et de même, dirions-nous, on aurait 
quelque peine à mettre les hommages rendus par leurs bardes aux 
reines, aux guerrières, aux prophétesses des peuples du Nord, en pa- 
rallèle avec ces tributs de vénération que les chantres de la tradition 
Indienne paient à la vertu des femmes dans la personne de leurs hé- 
roïnes. La femme figure avec grâce, avec dignité, quelquefois avec 
noblesse et grandeur, dans les scènes les plus graves et les plus solen- 
nelles de répopée sacerdotale. 

Si nous remontons jusqu'à une antiquité trôs-reculée, voisine en 
quelque sorte de l'origine de la société en Orient, les Hindous se pré- 
sentent à nous comme un des peuples qui ont eu la plus haute idée des 
devoirs de l'homme moral : c'est à une puissance surnaturelle, c'est à 
l'essence divine qu'ils faisaient remonter l'intelligence, comme la pré- 
rogative éminente de l'humanité. 

Cette notion ne s'est jamais perdue entièrement chez les Aryas de 
l'Inde, malgré l'ascendant du culte symbolique, mais sensualiste de la 
nature, dans la première période de leur histoire; c'est ce dont fait foi 
mainte prière, mainte formule poétique ou liturgique, que nous retrou- 
vons dans la collection des chants sacrés du Véda (3). Les croyances 

(1] Germanie de Tacite, c. 8. « Les Germains, dit-il, croient qu'il est 
dans les femmes quelque chose de sacré et de prophétique; ils ne dédai- 
gnent pas leurs conseils et ajoutent foi à leurs prédictions. « 

(2) Lire le troisième chapitre d'Ozanam, intitulé : Les lois^ au tome I*' 
de ses Études germaniques , et les leçons XIII* et XIV* sur La civilisation 
au F* siècle. 

(3) Voir sur ce point deux chapitres de notre Essai sur le mythe des 
Ribhavcu (Paris, 1847, un v. in-8^), l'un sur la notion de l'homme dans le 
Véda; l'autre sur le sentiment moral dans la société indienne d'après les 
textes védiques. 



MAHABHARATA. 81 

spiritualistes qui avaient éclairé le berceau de cette nation destinée à 
une existence séculaire rayonnèrent encore avec plus d*éclat sur la 
constitution politique qu'elle se donna quand elle eut occupé les plus 
riches contrées de la péninsule ; elles étendirent leure reflets jusqu'à 
cette multitude de religions et de cultes qui s'élevèrent sur le fond 
ancien de la mythologie indienne, de même qu'elles pénétrèrent pro- 
fondément dans toutes les branches de la législation brahmanique. 

Les doctrines des Hindous sur l'immortalité de l'âme, quoique mêlées 
de notions erronnées, bien qu'altérées par l'abus de quelques symboles, 
et surtout par l'idée de la métempsycose, exerçaient un empire con- 
stant sur \e cours de leur vie ; elles étaient en réalité la sanction des 
v'ertus dont la loi religieuse leur faisait une habitude, en quelque sorte 
un besoin. La famille indienne était fortement et régulièrement con- 
stituée, et ses relations intérieures étaient en harmonie avec les pré - 
ceptes sacrés qui s'imposaient à chacun de ses membres dans toutes 
les heures de son existence terrestre, dans le cours entier des années 
comme dans tous les instants de chaque journée* 

Il y avait au soin de la famille un échange continuel de devoirs, de 
services, d'égards, de prières. Le fils était lié au père par des obliga- 
tions morales imprescriptibles, comme tout homme Tétait nécessaire- 
ment à son maître spirituel qui lui avait transmis la connaissance des 
livres révélés ; rien n'était plus sacré que la vénération toute filiale 
commandée envers les auteurs de la vie et ceux de l'initiation intel- 
lectuelle. L'époux était de même lié à son épouse par une idée toute 
religieuse : c'est la femme qui donnera le jour au fils qui doit, par ses 
prières et ses sacrifices, délivrer du séjour infernal l'âme de son père 
décédé (1); le petit-fils est appelé par le même principe à remplacer le 
fils dans l'accomplissement d'un devoir aussi solennel (2). C'est en vue 
de cette croyance que le poète épique a dit (3) : « La femme est la voie 

(1) Le rédacteur du Code de Manou fait valoir cette idée quand il veut 
expliquer rétymologie du nom de fils, en sanscrit poutra (liv. IX, v. 38) : 
« Par la raison que le fils délivre son père du séjour infernal appelé Poui, 
il a été appelé Sauveur de l'enfer (PouUra) par Brahmâ lui-même. • 
D autres écrivains indiens soutiennent la même* étymologie, si douteuse et 
même insoutenable qu'elle paraisse. Voir diverses explications dans les 
Origities indo-européennes de Pictet. 

(2) Mànava-dharma-çâstra. Liv. IV, v. 127 suiv., v. 140. 

(3) Dans l'épisode du MaTiàbhàrata qui renferme l'histoire de Saeoun- 
talà, VIII* lecture, dist. 38 (éd. Chezy, appendice). 

6 



82 ÉPOPÉE INDIENNE. 

» du ciel (}8L source du salut); la femme est la souche toigours vivante 
» ou la perpétuité de la famille. » On le voit par ces passages, le pro- 
tond respect des Hindous pour les femmes aurait en partie sa source 
dans ridée de la rédemption du père par le fils, des ancêtres par leurs 
descendants mâles : il était juste qu'une part fût faite aussi aux droits 
de la maternité. 

Or, c'est un fait mis hors de doute, qu'un respect, reposant sur 
d'aussi nobles mobiles que celui dont la femme était entourée dans^ 
l'Inde, a persisté presque unanimement chez tous les peuples de race 
aryenne, et que ce respect a passé de leurs croyances religieuses dans- 
leurs mœurs et dans leur législation. Que l'on jette d'un coup d'œil 
sur l'organisation sociale des nations anciennes soumises au poly- 
théisme, on conviendra sans peine qu'aucune de ces nations n'a mieux 
assuré que les Hindous l'heureuse influence de la femme dans la con- 
stitution de la famille, et n'a conçu des notions plus pures de ses de- 
voirs et de sa dignité. Le Code des Lois de Manou, qui est au nombre 
des monuments les plus vénérables de l'antiquité indienne, nous en 
est le meilleur garant : ces lois s'occupent fort longuement du mariage 
et de ses conditions avec une scrupuleuse rigueur et à l'aide des dis- 
tinctions de la plus subtile casuistique (1); elles le représentent comme 
une des grandes institutions qui fournissent à la société brahmanique- 
des garanties d'ordre et de stabilité. Dans tous les rangs du corps social,, 
elles règlent minutieusement l'état intérieur des familles et les rela- 
tions de leurs membres ; mais elles donnent invariablement pour base,, 
à la prospérité des familles, l'accomplissement rigoureux des obliga- 
tions réciproques imposées aux époux. Déjà une dissertation remar- 
quable de M. KalthofTa mis en lumière les dispositions des lois indien- 
nés au siget du mariage, comparées surtout à celles de la loi juive (2) ;. 
puis, la traduction fï*ançaise du code de Manou, due à LoiseleurDe- 
longchamps (3), a rendu accessibles à de nombreux lecteurs ces textes^ 
fort curieux d'une antique législation, en attendant que l'on ait mis au 
jour toutes les œuvres du droit indien qui en contiennent les détails, 

(1) Dans les livres III« et V«. — Mariage; devoirs du chef de iamille. 
— Règles d'abstinence et de purification ; devoirs des femmes. 

(2) Jus matrimonii veterum Indorum^ etc., Bonn, 1827, in-8^. 

(3) Lois de Manou, comprenant les institutions religieuses et civiles des^ 
Indiens, etc. (Paris, 1833), et le recueil des Livres sacrés de V Orient, par 
0. Pautbier (ibid. 1840). 



MAHABHARATA. 85 

Il appartiendrait à un compatriote de W. Jones et de Th. Colebrooke 
d'écrire un livre de droit et d'histoire sur la condition de la femme 
dans la société indienne depuis les temps les plus reculés, comme l*a 
fait M. Edouard Laboulaye pour le monde occidental où TÉvangile a 
facilité la fusion des deux législations aussi bien que des deux races 
romaines et germaniques, entre lesquels il était partagé (1). 

Un double soin a préoccupé, semble-t*il, les législateurs indiens, tou- 
tes les fois qu'ils ont parlé de la femme et de l'existence légale qu'ils 
lui avaient octroyée dans la société domestique. Tantôt ils restreignent 
sa liberté pour la maintenir dans les habitudes de vertu dont ils lui 
ont fait une stricte obligation; tantôt ils commandent à ses proches et 
à tous les hommes indistinctement, des égards et des marques d'hon- 
neur qui soient pour eJle le soutien, l'approbation et la récompense de 
sa conduite. 

On découvre aisément, dans les sentences et décisions législatives 
qui concernent les femmes de l'Inde, la pensée d'une protection conti- 
nuelle dont la société leur est redevable comme au sexe le plus fhible, 
et d'autre part, le droit de direction que les maîtres du pouvoir, dans 
l'état et dans la famille, sont tenus d'exercer constamment sur leurs 
personnes.^Les sages de l'antiquité indienne, appelés à sanctionner les 
coutumes et à maintenir les mœurs des premiers âges, n'ont pas perdu 
de vue ce qu'ils devaient laisser à la dignité humaine ; c'est pourquoi 
ils ont demandé la vertu des femmes à la libre impulsion de la con- 
science (2), en reconnaissant qu'elles ne peuvent être retenues dans le 
devoir par des moyens violents, et que « celles-là seulement sont bien 
en sûreté qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté. » Mais 
ils ont usé cependant de leur toute-puissance pour apporter certaines 
restrictions à la liberté presque illimitée dont les femmes avaient joui 
dans les temps antérieurs â un état tixe et régulier de civilisation ; 
s'ils les ont soustraites aux dangers de la vie errante que quelques 
groupes de populations rebelles à la loi brahmanique ont longtemps 
menée dans la péninsule indienne, ils les ont prémunies en même 
temps contre les séductions du luxe et de la mollesse qui naquirent 
bientôt de la haute prospérité des monarchies de l'Inde (3). 

(1) Recherches sur la condition civile et politique des femmes depuis les 
Romains jusqu'à nos jours (Paris, 1853, 1 vol. in-8o). 

(2) Mdnava-dharma-çdstra, liv. IX, v. 10, v. 12 et suiv. 

(3) M. Joachim Menant s'est tenu & ee point de vue dans son Mémoire 



84 ÉPOPÉE INDIENNE. 

L'enfance de la femme est laissée par Manou à Tinflaenee de l'édu- 
cation domestique ; mais, dans un âge fort tendre, dès Tàge de huit 
ans, elle est déclarée apte à contracter un mariage légal (1) : évidem- 
ment la sollicitude du législateur a été éveillée sur ce point dans l'in- 
térêt des mœurs, par l'influence d'un ardent climat sur le développe- 
ment physique de la race hindoue. La cérémonie du mariage remplace 
pour les femmes la cérémonie de l'initiation qui suit pour les hommes, 
vers l'âge de seize ans, un noviciat passé dans la retraite et l'étude (2) : 
leur zèle à servir leur époux tient lieu du s^our auprès du gourou ou 
père spirituel, et le soin de leur maison, de l'entretien du feu sacré. 
Cependant, il est une condition mise à la pleine eflicacité du mariage 
religieux, la virginité : à elle seule sont destinées les mantras ou for- 
mules des cérémonies nuptiales (3), qui font entrer la femme dans un 
ordre particulier de devoirs et de vertus, d'après la volonté de Brahmâ 
dans la création des êtres. Quand le mariage a reçu des prières con- 
sacrées sa sanction nécessaire, il devient un pacte complet et irrévo- 
cable; aussi tout a été prévu dans les lois écrites, de sorte que cet 
engagement solennel fût contracté avec des garanties pour la satisfac- 
tion personnelle des époux et pour le bien-être des familles ainsi que 
des classes légalement constituées. On y fait connaître les qualités 
d'une épouse accomplie et tous les caractères d'un nom doux et favo- 
rable. Des maux héréditaires qui pèsent sur des familles, le mépris où 
elles vivent des rites sacrés, des accidents ou des défauts corporels, 
des noms qui rappellent certains animaux ou des objets effrayants, 
tels sont les principaux d'entre les signes néfastes dont il est fait 

de 1846 : Organisation de la famille d'après les lois de Manou (pp. 16-27). 
—La répression des outrages aux mœurs a toujours été prompte et sévère, 
comme on peut le lire, touchant l'Inde brahmanique, dans les Études sur 
V histoire du droit criminel chez les peuples anciens, par M. J. Thonissen 
(tome !•', Brux. 1869, liv. I, chap. III). 

(1) Màn, dkarma. Liv. IX, v. 72, 88, 94. 

(2) Ibid. Liv, II, v. 67. 

(3) Ibid., Liv. VIII, v. 226 et 227. Liv. IX, v. 47 et 96. — On ne peut 
prendre à la lettre ce qui est dit au livre IX, v. 18, comme si « aucun rite 
sacré n'est pour les femmes, accompagné de prières {mantras), • Tout le 
commencement de ce livre a été rédigé peut-être assez tard sous l'empire 
de l'appréhension de désordres et d*abus qui ont donné lieu à toute espèce 
de restrictions législatives; alors la femme a été, dans la loi même, taxée 
d'inconstance et accusée de fausseté. 



MAHÀBHARATA. 88 

mention dans les textes à ce sujet (l). Ce n'est pas assez qu'une femme 
soit bien faite et gracieuse dans sa démarche; il faut encore qu'elle 
porte un nom qui soit harmonieux : « Que le nom d'une femme, est- il 
n dit dans Manou (2), soit facile à prononcer, doux, clair, agréable, 
n propice; qu'il se termine par des voyelles longues, et ressemble à 
» des paroles de bénédiction ! » Ainsi à la langue sanscrite seule appar- 
tient la prérogative de fournir aux classes civilisées de l'Inde des 
noms féminins aux désinences sonores et doucement prolongées, à 
l'exclusion de mots plus durs empruntés aux idiomes des barbares ou 
des peuples des frontières (3).. 

Quant au choix d'un époux, la femme indienne était en possession 
d'une assez grande liberté qui n'avait guère d'autre limite que les pri- 
vilèges des castes et du pouvoir paternel. II était ordonné aux hommes 
de prendre leur épouse dans la caste où ils étaient nés eux-mêmes ; 
seulement dans un second mariage il leur était permis de contracter 
des liens dans une caste inférieure à la leur. Il y avait déjà en cela une 
infraction à la première rigueur de la coutume et à son interprétation 
religieuse, puisque la femme devait être du môme ordre que le mari . 
pour être digne de l'union des mains (4), ainsi que pour prendre part 
légitimement aux sacrifices de la famille. On n'a pas de peine à com- 
prendre les obstacles que les chefs de la société indienne ont apportés 
au mélange des castes, en raison des conséquences sociales et reli- 
gieuses qui en découlaient : la production fatale des classes inférieures 
et viles, l'abandon des sacrifices et des rites appartenant en propre aux 
familles pures, en un mot, la conflision des droits et des devoirs (5). 
D'un autre côté, le consentement du père est requis par la législation 
pour que les filles puissent accomplir l'acte solennel du mariaj^e ; elles 
n'en sont dispensées que si le père ou quelque autre membre de la 
famille qui le i^présente n'a point pourvu à leur union dans l'espace 
de trois années après le terme fixé (6) ; cependant, en aucun cas, le 

(!) Màn, dharma. Liv. III, v. 7, suiv. 

(2) Ibid., V. 10, Liv. II, v. 33. 

(3) Les Mléttchas et les ArUf/cs. 

(4) Pàni-grahana^ rite essentiel pour les personnes de même classe. — 
Mân, dharma, Liv. III, v. 43. 

(5) V. Bhagavad'GUA^ lect. I, y. 42-45, et le code de Manou, livre X, 
▼. 24 suiv. 

(6) Màn, dharma. Liv. IX, v. 90-93. 



86 ÉPOPÉE INDIENNE. 

mariage ne peut être célébré sans les rites religieux consacrés par 
Tusage et la tradition. Le libre choix d'un époux, appelé Svayambara 
ou «choix personnel**, a été de fait le privilège des princesses de Tlnde, 
si l'on en juge par des exemples tirés de l'histoire héroïque : c'est ainsi 
que Râma, Krichna, Ardjouna, Nala ont été choisis pour époux, par 
des femmes de sang royal, dans des solennités que l'on ne voit point 
avoir été proscrites plus tard par les arrêts d'ailleurs si formels et si 
minutieux du Brahmanisme (1). Ajoutez à cela que la loi déterminait 
les degrés de parenté qui apportaient des empêchements absolus au 
mariage ; ses prescriptions ne sont pas moins rigoureuses que celles 
du droit romain touchant les obstacles qui proviennent des liens du 
sang. 

Dans toutes les dispositions qui concernent les alliances permises 
ou prohibées éclate évidemment la haute prévoyance des pouvoirs 
conservateurs de la société indienne, prévoyance qui s'étend aux inté- 
rêts des familles comme aux conditions de la perpétuité et de la splen- 
deur des castes ; mais, si expresses que fussent les défenses portées 
dans cet ordre de faits, si terribles que fassent les menaces formulées 
contre les violateurs de ces défenses, les désordres que l'on voulait 
prévenir se sont perpétués et se sont même multipliés parmi les popu- 
lations pures d'origine aryenne. Non-seulement une perturbation pro- 
fonde s'est introduite irrésistiblement dans la vie publique de tous les 
Etats quand un nombre presque indéfini de classes dégénérées se Ait 
formé au-dessous des castes réputées immuables dans leur supériorité 
originelle; mais encore force n'est point restée aux interprètes et aux 
exécuteurs des lois sur l'union des familles ou sur les rites du mariage 
considéré comme acte civil et religieux. C'est au point que les rédac- 
teurs du code de Manou, tenant compte de l'état des mœurs et de l'em- 
pire des coutumes, ont consigné dans ce livre huit modes de mariage 
dont quatre seulement sont conformes à l'esprit des croyances brah- 
maniques (2). Tandis que les noms des grandes divinités, de Brahmâ, 
des Dévas, des Richîs, des Pra4jâpatis, ont servi à sanctionner ces 
ces quatre modes d'union légitime, les noms des mauvais génies et des 
êtres malfaisants, les Asouras, les Rakchasas, les Piçàtchas ont carac- 

(1) Cette élection solennelle dispensait la mariée du consentement pater- 
nel donné dans les formes ordinaires, et le futur époux du don que le péro 
de la femme avait droit de recevoir : les rites religieux restaient les mêmes. 

(2) Màn, dhanna. Liv. III, v. 21 suiv. 



NAHABHARATA. 87 

térisé les unions illégitimes, fortuites et violentes, et celui des musi- 
ciens célestes, les Gandharvas, les unions qui sont le fï*uit d'une subite 
«t mutuelle passion. 

Ce Alt la conséquence des révolutions que subit la religion des Àryas 
de faire prévaloir les conceptions de ranthropomorphisme sur le natu- 
ralisme symbolique des Védas. 11 est vraiment curieux de voir com- 
ment la force des choses et la fidélité du sen» historique oi^t amené les 
législateurs à définir ces derniers modes de mariage qu'ils sont tenus 
<le flétrir au môme instant (1). Promettant des biens en abondance à 
ceux qui contractent des unions agréables aux dieux et conformes aux 
rites sacrés, ainsi que des avantages temporels et fbturs aux fils qui 
en naîtront, ils déclarent répréhensibles, exécrables même, les unions 
qui naissent d*une passion aveugle et brutale, et d'où ne doit sortir 
qu'une postérité méprisable. Il faut bien rendre homtnage à la véracité 
des légistes et des moralistes du Brahmanisme, puisqu'ils n'ont pas 
craint de donner à leur tableau des ombres nettement dessinées ; est-il 
permis à la main de la critique de les effacer ou de les adoucir sous 
prétexte dejustice et d'impartialité? Ces mêmes ombres reparaissent 
dans les récits des poètes et, à vrai dire, elles lOoutent de la vraisem- 
blance à l'histoire authentique de la civilisation des Hindous, que Ton 
y cherche aujourd'hui. Qu'il soit bien entendu que si nous retrouvons 
dans l'épopée sanscrite des figures héroïques conformes au type des 
plus hautes vertus si bien tracé par la magistrature sacerdotale de 
l'Inde, nous ne cacherons pas tant d'autres personnages qui attestent 
le libre jeu, et même l'effervescence et les excès des passions humaines 
en dehors du cercle où l'action incessante d'une loi religieuse, forte de 
fion antiquité, tendait à les circonscrire. 

Il est dans l'histoire héroïque quelques exemples de l'enlèvement de 
princesses qui sont mêlées désormais aux aventures de personnages 
du poème ; mais d'autre part les principaux héros épargnent la vie des 
femmes que le sort des armes fait tomber entre leurs armes, et l'on ne 
voit point dans les chants tout remplis de batailles le massacre impi- 
toyable des femmes et des enfants qui fut de règle dans la dernière 
insurrection des Cipayes. 

Il est un autre point de législation indienne que nous ne pouvons 
passer sous silence dans cet endroit de nos recherches : c'est la consé- 

(1) Ibid., liv. III, V. 37-42. Voir la disserUtion citée de Kalthoff, p. 28 
Buiv.- 



88 ÉPOÉÉE INDIENNE. 

cratioD de la monogamie, comme d'une des bases constitutives de la 
famille (l). 11 ne peut être douteux que, dans les temps anciens, Tunité 
du mariage ne dominât presque sans exception chez les Hindous : elle 
serait gloriâôe même dans leur mythologie par l'exemple des princi- 
paux dieux, Brahmà, Vischnou, Çiva, qui n'avaient chacun qu'une 
épouse par excellence Sarasvati, Lakschmî, Parvati. Mais l'infraction 
à cette loi sociale s'est produite dans la suite des temps quand les 
poètes se furent permis d'attribuer aux dieux des amours coupables, 
quand ils chantèrent les artifices des nymphes célestes envoyées sur 
la terre pour séduire les sages dont la haute vertu portait ombrage et 
Inspirait autant de crainte que de jalousie à tous les ordres des Dévas. 
11 advint que la polygamie fUt tolérée, mais comme une exception, ou 
comme un désordre contre lequel toute loi écrite est impuissante. Les 
princes ont les premiers réclamé comme une faveur due à leur rang la 
pluralité des femmes (2), qui ne devait pas rester renfermée dans les 
cours, mais descendre bientôt après jusque dans les classes inférieu- 
res (3). La sensualité excitée par l'ardeur du climat a ébranlé un des 
grands principes de la société domestique, et a étendu toujours davan- 
tage une concession faite d'abord aux exigences des grands, la poly- 
gamie de luxe ou plutôt d'honneur que les Radjas de l'Inde ont mise en 
usage, comme les chefs militaires des Germains (4). 

Il ressort, nous osons le croire, des aperçus qui précèdent sur quel- 
ques grands principes de la législation indienne, que dans l'état normal 
de civilisation qu'elle a fondé et soutenu, l'organisation de la famille 
est demeurée forte et que la femme y a joui d'une aussi grande somme 

(1) On l'admettrait dans l'âge que nous dépeignent les écritures védiques, 
sauf la dérogation que savaient maintenir les grands et les riches. V. Emile 
Burnouf, Essai sur le Véda, etc. Paris, Dezobry, pp. 189-194. 

(2) Quatre leur furent attribuées à titre d*épouses. Voir ÇcUapatha-brah- 
mana, XIII, 4, 1, 8; 5, 2, 5, (préf. de Weber â sa trad. allem. de 1& 
Uûlavm, p. XX), 

(3) Màn. dharma. Liv. VII, v. 219-22. — Voir Dubois, Mœurs, tnsMtu- 
tUms et cérémonies des peuples de Vlnde^ tome I*% p. 287-288 (Paris, I. R., 
1830). J. Muir, SanskrU Texte, c. V, p. 457 sq. 

(4) Tacite qui a randu hommage â la vie morale des germains et à leur 
observation sévère des lois du mariage, nous fait connaître l'exception : 
« Nec ullam morum partem magis laudaveris. Nam prope soli barbarorum 
singulis uxoribus contenti sunt, exceptis admodum paucis, qui non libidine, 
eed ob nobilitatem plurimis nuptiis ambientur. * Gertnania, ch. 18. 



MAHABHARATA. 89 

d*honûeur et de liberté que la prudence et les raisons d'état permet- 
talent de lui accorder. 

§11. 

Que Manou et ses continuateurs prennent soin de rappeler à diverses 
reprises Jes marques de déférence qui sont dues aux femmes, c*est ce 
dont sera in£ftillibiement fï*appé quiconque lira les livres de lois qui 
portent son nom ; or, ces égards imposés, au nom même de la divinité, 
à tous les membres du corps social s'étendent à la vie publique comme 
à la vie privée. Qu'on salue les femmes avec respect sans se nommer, 
ainsi le veut Manou, mais en leur donnant le nom de Madame ou de 
Bonne Sœur{l); c'est en ces termes que tout homme soumis à la loi 
adresse la parole, soit à l'épouse d'un autre, soit à la femme qui ne lui 
est pas alliée par le sang. Que chacun se fasse un devoir de céder le 
passage à une femme, comme il le ferait à un vieillard ou à un Brah- 
mane ; telle est une des autres observances générales recommandées 
par Manou (2). Mais il importe au sacerdoce de marquer la place d'hon- 
neur que la femme doit occuper au foyer domestique; il dira en raison 
de quelle haute volonté elle doit être l'objet des égards de tous ses 
proches. 

•■ Partout où les femmes sont honorées, est-il écrit dans le même 
i> livre (3), les divinités sont satisfaites; mais, lorsqu'on ne les honore 
n pas» tous les actes pieux sont stériles. — Toute famille où les femmes 
n vivent dans l'affîiction ne tardera pas à s'éteindre; mais lorsqu'elles 
n ne sont pas malheureuses, la famille s'augmente et prospère en tou- 
" tes circonstances. — Les maisons maudites par les femmes d'une 
« famille, auxquelles on n'a pas rendu les honneurs qui leur sont dus, 
n se détruisent entièrement comme si elles étaient anéanties par un 
n sacritlce. » 

Le poète législateur ne se fait pas faute d'entrer dans les détails 
pour affirmer à quel point l'éclat de la famille entière dépend de l'ob- 
servation de ces préceptes, et la prospérité des hommes, des égards et 

(1) « BhavaU, * — •• Subhage bhagini. * — Màn. dharma^ llv. II, v. 49, 
V. 123-119. Au lieu de se nommer, l'homme instruit se contente de dire : 
m c'est moi. « 

(2) Màn. dharma, liv. II, y. 138. 
(3Ï Ibid., liv. III, v. 56-58. 



90 ÉI>OPÉE IXDIE^iXE. 

des présents dont sont comblées les femmes de leur maison (1). Tout 
pennet de croire, d*ai] leurs, que cet état de choses a existé dans Tinde 
aux époques anciennes de son histoire, comme le veut une tradition 
encore vivante de nos jours dans les cours dégénérées de cette con- 
trée (2). 

Gardons-nous de trop demander aux Aryas de l'Inde sur ce point de 
la vie sociale; n'ayons pas l'illusion de chercher dans les siècles du 
polythéisme, ce qui n'est entré dans les mœurs du monde civilisé que 
par l'action réparatrice de l'Evangile. Mais constatons que le Brah- 
manisme est resté dans les voies de l'humanité et de la justice, tout en 
prescrivant à la femme une subordination qui résultait de son infério- 
rité naturelle et religieuse. Il n'a conféré, il est vrai, à la femme aucun 
droit légal ; mais il l'a expressément confiée à la garde des dépositaires 
du pouvoir, en même temps qu'au respect et à l'affection des siens. Il 
l'a mise, à tous les âges, dans la dépendance des hommes qui compo- 
sent avec elle une même famille : « Pendant son enfance, est-il dit 
»* dans Manou (3), une femme doit dépendre de son pore; pendant sa 
'•jeunesse, elle dépend de son mari; son mari étant mort, de son iils; 
** une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise. >» Afin de préve- 
nir des écarts que l'insouciance d'autrui semblerait favoriser dans sa 
conduite, les sages ont invoqué en &veur de la fenmie l'autorité et la 
vigilance des personnes qui lui sont données comme ses protecteurs 
naturels (4). Cette vigilance sera de tous les instants : car, «on doit 
» surtout s'attacher à garantir les femmes des mauvais penchants, 
n même les plus faibles ; si les femmes n'étaient pas surveillées, elles 
n feraient le malheur des deux familles, n 

Que promet aux femmes la loi religieuse en retour de cette abnéga- 
tion qu'elle leur impose devant les représentants du pouvoir social 
dans la famille? Elle étend sur elles une protection qui les suit partout; 
si elle leur refUse une éducation savante, la connaissance des lois, 

(1) Ibid., liv. III, V. 55, V. 59-63. 

(2) Voir Rég. Héber, Voyage à Calcutta, etc., tome I^', p. 141 (traduc- 
tion française). 

(3) Mân, dharma, Liv. V, v. 148. La môme sentence est répétée dans 
des termes presque semblables, au livre IX, v. 3. 

(4) Ibid., liv. IX, v. 2 et 5. — Tout ce qu'il est dit dans ce livre ainsi 
que dans le livre II (v. 13-15) de la ruse des femmes semble provenir de la 
rédaction des premiers continuateurs de Manou. 



UAHABHARATA. 91 

]'étude suivie des livres sacrés et même la lecture de Tépopée sacerdo- 
tale (1), elle leur donne part dans une juste mesure aux actes pieux 
qu*accomplit le chef de famille. 

Aussitôt mariée, la femme tombait sous la puissance de son époux; 
mais elle trouvait en lui un protecteur légal, un soutien, non pas un 
maître absolu : telle était la signification des noms d*époux et d'épouse, 
Tun marquant Tobligation de soutenir et de défendre, l'autre le droit 
d'obtenir secours et protection (2). La femme légitime était en com- 
munauté de culte avec son mari; elle participait aux cinq grandes 
oH'randes (mahâ-yadjnas\ ou actes quotidiens méritoires, que devaient 
accomplir les maîtres de maison, c'est-à-dire, l'adoration du Véda qui 
consiste dans la récitation des Écritures, les trois offrandes adressées 
aux Mânes, aux Divinités, aux Esprits, et l'accomplissement des de- 
voirs hospitaliers envers les hommes. Cependant, bien que le Véda 
ordonne des devoirs communs qui doivent être accomplis par l'homme 
de concert avec la femme, Manou n'a pas astreint rigoureusement 
celle-ci à toutes les pratiques religieuses qui marquent la vie entière 
des hommes des trois classes supérieures ou des Lviàjas, c'est-à-dire, 
des hommes deux fois nés (3). « Il n*y a, a-t-il dit à ce propos (41, ni 
r» sacrifice, ni pratique pieuse, ni jeûne qui concernent les femmes en 
r» particulier; qu'une épouse chérisse et respecte son mari, elle sera 
f honorée dans le ciel ! » Ce qui revient à dire que le sacerdoce indien, 
8i exigeant qu'il ait pu être relativement aux actes religieux comman- 
dés aux hommes, n*a demandé impérieusemeni à la femme que la pra- 
tique consciencieuse de vertus morales, indispensables à la prospérité 
de la famille, au maintien de la sociabilité ; il est évident que, sous le 
rapport religieux, dans tout ce qui tient aux choses sacrées, il a placé 
légalement la femme dans une infériorité marquée. 

(1) Dans la suite des temps on permit aux femmes la lecture des Pourâ- 
nos, compilations mythologiques qui popularisèrent les croyances et les 
légendes des premiers âges du Brahmanisme. — Voir la préface de 
M. Burnouf au Bhàgavaia Pouràna, 1. 1, p. XX, et le texte môme, I, 4-25, 
II. 7-46. 

(2) Bhartri, Bhartà, signifie littéralement soutien (qui sustenlat); Bhâ- 
ryà, celle qui doit être soutenue (sustentanda, nutrienda). 

(3; La première fois par le fait de la naissance corporelle, la seconde fois 
par Tinitiation spirituelle ou intellectuelle. 
(4) Màn. dharma. Liv. V, v. 155. 



92 ÉPOPÉE INDIENNE. 

La tâche toute spéciale que Manou confie à l'épouse dans le culte 
domestique, c'est la garde, Tentretien du feu sacré devant servir aux 
sacrifices qui s'accomplissent avec les mêmes rites que les cérémonies 
de la naissance et du mariage : le même feu, appelé dans la loi feu 
nuptial, est nécessairement employé pour les ofiû:*andes du soir et du 
matin, pour les cinq grandes oblations, et pour la cuisson journalièi*e 
des aliments. Cependant, le Brahmanisme a cherché à introduire dans 
ces prescriptions liturgiques le même symbolisme qu'il a fait dominer 
dans l'interprétation de ses croyances et de ses pratiques. Un père est 
l'image du Seigneur des créatures (Praâjàpati) ; unomère, l'image de 
la terre (l); un instituteur, l'image de l'être divin (Brahm). Une sou- 
mission respectueuse aux volontés de ces trois personnes est déclarée 
la dévotion la plus éminente : car, elles représentent les trois mondes, 
les trois ordres ou états de vie, les trois Livres saints, les trois feux. 
«< Le père est le feu sacré, perpétuellement entretenu par le maître de 
n maison ; la mère, le feu des cérémonies (2) ; l'instituteur, le feu des 
sacrifices : cette triade de feux mérite la plus grande vénération, n 

En exposant les charges de la maternité, Manou n'oublie jamais d'en 
fkire ressortir les prérogatives : la mère partage avec le père l'auto- 
rité qui tombe sur les enfants issus du mariage ; si elle leur doit les 
soins de l'éducation dans l'enfance, elle obtient une part bien plus 
grande de leur respect que le père lui-même : « Un père, dit la Loi (3), 
* est plus vénérable que cent instituteurs ; une mère est plus vénérable 
que mille pères! *• 

L'époux confie à l'épouse une surveillance constante des intérêts de 
la famille : elle doit veiller à la conservation de la fortune, intervenir 
quelquefois dans les affaires de la maison et en diriger sagement les 
dépenses (4). Les femmes qui sont parfaitement heureuses, dignes de 
respect, et qui font l'honneur de leurs maisons, Manou les appelle les 
*« Déesses de la fortune ". Le nom de maîtresse, i^a^rti (5), a mctrqué dans 

(1) Màn, dharma, Liv. II, v. 225 et suiv. 

(2) Ibid., V. 231. Ce feu qui représente la m^reest pris dans le premier, 
et il est placé vers le sud, d'où il est appelé dakchina, méridional. 

(3) Ibid., liv. H, V. 144 145. 

(4) Ibid., liv. V, V. 150; liv. IX, v. 27. 

(5) Forme dérivée du mot sanscrit paii, maître, et que l'on retrouve dans 
le lithuanien pati, épouse, et dans le grec Trôrvia, nom d'honneur de la 
femme et surtout des femmes d'une haute naissance et d'un rang 41evé. 



MAHABHARATA. 93 

rasage familier des Hindous la déférence qui était due à la mère et à 
réponse, en retour de son dévouement à ses devoirs domestiques. 
Toute femme qui est vertueuse a droit aux bons offices et à la protec* 
tion de son époux, si celui-ci veut plaire aux dieux. Bien plus> le 
Brahmanisme étend à la femme fidèle ses promesses de béatitude dans 
une autre vie (1) : « Celle qui ne trahit pas son mari, et dont les pen- 
t sées, les paroles et le corps sont purs, parvient après sa mort au 
y* même séjour que son époux, et elle est appelée vertueuse par les 
» gens de bien. *• 

D'autre part, les Hindous ont réglé tous les points de droit relatif^ 
au divorce dans un sens défavorable à la femme. Ils ne lui ont pas con- 
cédé le droit de demander le divorce, de provoquer une répudiation 
légale, malgré les vices et les excès dont Tépoux a pu se rendre cou- 
pable. Au contraire, l'époux était en possession de ce droit pour des 
causes graves que les législateurs ont jugé bon de déterminer : de ce 
nombre sont certains maux corporels et des désordres entraînant une 
honte publique. La femme répudiée ou abandonnée retourne chez ses 
parents, et elle est tenue de vivre désormais dans l'isolement. En cer- 
tains cas, réponse renvoyée légalement peut renouer des liens légi- 
times avec celui qui flit son époux et même avec un autre. 

Une femme devient-elle veuve, la loi religieuse lui impose l'obliga- 
tion d'une vie chaste et retirée ; elle lui recommande d'éviter tout ce 
qui serait offensant pour la mémoire de son époux, si elle veut habiter 
le même ciel que celui-ci. Elle définit expressément quel doit être le 
culte d'une veuve envers le mari qu'elle a perdu (2) : « Qu'elle amai- 
n grisse son corps volontairement en vivant de fleurs, de racines et de 
•* fruits purs ; mais après avoir perdu son époux, qu'elle ne prononce 
^ même pas le nom d'un autre homme? » — « Que jusqu'à la mort elle 
>* se tienne patiente et résignée, vouée à des observances pieuses, 
» chaste et sobre comme un novice, s'appliquant à suivre les excel- 
" lentes règles des femmes n'ayant qu'un seul époux (3) ! » De même 
que plusieurs milliers de Brahmanes austères, exempts de sensualité 

(1) Màn. dharma. Liv. IX, v. 27. — V. ibid., v. 95, Liv. V, v. 165-66. 

(2) Màn. dharma, Liv. V, v. 151 et 156-160. 

(3) Les peuples du midi de Tlnde, soustraits A l'empire des lois brahma- 
niques, ont admis la légitimité d'une seconde union pour les femmes, par 
ex. les BhUlas et plusieurs nations du Dékhan. V. Lassen, Antiquités in- 
diennes, t. I, p. 369. 



94 ÉPOPÉE i^DlfH.lK. 

dés leor plas tendre jeanesse, la femme Yertaeose qai, après la mort 
de son mari, se conserve parfaitement chaste, va droit au ciel quoi- 
qu'elle n'ait pas d'enfants; nulle part ne lui est assignée la liberté de 
prendre un second époux. L'ignominie en cette vie et des peines infa- 
mantes dans d'antres vies sont réservées aux veuves qui ne gardent 
point cette conduite totgours honorable et pure dont il leur est fait un 
précepte (1). 

C'est assez dire que le code de Manou ne consacre aucunement les 
Satis ou SuUis, c'est à-dire, les sacrifices des femmes sur le bûcher de 
leurs époux, qui s'offrent dans l'histoire comme une coutume réputée 
légale, particulière à l'Inde (2). Bien que des textes assez anciens y 
fassent allusion dans des passages réunis par T. H. Cotebrooke (3), il 
est invraisemblable que cette coutume remonte aux siècles de l'anti- 
quité indienne dont le véritable esprit se reflète dans le recueil impo- 
sant des lois mises collectivement sous le nom de Manou. Elle se sera 
produite tout d'abord comme exception : ainsi jugerait-onces immola- 
tions volontaires, signes d'attachement héroïque donnés par quelques 
princesses à leurs époux, et dont on retrouve des exemples dans les 
anciens poètes. Qu'on observe toutefois (4), que le Râmâyana nous 
montre les veuves des princes leur survivant et traitées par tous avec 
respect; puis, que le Mahâbharata nous donne un seul exemple d'une 
immolation de ce genre, celui de Madri, la plus jeune épouse du roi 
Pàndou. Il est permis de croire que ces traits d'héroïsme ont été imités 
de plus en plus fréquemment dans les temps historiques de la société 
indienne; c'est au point qu'ils n'étaient plus rares, surtout dans la caste 
guerrière, à l'époque où Alexandre le Grand a pénétré dans l'Inde, et 
qu'ils ont dû frapper très-vivement les voyageurs grecs. Il n'en est pas 
moins vrai, que, pendant bien des 8iècles,rimmolation dans les flammes 
B*oïfrait comme l'alternative laissée aux veuves qui ne voulaient pas se 
soumettre le reste de leur vie aux prescriptions sévères de la loi. Plus 

(1) Màn. dharma. liv. V, v. 161-66. Liv. IX, v. 47. 

(2) On nous parle de chefs germains qui donnaient Tordre d'attacher 
sur leur bûcher les femmes auxquelles ils avaient fait l'honneur de les 
faire conduire à leur suite. 

(3) On the duties of a faUhful Hindu Yidow, Mémoire inséré dans les 
Asiatic ResearcheSy tome IV (éd. de Calcutta, in-4<*), et dans les MisceUa- 
neous Essays du même auteur, tome I, p. 1 14-22 (London, 1837). 

(4) Voir Kalthoff, dissert, citée, p. 91-94. — Lassen, Indische AUer- 
thumskunde, tome I«% p. 493 (Mahdbhdrata, liv. I, iect. 125). 



MAHABHARÀTA. 95 

tard seulement, une coutume qui répugnait à l'humanité des religions 
de Hnde et à la douceur naturelle du caractère des Hindous est entrée 
en quelque sorte dans les mœurs, et s'est perpétuée jusqu'à nos jours 
sous la domination anglaise qui ne l'a combattue qu'avec lenteur et 
prudence (1). Parmi les raisons qui l'ont fait prévaloir, il faut compter, 
par dessus tout, le désespoir que le sort misérable de la veuve a in- 
spiré à uii grand nombre de femmes en présence d'une civilisation 
raffinée (2), l'esprit de vanité et d'ostentation dans la famille des vic- 
times, les honneurs presque divins rendus à leur mémoire, la cupidité 
effrontée des Brahmanes et des assistants de la cérémonie Ainèbre, et 
enfin le fanatisme dans lequel le chef des religions et des sectes in- 
diennes ont entraîné une partie des populations. On y a vu aussi une 
garantie prise par les gouvernants contre la mobilité des femmes qui 
se débarrasseraient d'un mari par le poison. Pour en revenir à ce que 
cette question a d'essentiel pour notre siget, nous répéterons que Ma- 
nou n'a pas autorisé cette sorte de sacrifices humains qui, d'ailleurs, 
n'a pas été prescrite d'une manière impérative dans d'autres livres 
indiens, et qui n'a jamais fait partie des institutions publiques (3) : il 
n'a imposé aucunement aux femmes le devoir de se laisser brûler sur le 
bûcher de leurs maris; il ne leur a ordonné qu'un deuil tout intérieur, le 
culte de la fidélité, l'hommage d'une vie pure et chaste. Aujourd'hui, 
dans la plupart des localités, l'opinion n'exige plus qu'un signe de 
deuil qui sépare la veuve des autres femmes, par exemple, la pratique 
de se raser la tête. 
L'étude approfondie du Véda a fait découvrir depuis peu d'années 

(1) Cest seulement en 1829 que les ScUîs ou sacrifices des veuves ont été 
formellement prohibés dans les possessions anglaises, sous le gouverne- 
ment de lord W. Bentinck, Lire le Voyage de H&>er (t. I, pp. 101-104, et 
t. II, p. 51 et suiv.), et VInde de M. Dubois de Jancignj, pp. 251-53. — 
Chez les Sikhs du Pendjab, la coutume hindoue ne fut pratiquée que par 
exception, comme nous l'apprend Prinsep dans son livre sur l'origine et la 
puissance des Sikhs. 

(2) C'est justice de dire que les femmes de basse caste ne se brûlaient, 
pour ainsi dire, nulle part : elles acceptaient le misère à laquelle elles 
étaient accoutumées. 

(3) C'est ce qu'avait démontré, dès l'an 1816, un ancien missionnaire 
dans le Meissour, M. l'abbé Dubois. Voir l'édition anglaise de son ouvrage 
célèbre» dont la traduction est intitulée : Moeurs et InslUxaions des peuples 
de VInde. (tome II, p. 19 et suiv.). 



96 ÉPOPÉE INDIENNE. 

quelle a été sur ce point la vraie contume de l'antiquité brahmanique : 
elle a servi à rectifier une erreur devenue vulgaire à force d'être répé- 
tée. Le célèbre indianiste anglais, H. H. Wilson, a tiré d'un hymne de 
Rigvéda (1), d'abord mal interprété, la preuve que l'immolation n'était 
pas une loi imposée à la veuve, mais que celle-ci, présente aux céré- 
monies qui s'accomplissaient autour du bûcher où le corps de son éponx 
était livré aux flammes, était ensuite reconduite dans sa demeure. La 
nouvelle interprétation donnée à deux stances de rh3niîne cité repose 
sur la lettre du texte, et sur le commentaire du Rigvéda qui jouit de 
la plus grande autorité. 

Il est dit aux femmes présentes aux funérailles d'un homme des trois 
classes privilégiées : « Qu'elles prennent place avec des parAims et du 
f* beurre (pour les jeter dans le feu), ces femmes qui ne sont point des 
n veuves, non, mais des épouses excellentes i Qu'elles retournent en- 
** suite, ces mères, sans larmes, sans douleur, dans leur demeure, les 
« premières en avant! — Lève-toi, femme, rentre dans le monde des 
- vivants; car tu reposas autrement auprès du déflmt. Va; tu obtios 
n naguère la maternité par l'union avec ton époux à qui tu donnas tA 
« main ! » 

Un recueil dont l'autorité est de fort peu inférieure à celle du Rig- 
véda, celui des anciens aphorismes relatifs aux rites domestiques (2), 
élucide et complète la donnée que M. Wilson a tirée des deux stances 
précédentes. 11 est dit, dans la description des rites des funérailles, 
que la personne qui s'adresse pendant la cérémonie à la veuve du dé- 
f\int en récitant les stances susdites, est chargée de l'emmener, delà 
reconduire dans sa maison : ce rôle appartient tantôt à son beau-fï^re, 
tantôt à un novice, tantôt à un vieux serviteur. Ce qu'il y a de vrai- 
semblable dans cette coutume qui rend à la mère la surveillance de ses 
enfants, reçoit une sorte de confirmation de l'usage d'honorer l'épouse 
honnête et fidèle qui mourrait avant son mari, par des cérémonies 
analogues à celles qui étaient pratiquées pour les hommes. 

L'époux, maître de maison, était tenu en effet de ûûre pompeusement 

(1) Section VII, lecture VI, hymne XIII, st. 7 et 9. — L'hymne est 
adressé à Mrityou, dieu de la Mort, et se rapporte à la célébration de so- 
lennités funèbres. — Voir le JoumaX de la Société asiatique de LondreSf 
vol. XVÏ, part. I. 1854, p. 201 etsuiv. 

(2) GrihyaStUras, par Açvalàf/ana. Voir le Journal asiatique de Londres, 
loc. cit. pp. 204, 211-12. 



MAHABHARATA. 97 

célébrer les Ainérailles de la femme qui lui était toujours restée fidèle, 
avant qu'il passât à de secondes noces comme la loi le lui permettait, 
ou bien avant qu*il se retirât dans la solitude pour prendre la vie de 
Sannyàsi, c'est-à-dire d'ascète et de mendiant (1) : « Tout Dvic^ a con- 
» naissant la loi, qui voit mourir la première une épouse qui se confor- 
" malt aux préceptes et appartenait à la mémo classe que lui, doit la 
f» brûler avec les feux consacrés et les ustensiles du sacrifice. » On voit 
dans ce texte que la femme n'était pas privée des honneurs et des rites 
funèbres réservés à tous les membres des classes pures (2), formant 
une même société religieuse et politique. 

III. 

Qui aura suivi avec quelque attention l'ordre de recherches et de 
considérations que nous venons d'esquisser, aura aussitôt reconnu 
quelle glorieuse exception l'Inde ancienne a proclamée dans sa légis- 
lation comme dans ses mœurs relativement à la destinée des femmes. 
La place qui leur a été librement accordée dans le monde social des 
Hindous est bien supérieure à celle qui leur était faite dans le gynécée 
chez les nations les plus policées de l'antiquité hellénique; elle ne Test 
pas moins à cette servitude voluptueuse à laquelle les lois musulmanes 
les ont condamnées dans les harems de l'Asie et de l'Afï^ique. L'Isla- 
misme, dans le moyen âge, n'a pas subjugué l'Inde entière, et n'y a pas 
détrôné partout les anciennes croyances auxquelles se liaient si étroi- 
tement de nobles doctrines morales. Mais c'est l'Islamisme qui, surtout 
à partir de la conquête des Mongols, a relégué les femmes indiennes 
dans l'intérieur des appartements, et qui a porté ainsi atteinte aux 
mœurs publiques de l'antiquité (3). Aucun pouvoir n'a pu encore réparer 
cette déchéance dont gémissent les Hindous fidèles à la foi et aux tra- 
ditions de leur race. Opposant la vertueuse indépendance des mœurs 
antiques à la dégradation morale des siècles modernes, un sectateur 
zélé de Brahmâ, le savant Radha-Kant-Deb, a dû déclarer de nos 

(1) Mdn. dharma, liv. V, v. 167-69. 

(2) Voir les recherches de M, Max Mal 1er sur les cérémonies funèbres 
chez les Brahmanes, au tome IX du Journal de la Société orientale alle- 
mande, année 1855, pp. XXXIIMV. 

(3) Voir le Mémoire historique et géographique sur VInde, par M. Rei- 
naud (Paris, I, N., 1849, p. 233), et sa traduction de la Relatiçm d4» 
voyages faUs dans VInde au IX* siècle (Paris, 1849, tome I*', p. lo^, 

7 



98 ÉPOPÉE IHDIENNE. 

jours (1) que Téducation des femmes n'est pas assez bonne pour qa*on 
leur rende Tancienne liberté. Au moins nous est-il attesté par des 
Yoyageurs dignes de foi qu'au sein des populations brahmaniques de 
la Péninsule (2), les femmes ne subissent pas une réclusion aussi hu- 
miliante et aussi complète que dans les provinces musulmanes (3). 

Nous ne dépasserons pas dans le présent Mémoire les temps de la 
haute antiquité qui offrent le plus dUntérét moral et poétique dans 
rétude historique de Tlnde des Aryas. L*épopée nous montrera Tappli- 
cation d'un précepte social dans les faits et les événements de l'histoire 
politique ; le respect qu'avait commandé le plus ancien code des Hin- 
dous pour la femme, âUe ou sœur, épouse ou mère, elle l'a également 
prescrit, elle Ta puissamment célébré par des noms et des exemples ; 
elle s'est plu à rehausser les vertus de la femme que la loi religieuse 
avait relevée à ses propres yeux et aux yeux de sa famille. Les vertus 
de la femme ont dû être en effet l'ornement et le soutien des relations 
sociales dans les siècles héroïques de l'Inde, et c'est pour exprimer 
leur empire que la poésie a usé si souvent d'une allégorie gracieuse, 
celle des fleurs de l'Asoca, s'empressant d'éclore sur les pas des fem- 
mes. La fidélité et le dévouement ont découlé naturellement de cet 
ascendant moral que les croyances encore puissantes assuraient à la 
femme : c'est à la poésie épique qu'il faut demander les plus beaux 
souvenirs ; c'est dans ses chants les plus anciens qu'on voit briller d'un 
vif éclat la vertu et le courage des femmes au milieu des épreuves, et 
qu'on admire des portraits pleins de vérité, ne le cédant pas en gran- 
deur à ceux des héros et des sages divinisés qui jouent le principal rôle 
dans l'action générale du poème. 

(1) Rég. Héber, Voyage à Calcutta, t. I", p. 141 ; t. II, p. 237. 

(2) Voir Dubois, ouvr. cité, t. l"*" p. 480 et suiv. 

(3) II est curieux d'entendre sur ce môme sujet un magistrat français qui 
a fait quelque résidence dans l'Inde, et qui a consulté une traduction du 
Mahâbhàrata en langue tamoule : or, dans un discours de rentrée prononcé 
le 2 mars 1869, M. F. Laude, président de la Cour impériale de Pondi- 
chéry, a prouvé la persistance des lois constitutives de la famille dans un état 
social qui n'a pas notablement changé, et rapporté à Tesprit religieux des 
Hindous le maintien des bonnes mœurs, nonobstant les pratiques de divers 
cultes qui ne pouvaient que surexciter les passions ; il a rendu hommage 
aux prescriptions légales qui en restreignant la liberté de la femme lui 
ont assuré une dignité morale inconnue chez les autres populations payen- 
nes. (i)ê la ftmme dans la société indoue. — Pondichéry, 1869, pages 45 
gr, in-8«.) 



ÉTUDE PREMIÈRE. 



QUELQUES ÉPISODES ET AVENTURES DU MAHABHÂRATA, 



L*actîon épique est encore à son début quand le sort des héros fùgi- 
tifls, auquel s*attache le plus d'intérêt en raison de leur malheur, vient 
à changer par la rencontre de celle des héroïnes qui demeure le plus 
longtemps en scène. Une primasse, fille de roi, a refusé l'hommage des 
princes les plus puissants, afin de partager les destinées des Pândavas, 
pendant leur exil de douze années dans la forêt Câmyaca; Draupadî» 
associée aux souffrances de leur mauvaise fortune, déploie la plus 
grande énergie dans les dangers, et reste jusqu'à la an l'appui des siens 
par sa fidélité, sa résignation et son courage. On retracerait volontiers 
le rôle remarquable de Draupadi dans la marche des événements de la 
^ grande épopée : mais ce dessein a été rempli en grande partie par le 
traducteur flrançais des premiers chants où cette héroïne est mise en 
scône, et la tâche assumée mieux encore par l'écrivain distingué qui a 
fait revivre naguère dans des tableaux fidèles les rois et les guerriers 
de l'Iliade indienne (1). 

Voici quelques traits saillants des aventures dans lesquelles Drau- 
padi est le personnage éminent. Le roi des Pantchalas, Droupada, 
fait annoncer au loin la grande solennité qui aura lieu à sa cour à l'oc- 
casion du libre choix d'un époux que fera sa fille Krichnà (ou la Noire) : 
on ne lit en aucun endroit du poème une description plus brillante et 
plus exacte de cette cérémonie en usage chez les princes de la race des 
Aryas sous le nom de Soayambara (libre choix ou élection par soi- 

(1) Fragments du MahâbhârcUa, tra(f. du sanscrit par A. Sadous. (Paris^ 
Dnprat, 1858, in-12) et surtout M. Théodore Pavie dans ses Études sur 
l'Inde ancienne et moderne, {Revue des Deucc Mondes, 4* et 5* art,, avril et 
juin 1857.) 



iOO ÉPOPÉE INDIENNE. 

même). On ouvre un grand tournoi où tous les concurrents, qui sont de 
puissants princes ou de robustes guerriers, sont appelés à montrer leur 
force et leur adresse : il s'agit non-seulement de frapper d'une floche 
un but éloigné, mais encore de faire ployer un arc énorme du bois le 
plus dur. Les plus vigoureux des royaux athlètes ont échoué, quand un 
jeune brahmane ploie Tare et atteint le but en un clin d'oeil : c'est Ard- 
jouna, un des Pândavas exilés, qui, restant inconnu sous le costume 
religieux, est déclaré vainqueur. La princesse lui remet une riche 
guirlande et le suit à l'instant ; après la célébration pompeuse de ses 
noces à la cour de son père, Krichnâ, qui va s'appeler Draupadi, mène 
la vie errante qui oblige les fils de Pândou à cacher leur nom et à de- 
mander l'hospitalité dans les plus humbles demeures. Mais elle sait 
quelle est leur noble origine, et elle n'a pas dérogé : « Krichnâ, dit le 
poète (1), est comme une touffe éclatante de lotus qui a passé d'un lac 
dans un autre. *• 

On aurait à relever, parmi les traits de mœurs qui marquent chaque 
moment de l'action (2), la douce et respectueuse soumission de Drau- 
padl à la vénérable mère des Pândavas, qui n'a pas voulu les abandon- 
ner dans leur infortune, et qui tient souvent dans des situations diffi- 
ciles le langage de la sagesse et de l'expérience. La conduite de la 
jeune princesse est, sous ce rapport, en harmonie avec les préceptes 
traditionnels imposés à la famille indienne touchant le respect et l'o- 
béissance que l'enfant doit à son père et à sa mère (3) : celle des héros, 
pieux comme des brahmanes, n'est pas moins conforme aux mêmes 
préceptes, sans lesquels leurs œuvres méritoires seraient sans fruit. 

L'attitude de Draupadi est toigours admirable dans un épisode qui 
décrit son enlèvement au milieu de la solitude où elle est restée pendant 
que les Pândavas se livrent à l'exercice de la chasse(4). Elle fait entendre 
les plus vives protestations, quand un prince puissant qui n'avait pu la 

(1) M, Bhar, liv. I, d. 7228. 

(2) Une coutume qui avait prévalu chez des tribus voisines de l'Inde, la 
polyandrie, avait pénétré & certaine époque dans les mœurs des Aryas^ 
Voir l'article de sir Edward Thomas, Journal of ihe R. asiaUc Sodefy, new 
série, vol. XI, p. I, pp. 37 et suiv. (London, 1879). 

(3) Voir les lois de Manou, livre II. dist. 229-234, 237. 

(4) Au livre III« du Màhâbhàraia', voir dans la version de M. Sadous, 
VEnUoament de Draupadi, p. 8& et suiv., et la traduction de cette, scène 
en vers allemands par M. Fertig (Wûrzburg, 1841). 



MÀHABHARATA. 101 

décider à prendre la Aiite avec lai, remmène par force sur son char; 
elle menace son ravisseur de la vengeance des guerriers fameux à qui 
elle appartient; elle lui commande le respect par la fermeté de sa pa- 
role jusqu'à l*heure où les Pàndavas pénètrent jusqu'à elle les armes 
à la main, et saisissent le lâche guerrier qui a violé les lois sacrés de 
rhospitalité. Il est, dans la narration épique entremêlée de dialogues, 
peu de discours et d'apostrophes d'une plus grande éloquence et d'un 
effet plus dramatique, que les discours prêtés à Draupadi dans cette 
situation où sa ûdélité et l'honneur des siens sont mis à l'épreuve. C'est 
une des parties de l'action où il y a le plus de mouvement, et partant, 
le plus d'intérêt : la langue y montre son éclat et son harmonie, les 
mesures se succèdent avec une mcgestueuse ampleur. 

C'est à cette phase des aventures de Draupadi et des Pàndavas, que 
les aèdes indiens ont rattaché un épisode d'une grande beauté : l'his- 
toire du dévouement de Sàvitri à son époux, racontée par Markan- 
déya, un des sages jouant le rôle de prophète dans les traditions brah- 
maniques. Cet épisode traduit,il y a quelques années, parM. Pauthier (1), 
a été analysé en détail dans un intéressant travail de M. A. Ditandy, . 
qui l'a rapproché d'une histoire fomeuse de l'antiquité grecque, cello 
d'Alceste, et qui a tiré de ce rapprochement de curieuses considéra- 
tions sur les caractères distinctifs de la civilisation ancienne de 
Hnde (2). L'histoire de Sàvitri offre le modèle du dévouement coiy ugal 
d*après les idées indiennes; aussi l'héroïne a-t-elle été surnommée 
Pativratâ, c'est-à-dire « dévouée à son époux »». 

La fille d'un roi fort vertueux du nom d'Açvapati, ayant été invitée 
par son père à se choisir un époux, se mit à parcourir les solitudes et 
les hermitages ; à son retour, elle déclara avoir fait choix de Satyavàn 
(le Véridique), fils d'un prince détrôné, réduit à habiter une forêt. Sà- 
vitri n'est pas détournée de sa résolution par la prédiction qui lui f\it 
faite par le divin Narada de la mort du jeune prince au bout d'une 
année. La généreuse épouse, partageant la retraite et les habitudes 

(1) Paris, Cufmer, 1841, avec vignettes gravées dans le texte (Recueil 
de légendes et fabliaux intitulé : la Pléïade). — La littérature allemande 
possède le môme épisode dans une traduction en prose de M. Bopp, et 
dans deux traductions en vers, Tune de M. Merkel (Aschaffenburg, 1839), 
l'autre de M. Holzmann (Karlsruhe, 1845). 

(2) Parallèle d*une épisode de Vancienne poésie indienne avec des poèmes 
de VanJLiquité classique, Paris. Le Normant, 1&56, pp. 167, in-8« (Thèse). 



102 ÉPOPÉE INDIENNE. 

des exilés, redouble la rigueur de ses austérités à rapproche du mo- 
ment fatal; le jour venu, elle suit Satyavân dans la forêt, le cœur op- 
pressé par la crainte. A peine a-t-il porté la hache sur quelques bran- 
ches d'arbres, le jeune homme s*endort de fatigue, et bientôt il penche 
la tète, tombe pâle, sans mouvement, entre les bras de sa bien-aimée. 

Alors Sâvltri voit s'approcher un homme d'un aspect effroyable, tout 
vêtu de rouge ; c'est Yama, le Dieu de la mort, venu lui-même pour 
enlever Tàme d'un mortel aussi vertueux (réduite à un petit homme 
long d'un pouce) et pour la transporter dans son eupire. D^à le Dieu 
terrible s'en est allé, quand Sâvitrî le suit éperdue en lui adressant 
les plus touchantes supplications, en lui rappelant les vieilles maximes 
en faveur des hommes pieux et bons. Yama s'arrête et se laisse fléchir: 
il accorde à Sâvltri successivement quatre grâces signalées. Son vieux 
père recouvrera la vue ; il rentrera dans son royaume, et il aura de 
son épouse une postérité glorieuse; cette dernière promesse est faite 
aussi à la jeune héroïne. Enfin, une cinquième grâce suit les autres, 
sur les instances de Sâvitrî ; la vie sera rendue à Satyavân, qui jouira 
d'une existence heureuse pendant quatre cents ans. La merveille ne se 
ùÂi point attendre : Sâvitrî vole auprès du corps inanimé de son époux, 
qui tout à coup s'éveille comme d'un rêve, se relève doucement et de- 
mande ingénument la cause d'un si long sommeil. Déjà la nuit est tom- 
bée ; la première pensée de Sâtyavan est pour ses parents; faible 
encore, il regagne leur hermitage, appuyé sur le bras de Sâvitrî, et, 
vers la fin de la route, il l'envoie en avant pour les avertir au plus tôt 
de son retour. Or, les deux vieillards avaient déjà parcouru les hermi- 
tages voisins pour s'enquérir de sort de leurs.enfants. . 

Quand toute la famille est réunie, Sâvitrî raconte ce qui est arrivé 
dans cette journée; elle explique le douloureux secret qu'elle a si long- 
temps gardé en son cœur; elle énumère les promesses et les bienfaits 
de Yama : tous sont émerveillés et rendent hommage à son pieux dé- 
vouement. Le Dieu n'avait point parlé en vain : la vue f\it rendue au 
roi exilé, et bientôt ses sujets le rappelèrent dans son royaume; lui- 
môme, il eut une nombreuse postérité, et quand Satyavân lui succéda, 
il se voyait aussi entouré d'une multitude d'enfants. C'est au dévoue- 
ment et aux mérites de Sâvitrî que tout le monde attribuait ce retour 
de la fortune et ces gages de prospérité. 

Les narrateurs d'un tel épisode, inséré comme exemple au milieu de 
la Bharatide, ont voulu glorifier la fidélité de l'héroïne à son premier 
choiXf- à son premier amour ; ils ont voulu en môme temps montrer 



MAHÀBHARATA. 103 

Tefficacitô des mortifications et des pratiques ascétiques par lesquelles 
elle espérait conjurer révénement fatal. Tout dans les actes et les pa- 
roles de Sâvitri est en pleine conformité avec Vesprit de la religion 
brahmanique et de ses institutions : le sentiment qui domine sans 
cesse, c'est celui de Timmolation volontaire et constante de réponse à 
son époux. Il dicte à Sâvitri les instances qu'elle poursuit avec ânesse 
et opiniâtreté à la fois auprès du Dieu Yama, « dompteur des vivants », 
qui déjà emportait Tàme de Satyavàn. 11 inspire la réserve désinté- 
ressée qu'elle observe devant son époux, alors qu'il est rendu à la vie 
et qu'elle le ramène à travers la forêt vers l'hermitage paternel; il 
s'étend même à la modestie qu'elle conserve devant ses proches après 
l'acte de courage qu'elle a accompli. Enfin, il lui suggère des mots d'une 
étonnante vérité sur le culte de la vertu pour la vertu même et jamais 
en vue du suffrage des hommes, ainsi que sur la douceur que les bons 
éprouvent à faire du bien à leurs ennemis (1). 

• Le devoir est pour les hommes vertueux la première des choses, » 
comme dit le poète ; c'est l'idée du devoir prise dans un sens absolu, 
qui donne la raison du dévouement de Sâvitri et des femmes de l'Inde 

« 

que l'on voit déployer la même constance, la même abnégation dans la 
bonne et la mauvaise fortune. D'autres sentiments expliquent mieux 
les traits de vertu et de fidélité coi^ugale attribués à des héroïnes du 
monde grec, Alceste, Pénélope, sans oublier Andromaque, qui est dans 
l'Iliade le type même de la mère et de l'épouse, un modèle de vraie 
sensibilité (2). Une bonté naturelle est plutôt la cause du sacrifice vo- 
lontaire qu'Alceste fait de sa vie pour conserver celle d'Admète, son 
époux : le sacrifice d'Alceste est le fruit d'une prompte résolution ; sa 
générosité est moins méritoire peut-être parce qu'elle est « brillante et 
rapide. >» Pénélope est prudente par caractère et par éducation; elle 
sait, pendant un veuvage de vingt ans, montrer une patience opiniâ- 
tre et réfléchie; elle allie la sollicitude delà mère et la finesse ingé- 
nieuse de la femme à la fidélité de l'épouse (3). Mais sa vertu, si ferme 

(1) Ce langage, comme M. A. Holzmann l'a fait observer dans les notes 
de sa traduction, serait plus facile â comprendre dans la boache d'une 
chrétienne que dans celle d'une païenne. Voir ces passages traduits par 
M. Ditandy, pp. 36-37, 39. 

(2) Lire le chap. V du travail cité de M. Ditandy, p. 68 et suiv., et le 
portrait d' Andromaque dans les Femmes d'Homère^ par M. Cambouliu. 

(3) V. Cambouliu, ouvr. cité, étude sur Pénélope, p. 123-145, et Saint- 



i04 ÉPOPÉE INDIENNE. 

qu*ell6 soit, ne vient pas de la même source que celle des héroïnes 
indiennes, puisque celles-ci conçoivent leur dévouement absolu comme 
un devoir sur lequel on ne discute pas, et qui se rapporte à une loi 
inflexible. Si la vertu des femmes célèbres dans les fobles helléniques 
est moins parfaite, elle laisse place dans leur cœur à une lutte qui 
accroît souvent l'intérêt moral des aventures, et qui a fait découvrir 
aux poètes une foule d'émotions et de beautés dramatiques du pre- 
mier ordre. 

Prescrivant aux femmes une vertu plus sévère, le Brahmanisme les 
élève plus haut dans la vie morale ; car il leur propose un idéal divin 
qui préside à la loi du mariage comme à toutes les autres : mais il res- 
treint leur liberté de pensée et d'action au point de faire violence à la 
nature humaine (1). Du reste, on ne peut s'y méprendre, l'Inde n'a pas 
su fixer et maintenir la vraie notion du devoir entendu dans un sens si 
élevé : le panthéisme qui a pénétré toutes les relations sociales en ce 
pays, aussi bien que les systèmes religieux et philosophiques, a dû 
produire ses ft^uits dans la société domestique. Il n'est pas surprenant 
qu'on ait entendu avec une excessive rigueur l'abnégation recomman- 
dée à la femme, qu'on n'ait pas toigours assez ménagé la personnalité 
de répouse et de la mère, et qu'enfin, en poussant à l'excès l'idée du 
sacrifice, on en soit venu à autoriser ou même à louer l'immolation 
des veuves sur le bûcher de leur époux. Ce serait donc une erreur phi- 
losophique qui aurait paralysé l'effet des erseignements les plus utiles, 
des sentiments vrais, et qui aurait fait régner le fatalisme dans les 
relations intérieures de la famille où l'amour n'est vraiment grand et 
fort que s'il est libre. 

 la suite de ces traditions et de ces exemples que la main des india- 
nistes contemporains a heureusement éclaircis, nous allons mettre 
nous-méme en œuvre deux épisodes du Mahàbhârata, qui concourent 
bien à notre dessein : les aventures de Nala et de Damayantî, et l'his- 
toire de Sacountalâ. On a déjà popularisé l'un et l'autre; nous en choi- 

Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, tome IV. Paris 1865, 
p. 153 (la Pénélope d'Homère). 

(l) Dans l'antique épopée, la nature reprend ses droits en la personne 
des aïeules et des mères en présence de sanglantes catastrophes : rien de 
plus douloureux que les lamentations de Gandharl, mère des Cauravas, à 
la vue de leurs corps mutilés, Voir l'épisode dit Strtparva, traduit par 
Foucaux, Journal asiatique, ann. 1842. 



MAHABHARATA. iOS 

sirons et disposerons les tableaux en rapport avec la pensée qui nous 
a fait entreprendre ces croquis. 

Mais, quoiqu*il soit vrai que la religion et les lois indiennes aient 
demandé à la femme la plus grande somme de vertus et de sacrifices, 
il est, dans le môme cercle de traditions, des traces d*un dévouement 
quelquefois partagé. Chez les Grecs, la fable peut opposer la sensibilité 
d'Orphée à Tégoïsme d*Admôte, qui cherche en vain autour de lui des 
victimes volontaires, et qui arrive enfin à Alceste, pour racheter sa 
propre vie. Dans les préliminaires de la vaste épopée sanscrite, on lit 
un mythe du même genre que celui d*Orphée et d*Eurydice : un jeune 
époux fait le sacrifice de la moitié de sa vie pour obtenir de Yama que 
son épouse, frappée de mort par la morsure d*un serpent, soit rappelée 
à l'existence et partage son sort. Je citerai ce mythe d'après la traduc- 
tion auôsi élégant^ que fidèle que mon ami, M. Théodore Pavie, en a 
donnée dans un recueil de chants servant d'introduction à l'inmiense 
épopée (1). On jugera mieux, dans une narration qui se rapproche 
davantage d'une fable connue, chantée par Virgile, quelles sont les qua- 
lités du récit épique dans les rapsodies des aèdes indiens; seulement, 
hâtons-nous de le dire, le dénouement du mythe brahmanique est heu- 
reux, tandis que celui de la fable grecque est lugubre : 

« Il y avait autrefois un grand Richi, austère et savant dans les livres 
saints, nommé Sthoulakéça, attentif au bien de tous les êtres.... Il vit 
un jour une petite fille délaissée sur le bord d'une rivière par une 
nymphe céleste qui lui avait donné Je jour; il la prit, touché de com- 
passion, et la nourrit..: Comme elle était belle entre les plus belles 
fournies, douée de qualités morales et extérieures, le grand solitaire 
la nomma Pramadvarâ (excellente parmi les belles). 

n Rourou vit Pramadvarâ dans l'hermitage du solitaire, et il fUt aus- 
sitôt blessé par l'amour, lui dont les actions sont vertueuses. Il fit 
déclarer ses intentions à son père, descendant de Bhrigou : Pramati la 
demanda pour son fils au célèbre Sthoulakéça qui l'accorda à Rourou... 

Or, à quelques jours de l'époque fixée pour le mariage, la jeune et 
vertueuse jeune fille, jouant avec ses compagnes, ne vit pas un serpent 
qui dormait profondément, étendu en travers devant elle, et elle posa 
le pied dessus, comme si elle eût été désireuse de mourir, poussée par 
le dieu de la mort ! 

(1) Fragments du Mdhdbhûrala^ traduits en français sur le teœte sanscrit 
de Calcutta. Paris, Duprat, 1844, 1 vol. gr. in-S». —Mahâbhârata, livre l^. 



106 ÉPOPÉE INDIENNE. 

*> Le serpent, excité aussi par ce dieu fatal, appliqua fortement ses 
dents tout imprégnées de poison sur le corps de la jeune étourdie. 
Mordue par ce reptile, elle tomba bien vite à terre, sans couleur, aban- 
donnée par la fortune, privée de son éclat, et sans vie ; elle n'est plus 
un objet de joie pour les siens ; elle est là, les cheveux épars, inanimée ; 
ils ne peuvent la regarder, elle qui était si belle à voir! Elle est là 
comme endormie sur la terre... Elle est plus ravissante encore, elle 
dont la taille est si délicate. 

n Son père l'aperçoit, lui et les autres Richis austères, étendue sur 
le sol, pareille à un lotus : alors tous les excellents brahmanes s'appro- 
chèrent émus de compassion.... Mais, dans sa douleur, Rourou s'en 
alla loin de ces lieux. 

n Les brahmanes magnanimes étant assis là, Rourou se lamentait 
dans.la forêt impénétrable, où il s'en était allé accablé de tristesse. 
Frappé de douleur, il exhale sa peine par des cris de désolation ; se 
rappelant sa chère Pramadvarâi il dit dans son chagrin : •< Elle dort 
" sur la terre, cette jeune allé au corps délicat, qui cause ma douleur! 
» Quelle plus grande peine peut-il y avoir pour les siens! Si j'ai fait 
» l'aumône, si je me suis mortifié par des austérités, si mes gourous 
» ont été convenablement respectés par moi, en récompense de ces 
f> actions, que ma bien-aimée revienne à la vie; si j'ai été, depuis ma 
*• naissance, maître de mes sens et fidèle à mes observances, que Pra- 
» madvarâ se relève à l'instant ! »» 

n Pendant qu'il se lamentait ainsi, un envoyé céleste, s'approchant 
» de Rourou au milieu de la forêt, lui dit : « Les paroles que tu pro- 
i> nonces dans ta douleur, ô Rourou ! sont vaines, car la vie n'est plus, 
** ô vertueux brahmane, dans le défunt dont les jours sont écoulés, et 
** la somme de jours est finie pour cette pauvre fille de TApsaras. Ainsi 
*• ne plonge ton esprit dans la douleur, en aucune manière; mais un 
*• moyen a été établi jadis par les Dieux magnanimes, si tu veux l'em- 
" ployer, tu obtiendras de nouveau Pramadvarâ. » 

» Rourou dit : « Quel est ce moyen trouvé par les Dieux? Dis-le moi 
n sincèrement, ô toi qui marches à travers les cieux ! Après l'avoir 
il appris, je l'emploierai ; il faut que tu viennes à mon secours ! n 

n L'envoyé céleste dit: <« Cède la moitié de ta vie à cette jeune femme, 
n 6 fils de Bhrigou ! et par là, se relèvera Pramadvarâ ton épouse? » 

n Rourou dit : « Je donne la moitié de ma vie à la jeune fille, ô toi le 
n meilleur de ceux qui volent dans les airs 1 Tout ornée d'amour et de 
• beauté, qu'elle se relève, ma bien-aimée ! ^ 



MAHABHARATA. 107 

» Alors l'envoyé céleste s'approcha du dieu de la mort, roi de la jus- 
tice, et lui dit : « Yama! que Pradmavarâ, femme de Rourou, ressus- 
'» cite pleine de beauté, avec la moitié de la vie de son époux, bien 
•v qu'elle soit morte, si tu y consens ! ** 
>* Yama dit : « Cette Pramadvarâ, femme de Rourou, si tu le désires 
« pour elle, ô envoyé céleste ! qu'elle se relève, ayant à vivre la moitié 
^ des jours de son époux! » 

» Cela étant dit, la jeune flUe Pramadvarâ se releva comme endor- 
mie, elle qui est belle, avec la moitié de la vie de Rourou, et l'on vit, 
dans la suite des temps, la moitié de l'existence de Rourou, doué d'un 
grand éclat et devenu très-vieux, retranchée à cause du sacrifice iait 
pour sa femme. 

« Ensuite, au jour désiré, les parents des deux liancés célébrèrent le 
mariage avec joie, et ceux-ci se réjouirent, désirant d'être agréables 
l'an à l'autre. Mais Rourou ayant eu enfin son épouse, difficile à obte- 
nir, et belle comme les filaments qui ornent la fieur du lotus, fit un 
vœu touchant Ja destruction des serpents, lui dont les vœux sont 
jufltes. Tous les serpents qu'il a vus, dans sa colère mordante, il les tue 
autant que possible, portant sans cesse une arme avec lui. *> 



DEUXIÈME ÉTUDE 



HISTOIRE DE NALA ET DE DAMAYANTI. 



■ C'est une sorte de poème, moitié deeeriptif, 
moitié dramatique : toot consiite dau la paio- 
tore de deax amante qai marchent et causent 
dans la solttade... ■ 



Il est un épisode qui, inséré dans le Mahàbhârata comme récit d'an 
vénérable solitaire à un prince malheureux, forme un tout en lui-même 
au point de vue de l'art, une épopée dans de plus petites proportions : 
c'est celui qui porte le nom à! aventure de Nala (1), et qui renferme le 
récit des malheurs où la âdèle Damayantî fut entraînée avec ce 
prince ; il fait partie du livre III« intitulé : « Livre de la Forêt, » parce 
qu'il est conssicré aux diverses aventures des Pândavas dans la forêt 
Camyaca. 

J'ai fait choix des principaux chants de cet épisode où âgure Da- 
mayantî, pour en donner tour À tour la traduction ou l'analyse ; la 
beauté idéale de son caractère y ressort dans toute sa pureté et sa 
naïveté ; le récit épique a pris tout à coup le ton gracieux de l'idylle, 
et le calme de l'âme humaine y brille d'autant plus qu'il ofîre un per- 
pétuel contraste avec les scènes grandioses,mais quelquefois efitrayantes 
de la nature orientale. On est transporté par les tableaux de cette 

(1) Le Ndlopahhyànam forme un des parvas, le sixième, du III® livre 
dit Yanaparvan^ v, 3013-3089 (édition sanscrite de Calcutta, t. I, p, 480- 
517). L'épisode, qui renferme environ deux mille vers, est partagé en 
vingt-six lectures (adhyàyas) que je citerai d'après l'édition classique de 
François Bopp. (Londini, 1819, in 8*'. — éd. altéra, Berolini, 1832, petit 
in.40.) 



MAHABHARATA. 109 

partie du Nalah une distance de plusieurs siècles, au. sein d'une an- 
tique civilisation, sous le ciel rayonnant de rinde, en présence des 
merveilles qui abondent dans ces riches et ardents climats. C'est 
surtout aux touchants monologues de Damayanti abandonnée dans la 
forêt, aux ingénieux artifices qui amènent la reconnaissance de son 
époux, que peuvent s'appliquer les paroles décisives d'un des plus 
célèbres littérateurs de FAllemagne, Auguste-Guillaume de Schlegel, 
dans la Bibliothêgue indienne (1). 

« Je dois avouer, dit-il en parlant du Nala^ qu'à mon avis ce poème 
- peut difficilement être surpassé sous le rapport du pathétique et de 
y* la valeur morale des caractères, du pouvoir entraînant des passions, 
» de la hauteur et de la délicatesse des sentiments.Tout est fait dans ce 
^ poème pour plaire à tous les âges, à tous les rangs, pour attacher les 
•• vrais connaisseurs de l'art et ceux qui jugent d'après leur sentiment 
'» naturel. Aussi cette histoire est-elle populaire dans l'Inde et se 
" trouve-t-elle répandue, sous différentes formes, dans ses dialectes 
»> modernes. La fidélité et le dévouement héroïques de Damayanti sont 
>• aussi célèbres dans toutes les contrées de l'Inde, que la vertu du 
f> Pénélope l'est parmi nous ; ils sont dignes aussi de devenir célèbres 
" dans notre Europe qui donne un asile hospitalier aux productions de 
^ tous les temps et de tous les âges. » 

Disons d'abord ce que l'Inde elle-même a fait pour perpétuer dans les 
siècles inférieurs de sa littérature l'histoire si touchante à laquelle 
l'épopée avait donné une première et universelle popularité. Sans 
parler de la copie qui en fût faite tour à tour dans les divers idiomes 
des provinces de la Péninsule (2), nous ferons mention d'oeuvres poé- 
tiques dont les auteurs se sont efforcés de renchérir sur le contenu de 
répisode épique, et qui sont toutes marquées au coin de ce travail mi- 
nutieux de style et de versification propre seulement à enfanter l'ennui 
ou Tobscurité (3). Tel est le poème de Sri Harscha du Cachemire en 

(1) Indiiche BMiolhék, eine ZeUschrift von A. W. yon Schlegel. Bonn, 
1820 (tome I, p. 98). 

(2) Non-seulement elle a été imitée dans tootes les langues indiennes ; 
mais encore dans les langues dravidiennes, par ex. en tamoul. Elle a été 
transportée en bengali sous forme de drame (Calcutta, 1860)» 

(3) Voir le Mémoire de Colebrc^oke on sanscrit and pracrit poeiry (Mise, 
Essays, t. Il, p. 84, p. 104-106), et VInde ancienne de M. de Bohlen (t. II, 
p. 348 et suiy.). 



110 ÉPOPÉE INDIENNE. 

vingt-deux chants, intitulé : « Aventures du prince de Nischadha (1), <* 
poëme surchargé de descriptions de mauvais goût, destinées à flatter 
ou à exciter la sensualité des populations dégénérées de l'Inde. Telle 
est encore l'histoire légendaire de Damayanti, composée par Trivikra- 
mabhatta, dans un langage poétique mêlé de vers et de prose (2). Telle 
est enfin l'œuvre bizarre attribuée, à tort sans doute, au fameux 
poëte dramatique Calidâsa, le Nalodaya ou la Fortune de Nala (3). 
Sans tenir compte des ressources que lui offrait la véritable histoire, 
l'auteur a consumé tout son talent dans des artifices de langage qui 
cHent au ft*uit de son travail opiniâtre toute valeur poétique ; on n'y 
peut plus chercher autre chose qu'un exemple prodigieux du système 
le plus compliqué de rimes, d'assonnances et d'allitérations qui fût 
jamais dans les langues de la famille indo-européenne. 

Ajoutons à ces détails que la même histoire de Nala et Damayanti a 
fourni à des écrivains asiatiques la matière non-seulement de poèmes, 
mais encore de romans en prose (4), et qu'elle a enrichi la partie déjà 
si considérable des productions romantiques de la littérature persane. 
Or, cette histoire a dû une si étonnante perpétuité avant tout aux sen- 
timements vrais, auï traits touchants qui sont bien compris dans tous 
les temps et à tous les degrés de civilisation ; mais disons à l'avance 
que l'art raffiné des poètes ou l'imagination des romanciers n'a rien 
sgouté en beauté réelle à la narration épique qui nous est venue de la 
bouche des anciens rhapsodes de l'Inde. 

N'oublions pas de rendre hommage ici au talent de nombreux litté- 
rateurs et savants qui ont réclamé tour à tour les suffrages du public 
européen en faveur du plus bel épisode du MahâbhârcUa, L'Allemagne 
a mis au jour depuis quarante ans plusieurs traditions poétiques du 
même ouvrage' : le célèbre professeur de Greifbwald, M. J.-6. Kosegar- 
ten, en a tenté le premier une imitation en vers allemands dans le mètre 
de l'original qui est le Çloka ou distique de deux vers égaux, affecté à 



(1) NaUchadhiya-tcharita, Le texte (en 3 volumeâ) a été* publié avoo le» 
commentaires d'un pandit à Calcutta, de 1836 à 1855. 

(2) Damai/antC Kaihà, poë'me du genre dit Champoù. 

(3) Le texte a été publié avec des scholies sanscrites et avec une traduc- 
tion Ifttine par Perd. Benary (Berlin, 1830, in-4<>). 

(4) Voir V Histoire de la liUéraJlure hindoui et hindoustani^ par M. Garcia 
de Tassy, t. I (Paris, 1839), p. 398 et 488. 



MAHABHARATA. il{ 

répopée (1) ; il a joint à cette version des remarques de littérature 
comparée qui attestent son érudition d^ailleurs bien connue dans le 
vaste cercle des études orientales. Le premier éditeur du Nala en 
Europe, M. Bopp, s'est imposé la même tâche et Ta remplie avec 
quelque succès (2). Plus tard une imitation du même genre a été tentée 
par M. Ernest Meier dans un recueil d'études poétiques qui qui doit 
comprendre les poèmes classiques des Hindous (3), et par M. Ad. Holz- 
mann, dans un choix de traditions indiennes, librement remaniées en 
vers (4). 

Frédéric Rûckert, dont la plume a donné une vie nouvelle à plu- 
sieurs des œuvres originales de l'esprit oriental, a jeté l'histoire de 
Nala et Damayanti dans le moule des mesures rapides et des rimes 
musicales dont il a le secret, et il a ainsi communiqué à cette histoire 
indienne le prestige et la popularité d'une création moderne (5) ; c'est 
merveille à voir comment l'orientaliste éminent, tour à tour grammai- 
rien et poète « s'est joué librement dans les brillantes images de 
Tœuvre sanscrite, et comment il l'a transformée par son pouvoir d'en^ 
chanteur en une magnifique ballade, naïve et gracieuse, vive et tou- 
chante, comme celles des bardes du moyen âge germanique. 

L'Angleterre a payé son tribut au même poème, par une traduction 
en vers qui suit âdôlement le texte original; M. H. X. Milman Ta 
reproduit avec cette vérité d'expression et cette rigueur de versifl- 
cation que comporte le génie de la langue anglaise (6). Dans les der^ 
nières années d'autres langues du nord et du midi de l'Europe ont eu 

(1) Nala^ eine indische Dic?Uung von Yyctsa^ u. s. w. lena, 1820, in-8<>, 
pp. 346. 

(2) La traduction n'a été imprimée en entier qu'en 1838 : Notas und 
Damayantt, eine indische Dichtung (Berlin, 1 vol. in- 12). 

(3) I" Theil. Epische poésie : Nal und DamayanH (Stuttgard, 1847, 
1 vol, in.l2.) 

(4) Indische Sagen, Th. III. Karlsrube, 1847, in-12. — Nouvelle édition, 
1854. 

(5) N(U und Damayanti.eine Indische Geschichte^ hearbeitel von Friedrich 
Rueckert. — Trois éditions, publiées à Francfort-su r-Mein (1828, 1838, 
1845), ont propagé cette œuvre favorite du public allemand. 

(6) Le Rév. Henri Milman en a publié la traduction complète : Nala 
and Damayanti and other poems. iranslaied frcm ihe sanscrit into english 
verse, etc. Oxford, Talboy, 1835, in-4<^. Elle a paru de nouveau à Londres 
en 1860, avec le texte original commenté par le prof. Monier Williams. 



412 ÉPOPÉE INDIENNE. 

le même privilège : M. Kellgren a donné à Helsingfors ane traduction 
suédoise du Nala; le docteur Schleicher, à Prague, une traduction 
bohémienne ou tchèque ; M. Ascoli et M. P. G. Maggi, une traduction 
italienne imprimée dans des recueils de philologie orientale (I). En 
1860, il fournit à M. de Gubernatis le fonds d*un drame représenté à 
Florence : Il re Nala trilogia drammaticcu 

La plupart de ces traductions de l'épisode de Nala et Damayanti, 
n'existaient pas encore quand nous publiâmes pour la première fois en 
Avançais des passages choisis de cet épisode (2) ; nous nous assurâmes 
qu'à cette époque il n'était pas suffisamment connu des lecteurs fran- 
çais. Il n'en est plus de même aigourd^ui : on a donné au public une 
notion du siget de l'épisode sous plus d'une forme (3). M. de Lamartine 
a retracé la même histoire dans une brillante esquisse, au milieu des 
pages d'un coloris séduisant, mais d'un dessin fort vague, qu'il a con- 
sacrées à l'Inde, dans son recueil de conversations mensuelles en prose 
poétique (4). Dans le cours de la même année, M. Emile Burnouf, alors 
professeur à la faculté des lettres de Nancy, publiait la première tra- 
duction complète du Nala en français avec quelques notes (5). 

Ce n'est pas dépasser la mesure que d'appeler le Nala « le joyau de 
la poésie indienne, n de vanter comme par le passé la gracieuse figure 
de Damayanti. Mais il est juste de se tenir à l'opinion bien ferme d'un 
critique tel que Barthélémy Saint-Hilaire, contre les inductions fausses 
que l'on tirerait de l'agrément de quelques épisodes, triés et soigneu- 
sement traduits, pour accréditer la valeur littéraire du Mahâbhârata 
tout entier (6). 

Nous n'ignorons pas les tentatives d'élaguer le texte du célèbre 
épisode en vue d'en faire disparaître les loi^gueurs qui répugnent à 

(1) Studj arientali e HnguisHci (1854 et 1855). — Rivista orientale de 
Florence. 

(2) Dans le Correspondant ^ tome V*, livr. de février 1844. 

(3) Voir les aperçus de César Cantu sur la littérature des Indiens dans 
son Histoire universelle (éd. de Paris, t. I, p. 354-58). 

(4) Cours familier de littérature, quatrième entretien, 1856 (livraisons 
gr. in-80). 

(5) Nalat Episode du MoMbhàrcOa^ trad. du sanscrit en français. Nancy, 
1856, p. 94, in-8<' (extrait des Mémoires de l'Académie de Stanislas), 

(6) Voir ses articles sur la traduction de Fauche, Journal des Savants. 
1865, pp. 471-72, pp. 686-690. 



MAHABHARATA. liS 

notre goût et les interpolations qui trahissent le remaniement de 
l'aventure longtemps après le premier jet de la composition épique. 
Les profondes corrections apportées au texte, avec l'approbation d'émi- 
nents indianistes, tels que M. Roth, devraient être prises en considéra- 
tion dans une édition classique à laquelle la faveur d'un plus grand 
public serait ainsi conciliée (1) ; mais nous avions fait assez de retran- 
chements à la lettre dans notre première version, pour ne pas craindre 
de la reproduire aigourd'hui. Les extraits que nous avions réunis à 
TefTet d'en tirer une étude de mœurs et de caractères, nous les avons 
revus avec grande attention, et nous leur avons conservé la couleur 
d'une analyse poétique qui convenait le mieux à notre dessein primitif. 

§1. 

DÉBUT DE l'épisode DE NALA. 

Youdhichthira, l'aîné des princes, fils de Pândou, habitait avec les 
siens les paisibles et lï'aîches solitudes de la forêt Camyaca; il atten- 
dait avec impatience le retour de son frère Ardjouna, qui avait été 
appelé dans le monde céleste par le roi des dieux, Indra, pour y rece- 
voir le fameux arc Gandiva, gage et instrument de la victoire. Le 
prince dépouillé de son royaume par les funestes résultats du jeu, 
condamné à un long exil, s'abandonnait à la douleur et aux regrets : 
toutes les nuits il entendait la voix de ses anciens amis; toutes les 
nuits il pensait à tous ceux qui lui étaient chers. 

Un jour, Youdhischthira accorde l'hospitalité dans sa cabane rus- 
tique au grand Rischi Vrihadaçva, et il s'empresse de faire connaître 
à son hôte par quel coup fatal il a été naguère dépouillé de tout et 
chassé de son royaume. Touché de sa profonde affliction, le solitaire 
veut lui raconter l'histoire d'un prince qui jadis fut plus malheureux 
encore (2) et, pour le consoler au milieu de ses épreuves, il lui fait le 

(J) Die Qeschichie von Nala, Versucheiner herstellung des teœtes, Yon 
Charles Bruce (S. Petersb., 1862, XIV et 48 pp. in-8». — L'épisode est 
réduit de 983 distiques à 522). — Grasberger, Nodes indicae sive quaes- 
Uonea in Nàlum MahabharcUeum (Wûrzburg, Stuber, 1858). 

(2) L'exemple invoqué par le solitaire prouve que la passion du jeu était 
fort EBcienne chez les familles hindoues et que des scènes semblables & 
celles qui sont ici racontées, s'étaient déjÀ renouvelées plus d'une fois dans 

8 



114 ÉPOPÉE INDIENNE. 

récit des malheurs déjà célèbres parmi les hommes d'un roi et d'une 
reine qui avaient nom Nala et Damayanti. 

Il y avait un jour, à la cour du pays des Nischadhas, un jeune prince 
accompli, Nala, flls vaillant de Virasôna, souverain de cette contrée : 
beauté, science, véracité, vertu, habileté dans les armes, telles étaient 
les qualités qu'il possédait à un degré éminent. Chez les Vidarbhaa 
vivait dans le même temps une noble princesse, vantée pour les grâces 
de sa personne, la belle Damayanti, fille du vénérable Bhîma, mo- 
narque redouté dans les pays d'alentour (1). Un heureux destin voulut 
qu'ils ne restassent point inconnus l'un à l'autre : des cygnes voya- 
geurs portèrent jusqu'aux oreilles de Damayanti, dans les jardins de 
son père, les louanges du prince des Nischadhas. Le message des 
oiseaux avait tellement ft'appé l'esprit de la jeune princesse, qu'elle 
sollicita de son père la prompte célébration d'un Svayamvara, céré- 
monie où, selon l'usage des dynasties indiennes, elle choisirait libre- 
ment un époux dans la foule des nobles et valeureux prétendants (2). 
Au jour ûxé, des guerriers et des flls de rois, parés eux-mêmes de 
superbes guirlandes, remplissent le pays des Vidarbhas et la capitale 
Coundina, du bruit de leurs éléphants et de leurs chevaux, du ft'acas 
de leurs chars, tandis que leurs escortes armées se déploient autour 
d'eux. Les dieux, appelés Lokapâlas «protecteurs des mondes», Indra 
à leur tête, se rendent sans appareil dans cette assemblée resplendis- 
sante, afin de se tenir cachés aux yeux de tant de héros dont ils veu- 
lent être les compétiteurs. Mais rien n'empêchera Damayanti de 
ilésigner hautement quel est l'époux de son choix, préféré par elle aux 



leur histoire : le jeu avait en quelque sorte pour les princes les mêmes 
chances et les mêmes suites qu'une bataille. Aujourd'hui, dit-on, les Malais 
risquent au jeu tout ce qu'ils possèdent, et enfin leurs familles et leurs 

personnes. 

(1) Les deux royaumes des Nischadhas et des Vidarbhas étaient deux 
états voisins situés au sud -est de l'Inde, non loin des monts Vindhya ; il en 
est fait mention comme d'anciennes monarchies dans les derniers livres du 
Rig-Véda. Les royaumes de Tchédi et de Kèsala, cités plus loin, étaient 
placés au nord des deux premiers. 

(2) Nous ne savons si Ton a déjà rapproché de cet usage la coutume qui 
existait chez les Salyes, peuples qui occupèrent la Provence avant les Pho- 
céens : là les filles choisissaient pour époux, dans un banquet solennel, 
celui des convives à qui elles présentaient une aiguière d'eau. 



MAUABHARATA. 115 

souverains les plus fortuDés et aux dieux eux-mêmes. Elle justifie son 
nom de souveraine et dame, domina^ celle qui commande (1), 

Frappés de la beauté de Nala, et tenant ce prince pour véridique en 
ses discours, les Dévas, Indra, Agni, Varouna, Yama (2), l'avaient 
chargé d'annoncer à la ûlle de Bhima leur présence à la solennité du 
Svayamvara et les intentions qui les y amèneraient. Nala n'a point 
caché aux maîtres du monde qu'il se rend dans le même but à la cour 
des Vidarbhas. Cependant, il veut leur obéir et, grâce à l'appui mer- 
veilleux qu'ils lui prêtent, il pénètre; sans être aperçu, dans l'appar- 
tement de la princesse, devant laquelle il se fait connaître et annonce 
l'arrivée des Immortels. Aussitôt Damayantî qui a reconnu dans Nala 
cette perfection de beauté que les cygnes lui ont vantée, et qui a senti 
son amour pour lui croître avec une nouvelle violence, déclare à Nala 
que c'est lui seul qu'elle prend pour époux. 

« Après avoir adressé une adoration aux dieux, Damayantî lui dit 
» en souriant : « Épouse-moi, comme tu en as eu la confiance ! ô Roi, 
« que puis-je faire encore pour toi? Moi-même et les biens qui m'ap- 
n partiennent à quelque titre, tout cela est à toi : conclus donc ce ma- 
o riage en toute assurance, ô mon seigneur! Les paroles qu'ont fait 
f entendre les cygnes me consument d'amour; c'est en vue de toi, 6 
» héros, que j'ai fait appeler ici tous ces rois. Si tu repousses mon affec- 
» tion, toi, maître de l'honneur, j'aurai recours à cause de toi à la 
r» corde, au poison, à l'eau, à la flamme même ! « — Nala répondit à ce 
discours de la princesse des Vidarbhas : « Quand les gardiens des 
^ mondes, tu le sais, doivent être présents, comment portes-tu tes 
•* désirs sur un homme? Que ton esprit se fixe plutôt sur ces créateurs, 
» ces arbitres magnanimes de toutes choses, devant lesquels je suis 
n moins que la poussière de leurs pieds ! Car il est puni de mort, le 
n mortel qui fait quelque chose de contraire à la volonté des dieux. 
•• Sauve-moi, ô femme irréprochable! Choisis quelqu'un d'entre ces 
n divins dominateurs ; alors tu jouiras, par la faveur qu'ils t'accorde- 
f» ront, de vêtements purs de toute poussière, de guirlandes d'un éclat 
n céleste et de joyaux d'un prix incomparable !...»» — 

Puis Nala énuméra les attributs de la puissance des quatre Dévas. 

(1) Eichoff, Poésie héroïque des Indiens^ p. 239. 

(2) De* ces grands dieux de l'Olympe indien, le premier était réputé 
flouverain du ciel; le second, dieu du feu; le troisième, maître des eaux; 
et le quatrième, dieu et juge des morts* 



416 ÉPOPÉE INDIENNE. 

Damayantî lui répondit, les yeux mouillés de larmes que lui arrachait 
un violent chagrin, qu*elle rendrait hommage à tous les dieux» mais 
qu*elle le choisirait seul pour époux. Nala voulut encore lui résister, 
en invoquant la promesse qu'il avait flûte aux Dévas, d*étre leur mes- 
sager auprès d'elle. Mais Damayanti, un doux sourire sur les lèvres, 
laissa entendre ces paroles d'une voix entrecoupée par les larmes : 

« Il est un remède trouvé par moi, ô maitre des peuples, un moyen 
" sans fraude, et grâce auquel aucune faute ne retombera sur toi. Le 
n voici : toi, le meilleur des hommes, ainsi que les dieux ayant Indra 
f parmi eux, venez tous ensemble au lieu où sera célébrée pour moi la 
n cérémonie du choix d'un époux. Alors je te choisirai en présence des 
n maitres du monde, ô puissant prince ! De cette manière aucune trans- 
ft gression ne sera commise. » 

Quand il eut entendu ces paroles, Nala alla trouver les dieux qui 
Tavaient envoyé : il leur déclara de quelle façon mystérieuse il avait 
pénétré dans le palais de la princesse des Vidarbhas, et quelle volonté 
elle lui avait manifestée en le congédiant. 

** Le temps propice étant arrivé, au jour pur marqué par le cours de 
la lune, à l'heure favorable, le roi Bhima convoqua les gardiens de la 
terre pour le Svayamvara de sa fille. A cette nouvelle, tous les mai- 
tres des pays voisins arrivèrent avec empressement, poussés par 
Tamour, pour briguer la main de Damayantî. Tels que les lions redou- 
tables s'élancent vers une montagne, ces princes entrèrent dans l'en- 
ceinte admirable, par un portique étincelant formé de colonnes d'or. 
Là prirent i)lace sur des sièges divers tous les souverains parés de 
guirlandes parfumées et de boucles d'oreilles ornées de perles bril- 
lantes ; on voyait dans cette foule des bras semblables à des massues, 
beaux et souples, tels que des serpens à cinq têtes; de même que des 
constellations dans le ciel, on voyait briller les visages de ces rois 
surmontés de belles chevelures, rehaussés d'un grand éclat par la 
beauté des yeux et des sourcils. Quand se Ait formée cette assemblée 
de rois, remplie par les plus vaillants des hommes, comme la caverne 
ténébreuse des montagnes l'est par les tigres, tout à coup entra la 
bellç Damayantî, attirant à elle par l'éclat de ses traits les yeux et les 
cœurs de tous les assistants. Les regards de ces spectateurs magnani- 
mes étant tombés sur ses membres y étaient fixement attachés, et ils 
ne pouvaient plus s'en détourner. <• ' 

*• Tandis que l'on proclamait lâs. noms des rois, la flUe de Bhima 
aperçut dans l'assemblée cinq homiMB entièrement semblables l'un à 



MAHABHARATA. 147 

Tautre. Voyant qu'il n'était pas possible de les distinguer chacun par 
sa forme, la princesse des Yidarbhas ne parvint pas, dans sa perplexité, 
à reconniûtre à l'instant le roi Nala. Chacun de ceux qu'elle regardait 
tour à tour, elle le prenait pour Nala. Alors toute absorbée dans ses 
réflexions, elle se demanda : «Comment reconnaitrai-je les dieux? 
» Comment reconnaîtrai-je le roi Nala?» Puis, la princesse affligée se 
mit à repasser dans son esprit les insignes des dieux, qu'elle avait 
appris naguère à. connaître : «< Les signes distinctifô des Dévas que j'ai 
« entendu décrire par les vieillards, je ne les reconnais eu aucun de 
" ceux qui se tiennent ici debout sur la terre ! » Quand elle eut encore 
réfléchi, quand elle eut tout examiné à diverses reprises, ella crut que 
le temps était venu de recourir aux dieux eux-mêmes; après qu'elle 
leur eut témoigné sa vénération en esprit et de vive voix, les mains 
encore jointes ensemble, elle leur tint en tremblant ce discours : 

« Comme il est vrai qu'après le message des cygnes le prince des 
*• Nischadas a été choisi par moi en qualité d'époux, en raison de cette 
» vérité, veuillent les Dévas le montrer à mes yeux ! — Comme il est 
t certain que je ne commets aucune transgression ni en paroles, ni en 
» pensée, en raison de cette vérité, veuillent les Dévas le montrer à 
•» mes yeux ! — De même que le souverain des Nischadhas m'a été des- 
n tiné pour époux par les Dévas eux-mêmes, en raison de cette vérité, 
» que les Dévas veuillent le découvrir à mes regards ! — De même que 

•Av. 

•> j'ai formé ce vœu solennel pour honorer Nala, en raison de cette 
n vérité, veuillent lés'Dévas*: le. découvrir à mes regards! — Que les 
" puissants dominateurs, maîtres des mondes, reprennent leur forme, 
n afin que je reconnaisse Pounyaçloka, le maître des hommes (1) ! >• 

Quand ils eurent entendu ces plaintes lamentables de Damayanti, 
quand ils eurent reconnu sa haute et sincère résolution, la pureté de 
son âme, sa belle intelligence, son amour et son attachement passionné 
pour le prince des Nischadhas, les Dévas satisfirent au désir qu'elle 
avait exprimé en reprenant tout à coup les signes distinctifs de la 
puissance divine. Damayanti vit alors tous les immortels levant des 
fronts sans sueur, tenant les yeux immobiles, parés de fï'aîches cou- 
ronnes et de vêtements purs, demeurant suspendus sans toucher la 
terre : d'un autre côté apparaissait la personne de Nala, doublée par 
son ombre, posant les pieds sur le sol, les paupières agitées d'un léger 

(1) Pounyaçloha, surnom de Nala, signifie celui «qui est célébré dans 
des vers purs, dans des poèmes sacrés. » 



118 ÉPOPÉE INDIENNE. 

mouvement, parée de guirlandes fanées, couverte de sueur et de 
poussière (1). Après qu'elle eut considéré les uns et les autres, la fllle 
de Bhima, usant de son droit, se déclara pour le prince des Nischadhas. 
La princesse aux grands yeux saisit en rougissant Textrémité de son 
vêtement, et déposa sur ses épaules une magnifique couronne de 
fleurs : ainsi cette femme excellente choisit-elle Nala pour son époux. 
Aussitôt les souverains firent entendre leurs acclamations, en criant : 
« Ah! ah!« Les Dieux et les Richis, stupéfaits, s'écrièrent: «Bien! 
biefn! »• pour saluer le roi Nala. En môme temps, le fils de Vîraséna, 
Tesprit pénétré de joie, consolait ainsi Damayantî à la belle taille : 
« Puisque tu m'honores de ton choix en présence des Dévas, ô femme 
" excelleifte, sache que tu as en moi un époux fidèlement attentif à tes 
» paroles ! Tant qu'un soufiie de vie animera mon corps, ô femme au 
n doux sourire, aussi longtemps je demeurerai avec toi : c'est une 
« vérité que je t'affirme (2)! « 

Nala et Damayantî, ayant reçu leurs serments mutuels et accompli 
la cérémonie de l'union des mains, se mirent à implorer le secours des 
Dévas. Les maîtres du monde, qui avaient assisté au Svayamvara, 
voulurent, avant de remonter au ciel sur leurs chars, accorder à Nala 
huit faveurs signalées, huit facultés surnaturelles; c'étaient, par exem- 
ple, celles d'avoir une perception claire de ce qui est visible dans les 
cérémonies sacrées, de se mouvoir et de se transporter en tous lieux 
à sa guise, de faire jaillir les eaux partout où il le voudrait, de discer- 
ner la vraie saveur des aliments, de jouir de fleurs du plus délicieux 
parfum, enfin d'être inébranlable dans sa haute vertu. Après le départ 
des dieux et des rois, Bhîma fit célébrer pompeusement les noces de 
Nala et de Damayantî dans sa résidence royale ; puis les deux époux 
regagnèrent le royaume des Nischadhas. Là tout Ait d'abord prospé- 
rité pour eux : Nala vivait heureux avec Damayantii, comme le dieu 
du. ciel, Indra, avec la divine Satchî : chéri de son peuple, fidèle à 
accomplir les grands sacrifices, le héros gouvernait sagement son 
royaume et protégeait la terre au comble de l'abondance. 

(1) C'est à des signes du même genre que Ton reconnaissait la nature 
humaine suivant les fables grecques : le devin Thespesius fut reconnu & son 
ombre pour un vivant dans la région des âmes (Plutarque, Des délais de 
la justice divine), A son entrée dans le paradis, Dante conserva deux signes 
distinctifs, le clignotement des yeux, et l'ombre projetée par son corps. 

(2) Lect. V*, V. 23-33. 



MAHABHARATA. i19 

Cependant le mauvais génie Cali qui voyait avec rage le bonheur de 
Nala résolut, malgré les instancres que lui firent les dieux, de tirer 
yengeance de ce prince, parce qu*il avait été préféré par Damayanti 
aux habitants du monde céleste : s*associant à un génie aussi pervers 
que lui, Dvâpara (1), il jura d^enlever à Nala son royaume et de le sé- 
parer de sa fidèle épouse. Après douze années d'attente, Cali parvint à 
le surprendre en faute, parce quil avait négligé d'accomplir une des 
purifications conmiandées à certains moments du jour, et, étant entré 
aussitôt dans son esprit, il s'en empara complètement : il lui inspira 
une passion irrésistible pour le jeu de dés, et l'excita à jouer contre 
son frère Pouchcara. Malgré la défense expresse que la loi faisait 
aux princes (2), Nala se laissa entraîner par le perfide Cali à cette 
passion devenue tout d'un coup dominante ; il ne lui arriva jamais de 
toucher sans quelque perte les dés dans lesquels était entré Dvâ- 
para (3), le second de ses ennemis. Dans un jeu qu'il poursuivit plusieurs 
mois avec le même acharnement, il risqua et perdit tour à tour ses 
joyaux, ses vêtements, ses chevaux, ses biens et enfin tout son royaume. 

C'est en vain que la ville entière le supplia de renoncer à ce jeu 
fatal : c'est en vain que Damayanti lui fit entendre sa voix. Les 
conseillers du royaume virent bien que Nala n'était plus maître de 
lui-même; Damayanti reconnut que ce n'était pas la faute du magna- 
nime Nala, s'il n'avait pas plus écouté ses exhortations que celles du 
peuple. Il vint alors à l'esprit de cette femme dévouée l'idée de mettre 
en sûreté Indraséna et Indrasénâ, les deux enfants qu'elle avait eus de 
Nala, en les envoyant à la cour du roi son père : c'est à l'écuyer du 
prince, Vârschnéya, qu'elle confia le soin de les conduire sur un char 
jusqu'à la ville de Coundina, dans le royaume des Vidarbhas (4). 

(1) Dvâpara, compagnon de Cali dans cet épisode, est un démon qui per- 
sonnifiait pour les Indiens le troisième âge du monde ; Cali, dont le nom 
signifie guerre, discorde, représentait le quatrième âge, celui d'une com- 
plète décadence, que les anciens ont nommé âge de fer. 

(2) Mânava-dharma-çcistrat liv. IV, v. 74 ; liv. VII, v. 50. 

(3) Ce démon avait pris la figure du taureau (Vriscfia)^ la principale 
pièce d*entre les dés qui sont appelés vaches l^àvas). 

(4) Vârschnéya lui-même entra, d'après les intentions de Damayanti, au 
service d'un autre prince, Ritouparna, qui régnait à Ayodhyâ, l'Oude des 
modernes, capitale de l'ancien royaume de Kosala au nord de Tlnde. 



420 èPOPÂE INDIENHE. 

INFORTUNE DE NALA. 

Toat était perda pour Nala : son heareox rival poussa l'audace jus- 
qu'à lui demander quel serait son dernier epjeu, jusqu'à lui offirir de 
jouer pour Damayantî. A ces mots Tinfortuné Nala se sentit le cœur 
brisé de douleur, il ne lui répondit pas. Il déposa sur le champ tous 
ses ornements et, enveloppé d'un seul vêtement, il quitta son paliûs : 
la seule Damayantî à demi vêtue le suivait. Alors, repoussé par tous 
les habitants de sa capitale sur Tordre inflexible de leur nouveau 
maître, Nala qui avait passé trois nuits sans abri se vit forcé d'errer 
dans les forêts voisines. Quand bientôt la faim le pressa, il ftit réduit 
à l'eau de la source, à des fruits et des racines sauvages : tout à coup 
le seul manteau qu'il portait lui flit enlevé par les oiseaux qu'il vou- 
lait saisir comme une proie assurée, mais que le perfide Cali avait 
envoyés à dessein sur son passage (1). Mais ce Ait en vain que Nala, 
accablé par le sort, supplia Damayantî de regagner les États de son 
père : en vain lui montra-t-il les routes diverses qui conduisaient au 
midi, l'une vers la ville d'Avantî (nommée plus tard Oudjdjayinî) et le 
mont Rikscbavat, l'autre vers la chaîne du Vindhya et le cours du 
Payoschnî dans le voisinage de pieuses solitudes (2). Plus d'une fois il 
lui répéta les mêmes paroles en indiquant les chemins qui menaient au 
royaume des Vidarbhas ou à celui de Kosala ; cette femme courageuse 
voulut partager jusqu'au bout les souffrances de son époux et, par sa 
présence, adoucir pour lui les rigueurs de l'exil. La voix étouffée par 
ses sanglots, l'âme déchirée par la douleur, Damayantî tint au prince 
de Nischadha ce discours attendrissant : 

« Mon cœur est agité, tous mes membres s'engourdissentde stupeur, 
ô prince, à la seule pensée d'une telle résolution ! Après la perte de ton 
royaume et de tes biens, quand tu es sans vêtement, quand tu es ex- 
posé à de cruelles privations, comment pourrais-je partir et t'aban- 
donner dans une forêt déserte? Si tu succombes de faim et de lassitude, 
si tu regrettes ton bonheur passé, je serai à tes côtés en ces lieux 

(1) Les esprits malfaisants qui avaient passé naguère dans les dés avaient 
pris cette autre forme trompeuse. 

(2) Voir la savante élucidation que M. Lassen a consacrée À Titinéraire 
de nos deux personnages. {Antiquités indiennes ^ t. I, p. 572-75.) 



MAHABHARATA. 121 

affireux, ô mon maître, pour te consoler dans rabattement. Est-il un 
remède inventé par les sages qui soit comparable à une épouse dans 
tontes les douleurs? C'est une vérité que je te répète! » 

« C'est comme tu le dis, ô gracieuse Damayantî! lui répondit Nala. Il 
n'est point pour l'homme affligé de remède aussi puissant que le cœur 
aimant d'une épouse. Non, je ne veux pas te quitter. Quel motif as tu 
de craindre encore, ô femme timide? Ce n'est pas toi, mais moi-même 
que j'abandonnerai en me séparant de toi, qui es au-dessus de tout 
reproche ! » 

Damayantî repartit avec inquiétude : « Si tu ne veux pas me quitter, 
pourquoi me montrer la route du royaume des Vidarbhas ? Je le com* 
prends bien!... Ah! tu ne dois pas m'abandonner ! Ce n'est que dans 
un égarement d'esprit que tu pouvais y songer. Tu me montres le che- 
min à diverses reprises, ô le meilleur des honmies ! aussi tu ne fais 
qu'augmenter ma douleur,toi qui es semblable aux Immortels ! Si c'est 
ton dessein bien arrêté que je retourne chez les miens, ah! nous irons 
ensemble, nous gagnerons tous deux le pays des Vidarbhas. Le roi 
Bhîma t'y comblera d'honneurs, et tu seras heureux, ô prince, en habi- 
tant notre maison ! >» 

Nala répondit alors à Damayantî : « Ce royaume, qui appartient à 
ton père, m'est ouvert, je n'en doute pas ; mais je n'irai point là dans 
l'infortune où je suis réduit. Quand j'y ai déjà paru dans l'éclat de la 
richesse, comment y reviendrais-je pauvre et malheureux, devenu la 
cause de ton chagrin, au lieu d'être la source de ta félicité?» 

« C'est en ces termes que Nala cherchait sans cesse à consoler la 
belle Damayantî. Après avoir erré longtemps couverts d'un seul vête- 
ment qu'ils se partageaient (1), ils arrivèrent épuisés par la faim et la 
soif au seiiil d'une cabane; ils y entrèrent,et l'ancien roi desNischadhas 
s'y assit sur le sol avec la princesse des Vidarbhas. N'ayant pas 
même trouvé une couche de gazon, Nala, couvert de poussière et de 
boue, s'y endormit de fatigue et d'accablement sur la terre nue. Da- 
mayantî ferma bientôt ses yeux appesantis parle sommeil ; cette fenmie 
douce et résignée avait connu la douleur! » 

Cependant Nala s'éveilla au bout de quelques instants, l'âme agitée 
par les plus vives angoisses. Repassant dans son esprit ses premiers 
malheurs, la perte de son royaume, l'abandon de ses amis, sa fUite 

(1) Ce trait ne rappelle-t-il pas Paul et Virginie marchant, pendant 
l'orage, enveloppés presque en entier de la même couverture ? 



423 épopéf: indienne. 

précipitée, envisageant d^ailieurs les soof&ances qu'il doit attendre 
encore d'une vie errante, il conçoit la résolution d'abandonner Da- 
mayantî dans la forêt, pour qu'elle échappe à tant de vicissitudes et 
qu'elle puisse rejoindre ses proches. Il se disait (1) : « Que m'advien- 
dra-t-il si je le fais, que m'adviendra-t-11 si je ne le fais pas? que vaut 
mieux pour moi, ou la mort, ou le complet abandon de&hommes ? Cesi 
à cause de moi que cette femme qui m'est si dévouée tombe dans on 
état d'infortune; en mon absence, ne regagnerait-elle pas quelque jour 
sa famille ! Auprès de moi, il n'y a point de doute, elle ne trouvera 
que le malheur ; séparée de moi, peut-être, retrouverait-elle le bon- 
heur quelque part ! ** 

Nala revint plusieurs fois sur ses pas et contempla en pleurant l'in- 
nocente Damayantî, qui allait se trouver seule sans soutien, sans pro- 
tecteur, sans autre défenseur que l'éclat de sa personne, dans cette 
solitude effrayante. Sans cesse rappelé par l'amour qu'il lui portait, 
mais entraîné de nouveau par le perfide Cali, son cœur était doulou- 
reusement partagé. Enfin, les yeux inondés de larmes, il fit à Da- 
mayantî ses adieux : 

« Celle que jamais ni le vent, ni le soleil n'avait aperçue, ma bien- 
aimée dort maintenant au milieu de cette cabane sur la terre nue, 
comme un être sans protecteur. Cette femme au gracieux sourire, que 
deviendra-t-elle en se réveillant, l'esprit ft^appé de stupeur ? La noble 
fille de Bhîma que j'abandonne, comment se guidera-t-elle seule dans 
cette forêt aflt*euse habitée par les serpents et les bêtes sauvages ? 
Ahl! puissent te garder les AdityaSy les Vasavds, les lUmdras^ les 
deux Açmnas avec les troupes des Maroutas (2) ! femme aux grandes 
destinées, tu es protégée par ta vertu ! » 

Nala quitta, en gémissant amèrement, en pleurant d'une manière 

(1) Dans l'hymne védique cité ci-dessus, le poëte fait dire au joueur : 
« Ma femme ne me maltraite pas ; elle ne m'injurie pas ; elle a toujours 
« été bonne avec mes amis comme elle Test avec moi ; et moi pour un dé 
»i qui d'un seul coup peut tout ruiner, je délaisse une si tendre épouse! «• 

(2) Les trois premiers noms désignent trois ordres de génies subordonnés 
aux grandes divinités du ciel indien, mais présidant au jeu des éléments et 
aux destinées des mortels. Les AçtHnas sont les jumeaux célestes invoqués 
comme médecins et comme cavaliers ; les Maroutas sont les enfants d'Ek>le 
auxquelsj'lnde a voué un culte plus sérieux que la Grèce : génies des vents, 
ils dispersent les nuages qui répandent la fertilité avec la pluie, le premier 
des bien&its pour les régions tropicales. 



MAHABHARATA. 123 

lamentable, sa âdôle épouse encore endormie sur le sol, et il 8*enfonça 
d^ns les profondeurs de la forêt. 

§ m. 

DAMAYANTI DANS LA FORÊT. 

« Quand Nala Ait parti, la belle Damayantî, soulagée par le sommeil, 
s'éveilla pleine d'effroi, au sein de la forêt sauvage. N'apercevant plus 
son époux, elle Ait pénétrée de douleur, et elle se mit à crier à haute 
voix : 

n grand roi ! ô mon protecteur, ô roi, mon maître, pourquoi m'aban- 
donnes-tu ? Hélas ! je suis perdue, je meurs ! — J'ai peur dans une 
forêt déserte! — N'es-tu pas attaché à ton devoir, fidôle à ta promesse? 
quand tu m'avais donné ta parole, comment as-tu pris la Alite pendant 
mon sommeil ? comment es-tu parti en abandonnant une épouse fidèle 
et dévouée qui n'est point la cause de ton malheur ? Pourrais-tu, ô 
prince des hommes, tenir envers moi en toute vérité le même langage 
que tu as tenu naguère devant les dieux maîtres des mondes ?... Certes, 
la mort ne vient pas pour les hommes sinon au terme fixé d'avance, 
puisque le moment où tu abandonnes ta bien-aimée n'est pas le der- 
nier instant de sa vie ! *• 

« Mais non, c'en est assez de ce jeu... Je tremble encore, héros invin- 
cible ; montre-toi, ô mon maître ! — Je te vois, oui, je te vois, tu es 
découvert, prince des Nischadhas ! Tu t'es caché dans le feuillage... 
Pourquoi ne pas répondre à ma voix? — Quoi, cruel ! tandis que je me 
lamente ici, tu ne parais pas, tu ne viens pas me rassurer? — Ce n'est 
pas moi que je plains; mon chagrin n'a pas non plus une autre cause... 
Que feras-tu seul, ô roi ? oui, c'est de toi que j'ai pitié !... que devien- 
dras-tu le soir, au pied des arbres, abattu par la ikim et par la soif, 
épuisé de fatigue, quand tu ne me verras plus? » 

tf Alors, saisie d'une violente douleur, le cœur brûlant d'inquiétude, 
Damayantî court çà et là en pleurant amèrement. Tantôt elle s'élance 
avec impétuosité, tantôt elle retombe comme égarée ; tantôt elle est 
anéantie par la peur, tantôt elle crie, elle fond en larmes. Consumée 
par ses angoisses, elle pousse sans cesse de douloureux soupirs ; la 
fille de Bhîma, âdôle à son époux, fait entendre ces paroles, au milieu 
des pleurs et des gémissements : 

« Que l'être par la malédiction duquel le roi des Nischadhas est tombé 



124 ÉPOPÉE INDIENNE. 

dans le malheur, éprouve un malheur plus grand encore que notre 
malheur ! Que le pervers qui a mis dans Taffliction Nalaau cœur inno- 
cent, soit réduit à une vie sans félicité! » 

a L'épouse de Nala, après s'être ainsi lamentée, cherche ce prince 
magnanime dans la grande forêt, s^our des animaux sauvages ; elle 
court de tous côtés en gémissant, comme hors d'elle-même ; elle répète 
sans cesse les mêmes cris : « Hélas ! ô roi, hélas ! ** Damayantî faisait 
entendre des gémissements et des cris lamentables pareils à ceux de 
la femelle de l'aigle ; elle ne faisait que pleurer et se plaindre, quand 
tout à coup elle fht attaquée dans sa route par un serpent affamé, un 
boa aux immenses replis. Saisie par le monstre, c'est encore Nala 
qu'elle fit l'objet de ses plaintes ; c'est vers Nala que se reportèrent 
toutes ses pensées. 

« mon protecteur, disait-elle, que n'accours-tu vers moi, qu'a saisie 
ce terrible serpent, au milieu d'une affreuse solitude ?. . Mais que vas-tu 
faire, ô souverain des Nischadhas, en te souvenant de moi, quand plus 
tard, délivré de la malédiction, tu auras recouvré ta raison et retrouvé 
tes richesses ? prince des rois, qui te soulagera désormais dans tes 
fatigues, dans ton abattement et tes angoisses ? » 

Un chasseur qui traversait l'épaisse forêt entendit les pleurs de Da- 
mayantî ; il accourut promptement vers elle et l'aperçut tout enlacée 
par l'énorme serpent : aussitôt, d'un de ses traits aigus, il le perça sans 
qu'il remuât davantage. L'audacieux chasseur, firappé de la beauté de 
celle qu'il venait de délivrer, lui présenta des aliments ; puis il se mit 
à l'interroger en disant : « Quelle est ton origine, femme aux yeux 
d'antilope? comment es-tu venue dans cette forêt? comment es- tu 
tombée dans cette grande infortune, femme excellente ? »» Après avoir 
appris de la bouche de Damayantî toute la suite de ses malheurs, il 
osa lui adresser d'une voix douce des paroles dictées par l'amour ; 
mais la fidèle Damayantî, comprenant la pensée de cet homme pervers, 
fut enflammée de colère et d'indignation, et elle lui lança cette impré- 
cation terrible : « Comme il est de toute vérité que je ne songe à aucun 
autre qu'au prince des Nischadhas, que ce vil chasseur tombe à l'in- 
stant sans vie ! » Ces paroles à peine prononcées, le chasseur fbt ren- 
versé par terre, inanimé, tel qu'un arbre consumé par les flammes. 

n Alors la jeune femme aux yeux de lotus s'avança dans l'épaisseur 
de la forêt immense, retentissant du bruissement des grillons, remplie 
de troupes de lions, de panthères, de daims, de tigres, d'ours et de 
bufiles, embellie par des milliers d'oiseaux de tout plumage, habitée 



MAHABHARATA. 135 

aussi par des voleurs et des races barbares (1) : cette forêt était cou- 
verte des arbustes les plus variés, et ornée de plantes de tout genre, 
les Salas, les Venons, les Dhavas, les Asvatthas, les Ingoudas, les Kin^ 
soucas, les JDjambous, les Amras rouges, les Khadiras, les Cadamlnis, 
Damayantî rencontra sur sa route des montagnes riches en métaux 
divers, des bosquets animés par des chants mélodieux, de vastes ave- 
nues, des rivières, des lacs d'un aspect merveilleux ; elle vit une mul- 
titude de quadrupèdes et d*oiseaux, beaucoup de génies d'une forme 
horrible, des Piçâtchas, des Ouragas^ des Rakchasas (2) ; elle aper- 
çut de tous côtés des sommets de montagnes, des fleuves, des étangs, 
des cataractes admirables à voir. La fllle du roi des Yidarbhas décou- 
vrit, rassemblés en troupes immenses, des buffles, des sangliers, des 
ours, des serpents, hôtes féroces de cette solitude. Réunissant en 
sa personne Téclat, le courage et la félicité constante de la vertu, la 
princesse, tille des rois, est seule dans la forêts cherchant toujours 
Nala ; mais elle n'a la crainte d'aucun être. Au sein de cette solitude 
effroyable, Damayantî, tourmentée par les malheurs de son époux, se 
lamente ainsi sur un rocher, où elle s'esc réfugiée (3) : 

n Prince à la robuste poitrine, aux bras vigoureux, souverain des 
peuples de Nischadha, où es-tu allé, me laissant seule dans ces lieux 
déserts? Après avoir accompli le sacrifice de VAçvamédfia et tant 
d'autres (4;, sacrifices fournis de nombreuses ofù^andes, comment 
peux-tu ainsi me tromper ? Souviens-toi, ô le meilleur des hommes, 
du langage que tu as tenu autrefois en ma présence. Prends en consi- 
dération les paroles que les cygnes messagers t'ont jadis fait entendre 

(1) Le nom de Mlétchas qui leur est donné désigne des races impures, 
étrangères à la race ancienne de l'Inde et parlant des idiomes particuliers. 

(2) Les RôLkschasas sont des géants impies, ennemis des dieux et ravis- 
seurs des offrandes sacrées ; les Piçâtchas, des êtres malfaisants qui vivent 
dans les forêts sous la forme de nains et de vampires ; mais les serpents 
dits Nàgas, Ouragas, sont des demi-dieux, habitant les régions souterrai- 
nes, sans être méchants par nature. 

(3) Nous n'avons rien retranché de cette description un peu surchar- 
gée selon les habitudes du goût indien, mais servant très-bien au poète 
a représenter la scène où il a placé Damayantî pendant le long et tou- 
chant monologae que nous traduisons en entier. 

(4) Le sacrifice du cheval, dit Açvamédha, est le pins solennel des sacri- 
fices ofiforts par les rois à l'occasion de graves événemants : il est une des 
institutions propres & la caste guerrière. 



126 ÉPOPÉE INDIENNE. 

et les paroles quMls m'ont adressées, ô maître de la terre! Oui les 
quatre Védas, avec les Angas et les Oupangas (1), lus et étudiés dans 
leur ensemble, c'est bien une seule et même vérité ! Ainsi, maître des 
hommes, destructeur de tes ennemis, tu dois accomplir la promesse 
que tu as faite naguère en ma présence ! Ne suis-je pas ta bien-aimée, 
ô héros pur de toute offense? Pourquoi ne me réponds-tu pas dans 
cette solitude effroyable ? Le tigre féroce, le roi terrible de la forêt, 
pressé par la faim, viendra, la gueule béante, me dévorer... Ah ? que 
ne viens-tu me secourir? Tu répétais sans cesse : Aucune autre que toi 
ne m'est chère! Rends donc vraies ces paroles que tu prononçais 
naguère, ô prince accompli I... Ah? mon maître désiré, que ne réponds- 
tu pas à la voix d'une épouse qui se lamente éperdue et qui est chérie 
de toi ? J'erre ici, malheureuse, pâle, amaigrie, couverte de fknge, à 
demi vêtue, seule, semblable à l'antilope aux grands yeux séparée de 
son troupeau, et tu ne viens pas prendre ma défense, tandis que je 
pleure et je me lamente, ô toi, destructeur de tes ennemis! Seule dans 
la vaste forêt, c'est moi qui t'appelle, c'est Damayantî qui te parle... 
Pourquoi ne réponds-tu pas à ma voix? toi, le meilleur des hommes, 
doué de naissance et de beauté, gracieux dans tous tes membres, ne 
te reverrai-je pas aujourd'hui autour de cette montagne, dans cette 
forêt habitée par les lions et les tigres? Ne te retrou verai-je pas couché 
ou assis, debout ou marchant, toi qui as augmenté ma douleur ! 

i» Exténuée par la douleur que j'éprouve pour toi, à qui donc vais-je 
faire cette question : « As-tu rencontré par hasard dans le forêt le roi 
Nala? n — Qui me fera découvrir aujourd'hui dans cette solitude ce 
roi beau, magnanime, vainqueur de ses ennemis ? — « Le roi Nala, 
aux yeux de lotus, que tu cherches... il est ici! » Ah! de qui pourrai-je 
entendre une si douce parole? 

» Je vois s'approcher le tigre, roi de la forêt, aux dents menaçantes,, 
aux énormes mâchoires... Je m'avance vers lui sans trembler : Tu es 
le roi des quadrupèdes, tu es le souverain de cette forêt ; pour moi, 
sache que je suis Damayantî, la fille du roi des Vidarbhas, l'épouse de 

(1) Les Angas ou VédtXngcis sont les <« membres *> ou branches de la 
science sacrée contenue dans les Védas et leurs livres supplémentaires dits 
Oupavédas : quant aux Oupangas, ce sont quatre autres branches considé- 
rées comme accessoires des précédentes, et comprenant les traditions 
épiques et pouraniques, ainsi que les systèmes principaux des écoles reli- 
gieuses de droit et de philosophie. 



MAHABHARATA. 127 

Nala, prince des Nischadhas, rexterminateur de ses ennemis ; je le 
cherche, seule^ malheureuse, déchirée par la douleur. Rassure -moi, 
ô roi des solitudes, si tu as vu Nala; ou bien si tu ne sais rien de Nala, 
dévore-moi, délivre-moi d'une telle souffrance ! 

n Je le vois, au bruit de mes gémissements, le roi de la forêt lui- 
même s'en va vers le fleuve aux eaux limpides, qui se rend dans les 
vastes mers... 

y» J'aperçois cette montagne pure, dont les sommets élancés qui 
touchent le ciel, brillent d'un vif éclat et reflètent les plus riches cou- 
leurs; cette montagne, remplie de métaux variés, ornée des perles les 
plus précieuses, s'élève comme l'étendard de cette immense forêt ; 
elle est peuplée par des troupes de lions, de tigres, d'éléphants, de 
sangliers, de gazelles; résonnant de tous côtés du chant des oiseaux, 
traversée par de nombreux ruisseaux, elle est couverte d'arbustes et 
de plantes aux fleurs magnifiques, les Açôcas^ les Yacoulas, les Pcmn- 
ruigas, les Kamikàras. Je vais interroger le roi des monts sur le sort 
du maître des hommes (1). 

n Hommage à toi, vénérable Montagne céleste qui offres un asile 
assuré ! Je te salue en t'abordant... Âpprends-le : je suis la fille, la bru 
et l'épouse des rois; j'ai nom Damayanti. C'est mon père qui règne sur 
les Vidarbhas, le héros Bhîma, protecteur des quatre castes, fidèle à 
accomplir les sacrifices solennels, le meilleur des rois, religieux, véri- 
dique^ incapable d'une malédiction, noble de caractère, plein de vail- 
lance, doué de félicité, attaché à ses devoirs, pur de toute faute, gar- 
dien de son peuple, vainqueur de ses ennemis; sache-le, je suis sa fille, 
ô vénérable Montagne ! Chez les Nischadhas est mon second père, le 
meilleur des hommes, célèbre sous le nom de Vîraséna ; le fils de ce 
roi, le héros heureux et fort qui gouverne le royaume paternel, le 



(1) Des allocutions de ce genre sont tout à &it dans le génie de l'épopée 
indienne; ses héros contemplent la nature dans l'extase et conversent avec 
elle. Avant de monter au ciel d'Indra, Ardjouna adresse de touchants 
adieux au mont Mandara qui avait été sa retraite et le lieu de ses épreuves 
ascétiques (Mahùbhàrata^ liv. III«, épisode traduit par Bopp). 

Une élégie tibétaine du Kanjc/ur cous présente un parallèle dans les 
plaintes de Norzang à la recherche de Yidphroma (Ph. Ed. Foucaux. Le 
Trésor des belles paroles, Paris 1858, in-8<> pp. 44-46.) Norzang interroge 
sur le sort de sa bien aimée la lune, une gazelle, une abeille de la forêt, 
an serpent, un kokila, un açoka. 



128 ÉPOPÉE INDIENNE. 

prince au visage d'un teint foncé, porte le nom de Nala, et il est aussi 
appelé Pounyaçlôka; il est religieux, savant dans les Védas, éloquent, 
pur, assidu aux sacrifices, buvant le jus du Sôma dans les libations, 
nourrissant le feu sacré, généreux et vaillant, en un mot digne en tout 
de commander. Sache-le, je suis son épouse, et privée d*un soutien, 
plongée dans le malheur, je cherche mon époux, le meilleur des hom- 
mes! 

n toi, la plus haute des Montagnes, Nala nVt-il pas été vu dans 
cette forêt terrible par toi dont les sommets innombrables s'élancent 
dans les airs? n*a-t-il pas été aperçu par toi, le prince des Nischadhas, 
Nala, mon glorieux époux, sage, véridique, vaillant, impétueux, doué 
de la force des éléphants ? Montagne vénérable, dans mon Isolement 
et mon trouble, que ne me consoles-tu par ta voix, comme ta fille 
affligée? — Nala! héros, maître delà terre, fidèle à tes promesses, 
montre-toi, si tu es dans cette forêt ; parais toi-même ! Quand enten- 
drai-je la voix du roi des Nischadhas, grave et sonore, pareille au bruit 
de la foudre? Quand entendrai-je cette voix aussi douce que TAmbroi- 
sie (Amrita), m'appelant du nom de ^^ princesse des Vidarbhas^ »» cette 
voix à qui la tradition sacrée est familière, voix heureuse qui seule 
peut dissiper mon affliction? roi, ami de la vertu, rassure-moi dans 
ma crainte, console-moi... » 

Après avoir tenu ce langage à la montagne, la fille des rois, Da- 
mayantî se mit en marche vers le nord de la forêt immense. Quand 
elle eut marché trois jours et trois nuits, cette femme accomplie aper- 
çut une solitude de pénitents qui avait Taspect imcomparable d'une 
forêt céleste ; elle était peuplée par des anachorètes, semblables aux 
fhmeux Rischis Yasischtha, Brighou et Atri, par des pénitents aus- 
tères, doués de tempérance et de pureté, se nourrissant d'eau et de 
feuilles, ou vivant seulement de Tair, maîtres absolus de leurs sens, 
heureux de leur destinée, désireux de la voie du ciel, vêtus d'écorces 
d'arbre ou de peaux d'antilope. Damayantî contempla cet agréable 
séjour des anachorètes, cet hermitage qui donne abri à tous les ani- 
maux sauvages de la forêt et à des troupes de singes et de gazelles. 
A cette vue, elle respira et se sentit soulagée. Alors la pieuse Da- 
mayantî, la perle des femmes, à la belle chevelure, aux beaux sour- 
cils, aux yeux grands et noirs, répandant autour d'elle un vif éclat, 
entra dans l'enceinte sacrée de l'ermitage. Après avoir saiué ces liom- 
mes riches en mortifications, elle resta modestement inclinée. « Sois 
la bienvenue ! « Ainsi fbt-elle saluée par tous les aioftehorètes. Qfiand 



MAHABHARATA. 129 

ils lui eurent rendu les lionneurs consacrés par Tusage et Teurent fait 
asseoir, ils lui dirent : « Parle, que ferons-nous pour toi? » 

« Fortunés solitaires, hommes innocents, reprit la gracieuse Da- 
mayantî, étes-vous pleinement heureux dans vos pénitences, dans vos 
devoirs, dans vos pratiques, dans vos cérémonies, dans les êtres qui 
TOUS entourent? 

» bienheureuse, répondirent-ils, tout est bien autour de nous ! 
Mais» dis-nous, beauté accomplie, qui tu es, dis-nous ce que tu veux 
faire. A la vue de ta beauté parfaite et de Téclat qui t'environne, l'ad- 
miration s'est emparée de nous. Sois rassurée» bannis toute inquié- 
tude!... Es-tu la déesse de cette forêt? Es-tu la déesse de ce fleuve ou 
de cette montagne? Dis-nous la vérité ! » 

Damayantî répondit aux sages : << Je ne suis point la déesse de cette 
forêt, je ne suis point la déesse de cette montagne ou de ce fleuve, 
6 brahmanes ! Sachez que je suis une simple mortelle, hommes riches 
en mortifications (1) ! » 

Alors elle raconta aux solitaires comment elle était la fllie du roi 
Bhîma et l'épouse du vertueux Nala; comment son époux avait eu le 
malheur de perdre au jeu son royaume et ses richesses. « Je parcours, 
leur dit-elle, les forêts, les montagnes, les lacs et les fleuves ; j'erre 
dans les vastes solitudes, toujours en proie à ma douleur, cherchant 
mon époux, le généreux Nala, habile dans les armes, expérimenté 
dans les combats ! N'est-il pas venu dans cette retraite charmante, 
asile de la pénitence, le roi Nala, pour qui je parcours la forêt 
effrayante, horrible, remplie de tigres et de bêtes sauvages. Ah ? si 
dans quelques jours je ne revois pas le roi Nala, j'atteindrai la félicité 
en me délivrant de ce corps misérable ! Quel intérêt s'attache encore 
pour moi à la vie sans ce maître des hommes? Comment existerais-je, 
accablée du poids de mes regrets pour un époux que je pleure? » 

La fllle de Bhîma se lamentait ainsi dans la forêt ; ces pénitents, 
doués d'une infaillible prescience, dirent alors à Damayantî : « L'avenir 
sera heureux pour toi, ô femme accomplie! Nous le prévoyons par la 
force de notre dévotion... Tu reverras bientôt le souverain des Nis- 

- (1) Les mêmes formules de salutation se retrouvent dans bien des pas- 
sages des épopées indiennes : nous ne citerons que le colloque de Viçvà- 
mitra et de Vasischtha dans Tépisode célèbre du Râmâyana^ qu*a traduit 
feu Jacquet, orientaliste belge, enlevé trop tôt à la science. (Journal asia- 
tique, 1839, t. VII, 3« série, p. 152-53.) 

9 



-130 Éi»Ol»ÉK INDIE.MSE. 

chadhas, Nala, le destructeur de ses ennemis ! Tu reverras, fille de 
Bhîma, le meilleur des hommes vertueux, délivré de toute entrave, 
libre de tout péché, gouvernant de nouveau cette ville, et paré des 
plus riches joyaux; tu reverras ton époux, ce prince d'illustre origine, 
la terreur de ses ennemis, le consolateur de ses amis ! ^ 

A ces mots, tous les anachorètes s'évanouirent, et avec eux dispa- 
rurent le feu sacré, les offrandes et Termitcige tout entier. En présence 
d'un si grand prodige, la belle Damayaniî resta stupéfaite ; enfin elle 
se demanda : « Est-ce un rêve qui s'est offert à mes yeux? Est-ce 
quelque effet du hasard? Que sont devenus tous ces anachorètes? Oil 
est ce vaste ermitage ? Où est ce fleuve délicieux, aux ondes pures, 
visité sans cesse par les oiseaux ? Où sont ces arbres charmants ornés 
de fleurs et de fruits ? » Absorbée dans la réflexion, Damayanti, au 
sourire pur, était là, le visage pale, tout entière à sa douleur. 

Damayanti se dirigeait vers une autre partie de la forêt, les yeux 
inondés de larmes, quand elle aperçut Taçôca chargé de fleurs et de 
boutons et comme paré d'autant de perles précieuses (1). « Hélas î 
s'écria-t-elle, cet arbre est heureux au milieu de la forêt, il est res- 
plendissant de ses guirlandes de fleurs, comme s'il était le roi de la 
montagne ! Açôca, dont la vue est si belle, délivre-moi bientôt de ma 
peine : toi qui es dit « privé de douleur, »• as-tu vu le roi Nala, l'époux 
chéri de Damayanti, mon bien-aimé, couvert d'un lambeau de vête- 
ment, doué de grâce ce de souplesse dans ses membres ? N'as-tu pas vu 
ce héros accablé par le malheur dans les chemins tortueux de cette 
forêt ? Açôca, fais que je m'en retourne sans douleur; que ton nom soit 
vrai! VAçôca, oui, c'est le destructeur de la peine. » Alors Damayanti 
fit le tour de l'arbre merveilleux; puis elle pénétra dans une contrée 
plus sauvage encore. 

(1; Le nom sanscrit d'Açoka (a priv.) signifie littéralement sans douleur. 
C'est k ce sens qu'il est fait ici allusion par un jeu de mot toléré et mémo 
fort goûté dans l.i poésie indienne : il reparaît aussi dans la légende rela- 
tive A la naissance et au nom du roi Açoca, fameux dans les annales boud- 
dhiques de l'Inde. (V. Burnoup, Inti'oduction à Vhisioire du Buddhisine 
indien, tom. I, p. 360.) — Jones a déjà remarqué que peu d'arbres offrent 
un aussi beau coup d'œil que V Açoca (qu'on a nommé Jottesia Asoca)^ 
quand il est complètement en fleur. Les poètes n'ont pas manqué de lo 
célébrer à tout instant dans leurs descriptions : ils le représentent, par 
exemple, dans le Méghadùia (ou lo Nuage messager), étalant en abon- 
dance ses fleurs aux teintes éblouissantes. 



MAHVHIURATA. 131 

Après avoir fait un long chemin à travers les monts et les vallées. le 
long des fleuves et des lacs, d'un aspect admirable, Damayantî au 
doux sourire aperçut une grande caravane de marchands mêlée de 
chevaux, de chars, d'éléphants. L'épouse de Nala se présenta, la 
chevelure en désordre et à peine vêtue, le visage pâle, le regard trou- 
blé, au milieu des hommes de cette caravane, et sa vue les remplit 
de surprise ou de peur : les uns s'enftiirent, les autres restèrent immo- 
biles ou se mirent à crier ; les uns lui prodiguèrent le mépris et les 
injures, les autres, au contraire, lui montrèrent de la pitié et lui de- 
mandèrent de se faire connaître à eux, déesse, génie, ou bien simple 
mortelle. Quelques-uns allèrent même jusqu'à implorer sa protection 
comme celle d'un être tutélaire, de la déité qui règne dans cette contrée 
sauvage. Damayantî se dit la fille du roi des Vidarbhas et l'épouse de 
Nala, qu'elle cherche en ces lieux. Quand elle apprit du chef de la cara- 
vane qu'il n'avait vu aucun homme du nom de Nala, elle se décida à le 
suivre dans les Etats de Soubâhou, roi de Tchêdi (1). 

« Après une longue route, les gens de la caravane aperçurent au sein 
d'une superbe forêt un grand lac, aux bords charmants, aux eaux 
fraîches, rempli de lotus odorants, et dont les rives étaient couvertes 
d'herbôs touffues, de bocages épais, et ornées de fleurs et de fruifs. 
Comme leurs chevaux succombaient de fatigue, ils résolurent de se 
reposer auprès de ce lac aux eaux limpides et pures qui répandaient 
partout une fraîcheur délicieuse. Avec l'assentiment de leur chef, ils 
entrèrent dans la vaste forêt, et la nombreuse caravane alla passer la 
nuit sur la rive occidentale du lac. Vers le milieu de la nuit humide et 
silencieuse, tandis que la caravane entière était profondément endor- 
mie, un troupeau d'éléphants s'avança pour se désaltérer vers le 
fleuve de la montagne, dont les eaux avaient déjà été troublées par le 
suc découlant de leurs tempes. Ils aperçurent bientôt la caravane. 

« A la vue des éléphants apprivoisés, tous les éléphants sauvages de 
la forêt, transportés de f\ireur, se ruèrent sur eux avec impétuosité 
oour les mettre à mort. Le choc de ces animaux lancés à l'attaque était 
irrésistible, comme celui des cimes se détachant de la crête d'une 
haute montagne et retombant avec fracas sur la terre. Après'la course 
rapide des éléphants, les routes de la forêt flirent obstruées aussitôt 

(1) Le royaume de Tchédi, un des plus anciens de l'Inde, était situé 
au nord de la Péninsule, dans la contrée appelée Bandéla-Khand par les 
oiernes . 



132 ÉPOPÉE INDIENNE. 

par les arbres renversés de toutes parts. Alors la troupe d*éléphants 
se jeta sur la caravane endormie autour du lac des lotus, et broya tout 
en un clin d'œil, sans résistance, sur la surface du sol. Poussant des 
cris d'épouvante, la plupart des hommes se mirent à courir vers les 
taillis de la forêt pour s'y réfugier; mais ils étaient encore aveugles 
de sommeil. Les uns furent fï*appés par les défenses des éléphants, les 
autres saisis par leurs vastes trompes r beaucoup d'autres furent écra- 
sés sous leurs pieds énormes. Ceux dont les chameaux étaient mort.s 
se trouvèrent mêlés à la foule, et, courant dans leur effroi de tous 
côtés, ils se fï*appôrent et se tuèrent les uns les autres. Jetant des cris 
horribles, ils tombèrent tous ça et là sur la terre, brisés contre le tronc 
des arbres ou renversés dans le creux des ravins. C'est ainsi que ces 
éléphants, amenés par le destin, mirent en pièces la riche caravane. 
Le tumulte fut épouvantable, et répandit la terreur dans les trois 
mondes (l). » 

Au milieu de ce carnage lamentable, Damayantî s'éveilla terrifiée: 
elle se leva, ne respirant plus de stupeur et d'effroi à l'aspect d'un tel 
massacre ; elle entendit même quelques hommes échappés à la mort 
l'accuser d'avoir attiré ce désastre par des prestiges et des maléfices, 
l'appeler une Raicchasî portée au mal, et la menacer de leur ven- 
geance, et d'une fin cruelle, si jamais ils la revoyaient. Damayantî, à 
ces paroles, s'enftiit effrayée dans l'épaisseur de la forêt. Elle se lamen- 
tait par crainte d'une faute semblable : « Hélas! disait elle, le courroux 
du destin contre moi est grand et terrible ! Le bonheur ne suit point 
mes pas... De quelle mauvaise action ce désastre serait-il le fruit? Je 
ne me souviens pas de la plus petite offense faite à personne, en action, 
en pensée, en paroles. Quelle peut être la cause d'un tel malheur? Ce 
sera quelque faute énorme commise dans une autre vie... Ah! je suis 
arrivée au point extrême de l'infortune! Mon époux est dépouillé de 
son royaume et séparé de ses proches; je suis éloignée de mon époux 
et séparée de mes deux enfants; je suis errante, sans protecteur, dans 
une forêt peuplée de serpents. De quelle faute ai-je été coupable?» — 
Ainsi Damayantî revenait-elle sans cesse à se plaindre. — «Que ce 
grand rassemblement d'hommes que j'ai rencontré au sein de la forêt 
ait péri sous les coups d'une troupe d'éléphants, c'est là sans doute 
une suite de la mauvaise fortune qui s'attache à moi! Certes je ne suis 
point encore au bout de mes douleurs; les vieillards n'ont-ils pas dit : 

(1) Le ciel, la terre et l'enfer ou monde inférieur, srxirga, bhûmi, palala. 



MAUABHARATA. 153 

- Aucun homme ne meurt avant le temps fixé?» C'est pourquoi, mal- 
heureuse, je n'ai point été moi-même en ce jour broyée sous les pieds 
des éléphants ! On le sait, rien n'arrive aux hommes, si ce n'est par 
une volonté suprême. Et cependant, dans les années de mon enfance, 
je n'ai commis aucune faute en action, en pensée, en paroles, au point 
d'attirer sur moi une telle douleur! Il est bien vrai, les dieux maîtres 
du monde étaient présents à la cérémonie du Soaj/amvara, et j'ai résisté 
à leurs vœux en faveur de Nala; c'est par leur toute-puissance, sans 
aucun doute, que je souffre maintenant cette cruelle séparation ! » 

Cependant Damayantî rejoignit les pieux brahmanes échappés au 
massacre de la caravane, et, semblable au croissant de la lune d'au- 
tomne, elle se remit de nouveau en marche à travers l'immense forêt. 
Elle arriva enfin vers le soir à la capitale du vertueux Soubàhou (1). 
Quoique couverte de misérables haillons et dépourvue d'ornements, 
tous distinguèrent en elle les signes d'une beauté supérieure et d'une 
noble origine : semblable à l'éclair qui brille au milieu des sombres 
nuages, plusieurs ne reconnurent point en elle la forme d'une femme 
mortelle. Quand elle approcha du palais, suivie par la foule, la mère 
du roi qui l'aperçut du haut de la terrasse, la flt appeler et, apprenar.t 
quelle était son infortune, sans savoir encore son nom et son rang 
élevé, elle lui offrit un asile à la cour de Tchédi ; Damayantî l'accepta 
jusqu'au moment où elle aurdit retrouvé son malheureux époux, le 
héros qu'elle n'a pas voulu nommer, mais qu'elle a déclaré chercher 
partout, comme l'ombre suit le voyageur jusqu'à la fln d'une route : 

« C'est à ces conditions, dit-elle à la vénérable princese, ô mère des 
liéros, que je puis consentir à demeurer auprès de vous : que je ne 
mange jamais les restes des aliments, que je ne fasse aucune course à 
pied, et que je n'adresse la parole à des hommes en aucune circon- 
stance. Si quelqu'un ose m'exprimer un désir, qu'il soit châtié par 
votre ordre, que le malheureux quelquefois soit puni de mort : tel est 
le vœu que je forme. Mais, afin de me mettre à la recherche de mon 
époux, qu'il me soit permis de voir des Brahmanes. Si ce désir vous 
agrée, j'habiterai volontiers en ces lieux; mais là où il en serait autre- 
ment, aucun séjour ne peut m'être agréable ! » 

La reine-mère consentit au désir de Damayantî; puis, elle la présenta 
comme une ouvrière habile, comme une amie et une compagne de 
même âge, à sa lllle, la princesse Sounandà qui la ât entrer dans les 
appartements du palais. 

(1) Les peuples des Tchédis avaient ÇaMimcUi pour ville principale. 



434 Ki»oi»ÉK i>die>'m:. 

§ IV. 

RECONNAISSANCE DES DEUX ÉPOUX. 

Mais revenons quelques instants vers Nala qui, après avoir quitté 
Damayantî, avait précipité sa course dans une autre région de la soli- 
tude : ses aventures ne sont ni moins étranges ni moins merveilleuses 
que celles de sa malheureuse épouse. 

Ayant aperçu un grand embrasement au milieu de la forêt, Nala vit 
en s'approchant un immense serpent qui réclama son secours par de.s 
sifflements aigus; Carcotaca, — ainsi se nommait ce roi des serpenta, 
— lui déclara qu'il l'attendait comme son libérateur, selon la prédic- 
tion du sage Nàrada qui l'avait naguère voué à l'exécration et con- 
damné à rester immobile à une même place. Lorsque Nala, obéissant 
à sa prière, l'eut tiré du milieu des flammes, Carcotaca le mordit au 
talon, et lui communiqua ainsi sur le champ une autre forme sous 
laquelle il devint méconnaissable à tous les hommes; en même temps, 
pour récompenser son sauveur, il rendit inoffensif le génie mauvais 
qui s'était emparé de l'innocent Nala en lui transmettant le poison brû- 
lant de son venin, cause perpétuelle de supplice, jusqu'à ce que ce 
génie f\ît sorti des membres du prince. Enfin Carcotaca conseilla à 
Nala d'aller se présenter comme un homme entièrement inconnu au 
roi d'Ayodhyâ en qualité d'écuyer, et d'obtenir de lui en retour de ses 
services la connaissance des secrets du jeu, un des plus sûrs moyens 
de recouvrer son royaume; après lui avoir donné un double vêtement 
céleste à l'aide duquel il reprendrait sa première forme, le roi des ser- 
pents disparut tout à coup aux yeux de Nala. 

Dix jours après, Nala caché sous le nom de Vahouca entrait au ser- 
vice de Ritouparna, roi d'Ayodhyâ (l), avec le titre principal de chef 
des écuyers, sans parler d'autres charges qui lui furent confiées, et 
prenait sous ses ordres les deux serviteurs de ce prince, Varschnéya 
et Djîvala. Il vivait comblé d'honneurs dans cette ville florissante, mais 

(1) Capitale de l'antique royaume de KAsala, Ayodhyà (rinvincible), qui 
s'élevait sur les bords du Sarayou, passait pour avoir été bâtie par le pre- 
mier Manou : elle était réputée la patrie de Râma, le héros populaire des 
Hindous. C'est la moderne Oude dans la principauté du même nom voisine 
du Népal, qui n'a été réunie au territoire anglais qu'en 1856, et qui a été 
un des foyers de l'insurrection en 1857. 



MAHARHARATA. i35 

■ 

BQ reportant sans cesse en pensée vers la princesse de Vidarbha; tous 
les soirs il répétait ce même vers par lequel il lui faisait appel : ^ Où 
est jetée maintenant cette femme vei'tueuse, souffrant de la faim et de 
la soif, pensant encore à cet insensé?... Auprès de qui habite-t-elle en 
oejour?>* Comme ses compagnons Tentendaient continuellement ré- 
péter ces paroles, Nala ne put s'empêcher de leur raconter sa propre 
histoire en la mettant sous le nom d'un autre; au moins fut-il ainsi 
.soulagé en faisant Taveu de la faute qu*il avait commise. 

Cependant le roi Bhîma avait envoyé des centaines de Brahmanes 
dans tous les royaumes voisins pour xîhercher sa fille qui Tavait jadis 
instruit de sa fliite en compagnie de Nala. L'un d'entre eux, Soudé va, 
fi'étant présenté à la cour de Tchédi, y reconnut Damayantî malgré la 
maigreur qui défigurait cette princesse exilée : « Cette femme char- 
mante, se dit-il, a bien la même figure avec laquelle je l'ai vue autre- 
fois. Maintenant ma mission est remplie, puisque j'ai aperçu cette 
princesse chérie des hommes comme la déesse Çrî (1), dont le visage 
est semblable à la pleine lune, et le teint foncé; cette reine illuminant 
de son éclat toutes les régions de l'espace, aimée du monde entier, 
douée d'yeux grands et beaux comme des fleurs de lotus, telle enfin 
que l'épouse de Manmatha, le dieu de l'amour. N'est-elle pas comme la 
tige délicate du lotus, arrachée par le destin du lac de Vidarbha, et 
souillée de boue sur toutes ses tiges?... Dans sa misère, dans sa dou- 
leur au scget de son époux, n'est-elle pas comme uii fleuve aux ondes 
taries? N'estelle pas comme un lac de lotus dont la verdure s'est des- 
séchée, dont les plantes ont été broyées par la trompe des éléphants? 
Cette femme délicate, gracieuse dans tous ses membres, digne d'une 
demeure enrichie de perles, digne des plus beaux diamans, je l'aper- 
rois brûlée par le soleil, dépourvue de toute parure, telle que le crois- 
sant de la lune enveloppée dans le ciel do sombres nuages; je l'aper- 
çois privée des délices d'un tendre amour, séparée de la foule de ses 
proches, soutenant misérablement son corps, toujours animée qu'elle 
est du désir de revoir son époux ! Un époux en effet, c'est le plus bel 
ornement de la femme sans qu'elle ait besoin d'autre parure : celle-ci 
abandonnée par le sien ne brille pas de tout l'éclat naturel qu'elle pos- 
sède. Elle pratique la plus difficile des vertus, en soutenant elle-même 
son existence loin de Nala, en ne se laissant point succomber à sa dou- 
leur!... - 

(l) C'est le nom de la déesse Lakschml, épouse de Vischnou : nom 
signifiant à la fois bonheur, grâce et beauté. 



i36 ÉPOPÉE INDIENNE. 

Sondera ne resta point plus longtemps sans consoler lui-même la 
âUe de son roi qu'il a contemplée quelques moments avec une doulou- 
reuse tendresse ; il lui apprit que son père, sa mère, ses frères, aiDsi 
que ses deux enfants vivaient à Vidarbha, et répondit à toutes les 
questions dont elle le pressa touchant sa famille et son pays natal. 

En présence de la reine-mére, protectrice de Damayantt. le vénéra- 
ble Soudéva flt connaître le sang illustre auquel appartenait cette 
princesse, et les circonstances qui avaient amené ses récentes infor- 
tunes; il avoua aussi à quel signe particulier ilavait reconnu ta allé 
de Bhima : c*était une tache de beauté que pamayanti portait au milieu 
d'un des sourcils, mais qui n'était pas visible à d'autres yeux qu'aux 
siens. Quand sa royale compagne, SouOandà, lui eut lavé le front, la 
tache y reparut dans tout son éclat, comme le disque de la lune dans 
un ciel serein. Une autre reconnaissance s'accomplit au même instant : 
la vieille reine des Tchédis se déclara la tante de Damayantî, dont la 
mère était, comme elle, allé de Soudàman, roi des Dasarnas. La lilld 
de Bhima rendit grâces à cette vénérable iemme pour l'hospitalité et 
la protection qu'elle lui avait généreusement accordées; mais elle la 
supplia de la laisser retourner sur le champ à Vidarbha après un trop 
long exil : « Il est, dit-elle, il est pour moi, après ce séjour agréable, 
un séjour plus agréable encore ! « Damayantî eut bientôt regagné les 
Etats de son père sous l'escorte d'une armée que le roi Soubàhou lui 
donna en signe d'honneur : son premier soin, quand elle a retrouvé les 
siens, quand elle habite le palais paternel, est d'envoyer de nouveau 
des Brahmanes dans toutes les contrées voisines pour y chercher le 
roi Nala : par son ordre, ils devront répéter en tous lieux ces mêmes 
vers ; « Où t'en es-tu allé, joueur, après avoir coupé la moitié de mon 
vêtement, et m'avoir abandonnée dans la forêt pendant mon sommeil, 
moi ta bien-aimée, 6 mon bien-aimé? Elle t'attend, cette femme fidèle 
à son devoir, le cœur consumé de douleur, couverte de la seule moitié 
d'un vêtement ! n Damayantî confie encore à ces Brahmanes d'autres 
paroles de pardon qu'ils feront entendre au prince désolé : - L'épouse 
doittoigours être soutenue et protégée par l'époux; comment cette 
double vérité n'est-elle plus rien pour toi qui connais si bien tes de- 
voirs? Toi, dont on a toujours vanté Irf sagesse, la noblesse et la piiié, 
tu serais devenu sans miséricorde, je le crains, à cause de la ruine de 
mon heureuse fortune... Montre-moi donc de la tendresse, ô prince des 
hommes ! La bonté est le plus grand des devoirs : c'est le mot que j ai 
tant de fois entendu de ta bouche ! » 



MAHABHARATA. 137 

Les Brahmanes envoyés par le roi Bhîma à la prière de sa allé se 
mirent à parcourir les villes et les royaumes, les bourgs, les cabanes 
et les ermitages. Quand ils avaient longtemps voyagé en vain, il arriva 
à Tun d'entre eux, Pârnada, de rencontrer à la cour d'Ayodhyâ, un 
écuyer fort habile, mais petit de taille, du nom de Vahouca. Parnâda 
revint en toute hâte auprès de Damayantî, pour lui rapporter les étran* 
ges discours que cet homme avait tenus en sa présence : « Les femmes 
de naissance, avait-il dit au milieu des soupirs et des pleurs, tombent* 
elles dans l'infortune, se gardent par elles-mêmes dans la vertu, acqué- 
rant ainsi le ciel pour récompense : il n*y a point de doute en cela. 
Même abandonnées par leurs époux, elles n'en conçoivent point de 
colore ; ces femmes excellentes continuent à mener une vie dont la 
cuirasse est la vertu de leur conduite ! >* L'infortuné semblait implorer 
en même temps la miséricorde d'une femme ainsi offensée en faveur 
de l'insensé qui l'avait naguère abandonnée sans pitié... A cette nou- 
veile, Damayantî devina la présence de Nala caché sous le personnage 
de Vahouca dans les palais d'Ayodhyâ, mais elle obtint de son père 
qu'un appel fût fait aux princes voisins pour la cérémonie d'un second 
Svayamvara (1), afin que Nala eût lui-même l'occasion de se faire 
reconnaître par elle. 

Quand la solennité annoncée par les ordres du roi Bhîma est connue 
dans la ville d'Ayodhyâ, le souverain des Kosalas, Ritouparna, se dé- 
cide à s'y rendre en personne, pour briguer la main de Damayantî : il 
ordonne à Vahouca de l'accompagner pour conduire son char avec la 
plus grande rapidité. Nala obéit, l'esprit frappé toutefois de la résolu- 
tion étonnante, qu'a prise une épouse qu'il croit encore lui être fidèle 
et dévouée. Il fut si heureux dans la conduite du char royal et dans la 
direction des coursiers magnifiques qu'il y avait attelés lui-même, que 
le prince en Ait saisi d'admiration, et que le second écuyer Varsch- 
néya reconnut la main habile de son ancien maître, caché à ses yeux 
sous la forme d'un écuyer étranger de petite stature (2). 

(1) Les lois défendaient un second mariage aux princesses comme aux 
autres femmes ; mais ici la cérémonie est un stratagème â l'aide duquel 
Damayantî veut ramener son époux dans le lieu même où elle Ta choisi 
une première fois. 

(2) En devenant Soûta ou écuver, Nab, déchu de sa caste, était entré 
dans la première des classes dégradées, formée des rejetons d'un Kchatriya 
et d'une brahmine. 



138 ÉeOPÉE INDIENNE. 

• 

Charmé de la prodigieuse adresse de Vahouca, le roi Ritouparna lui 
demande pendant la route de lui communiquer les secrets de son art 
dans Tattelage et la conduite de ses chevaux. Vahouca y consentit, 
quand le prince lui eut promis de Tinitier à toutes les difficultés de la 
science des nombres :car,Ritouparna avait en partage une telle promp- 
titude dans le calcul, qu*il était capable, en traversant rapidement une 
forêt, de dire à Tinstant le nombre de feuilles et de fruits d*un arbre 
quelconque. Vahouca reçut en effet du roi d'Ayodhyà une véritable et 
complète tradition de la science du jeu, comprise dans celle des nom- 
bres, et à rinstant, le mauvais génie Cali sortit invisiblement du corps 
du héros qu*il avait persécuté. Nala devenu de nouveau maître de lai- 
mémot n'avait plus d'étranger que la forme nouvelle dont le serpent 
Carcotaca Tavait revêtu par sa morsure : c'est à la faveur de ce dégui- 
sement qu'il parvint à la capitale du pays des Vidarbhas sans être re- 
connu de la foule. 

Cependant, quand le char de Ritouparna entra dans Coundina, son 
illustre écuyer fît retentir d*un fracas inaccoutumé par le roulement 
de ce char toutes les parties du sol, toutes les régions de l'espace. Les 
chevaux de Nala, à ce roulement, trépignèrent de joie, comme jadis ils 
le iaisaient en présence de leur maître. Damayanti écouta ce même 
roulement avec surprise, comme le bruit tonnant d'un nuage enflammé 
au choc d'un autre nuage. Quand ils Tentendirent à leur tour, les 
paons dans la cour du palais, les éléphants dans leurs vastes écuries, 
poussèrent de longs cris d'étonnement. C'est alors que Damayanti 
s'écria : 

« Ah ! que le fï*acas de ce char, qui remplit en quelque sorte le monde 
entier, fait de bien à mon àme ! C'est bien Nala le maître de la terre ! 
Si je ne revois pas ai^ourd'hui Nala dont le visage est semblable à la 
lune, ce héros doué d'innombrables vertus, certainement, je périrai : si 
je ne puis me jeter aujourd'hui dans la douce étreinte des bras de ce 
héros, sans aucun doute, je n'existerai plus. Si le prince des Nischa- 
dhas ne vient pas chez moi avec le retentissement d'un nuage qui s'ap- 
proche, j'entrerai dans les flammes aux couleurs d'or. S'il ne vient pas 
vers moi, le prince des rois, ayant le courage d'un lion et la force d'un 
éléphant dans l'ivresse, je périrai sans nul doute. Non, je n'ai souvenir 
d'aucun mensonge, d'aucune offense, dont il aurait été coupable; je 
n'ai point non plus souvenir d'une parole vaine qu'il aurait prononcée. 
Le prince des Nischadhas qui m'appartient est bien supérieur à la plu- 
part des rois en noblesse de sentiments, en patience; en valeur, en gé- 



HAHABHARATA. 



139 



nérosité, et il est incapable de jamais accéder même secrètement à des 
pensées basses. Oui, quand je pense à toutes ses vertus, moi qui lui 
suis attachée, et le jour et la nuit, mon cœur est déchiré par le chagrin 
en l'absence de son bien-aimé ! " 

Bientôt après Damayantî était montée sur la terrasse du palais pour 
mieux observer les conducteurs du char royal : elle aperçut Vahouca, 
Tun d'eux, occupé à dételer les chevaux, tandis que Ritouparna allait 
rendre ses premiers hommages à Bhîma. La fête à laquelle un message 
I»articulier Tavaii invité n'étant point célébrée a Coundina, le roi 
d'Ayodhyâ se disposait à partir après avoir accepté l'hospitalité du 
souverain de cette ville ; déjà Vahouca avait rassemblé les coursiers, 
et avait pris place sur le siège du char en face du magnifique attelage 
qu'il devait diriger, quand Damayantî, plongée dans une désolante 
perplexité, résolut d'envoyer un^de ses suivantes auprès de cet écuyer 
inconnu sous les traits vulgaires duquel elle croyait découvrir la per- 
sonne de Nala. 

La belle et prudente Kéçinî, fidèle aux recommandations de sa maî- 
tresse, aborda le conducteur du char et le pressa de questions sur le 
but du puissant roi des Kosalas dans ce voyage. Ritouparna s'est rendu 
en toute hâte à Coundina, traîné par ses meilleurs coursiers qui ont la 
vitesse du vent, afin d'assister au second Svayamvara de Damayantî 
qu'un Brahmane était venu lui annoncer. Celui qui se trouve à ses 
côtés, c'est un de ses nouveaux serviteurs, Varschnéya, l'ancien 
écuyer du roi Nala qu'il n'a quitté qu'au moment de la fuite de ce 
prince. Le conducteur du char lui-même, Vahouca, se dit un maître 
fort habile et fort célèbre dans la conduite des chevaux, qui a pris 
service auprès de Ritouparna en cette qualité et à la fois en titre de 
cuisinier et d'artiste. Telles sont les premières réponses que la sage 
Kéçini obtient de cet écuyer qui avait fixé les regards de la noble 
princesse. Quand elle lui demande si Varschnéya ne sait rien sur le sort 
de Nala, son ancien maître, Vahouca lui répond qu'il ne sait pas plus 
sur ce point qu'aucun autre homme, que Nala erre sans doute dans le 
monde sous une forme qui n'est pas la sienne, et qu'il n'a jamais lait 
connaître les signes distinctifs de sa personne. Kéçini insista auprès 
de Vahouca : rapportant les vers que le Brahmane Parnâda a pronon- 
cés naguères devant lui au nom de Damayantî, elle le supplie de venir 
répéter devant cette princesse les vers qu'il a fait entendre en ce mo- 
ment au fidèle Brahmane. Ce ne fut pas sans larmes que Vahouca ré- 
péta en présence de Kéçini Téloge qu'il avait fait de la fidélité des 



140 



EPOPEE INDIENNE. 



femmes vertueuses tombées dans le malheur, et les paroles de suppli- 
cation qu'il avait adressées à une femme malheureuse au nom d'an 
époux qui l'aurait offensée et trahie. Alors Kéçinî s'en retourna en 
hâte vers Damayantî pour lui rapporter cet entretien tout entier et lui 
décrire la vive émotion à laquelle Vahouca était en proie en répondant 
à ses questions. 

Persuadée que Nala est près d'elle, mais caché à ses yeux par une 
forme empruntée, Damayantî envoya de nouveau Kécinî auprès de 
Vahouca, afin qu'elle l'observât dans tous ses mouvements. Bientôt sa 
fidèle messagère vint lui faire part des choses merveilleuses qu'elle 
avait remarquées dans la conduite de l'étranger. Ainsi jamais Vahouca 
ne se baisse devant une porte; mais, à son approche, la porte s'élève sui- 
vant son bon plaisir; lui apporte- t-on des vases pour laver des aliments, 
ils se remplissent d'eau à son seul regard ; présentet-il une poignée 
d'herbe au soleil, la flamme y jaillit à l'instant; par une plus grande 
merveille encore, le feu qu'il touche ne le brûle pas, et l'eau qui s'est 
écoulée revient promptement à sa voix : enfin, prodige bien plus 
étonnant que les autres, les fleurs qu'il a broyées de ses mains se re- 
lèvent aussitôt plus fraîches et plus parftimées. 

Frappée par le récit de toutes ces merveilles, Damayantî ne douta 
plus que l'écuyer mystérieux ne fut Nala à qui les dieux avaient dis- 
pensé autrefois des dons éminents et des facultés surnaturelles avant 
de remonter au ciel d'Indra. Cependant elle voulut le soumettre à de 
nouvelles épreuves avant de le reconnaître publiquement pour son 
époux (1). Ainsi Kéoinî lui apporta une des viandes préparées par 
Vahouca; à peine Damayantî en eùt-elle goûté, qu'elle tomba dans la 
plus vive agitation et poussa un grand cri. 

Revenue à elle, elle envoya, sous la conduite de Kéçinî, ses deux 
enfants auprès de Vahouca qui les embrassa et les pressa contre sa 
poitrine : tandis qu'il les tenait à ses côtes, il ne cessa de pleurer dou- 
loureusement, et il dit à Kéçinî en les lui remettant : «Ces deux 
enfants, ô femme excellecte, sont tout à fait semblables aux miens; 
c'est pourquoi, dès que je les ai vus, j'ai versé des larmes.» 

C'en était trop : Damayantî ne pouvait plus résister au désir de se 

(1) « Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le cœur uo 
son époux par Damayantî, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, rap- 
pelle celle que Pénélope fait subir â Ulysse, dans TOdyssée, avant de le 
reconnaître pour son époux. » (De Lamartine). 



HAHABHARATA. 141 

trouver elle-même en présence de Vahouca. Ayant fait part de ses 
intentions au roi Bhima et à sa vénérable mère, elle le fit entrer dans 
le palais. A la vue de Damayanti, Nala, pénétré de douleur, resta 
immobile, le visage inondé de larmes; à la vue de Nala, cette femme 
excellente Ait de son côté saisie de la plus vive tristesse. Vêtue d'une 
robe rougeàtre, les cheveux en désordre, la figure encore souillée de 
boue, Damayanti la première lui adressa la parole : 

» N*avez-vous jamais rencontré, Vahouca, un homme instruit de ses 
devoirs qui s'en est allé en abandonnant au milieu d'une forêt une 
femme plongée dans le sommeil? Qui fuirait loin d'une épouse inno- 
cente, chérie, épuisée de fatigue au seiii d'un désert, si ce n'est Nala 
dit Pounyaçlôka? Quelle offense ai-je donc pu commettre depuis ma 
tendre jeunesse envers ce maître de la terre, pour qu'il soit parti en 
me délaissant dans la solitude, vaincue que j'étais par le sommeil? 
Celui que j'ai choisi autrefois pour époux, en présence de tous, sans 
égards aux Dévas, comment a-t-il pu m'abandonner, moi, son épouse 
dévouée, pleine d'amour pour lui, moi, la mère de ses enfants? Tandis 
que naguère, nos mains s'étant unies au-dessus du feu sacré, il m'a fait 
entendre ces paroles : Je serai ton époux ! c'est la vérité ! Qu'a-t-il donc 
fait de sa promesse? >* . 

Damayanti ne put tenir ce langage de re{>roche, sans verser en abon- 
dance des larmes que lui arrachait sa profonde douleur. Nala ne fut 
point capable de supporter longtemps le spectacle de ces pleurs qui 
s'échappaient des beaux yeux noirs de Damayanti sans se faire connaî- 
tre à elle et sans lui avouer la source de ses fautes et de ses malheurs. 
La perte de son royaume, l'abandon de son épouse, ainsi osa-t-il le lui 
affirmer, ce sont des actes de la vengeance de Cali; mais ce génie per- 
vers qu'a atteint la malédiction prononcée par Damayanti dans sa dé- 
tresse n'a trouvé dans le corps de Nala qu'un lieu de supplice où il 
était consumé comme dans un foyer de flammes; enfin, vaincu par 
ses œuvres et par sa pénitence, il en est sorti et a pris la Aiîte. Nala 
déclara ensuite à Damayanti que, devenu libre de ce joug, c'est en vue 
d'elle seule qu'il est arrivé à Vidarbha. Mais il lui demanda comment, 
oubliant un époux dévoué, elle s'est résolue à en choisir tout à coup un 
autre, puisque la proclamation faite par ses messagers a amené le roi 
d'Ayodhyâ dans la capitale de son père. A peine Damayanti eût-elle 
entendu ces plaintes de Nala, qu'elle lui dit en joignant les mains, trem- 
blante d'émotion et fortement agitée de crainte : 

«Ne me soupçonne jamais, homme excellent, coupable d'aucune 



442 ÉPOPÉE INDIKN.NE, 

faute! N'est-ce point moi, prince des Nischadhas, qui t'ai clioisi pour 
époux, sans prendre garde aux Dévas présents? Puis, pour te ramener 
vers moi, des Brahmanes s*en sont allés de tous côtés, chantant sur 
certains modes mes paroles et les répétant aux dix régions de l'es- 
pace. Bientôt un sage Brahmane, Parnàda, te rencontra, ô prince, dans 
le pays de Kosala, dans le palais de Ritouparna. Quand il eut fait en- 
tendre ces paroles et reçu la réponse qui leur était faite, c'est moi qui 
ai découvert cette ruse pour Vamener ici, ô prince de Nischadhaî 
Aprôs toi il n'est personne dans le monde, souverain des hommes, qui 
soit capable de parcourir avec des chevaux cent yodjanas en un jonr(l). 
En témoignage de cette vérité, que je touche tes pieds, maître de la 
terre, de môme qu'il est vrai que je ne me sais coupable d'aucun men- 
songe même en pensée ! 

u Voilà ce Vent (Vayou) qui parcourt le monde en témoin perpétuel 
des êtres : qu'il m'ôte le souffle de vie, si je commets une offense! De 
même que l'astre aux rayons ardents ne cesse de poursuivre sa course 
au-dessus de l'univers créé : qu'il m'ôte le souffle de vie, si je com- 
mets une offense! La lune (tchandraynas) s'avance comme un témoin 
permanent au milieu de tous les êtres : qu'elle m'ôte le souffle de vie, 
si je commets une offense ! Ces trois divinités soutiennent constamment 
les trois mondes dans leur universalité : qu'elles proclament la vérité,, 
ou qu'elles me retirent l'existence en ce jour! »• 

En réponse à cette invocation de Damayantî, le dieu Vayou fit en- 
tendre ces paroles du milieu des airs : «Non, elle n'a commis aucune 
transgression, ô Nala! C'est une vérité que je te dis. Ràdj^t 1© riche 
trésor de sa vertu a été bien gardé par Damayantî : pendant trois an- 
nées nous avons été les témoins de sa vie et les protecteurs de sa per- 
sonne! C'est en vue de toi qu'elle a imaginé elle-même ce stratagème 
sans pareil ; car, quel homme, si ce n'est toi, parcourrait cent yoéljcmas 
en un jour? Tu as rejoins la fille de Bhîma, et la fille de Bhîma t'a re- 
trouvé, ô maître de la terre ! Tu ne peux plus balancer : sois uni de 
nouveau à ton épouse! » 

« Tandis que Vayou parlait ainsi, une pluie de fleurs tombait du ciel, 
les tambours de la cour des dieux retentissaient, et un zéphyr agréa- 

■ 

ble répandait son souffle sur la terre. A la vue de ce prodige, le roi 

(1) Les yodjanas fioxïi des lieues indiennes qui valent chacune comme huit 
milles anglais d'après la moyenne des calculs : Tépopée sanscrite ne connaît 
guère d'autre mesure des distances. 



MAHABIIARATA. 143 

Nala chassa de son âme tout soupçon fUneste contre Damayantî. Aussi- 
tôt, attentif à la recommandation que lui avait faite le Roi desSer- 
pent8, il se couvrit d*un vêtement pur de toute poussière, et il reprit 
à rinstant sa première forme. Apercevant soudain son époux sous ses 
traits véritables, la fille de Bhima se mit à crier avec force et le serra 
dans ses bras. De son côté, le roi Nala, resplendissant du même éclat 
qu'autrefois, embrassa la fille de Bhima, et fit à ses deux enfants de 
douces caresses. 

Nala et Damayanti conversèrent longtemps, tantôt avec des larmes 
et des soupirs, tantôt avec le sourire serein qui attestait la joie de leur 
àme ; ils se racontèrent leurs avrentures de la forêt, leurs courses er- 
rantes dans plusieurs royaumes, et ils habitèrent ensemble le palais 
de Coundina après une séparation d'environ quatre années. Damayanti 
rendue à son époux, croissait en grâce et en éclat, semblable à une 
terre dont la rosée fait grandir les tendres moissons : son àme était 
dilatée par la joie la plus pure, accompagnant la satisfaction de ses 
plus chers désirs. 

Le roi et la reine des Vidarbhas comblèrent d'honneurs et de conso- 
lations celui qu'ils aimaient comme un fils chéri, l'époux de Damayanti : 
Nala, de son côté, leur rendit les hommages qui leur étaient dûs et leur 
renouvela ses serments. « Dans la ville de Coundina, les joyeuses ac- 
clamations de tous les habitants accueillirent le retour du jeune 
prince ; ses édifices furent ornés d'étendards et de banderolles ; ses 
rues royales furent arrosées et parées des guirlandes les plus fraîches ; 
le seuil de toutes les portes Ait jonché de fieurs, et il ne resta aucun 
autel qui ne Alt honoré d'offrandes. » 

Quand Ritouparna apprit que c'était le roi Nala, lui-même qui était 
demeuré auprès de lui caché, sous l'apparence de son écuyer Vahouca, 
il le félicita sur l'heureux événement qui l'avait rendu à son ^épouse, 
et il alla même jusqu'à s'excuser auprès de lui de ne pas l'avoir traité 
en prince dans son royaume, faute de pouvoir le connaître. Nala 
remercia son royal maître de la généreuse hospitalité et de la noble 
confiance qu'il lui a longtemps accordées, et il lui communiqua avec 
joie la science de conduire les chevaux, dont il avait fait rofcget d'une 
promesse solennelle. Possesseur de cette science précieuse, le roi 
d'Ayodhyà regagna promptement sa capitale en compagnie d'un autre 
écuyer. 

Après un mois de séjour à la cour de Bhima, Nala se dirigea vers le 
pays des Nischadhas avec un petit nombre de serviteurs, monté lui- 



144 ÉPOPÉE INDIENNE. 

même sur uq char qu'entouraient seize éléphants, cinquante chevaux 
et six cents fantassins. Arrivé en toute hâte dans son domaine royal, 
le fils de Viraséna alla droit à son fï*ère Pouchcara ; il le somma de 
recommencer le jeu de dés en y exposant lui-même les grandes ri- 
chesses qu'il avait acquises, mais en y engageant la possession du 
royaume qu'il avait perdu jadis : si Pouchcara ne voulait point ac- 
cepter le jeu, Nala le provoquait à un combat singulier où ils se dispu* 
taraient la victoire l'arc à la main (1). « Qui a triomphé d'un autre, 
disait-il, en lui prenant soit son royaume, soit des richesses, doit lui 
donner la chance d'une revanche : c'est pour lui un devoir rigoureux ! •• 
Comptant sur un succès assuré, Pouchcara accepta le défi et se vanta 
insolemment sur le champ d'avoir conquis avec les nouvelles richesses 
de Nala la belle Damayanti pour laquelle il avait toujours gardé un 
amour passionné au fond de son cœur. Mais à peine le jeu s'était-il 
engagé, que Nala devenait maître des joyaux et des trésors de Pouch- 
cara, et bientôt après du beau royaume de ses pères : quand il eut 
déclaré à son fï^ôre insensé que Cali seul était l'auteur de l'ancienne 
victoire qu'il avait remportée, le magnanime Nala lui fit grâce de la vie 
et, tandis qu'il avait le droit de le garder à sa cour comme esclave, il 
voulut le laisser en possession d'une part convenable dans les biens 
héréditaires de leur famille. Prenant l'attitude d'un suppliant, Pouch- 
cara se prosterna à ses pieds, en lui faisant, des souhaits de longue vie 
pour tant de clémence et de longanimité ; puis il partit, avec sa suite, 
pour la cité qui lui était assignée comme résidence. 

Alors Nala, au comble du bonheur, fit son entrée avec pompe 
dans la capitale des Nischadhiens décorée partout des plus riches or- 
nements Habitants de la ville et habitants de la campagne, tous vin- 
rent vers lui dans des transports d'allégresse, ils s'écrièrent en élevant 
les mains : « Aigourd'hui, ô roi, à la ville et à la campagne, nous 
sommes dans le bonheur et la sécurité : nous venons de nouveau vers 
vous pour vous rendre hommage, comme les Dévas le font à Çata- 
kratou (2) ! » Quand les premières réjouissances flirent terminées, 
Nala ramena dans sa capitale Damayanti que son père ne laissa point 

(1) A ce trait, nous nous rappelons Ulysse se posant seul avec son arme 
devant la troupe des amants de Pénélope, avant de les percer tour à tour 
de ses flèches. 

(2) ÇatakrcUou, « possesseur de cent ofirandes, » est un des surnoms 
dlndra, le Jupiter de l'Olympe indien. 



MAHABHARATA. 145 

partir sans la combler de prôsens. Entouré de la princesse de Vidarbha 
et de ses deux enfknts, Nala vivait heureux dans son royaume, comme 
le Roi des Dieux dans les jardins merveilleux du Nandana (1). Célèbre 
bientôt entre tous les souverains de Tlnde, ce prince gouvernait de 
nouveau son royaume avec une gloire éclatante, et offrait constam- 
ment, selon les rites prescrits, de nombreux sacrifices pourvus de 
riches offrandes. 

Nous n*ajouterons que peu de mots au récit que nous venons dé faire 
de cette aventure héroïque. Il n'est pas besoin, pour vanter le mérite 
du poëme indien, de le surfaire à Taide de comparaisons ambitieuses 
comme celles qu'un premier coup d'oeil a suggérées à M. de Lamar- 
tine : on ne sait à quel propos il met en cause la Bible, Homère et Mil- 
ton; on se demande s'il a pu sérieusement porter jusqu'à trois fois à 
Dante le défi de produire de plu^ hautes conceptions,de plus belles scè- 
nes (2). Voici la vérité sur ce chant épique qu'il est permis d'admirer, 
mais qu'on ne saurait appeler avec le poëte français « une immense 
conception ! •• L'épisode de Nala appartient, par sa forme, au style 
classique de l'épopée sanscrite, style d'une simplicité et d'une naïve 
négligence qui n'est pas sans charme; la composition en est irrépro- 
chable : point de surcharge, peu de redondances. Le fond du même 
épisode nous représente avec fidélité l'état moral de la première société 
brahmanique, tirant sa force de 3es lois religieuses ; il est emprunté à 
l'histoire des plus anciennes dynasties, dont les bardes indiens aient 
pu nous transmettre le souvenir. Nous ne dirions pas avec M. de La- 
martine que « Nala est un héros aussi beau et plus doux que l'Achille 
d'Homère, et Damayantî, l'Eve d'un autre jardin. » Mais l'histoire de 
Nala et de Damayantî, nous ne craignons pas de le répéter, est un des 
exemples qui caractérisent le mieux la douceur et même la délicatesse 
des mœurs dans les hautes castes, la place donnée à la femme dans la 
famille et la société, et l'idéal des portraits de femme qu'il a été donné 
à la poésie indienne de réaliser. Faisant allusion à l'histoire de la jeune 
brahmine Sàvitri, analysée ci-dessus, M. Ditandy remarque avec rai- 
son (3) que « la femme du Kchatriya, plus passionnée que la femme du 

(1) Nandana^ » lieu de plaisance, •• est le jardin du ciel d'Indra, qui a 
pour centre le mont Mérou, pour capitale AmaravcUi (l'Immortelle), pour 
palais Yaidjayanta (l'Etendard yictorieux). 

(2) Cours familier de liUérai., 4« entretien, pp. 294, 299, 303. 

(3) Parallèle, etc., chap. V, p. 70-72, p. 87 et suiv., p. 93. 

10 



146 ÉPOPÉE niDIElfllE. 

brahmane, est non moins inébranlable qu'elle dans Tobservation de 
cette loi, tout indienne, du dévouement absolu de réponse à l'époux, *- 
qu'elle s'identifie sans cesse, par l'esprit et le cœur, à son époux ab- 
sent, et que « son caractère inaccessible à toute faiblesse l'est égale- 
ment à la vanité, n Se dévouer, être sublime est chez elle un acte aussi 
naturel que de marcher ou de respirer. 



TROISIÈME ÉTUDE 



HISTOIRE DE SACOUNTALA. 



«On pourrait comparer Virg^inlo à quelques 
%ure8 de la poésie sacrée des Hindous, Sacoun» 
tal&. Damajanli, et l'on serait étonné de voir 
comment le mdm; sol, les mômes harmonies ont 
produit les mêmes êtres poétiques dans l'esprit 
des Orientaux et dans celui d'un homme de 
rOccideot... * Qvxviv, Qinie det BeUgion», 



Voici, dans sa forme native, l'histoire romantique qui fut le germe 
du drame célèbre de Calidâsa, appelé la Reconnaissance de Sacountalà^ 
et si bien accueilli de prime abord dans les traductions de sir W. Jones 
et de M. de Chézy : nous la faisons ici succéder avec intention à l'his- 
toire de Naia et de Damayantî, parce que, portant le même coloris 
antique, elle forme cependant avec elle un certain contraste qui nousr 
montre les mœurs indiennes sous leurs divers aspects. La première est 
plutôt héroïque; la seconde est plus intimement rattachée à la mytho- 
logie des Brahmanes : Tune met en relief les devoirs et les sentiments ; 
l'autre fait plus de part aux passions, donne un plus libre cours aux 
émotions de Tâme et aux orages du cœur. 

On a sous les yeux, dans l'histoire de Sacountalâ, réputée fort an- 
cienne, un de ces incidents qui ne devaient point être rares dans la vie 
des races royales et guerrières, une de ces intrigues qui, des mœurs, 
ont passé dans les usages et qui ont même reçu des lois une sorte de 
sanction. L'union passionnée de Sacountalâ avec le roi Douchmanta 
qui la rencontre dans les jardins enchanteurs d'un ermitage indien, 
c'est un mode de mariage qui a porté le nom des Qandha'nxis, ou des 
musiciens et danseurs du séjour céleste, amants des nymphes divines 
appelées les Apsaras (1); c'est une des exceptions que le législateur 

(1) Le ciel indien a été dépeint par d'anciens poètes comme presque aussi 
sensuel que le ciel de Mahomet, parce que ces poètes l'ont fait & l'image de 



148 ÉPOPKK INDIENNE. 

avait été obligé d'admettre bien qu'elle dérogeât aux rites établis, 
mais qu'il s'était efifor<.é de rattacher aux symboles religieux en lui 
imposant une dénomination divine; ce mode d'union était devenu 
licite, rien que par l'empire de la coutume, parmi les KschatriyaSy 
qui avaient formé de bonne heure une caste distincte de la caste brah- 
manique. L'histoire épique que nous allons esquisser, n'en est pas 
moins un hommage rendu par la poésie à la femme, à son caractère 
et à ses vertus, dans les paroles qu'elle a prêtées à cette héroïne des 
anciens âges. La manière dont Sacountalà y exprime le sentiment de 
sa dignité a tellement frappé Frédéric de Schlegel, au commencement 
de ce siècle, qu'il en a donné un extrait en témoignage de ses asser- 
tions sur la valeur morale et sur l'art remarquable de l'ancienne poé- 
sie des Hindous ; .il se sert des termes suivants pour caractériser le 
long discours de Sacountalà à Douchmanta que nous reproduisons plus 
loin presque en entier : 

« Pour le détail de cette partie de l'histoire, dit-il (1), l'ancienne épo- 
pée s'écarte beaucoup du drame de Calidàsa. Dans le Mahàbhàrata 
Sacountalà est aussi d'abord méconnue et rejetée de Douchmanta ; puis 
vient la reconnaissance et la réconciliation. Mais, quant à la circons- 
tance de l'anneau enchanté (2), il n'y a rien de cela dans le poème. 
L'enfant de Sacountalà est déjà âgé de six ans, lorsque sa mère vient 
avec lui à la cour du roi, demander à ce prince l'accomplissement de 
la promesse qu'il lui a donnée, de déclarer son 111s comme l'héritier du 
royaume. Douchmanta désavoue Sacountalà, seulement parce qu'il 
craint qu'une reconnaissance trop facile et sans preuve n'éveille chez 
les grands des soupçons sur la légitimité de l'enfant; peut-être bien 
aussi fait-il des difficultés pour mettre à l'épreuve celle qu'il veut 
épouser. 

» Sacountalà, animée par sa dureté, tombe dans le plus grand cour- 
roux, et sa douleur éclate enfin par un discours dans lequel elle tente 
de rappeler au perfide la voix de la conscience et la crainte de la divi- 

la cour des chefs militaires et des princes de l'Inde, premiers infracteurs de 
la sévérité des mœurs antiques. 

(1) Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, livre IV. Poésie 
(trad. citée, p. 292-93). 

(2) C'est l'usage d'un anneau comme moyen de reconnaissance qui a &if 
donner à la pièce indienne le titre de VAnneau fatal dans les premières 
traductions européennes. 



HAHABHARATA. 149 

■ 

nité qui voit toutes les actions des mortels. Elle lui peint la sainteté 
du mariage et la fçràce de la nature enfantine, et elle finit par une 
plainte mélancolique sur son malheur. » 

Ailleurs, Frédéric de Schlegel va même jusqu'à donner un suffrage 
de prédilection à la narration épique (1), après avoir loué Je drame de 
Calidâsa comme un des modèles de cette manière d'exposer dans 
laquelle les Hindous associent invinciblement à leurs impressions un 
sentiment très vif de l'immortalité dans une autre vie (2) ; car, il lui a 
paru d'un haut intérêt de rechercher, non-seulement quelle influence 
ces notions élevées ont exercée sur toutes les relations sociales, mais 
encore de quel genre de poésie, de beauté et de pathétique, leur ex- 
pression a été susceptible dans les monuments écrits des Indiens. 

«Ce qui nous charme dans leur poésie, dit-il, c'est. le sentiment 
'délicat pour la solitude et le monde végétal animé dans toutes ses par- 
ties, qui^ se présente sous des formes si attrayantes dans le poëme 
dramatique de la Sacountalà : ce sont encore les traits de douceur et 
de fidélité des femmes, ainsi que de la beauté aimable de la nature 
enfantine, qui brille encore davantage dans l'exposition épique bien 
plus ancienne de la même tradition hindoue. Qu'elle est touchante et 
digne d'admiration, cette profondeur du sentiment moral d'après 
laquelle le poëte appelle la conscience, « Tancien solitaire, » ou « le 
témoin du cœur, •» à qui rien ne reste caché; et dit qu'une action in- 
juste et une faute peuvent si peu demeurer cachées, que non-seulement 
tous les dieux et l'homme intérieur les connaissent, mais même que la 
nature inanimée les ressent!... >* 

Malgré la beauté de l'épisode du Mahâlhârata que nous désirons 
faire connaître, il nous parait préférable de n'en citer en cet endroit 
que la dernière partie nous montrant Sacountalà dans l'attitude d'une 

(1) Histoire de la littérature ancienne et moderne, leçon XV®, consacrée à 
la littératare et à la culture intellectuelle des Indiens. Comp. la Philoso- 
phie de Vhistoire du même auteur, leçon VI*. 

(2) La certitude d'une vie future, fait remarquer ce philosophe, a pour 
ainsi dire empiété dans Tlndé sur la vie terrestre actuelle ; tout n'est ici 
bas que préparation. « Les liens les plus doux, ceux de la nature et de 
l'amour, en rôçoivent aussi une consécration nouvelle. D*aprés ce système, 
le père et le fils sont tellement unis dans leur essence la plus intime, que 
la mort même ne saurait briser cette union ni la connexité de leurs desti- 
nées. Le mariage est aussi considéré comme d autant plus sacré qu'il s'étend 
au-delà de la vie. ** 



150 ÉPOPÉE INDIENNE. 

femme suppliaote, d*une épouse méconnue, d'une môre outragée. M. de 
Chézy, il est vrai, a donné de tout l'épisode une traduction fort élé- 
gante, mais libre, qu'on pourrait plutôt nommer une paraphrase poé- 
tique (1), et il l'a composée sans craindre de retrancher certains pas- 
sages de son modèle en vue des exigences d'un grand cercle de lecteurs 
dans le monde littéraire de nos jours. Tout en reconnaissant le talent 
qu'il a dépensé dans cette partie de sa tâcboi nous avons cru devoir 
nous en tenir à un calque plus exact du texte sanscrit (2) : nous y som- 
mes autorisé par l'exemple de Charles Wilkins qui le premier a tra- 
duit le même épisode en anglais, et même d'un traducteur en vers, 
M. Bernard Hirzel, de Zurich, qui a suivi constamment l'original avec 
une exacte, mais lumineuse fidélité (3). 

Une rapide analyse des cinq premiers chants ou adhyàyaa nous suf- 
fira pour amener le lecteur aux pages que nous avons intérêt de repro- 
duire non-seulement avec leur style et leur coloris poétique, mais 
encore avec une grande exactitude d'expression (4). 

§1. 

Un monarque vertueux et fort, du nom de Douchmanta, régnait jadis, 
par droit de conquête, sur la vaste contrée de l'Inde qui n'avait 
d'autres limites que les rivages de la mer et les confins des tribus les 
plus barbares. Le sol fertile de ses Etats donnait tout en abondance 

(1) Dans son édition de la Reconnaissance de Sacountalà, À la suite du 
drame. (Paris, 1830, 1 vol. gr. in^^'. Texte sanscrit, en sept lectures, 
p. 5-42, trad. fr., p. 77-100). 

(2) L*édition complète de l'épopée nous fournit le texte de l'épisode con- 
forme presque en tout à celui qu'avait imprimé de Chézy, d après deux 
manuscrite de Paris. — '!•' livre, Adiparvan, lect. 68-74, v. 2799-3125 
(t. I, p. 101-1 13, éd. de Calcutta). Voir Tépisode au tome I*' du Mah&bhârata, 
traduit par Hippolyte Fauche (tome I*', Paris 1863, pp, 297-330). 

(3) Sahuntala oder der Er?iennungsring, ein indisches Drama u. s. w. 
ZQrich, 1833, in-8» (p. 127-55), 2* édit., ib. 1849. 

(4) Avant d'analyser le drame de la Reconnaissance de Sakountalâ, 
dans le V* entretien de son Cours familier de littérature , M. de Lamartine 
a donné un résumé de Tépisode écrit, dit-il, avec une force et une sim- 
plicité plus antiques que le drame lui-même. « On vérifie au premier coup 
d'œil, ajoute-t-il plus loin au sujet des deux [ouvrages, un caractère de 
virilité dans l'antique, de raffinement et d'afieterie dans le moderne. • 



MAHABHARATA.. 151 

aux peapies qai les habitaient : nulle part la nature ne s*était encore 
montrée si prodigue de ses bienfaits. Les hommes qui peuplaient cette 
terre favorisée étaient dignes d*an tel bien-être par leurs vertus; tous 
aimaient la justice et respectaient les lois ; ils conservaient rigoureu- 
sement parmi eux la distinction des quatre classes primitives : « Pen- 
dant ce règne, dit le poète, on ne vit point les castes se confondre par 
des mariages entre les différents ordres. » 

Douchmanta paraissait aux hommes revêtu de tout Téclatde la puis- 
sance divine, et sa force prodigieuse était comparée à celle des plus 
puissants d'entre les dieux. On admirait ce prince partout où il portait 
ses pas. Tantôt il se montrait à la tête d'une brillante armée et re- 
■cueillait les applaudissements d'une foule enthousiaste ; tantôt il entre- 
prenait avec une imposante escorte une de ces chasses plus redou- 
tables que la guerre elle-même : exercé au maniement des armes, il 
immolait dans sa course à travers les lôrêts des milliers d'animaux 
féroces qu'il perçait de son bras, et il portait lui^^méme le ravage et la 
la mort jusqu'au milieu des troupeaux d'éléphants sauvages. La forêt, 
Jonchéedesjavelotsqu'avait lancés son armée semblable à un oura- 
;gan, et couverte des cadavres des animaux tombés sous les coups du 
roi, n'ofi^ait plus qu'un spectacle de carnage et de destruction. 

A ces scènes terribles succède tout à coup le tableau des merveilles 
et des enchantements d'une nature plus douce : si ce n'était un hors- 
d'œuvre en cet endroit, nous retracerions avec complaisance ces 
peintures délicates où se révèle l'art de décrire appliqué encore avec 
.sagesse par le poète indien. Un ermitage est dessiné dans tous ses dé- 
tails les plus pittoresques, que fournit la végétation luxuriante des 
lieux humides et bien boisés de la Péninsule : les arbres et les fleurs, 
le cours d'une rivière, le chant des oiseaux, les groupes de pénitents, 
rien n'est omis dans les traits qui nous peignent une de ces solitudes 
Admirables dont les contemplatifs de l'Inde ont fait de tout temps leur 
séjour ftivori. Mais le narrateur épique nous fait suivre les pas de 
Douchmanta dans cet asile de paix et de délices. 

Après avoir cherché en vain dans l'ermitage le vénérable Canva, 
illustre descendant du divin Casyapa, Douchmanta rencontra une 
Jeune fille d'une rare beauté, portant l'humble vêtement d'une anacho- 
rète. Il l'interrogea sous l'empire de la plus vive admiration, et, quand 
elle se dit l'enfant adoptif du solitaire, il la pressa davantage encore 
de questions sur son origine et sur sa destinée. C'est alors que Sacoun- 
talà flt au noble étranger le récit de sa naissance et de son éducation, 



itS2 ÉPCMPte fNDlBINE. 

comme elle Tavait entendu elle-même de la bouche de Canva, son pro* 
tecteur et son gardien. Elle est de sang royal : son pore est le fameox 
Viçvàmitra qui avait obtenu par ses longues austérités de passer de la 
classe des Guerriers à celle des Brahmanes, et qui avait effirayé les 
Dévas eux-mêmes par la vertu de ses mortifications qui allait lui 
ouvrir le ciel (1). Menacé dans son pouvoir divin, Indra résolut dV 
néantir en un instant les mérites tout puissants de Tascéte, et il envoya 
auprès de lui une des Apsaras de sa cour, Ménacà, avec tou€ les 
moyens de séduction dont il pouvait disposer.comme maître de Tair et 
de la nature. La nymphe remplit sans peine Tobjet de sa mission; mais 
quand elle remonta au séjour céleste d*Indra, elle abandonna Tenfani 
qui venait de naître de son union avec l'orgueilleux et austère Viçvà- 
mitra. Cette faible enfant, Canva, possesseur d*un ermitage voisin, la 
recueillit, couchée sur un lit de mousse et de fleurs, protégée par un 
berceau de verdure, et raft*aichie par le vol des Sacountas^ troupe 
d'oiseaux charmants qui avaient pris pitié d'elle dans son délaissement. 
Il la nomma Sacountala en souvenir de ces oiseaux, et la porta dans 
son ermitage où il Téleva avec la plus tendre sollicitude : il la considéra 
comme sa flUe, et à son tour Sacountala ne cessa de l'honorer comme 
un père. 

Quand Douchmanta eut entendu le récit de la fille adoptive de 
Canva, il lui tint ce discours d'un ton ému qui trahissait en lui une 
passion exaltée (2) : 

•< D'après ton langage, ô femme excellente, il est clair que tu es fille 
d'un roi : deviens mon épouse, femme gracieuse, et dis-moi ce que je 
dois faire pour toi ! Aiyourd'hui même je t'apporterai un collier en or, 
de riches vêtements, des boucles d'oreilles étincelantes d*or et des 
pierreries les plus rares provenant des contrées lointaines, des joyaux, 
gracieux ornement de la poitrine, ainsi que de riches fourrures. Con- 
sens à être mon épouse, et tout mon royaume t'appartiendra. Unis, 
vierge timide, unis tes jours aux miens par le lien nuptial des Gan- 

(1) L'histoire religieuse de Tlnde est pleine de semblables exemples ile 
la jalousie des Dieux craignant d'être dépossédés de leurs prérogatives 
divines par des mortels devenant dieux à leur tour : Thistoire de Viçvàmitra, 
longuement racontée dans le RdmAf/ana, est le plus célèbre des nombreux 
exemples que nous en donne Tépopée sanscrite. 

(2) Lecture VI» du texte de Chézy; lect. 73» du I" livre dans le Ma- 
hàbhùraia de Calcutta, v. 2955 87. 



MAHABHARATA. 133 

dharvas : car de toutes les manières de serrer les nœuds de rhjnnien, 
celle des Gandharvas est réputée la meilleure. »» — « roi, lui répon- 
dit Sacountalâ, mon père est sorti de cet hermitage pour aller cher- 
cher des fruits : attends ici quelques instants; lui-même, j'en suis sûr, 
t'accordera ma main.» — -Beauté irréprochable, répartit aussitôt 
Douchmanta, je désire avant tout te vouer un culte d'amour! C'est 
pour toi, sache-le, que je suis venu en ces lieux : mon cœur s'en est 
allé vers toi ! Une âme s'unit par J'amitié à une autre ; une âme trouve 
son refuge dans une autre ; une âme se donne elle-même à une autre, 
telle est la règle que trace pour toi la loi divine. Selon cette loi il est 
huit manières de se marier (1). Les quatre premières, ainsi que l'a dé- 
claré autrefois Manou dit Svayambhoû (existant par lui-même), con- 
viennent à Tordre des Brahmanes, et les six premières appartiennent 

de droit aux Kchatriyas Ainsi devons nous agir, en suivant la 

route que la loi nous indique : le mode des Gandharvas et celui des 
Rdkchasas sont légitimes pour la caste guerrière, tu n'en peux douter; 
il n'est pas moins certain qu'ils puissent être usités, soit ensemble, soit 
séparément. Toi qui m'aimes du même amour que je t'aime moi-même, 
deviens donc mon épouse d'après le rite de mariage dit Gândhnrva! n 

Sacountalâ dit alors à Douchmanta : « Si telle est la route tracée 
par la loi, si je suis libre de disposer de moi-même, écoute la condition 
que je mets à mon consentement, ô le meilleur des descendants de 
Pourou l Promets-moi d'accomplir en toute vérité ce que je vais te 
demander ici en secret : le fils à qui je donnerais le jour serait ton suc- 
cesseur en qualité de Youva-râdja (2). C'est une vérité que je dis, ô 
grand prince : si tu me l'accordes, que notre union soit bientôt con- 
sommée \n — u Qu'il en soit ainsi ! » lui répondit le roi sans plus longue 
réflexion. «<De plus, je te conduirai dans la capitale de mon royaume, 
ô femme au doux sourire : comme tu en es digne, je t'en fais formelle- 
ment la promesse ; je te le dis en vérité ! « 

Ainsi ce prince parla-t-il à celle qui avait toigours marché sans re- 
proches ; puis il la prit par les mains d'après le rite consacré. Quand il 
eut passé quelque temps auprès de Sacountalâ dans ce lieu paisible, 
Douchmanta prit congé d'elle, mais en l'assurant de nouveau qu'il lui 
enverrait une escorte pour la conduire à son palais. Il partit, songeant 
à Canva, et à ce que ferait le saint personnage en apprenant les évé- 

(1) Mânaca-àharma, Liv. III, v. 21 et suiv. Voir ci-dessus page 86. 

(2) « Jeune roi, *» prince royal, héritier présomptif de la couronne. 



454 ÉPOPÉE INDIENNE. 

Déments qui veDaient de se passer dans son ermitage. Il était encore 
livré à ces pensées, quand il rentrait dans sa capitale. 

Peu d'instants après Canva était de retour dans l'enceinte sacrée; 
Sacountalâ, agitée d'esprit et de cœur qu'elle était, n'alla point à la 
rencontre de son père« Mais le pieux solitaire, doué d'un savoir divin 
Bi rendu pénétrant par la ferveur religieuse, lui dit avec joie en jetant 
sur elle un regard prophétique : « Bienheureuse, l'union que tu as con- 
tractée aigourd'hui de toi-même sans me consulter n'a rien de con- 
traire à la loi divine. Certes, le mariage nommé Gândfiarva est le plus 
convenable pour l'ordre des guerriers : c'est l'union secrète et sans 
invocations sacrées de deux amants qui s'aiment d'un amour mutael. 
Douchmanta que tu as pris pour époux, ô Sacountalâ, est le meilleur 
des hommes, doué de vertu religieuse et de grandeur d'âme. Ton fîls, 
chef d'une grande race, redoutable par sa force, aura en sa puissance 
ce monde tout entier auquel l'Océan sert de limite : ce héros magna- 
nime marche-t-il au combat avec une excellente armée, elle restera à 
jamais invincible ! n Alors Sacountalâ ayant déchargé le vieux Canva 
de son fardeau et déposé les fruits qu'il apportait, versa une eau 
frsâche sur les pieds du vénérable solitaire, et elle lui dit quand il eut 
goûté quelque repos. « L'excellent roi Douchmanta que j'ai choisi pour 
époux, oh ! puisses-tu répandre tes bénédictions sur lui et sur tous ses 
amis! » — «A cause de toi, lui répondit Canva, je veux lui être pro- 
pice, ô femme accomplie ! Obtiens de moi, à ton choix, la faveur que 
tu désires le plus vivement ! » Alors Sacountalâ sollicita de lui pour la 
race de Pourou la fidélité dans le devoir et la persévérance dans le 
bonheur, tant était grand son désir de ce qui assurerait la félicité de 
Douchmanta. 

« En l'absence du prince qui lui avait donné la promesse d'un prompt 
retour, plusieurs lunes s'étant déjà écoulées, Sacountalâ mit au monde 
un fils d'une force incomparable, d'un éclat égal à celui de la flamme, 
doué de beauté et de nobles vertus : il reçut le nom de Douchmanti (1). 
Le meilleur des ascètes, Canva accomplit rigoureusement pour l'en- 
fant toutes les cérémonies prescrites depuis la naissance jusqu'aux 
années de la jeunesse. Là grandit rapidement le jeune prince, au corps 
de lion, aux dents blanches et aiguës, portant sur la main la marque 

(1) Ce nouveau récit et tous ceux qui vont suivre forment la lecture YIII^ 
du texte de l'épisode (127 dist.), la lecture 74« du J<^' livre du MahàbhùrcOa 
(v. 2988-3125). 



HÀHABHARATA. 1S5 

d'une roue (1), ayant une tête imposante et une force redoutable, sem- 
blable enfin à quelque rejeton des dieux. A peine âgé de six ans, il ra- 
menait vers la retraite de Canva les lions, les tigres, les ours, les élé- 
phants, les buffles, et d'une main puissante il les attachait au tronc des 
arbres qui entouraient Thermitago; puis il les montait et les apprivoi- 
sait, comme en se jouant^ dans ses courses lointaines. De là vint le 
nouveau nom que lui donnèrent les habitants de cette pieuse solitude : 
« Qu*il soit nommé, dirent-ils, Sarvadamana, celui qui dompte tout, 
puisqu'il sait dompter tous les êtres ! » Ainsi Tenfant obtint-il le nom 
de Sarvadamana, 

*• Le sage qui voit cet enfant rempli ds courage, de force et de vi- 
gueur, accomplissant des actions en quelque sorte surhumaines, dit un 
Jour à Sacountalà : « Il est temps qu*ll soit reconnu pour Théritier du 
trône! » Découvrant donc en lui une vertu supérieure, Canva dit alors 
à ses disciples : Suivez la belle Sacountalà en compagnie de son flls! 
Conduisez-la avec honneur d*ici jusqu'à la demeure de son époux, 
après ravoir parée de tous les ornements qui conviennent à sa dignité. 
Il ne sied pas que les femmes demeurent trop longtemps parmi leurs 
proches et leurs amis; cela nuit à leur réputation, à leurs mœurs, et à 
leurs devoirs : c'est pourquoi, emmenez-la d'ici promptement! » Après 
avoir répondu qu'ils étaient prêts à obéir, ces sages d'une insigne vertu 
placèrent Sacountalà et son ûls devant eux, et ils partirent ensemble 
pour la ville de Gadjasàhvaya (2). 

§11. 

B Prenant par la main son fils aux yeux de lotus, semblable aux en- 
fants des Immortels, Sacountalà, au sortir de la forêt, alla directement 
au palais de Douchmanta. Après qu'elle eut été annoncée et introduite 
auprès du roi avec son fils égal en splendeur au soleil levant, ses com- 
pagnons de route s'en retournèrent à leur ermitage. De son côté, quand 
Sacountalà eut témoigné sa vénération au prince selon l'usage, elle lui 
adressa ces paroles : « Ordonne que cet enfant, ô grand roi, soit con- 

(1) Ce signe était regardé comme présage certain de la domination 
suprême : le nom de Tcliacra était donné, par les devins de l'Inde, à une 
disposition des lignes de la main, en forme de roue ou de soleil. 

(2) Un des noms de la ville antique Hâstinapoura, analogue au premier 
en ce qu'il désigne un « combat ou concours d'éléphants, «* 



156 ÉPOPÉE INDIENNE. 

sacré par l'eau sainte à la dignité d'héritier royal (yâxivarâdjya) ! car 
c'est ton fils qui, semblable à une divinité, est le fruit de ton amour 
pour moi. Ordonne cette cérémonie, chef des hon^mes, selon l'engage- 
ment que tu en an pris quand nous nous sommes unis naguère ; sou- 
viens-toi, prince fortuné, que c'était dans Tenceinte de l'hermitage de 
Canva!» 

En entendant ces mots, et quoiqu'il n'eût point oublié ses promesses, 
le roi s'écria : « Je ne m'en souviens pas ! De qui proviens-tu, péni- 
tente maudite? Je n'ai point souvenir d!avoir formé légalement quelque 
lien d'amour avec toi; va-t-en, ou reste ici, à ton bon plaisir : fais ce 
que tu voudras ! »» Interdite, atterrée par ces paroles, privée de ses 
sens par la douleur, cette femme pleine d'intelligence et de beauté 
resta d'abord sans mouvement con.ime une colonne immobile : ses 
yeux étaient enflammés d'indignation, et un violent dépit agitait ses 
lèvres ; le feu de son regard semblait dévorer le roi, quand elle lançait 
les yeux sur lui. Tantôt elle se contenait avec dignité: tantôt elle tres- 
saillait, pénétrée du désir de venger son outrage; elle se sentait con- 
stamment animée de cette ardeur qu'inspire et soutient la pratique des 
austérités. Accablée par l'excès de sa douleur, elle hésita quelques in- 
stants; ensuite, fixant ses regards sur son royal époux, elle lui dit 
avec Tacoent de la colère : 

•« Toi qui connais la vérité, ô grand roi, comment se fait-il que tu 
oses soutenir sans crainte ne pas me connaître, ainsi que le ferait un 
homme vulgaire et de sentiments bas? Ton coeur sait ce qui est en cela 
vérité ou mensonge; dis en conscience ce qu'il est juste de dire, et ne 
te ravale point toi-même! Celui qui se juge et se déclare autrement 
qu'il n'est, en vérité, n'est-il pas coupable du même crime que le bri- 
gand qui se déroberait à lui-même? Je suis seul, as-tu pensé peut-être ? 
mais tu ne sais ce que c'est que ce solitaire intérieur et permanent qui 
a connaissance de toute action mauvaise, et en présence de qui tu com- 
mets l'iniquité! L'homme qui fait le mal se prend à dire : personne ne 
me voit ! Mais les dieux le voient, et son propre (juge), l'homme inté- 
rieur, le voit aussi ! Le Soleil et la Lune,le Feu et l'Air, le Ciel, la Terre 
et les Eaux, le Jour et la Nuit, les deux Crépuscules du matin et du 
soir, Yama et Dharma (1), aussi bien que le cœur, sont tous les té- 

(1) Dharma est le dieu en qui est personnifiée toute justice : Yama est 
le dieu des morts, juge des enfers, qui est en action dans l'histoire de 
Sâvitri ; il est au nombre des personnalités divines invoquées dans les 
textes védiques (v. VEsscU sur le mythe des RibTiavas, p. 76 et.suiv.). 



HAHABHARATA. 157 

moiris des plus secrètes actions des mortels I... Yama.âls de Vivasvat, 
pardonne son crime à celui dont l'âme trouve satisfaction dans le sou- 
venir intime de son acte; au contraire, il punit durement l'action cou- 
pable de l'homme qui n'en conserve pas en lui-même la conscience. 
Non, les dieux ne sont point propices à celui qui,s'avili88ant lui-même, 
^'attache à un autre témoignage qu'à celui de son âme , quand même 
8on âme ne serait pas la cause du mal ! n 

« Toi qui naguère es venu librement vers moi, ne me méprise pas, 
moi qui te suis dévouée comme à un époux ! Tu ne peux traiter avec 
dédain réponse digne d'honneur qui se présente à toi! Pourquoi me 
repousses-tu comme une femme misérable, abandonnée, en présence 
de toute cette assemblée? Ce n'est pas dans un désert que je profère 
ma plainte: pourquoi ne m'écoutes-tu pas? si tu ne donnes point de 
réponse à mes supplications, Douchmanta, crains que ta tête coupable 
ne se brise en cent éclats ! n 

" Les anciens chantres l'ont déclaré : l'homme qui s'unit à la femme 
renaît par elle dans ses enfants ; de là vient pour l'épouse le titre de 
mère (djâyâ). Un fils naît-il à l'homme fidèle aux lois de sa croyance, 
il sauve par la perpétuité de sa race ses ancêtres autrefois décédés. De 
ce qu'il délivre l'âme de son père du séjour infernal appelé Pout, un 
iils est appelé pourra, ainsi que l'a déclaré Svayambhoù lui-même (1). 
L'épouse est un objet d'honneur dans la maison ; c'est elle qui élève les 
enfants; l'épouse est le souffle de vie de son époux; elle est tout dé- 
vouement à son maître. L'épouse est la moitié de l'homme ; elle est 
pour lui le meilleur des amis : l'épouse est la source du parfait bien- 
être ; elle est la racine de la famille et de sa perpétuité.Les hommes qui 
ont une épouse accomplissent bien les cérémonies sacrées et remplis- 
sent les devoirs de chefs de maison : quand ils possèdent une épouse, 
les hommes sont comblés de joie, et le bonheur da salut leur est as- 
suré. Dans des lieux déserts, les femmes sont des amies procurant con- 
^lation par leur doux langage ; elles sont comme des pères dans les 
devoirs sérieux de la vie ; elles deviennent comme des mères dans les 
temps d'infortune. Les femmes sont un appui dans des solitudes sau- 
vages pour le voyageur délaissé : qui a une épouse est assuré d'un sou- 
tien ; c'est pourquoi, les femmes offrent le meilleur des refuges dans 
l'existence. Son époux émigre-t-il dans un autre monde et tombe-t-il 
seul dans les lieux de ténèbres, une épouse constamment dévouée le 

(1) Jlfânatxi-d^rma, liv, IX. V. 138. Voir plus haut riatroductioD,p. 81. 



158 ÉPOPÉE INDIENNE. 

suit dans cette région. Meurt-elle la première.répouse âdôle reste sans 
cesse dans Tattente de son époux, sur lequel sont fixés ses regards ; si 
son époux la précède, la femme vertueuse le suit même dans la 
mort(l). » 

Aussi, le mariage, ô prince, est-il un état très désiré : le mari pos- 
sède en effet son épouse, non-seulement dans cette vie, mais encore 
dans celle qui esta venir. Les sages ont dit que le fils de Thomme étant 
un autre lui-même, né de lui-même, Thomme doit respecter sa femme, 
la mère de son enfant, autant que sa propre mère. Quand il regarde 
Tenfant de son épouse, comme il verrait sa propre image dans un mi- 
roir, il éprouve la même joie que Thomme pur qui a obtenu le ciel. 
Consumés par les peines de rame, affligés par des revers, les hommes 
trouvent de pures délices auprès de leur épouse, comme les êtres souf- 
fï»ant de la chaleur en trouvent dans la fï^aîcheur des eaux. Bien qu'ir- 
rité par un outrage, que Thomme ne cause jamais de chagrin à la 
femme qui Ta charmé : qu'il considère plutôt que c'est d'elle que dé- 
pendent sa joie, son bonheur et Taccomplissement de ses devoirs! La 
femme est la source constante et sacrée de l'existence ; car sans son 
secours, leBRischis (sages divinisés) eux-mêmes donneraient-ils le jour 
à un enfant? Lorsqu'un fils accourt vers son père, même tout couvert 
de poussière, lorsqu'il vient l'embrasser, quel plus grand plaisir peut-il 
exister? 

» Comment peux-tu donc regarder d'un œil de mépris ce jeune en- 
fant qui est ton fils, alors que lui-même dirige vers toi ses beaux yeux 
avec tant d'affection? La petite fourmi veille sur ses propres œul^ et ne 
les brise pas !... et toi, qui connais la justice, comment ne protôgeraîs- 
tu pas ton enfant? L'attouchement d'un tendre enfant, lorsqu'on le 
tient embrassé, est plus doux et plus suave que celui de vêtements? 
délicats, que celui de l'eau la plus fï»aîche. Le Brahmane est le premier 
des hommes; la vache, le premier des quadrupèdes; le gourou^ notre 
guide spirituel, et vénéré au-dessus de tous; de même l'attouchement 
d'un enfant est de toutes les sensations la plus délicieuse ! Permets 
donc que cet enfant dont l'œil est plein d'affection t'embrasse et te 
caresse, puisqu'il n'y a pas dans le monde de plus douce sensation 
que les caresses d'un enfant ! n 
n Trois fois trois lunes s'étant écoulées, j'ai donné le jour, ô puissant 

(1) Allusion à ces immolations volontaires des veuves, rares sans doute, 
mais certainement assez anciennes dans l'Inde héroïque. 



MAHABHARATA. 159 

prince, à cet enfant vigoureux et fort qui doit éloigner de toi à jamais 
tous les chagrins. Cent fois il offrira le grand sacrifice du cheval (le 
Vâéljimédha) ! » Telles sont les paroles qu'une voix céleste me fit en- 
tendre au moment de sa naissance. N'est-il pas vrai que l'homme qui 
rentre volontiers dans sa demeure après une absence, presse avec 
amour son fils contre son sein et lui imprime sur le ft*ont de tendres 
baisers? Les Brahmanes, tu le sais, dans les cérémonies pratiquées à 
la naissance de l'enfant, prononcent cette formule de la liturgie sacrée : 
« C'est de mon corps, de mon propre corps que tu es né ; c'est de mon 
cœur que tu es issu : tu es un autre moi-même, ô flls ; puisses-tu vivre 
cent automnes ! » Celui-ôi est né de tes membres, c'est un autre homme 
issu de toi : comme dans une eau pure, regarde tes traits dans ceux de 
ton fils. De même que le feu du sacrifice s'allume d'une étincelle du 
foyer domestique, cet enfant que tu as engendré n'est qu'une partie de 
toi-même ! 

» Hélas! un jour, ô prince, un chasseur, à la poursuite des bétes 
fauves, vint s'emparer de moi, jeune encore, dans le paisible asile de 
mon père. Parmi les six premières d'entre les Apsaras, brille d'un 
grand éclat Ménacâ, la fille de Bralima : descendue un jour du ciel sur 
la terre, cette nymphe me donna l'existence en s'unissant à Viçvàmitra< 
Après qu'elle m'eut mise au monde sur un des plateaux de l'Himalaya, 
cette femme cruelle m'abandonna comine si j'eusse été l'enfant d'une 
autre. Quel crime ai-je donc pu commettre dans une autre vie avant 
ma naissance, pour avoir été délaissée par mes parents et pour être 
maintenant repoussée par toi ? Si tu me rejettes aujourd'hui, c'est avec 
bonheur que je regagnerai mon paisible ermitage : mais cet enfant» qui 
est ton propre fils, non, tu n'oseras point le délaisser !» 

Douchmanta dit alors à cette femme éplorée .- « Je ne reconnais pas 
le fils, que tu as mis au monde, Sacountalâ ! Les femmes ont en par- 
tage l'art de feindre : qui ajouterait foi à ton langage? En croirai-je 
Ménacà, cette mère sans pitié qui t'a abandonnée sur le mont Himavat 
comme on abandonne les restes impurs d'une offrande? Et combien 
lut insensible ton père, le descendant des Kchatriyas, Yiçvàmitra qui, 
devenu Brahmane, est tombé par ses désirs sous la puissance de 
l'amour! N'importe que Menaça ait le premier rang parmi les Apsaras, 
et ton père parmi les Maharchis (1) : toi, leur enfant, pourquoi tiens- 
tu ici- des discours comme la plus méprisable des femmes ? Ne rougis^ 

(1) Grands Rischis, sages déifié» de Tordre le plus élevé. 



160 ÉPOPÉE INDIENNE. 

tu pas de racouter une histoire dénuée de toute vérité, et cela en ma 
présence? Sors dlci, pénitente indigne! Quel fut le sort du farouche 
Maharschi, et celui de Menaça, belle entre les nympbes du ciel? Et 
quel est le tien, misérable, qui portes ici les vêtements d'une anacho- 
rète? Le fils que tu nous montres ici a, certes, une taille trop haute 
pour l'âge que tu lui prêtes, et sa force est trop grande pour un garçon 
Bi jeune : comment, en si peu d'années, a-t-il pu croître jusqu*à la 
hauteur du Sala (l)? Non : tu es une femme de l'espèce la plus vile; tu 
tiens le langage d'une courtisane effrontée! Ne reconnaît-on pas en 
toi le fruit des amours de l'impudique Ménacâ ! Ce n'est que mensonge, 
tout ce que tu viens de dire, étrange pénitente! Je ne te reconnais 
pas : laisse-moi... tu jpeux aller où te portera ton caprice! 

Sacountalà répondit : « prince, tu remarques dans les autres des 
fautes aussi petites qu'un grain de moutarde (2), tandis que de tes yeux 
tu n'aperçois aucunement les tiennes, aussi grosses que le fruit du 
Vilva (3). Ménacâ habite les cieux où elle est servie par des génies 
célestes. Ma naissance, ô Douchmanta, est bien autrement illustre que 
ta naissance. Je traverse l'espace des airs, tandis que tu marches 
attaché à la terre. Vois bien la différence qui existe entre nous deux : 
c'est celle que Ton remarque entre le mont Mérou et un grain de Sar- 
schapa (4). Les demeures célestes du grand Indra, de Varouna, de 
Yama et de Couvera (5), il m'est donné de les visiter ; apprécie donc, 
souverain des hommes, l'étendue de ma puissance ! 

«Le discours que j'ai tenu devant toi, c'est la vérité même : je l'ai 
proféré, pour t'éclairer et non pour te faire iqjure : ne devais-tu pas 
l'entendre avec patience? Tant qu'il n'a pas vu son propre visage dans 
un miroir, l'homme d'une horrible laideur s'estime lui-même bien plus 
beau qu'aucun mortel : mais, dès que le miroir lui a montré la diffor- 

(1) Arbre trè.s élevé qui croît dans le nord du Bengale. 

(2) Cette comparaison indienne est d'une analogie frappante avec celle 
de la paille et de la poutre dans la sentence évangélique bien connue. 

(3) L'arbre dit Vilva (Aegle marmelos) a pour fruit une baie spbérique, 
remarquable par sa grosseur, et fort recherchée des Indiens pour le parfum 
et le goût exquis de sa pulpe jaunâtre. 

(4) Le grain de moutarde a été chez beaucoup de peuples rexpression 
proverbiale servant â désigner la plus petite quantité possible. Qu'on se 
rappelle la parabole de l'Evangile (S. Mathieu, chap. XIII, v. 31-32). 

(5) Varouna, dieu des eaux, est le Neptune indien ; Couvera est un autre 
Plu tus, gardien et dispensateur des richesses. 



HAHABHARATA. 161 

mité de son visage, il aperçoit clairement la différence qui existe entre 
lui et les autres hommes. Il ne méprise personne, celui qui a en partage 
le privilège d'une grande beauté : il se gardera de causer de la douleur 
par des paroles à qui n'est pas doué comme lui. Entend-il en même 
temps des propos honnêtes et des propos méchants, Tinsensé choisira 
certainement les pires, de même que le sanglier qui se roule dans la 
fange. Mais entend-il des discours opposés les uns aux autres, le sage 
ne s'arrête qu'aux paroles sensées, de même que le cygne qui sépare 
subtilement le lait d'avec l'eau (1). Si l'homme vertueux se repent du 
mal qu'il a dit de son semblable, on entend d'ordinaire le méchant se 
réjouir des outrages qu'il lui a faits. L'un se plaît à respecter la vieil- 
lesse et trouve une pure satisfaction dans cette conduite ; l'autre met 
au contraire sa joie à offenser des personnes dignes de vénération. 
Heureux celui qui ignore les fautes des autres ! Insensé celui qui s'in- 
génie à les rechercher ! Qu'y a-t-il de plus digne de pitié dans ce monde 
que le pervers qui mérite le blâme des gens de bien et qui cependant 
leur inflige le seul nom qui convienne à sa propre méchanceté? Un 
athée lui-même est aussi terrifié par la vue d'un homme qui est sorti 
de la route du bien et du devoir, que par l'aspect de la dent empoison- 
née d'un serpent Airieux ! Quelle doit donc être à cette vue la terreur 
du vrai croyant? »• 

« Les maîtres du ciel anéantiront le bonheur de celui qui est capable 
de traiter avec mépris l'enfant auquel il a donné l'être : il ne pourra 
jamais prétendre à la béatitude dans d'autres mondes. D'après la sen- 
tence des ancêtres, le fils est le secours de la famille, le salut de la 
race : que personne n'ait donc le malheur de repousser un fils, l'être 
en qui réside le plus sacré des devoirs! Manou a reconnu que les 
hommes peuvent être pères de cinq manières (2) : ils le sont lorsqu'ils 
ont eu des enfants de leur propre épouse, lorsqu'ils les ont achetés, 

(1) L'opinion populaire attribuait cette propriété à plusieurs volatiles de 
l'espèce des oies : Calidâsa j a fait allusion dans une des stances du VI* 
acte de Sacounicdà^ et Bartrihari a consacré la même tradition dans une 
de ses sentences morales (éd. Bohlen, sect. II, sent. 15). 

(2) Une grande partie du livre IX" a été consacrée par les rédacteurs du 
Code de Manou aux sources nouvelles de la paternité légale et aux droits 
différents dont jouissent les enfants simplement comme parents ou comme 
héritiers : la jurisprudence a introduit en cette matière des distinctions 
subtiles sans aucun doute étrangères A la coutume antique. 

IL 



i62 ÉPOPÉE INDIENNE. 

lorsqu'ils les ont élevés, lorsqu'ils les ont trouvés, et enfin lorsqu'ils les 
ont eus d'une femme étrangère. Les enfants sont les soutiens de la 
croyance et de la bonne renommée de l'auteur de leurs jours, et ils 
augmentent le bonheur de son âme : puis, par l'accomplissement des 
devoirs sacrés, ils délivrent des régions ténébreuses du Naraca les 
âmes de leurs ancêtres. - 

« Tu ne dois donc point repousser ton fils, prince puissant entre tous 
les rois : si tu veilles à te conserver toi-même dans la vertu et la jus- 
tice, ô toi qui es le lion des souverains de la terre, tu ne peux en ce 
moment user d'aucune feinte trompeuse. Certes, un squl lac vaut 
mieux que cent fontaines, et un sacrifice est plus agréable aux Dieux 
que cent lacs : la naissance d'un fils est préférable à une centaine de 
sacrifices, mais la vérité vaut bien mieux que la naissance de cent fils. 
Oui, la vérité l'emporterait encore si on la mettait dans la balance 
avec mille sacrifices solennels comme VAçvamédka, Une parole vraie ! 
On peut douter, ô prince, si elle n'égale pas en efilcacilé la lecture en- 
tière des Védas, ou la pratique de se baigner dans les saints lieux de 
pèlerinage ! La vérité, c'est la première des vertus ; c'est aussi la plus 
haute des choses que l'on connaisse, tandis qu'il n'est riei; de plus 
odieux que le mensonge dans le monde entier! La vérité, c'est le 
Brahma suprême; c'est l'ordre supérieur à tous les ordres! Ah! ne 
viole pas, ô Roi, cette loi souveraine.... tiens-toi lié à la sincérité de 
tes promesses. Mais, si tu restes attaché au mensonge, si tu deviens 
infidèle à la foi jurée, oui, je pars à l'instant, je me retire de moi- 
même; car personne ne s'approcherait encore d'un homme tel que 
toi !... 

» Au reste, apprends-le, Douchmanta, même sans ton secours, moo 
fils régnera un jour sur le monde qui étend ses frontières jusqu'aux 
quatre mers et qui a pour couronnement le glorieux Mérou, le roi des 
Montagnes ! » 

§ lïL 

Sacountalà, ayant ainsi parlé au roi, se disposait à partir, quand 
tout à coup une voix surhumaine descendit du haut des cieux et, 
s'adressant à Douchmanta, qui était entouré de ses prêtres (1), de ses 
précepteurs spirituels et de ses conseillers, lui fit entendre ces paroles : 

(1) C'étaient le PurchUa ou grand prêtre domestique, et les Ritvidj ou 
directeurs des cérémonies du sacrifice ; puis les Atchàrycuf on maîtres 
chargés d'enseigner les écritures* 



MAHABHVRATA. J63 

« Celui à qui il a donné Têtre, — son flls, — c'est pour un père sa 
propre personne : accueille donc ce flls, ô Douchmanta, et ne repousse 
pas Sacountalà ! C'est par son fils que le père fait sortir ses ancêtres 
du sombre séjour de Yama. Oui, tu es le père de cet enfant : Sacoun- 
talà a dit la vérité ! C'est une autre moitié de toi-même que sa mère a 
mise au jour. Douchmanta, chéris le fils que t'a donné Sacountalà; 
protège ce flls encore vivant, afin qu'elle vive aussi, cette femme na- 
^nève si tristement abandonnée ! Protège, ô descendant de Pourou, le 
magnanime Dauchmanti, l'enfant de Sacountalà ! Puisque tu dois le 
chérir et le protéger, d après les paroles que tu viens d'entendre, que 
ton flls s'appelle désormais Bhavata (l), c'est-à-dire le protégé! »» 

Le roi, entendant cette déclaration solennelle des maîtres du ciel, 
en éprouva une grande joie, et dit aussitôt à ses prêtres et à ses minis- 
tres : « Ecoutez, ô vous, hommes sages, le langage que m'a tenu l'en- 
voyé des Dieux ! Cet enfant, je le reconnais, moi aussi, pour mon pro- 
pre fils. Mais si je l'avais aussitôt reçu comme mon flls, sur la simple 
parole de sa mère, mon peuple eût conçu peut-être des doutes sur sa 
naissance : ce fils n'eût peut-être jamais été pur à ses yeux ! • 

Après avoir ainsi, grâce au secours d'un message céleste, éclaircî 
l'origine de son enfant, D3uchmanta, au comble de la joie, le saisit 
tendrement par les mains. Puis, quand il eut fait accomplir toutes les 
cérémonies prescrites à un père par la loi en faveur de ce fils qu'il 
venait de rendre au bonheur, il le baisa doucement sur le front et le 
pressa avec effusion dans ses bras. Félicité par les brahmanes et loué 
par les chantres de sa cour, le prince goûta la joie la plus vive en ser- 
rant contre son sein le fils qu'il retrouvait. Douchmanta rendit de 
même à son épouse les honneurs consacrés par l'usage, et il prit soin 
de la consoler par de douces paroles : 

« Nos engagements, dit le prince à Sacountalà, étaient inconnus à 
mon peuple; toute ma conduite jusqu'ici a eu pour objet de les divul- 
guer dignement à tous les yeux. Maintenant ce peuple sait que tu es 
liée à moi par le titre d'épouse. A cet enfant, à notre fils, appartient 
de droit la succession au trône : c'est dans ce dessein que j'ai tot^ours^ 
agi. Les paroles dures que tu m*as adressées dans un mouvement de 

(1) Ce nom. dérivé de la racine hhri (soutenir, nourrir), est pris ici dan& 
sa signification passive : à la fin du drame, au contraire, il est entendu 
avec le sens actif de soutien ou protecteur. Nous ne faisons que rapporter 
son interprétation poétique et légendaire. 



464 ÉPOPÉE INDIENNE. 

colère, je te les pardonne, à toi qui m'aimes, épouse chérie, femme gra- 
cieuse, dont les grands yeux ont tant de charmes! »» 

Après avoir consolé par de semblables discours son épouse bien- 
aimée, le sage Douchmanta lui fit donner des vêtements somptueux et 
lui présenta des mets délicats. Puis il proclama sous le nom de Bha- 
RATA le flls qu'il avait eu de Sacountalâ, et le fit consacrer solennelle- 
ment comme l'héritier de son trône avec le titre de Youvarâdya. 

L'armée de ce prince magnanime,toiy ours brillante d'un éclat céleste, 
et toujours invincible, suivait partout ses pas ; le monde retentissait 
d'un grand fracas au bruit de sa marche. Bharata subjugua bien des 
souverains et les rendit les vassaux de son empire; il accorda aux 
bons justice et protection, et il s'acquit ainsi une gloire incomparable. 
Ce grand roi, chef d'une monarchie universelle (1), gouverna la terre 
toute entière avec force et magnificence ; pareil à Indra, roi des êtres 
célestes, il offrait des sacrifices innombrables. C'était le sage Canva 
qui dirigeait toutes ces cérémonies selon la loi divine: un jour Bharata 
fit accomplir le grand Sacrifice du cheval, réputé s'étendre jusques au 
.ciel, et le bienheureux prince fit à Canva don de mille padmas en guise 
d'offrande dans cette solennité (2). 

(1) Bharata aurait étendu sa domination au point que Tlnde entière, 
selon la tradition, prit de lui le nom de BJiarata-Varcha. lie fils de Douch- 
manta et de Sacountalâ serait le plus célèbre des princes indiens qui ont 
porté le môme nom de Bharaia : il a été la souche de la race fameuse des 
Bharatides qui se sont partagé les plus beaux pays de la Péninsule. 

VAitaréya Bràhmana, qui se rattache au Rigvéda, décrit la consécra- 
tion royale de Bharata et parle également de ses conquêtes et de ses sacri- 
fices ; il en est des extraits dans le Mémoire bien connu de Colebrooke 
sur les Védaa. 

(2) Qu'on observe la conclusion pratique qui termine l'histoire héroïque 
des fondateurs de la grande dynastie des Bharatides, on y trouve un exem- 
ple du soin qu'ont pris les Brahmanes de conserver avec les noms saillants 
des généalogies royales le souvenir des ofirandes et des dons faits à de 
pieux personnages de l'antiquité hindoue. Ici le père adoptîf de Sacoun- 
talâ reçoit de Bharata cent padmas équivalant à un cadeau de plusieurs 
millions, d'après le calcul que les Indiens avaient coutume d'appliquer 
aux valeurs d'or et d'argent. C'est un de ces traits naïfs qui tirent le lec- 
teur du merveilleux des légendes mythologiques, pour le ramener d*un 
seul coup dans le domaine des réalites de l'histoire. 



QUATRIÈME ETUDE. 



UNE FAMILLB DE BRAHMANES, DANS LES TEMPS HÉROÏQUES 



DE l'iNDE. 



L'histoire qu'on va lire n'est pas une nouvelle où des traits de senti- 
ments soient i^ustés avec art à quelque fiction dont la scène ait l'Inde 
pour théâtre. C'est, à la lettre, un récit indien, une de ces aventures 
qui abondent dans la plus grande des épopées sanscrites, le Mahàbhâ- 
rata, et qui conservent un fond de vérité historique à travers l'étrange 
merveilleux répandu dans toutes les parties de la composition. C'est 
un des rares épisodes de cette épopée qui peuvent être transportés 
dans une langue moderne sans les modifications notables qu'exige le 
goût européen, et qui n'ont pas besoin d'un appareil de notes pour l'in- 
telligence du récit (1). Nous avons donc tenté d'en faire une traduction 
libre, tout en conservant au texte original un intérêt de simplicité 
et de vérité poétique. L'épisode qui a pour titre : Lamentations du 
brahmane^ n'est parvenu que lentement à certaine notoriété, et la 
première partie seulement a été mise en vers allemands par Fr. Bopp 
dans un recueil sanscrit de textes épiques (2). 

Les Panda vas errent de contrée en contrée avec leur mère Kountî, 
et, en attendant le jour où ils reparaîtront avec de puissants alliés pour 
disputer l'empire, ils voyagent sous les dehors de pauvres brahmanes, 
portant la chevelure bouclée, vêtus d'écorces d'arbres et de peaux de 
gazelle. Ils sont obligés, dans leur fuite, de déployer quelquefois la plus 
grande énergie pour échapper aux périls qui menacent leur vie : àBâ- 
ranàvata, ils se sauvent avec habileté dans l'incendie de la maison de 

(1) L*épisode qui a pour titre Mort de Baka, et la dixième section du 
premier livre du McJiàbhAraJUi, comprenant en huit lectures 212 çlokas 
ou distiques (édit. de Calcutta, t. I. 222-229). 

(2) Ardschund's Reise zu Indra's Himmél m. s. to. Berlin, 1824, in-4®. 



166 ÉPOPÉE l!SDIE?iNE. 

• 

laque où ils devaient tous périr par les artitices de leur ennemi le plus 
acharné (1). Plus tard, quand ils traversent une immense forêt, Tun des 
Pàndavas engage une lutte avec un géant redoutable, Hidimba, et rim- 
mole pendant le sommeil de ses frères. Bhîma, vainqueur du géant, a 
un rôle bien caractérisé dans cette suite d'aventures : il personnifie la 
force guerrière mise au service d'idées morales ; il protège les siens 
par la force de son bras ; quelquefois même il les porte seul sur ses 
épaules dans les heures do danger. Mais il reste soumis à Tainé de ses 
frères Youdhichthira, qui est leur guide et leur arbitre, et il obéit aux 
volontés de leur mère, qui partage leur infortune (2). 

Bhima ou Bhîmaséna, le «redoutable,» appelé aussi Vrikodara (Ven- 
tre-de-Loup) est l'homme de guerre dont la bravoure est tempérée par 
l'idée du juste, mais dont la haute taille et les continuels exploits jus- 
tifient rénorme appétit : on ne reprochera pas aux poètes indiens 
d'avoir pris ainsi la nature sur le fait, quand les Grecs s'amusaient à 
voir Hercule gourmand et vorace dans les pièces d'Epicharme et jus- 
que dans la tragédie d'Euripide. Les monstres que l'Hercule de l'épo- 
pée sanscrite est appelé si souvent à combattre appartiennent à une 
race indigène, sans rites sacrés, sans lois fixes et sans gouvernement 
régulier, que les Aryas, conquérants de l'fnde, ont rencontrée partout 
sur leur passage : les chantres de la civilisation brahmanique en ont 
hXt des Râhchasas, c'est-à-dire des géants d'une figure horrible, d*une 
force redoutable, des monstres avides de chair humaine. 

On ne sera pas trop choqué, dans l'épisode ici traduit, de la présence 
<run de ces êtres imaginaires, qu'on retrouve dans l'histoire fabuleuse 
des peuples anciens et des nations du moyen âge. Sous la figure de ces 
ogres de la tradition indienne, on aperçoit sans peine la charge des 
races barbares avec lesquelles les guerriers de race brahmanique ont 

( 1) Le livre du poëme où est racontée cette aventure (Djatougrihaparvan) 
A été traduit élégamment par M. Théodore Favie dans ses Fragments du 
MahàbhArata. 

(2) La lutte de Bhlma avec le géant Hidimba et la rencontre que le héros 
fit alors de la Rakschasl, sœur du géant, ont été retracées dans leur signi- 
fication historique par M. Th. Ravie dans une étude sur les Pàndavas. 
héros pieux de l'épopée sanscrite (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1857). 
Le vigoureux pinceau de l'écrivain français a conservé à cet incident les 
traits saillants qui le caractérisent dans l'original, impiété et sagesse, 
passion et naïveté, férocité et bravoure ; contrastes qui reportent à la rivalité 
de deux races se disputant le sol indien. 



MÀHAHHARATA. 167 

été aux prises dans Tâge héroïque de Tlnde. Il y a, dans des scôues de 
ce genre, un contraste bien marqué entre la force intelligente des uns 
et la force brutale des autres, entre les mœurs patriarcales des hom- 
mes religieux, serviteurs des Dévas, et les habitudes sauvages d*étres 
sans religion et sans culte, coupables d'anthropophagie; ce contraste 
même est, dans Tépopée, une source de beautés poétiques. 

Dans Taventure que nous avons choisie, on verra un géant du nom 
de Baka, faisant régner la terreur dans le petit royaume des Kitcha- 
kas, voisin du Gange : il résidait à peu de distance d'Ekatchakrà, leur 
capitale, et il exigeait tous les jours le tribut d'un homme avec les ali- 
ments nécessaires à son repas. C*est encore Bhîma qui ira se mesurer 
avec le monstre, et qui en fera justice. Mais ce qui donne à cette 
légende épique son principal intérêt, c'est la scène d'intérieur à la- 
quelle le poète nous fait assister : c'est le tableau de la désolation 
d'une famille brahmanique à laquelle le sort assigne l'obligation de 
livrer l'un de ses membres au géant Baka. 

Sans doute, il y a bien des longueurs et bien des raisonnements dans 
l'entretien du brahmane avec sa femme et ses deux enfants en pré- 
sence d'un danger imminent. On l'a dit avec raison, le sentiment ne 
disserte pas, le langage de la vraie douleur n'est point prolixe. On 
-trouve cependant quelque charme dans le combat de générosité qui 
s'élève entre tous les membres de la famille, dont chacun veut se sacri- 
fier pour le salut des autres. Aux lamentations du brahmane sur le 
sort si dur qui le fï*appe, succèdent les protestations de sa femme et de 
sa fille, qui veulent mourir pour la conservation de leurs proches. 
Après ces pénibles débats, se fait entendre le bégayement enfï^ntin du 
jeune garçon qui dit à ses parents de ne pas pleurer, parce qu'il veut 
tuer le géant avec un brin d'herbe. 

Au milieu des traits ingénus qui peignent d'après nature les passions 
et les sentiments, on remarque ici les idées qui ont dominé dans la con- 
stitution primitive de la famille indienne. Tout ce que la législation de 
Manou nous apprend des devoirs imprescriptibles imposés à tous ses . 
membres ressort clairement de la situation critique des principaux 
personnages. Le père est le chef de la famille : c'est la tête précieuse 
pour laquelle les autres se dévouent. La femme est la fidèle compagne 
de son mari; mais elle doit pousser le dévouement jusqu'à l'immola- 
tion d'elle-même. Loin qu'il y ait égalité de droits entre les deux époux, 
•une prééminence illimitée appartient à l'homme : il a droit à tous les 
sacrifices; il peut remplacer une femme par une autre, tandis qu'un 
second mariage est interdit à toute femme qui veut rester vertueuse. 



468 ÉPOPÉE INDIENNE. 

Les enfants sont élevés dans les pensées d'obéissance et de déyoue* 
ment envers leurs parents : le lien qui les unit les uns aux autres est 
d*autant plus fort que la religion brahmanique prescrit aux descen- 
dants le devoir insigne d'assurer par des prières et des sacrifices le 
bonheur permanent des ancêtres dans une autre vie. Le fils est libéra- 
teur de son père, non- seulement en ce monde, en présence des cala- 
mités de l'existence humaine, mais encore dans l'antre, en le soqs- 
trayant par des rites sacrés aux tourments de l'enfer. La allé concourt 
au même but en donnant le jour à des enfants qui offrent aux mânes 
des ancêtres les libations d*eau et les gâteaux de farine, et qui obtien- 
nent des dieux, par ces offrandes et par d'autres, la perpétuité de la 
famille entière. Il y a en de tels passages des notions spiritualistes 
d'une haute valeur touchant l'immortalité de la personne humaine, et 
la solidarité religieuse des hommes unis par les liens de la parenté 
naturelle ; elles présentent une heureuse contradiction avec la triste 
doctrine de la migration des âmes en divers corps suivant leur mérite 
dans leurs vies successives. 

Tout, dans cet épisode, est touchant; dans les scènes qui le compo- 
sent, chaque personnage parle du cœur et ne dit rien que la vérité. On 
aimera certainement le genre d*émulation que le devoir établit entre 
des êtres malheureux et inoffensif^ qui n'ont que des larmes à l'ap- 
proche du danger. On admirera la peinture naturelle et vraie des 
sentiments profonds de Tàme que les erreurs du paganisme indien 
n'altèrent point, comme il arrive fort souvent dans les aventures 
mythologiques et héroïques de l'Inde. 

Le tableau de la désolation du brahmane et de sa famille fait place 
à un autre tableau qui n'a pas moins de beauté morale ; c'est quand 
nous voyons la mère des Pândavas, la vénérable Kountî, promettre au 
brahmane, son hôte, le secours du bras de Bhima, et plus tard justifier 
sa promesse devant son fils aîné, qui redoutait quelque malheur pour 
le valeureux guerrier, principal soutien de ses fï*ères. 

Enfin, par une opposition fort heureuse, l'épisode se termine par le 
récit du combat que Bhîma livra au géant cruel qui avait déjà fait tant 
de victimes parmi les habitants d'Ekatchakrâ. Le combat, ici dépeint 
avec les couleurs les plus vives, peut donner une juste idée de ces 
exploits chevaleresques qui ont servi de matière aux narrations pro- 
lixes des poètes épiques, dans l'Inde comme ailleurs.. Tout ce morceau, 
par son siget et par le ton de la narration ou du dialogue, ne semble- 
t-il pas appartenir au noyau primitif de la grande épopée? 



MAHABHARATA. 169 



INFORTUNES ET LAMENTATIONS DU BRAHMANE. 

RÉCIT. 

Arrivés à Ekatchakrà, les Pàndavas avaient reçu Thospitalité dans 
la demeure d'un brahmane; mais ils n*y firent pas un séjour perma- 
nent. Jouissant du spectacle de belles forêts, de belles campagnes, de 
la vue des fleuves et des lacs, ils voyageaient tous en mendiant, et ils 
étaient bien vus par les habitants de la ville à cause de leurs bonnes 
qualités. Chaque nuit, ils rendaient compte du produit des aumônes à 
Kountî, leur mère ; et, quand celle-ci avait fait les parts, chacun con- 
sommait la sienne. La moitié de tout ce qu*on avait recueilli était par- 
tagée entre la mère et ses héroïques enfants : le robuste Bhima man- 
geait à lui seul Tautre moitié. 

Un temps assez long s'était déjà écoulé, depuis que les fils magna- 
nimes de Pândou résidaient dans le royaume des Kîtchakas. Or, un 
jour que ces héros s'en étaient allés pour mendier, par hasard Bhima 
était resté assis auprès de sa mère. Voilà que Kountî entendit dans la 
demeure du brahmane, leur hôte, un grand bruit de voix qui semblait 
arraché par la douleur, et qui retentissait d'une n^anière effrayante. 
Quand elle reconnut qu'on pleurait amèrement et que l'on éclatait en 
sanglots, elle ne put le supporter plus longtemps à cause de la pitié 
qui lui était naturelle. Le cœur agité par la peine qu'elle ressentait, 
cette femme excellente s'adressait ainsi à Bhima avec l'accent d'une 
profonde compassion : 

« Enfant, nous habitons en paix la demeure de ce brahmane, ignorés 
des fils de Dhritaràschtra, traités avec égards, libres de tout souci. Je 
pense toigours, mon fils, à ce que je pourrais faire d'agréable à ce 
brahmane, à ce que pourraient faire de même ceux qui habitent en 
sécurité dans cette maison. C'est un homme chez qui un bienfait n'est 
jamais perdu, et qui rendra bien au-delà de ce que d'autres eussent fait 
pour lui. Un grand malheur vient de les frapper... Sije pouvais lui 
porter secours en ce moment même, ce serait un acte de reconnais- 
sance envers lui ! » 

Bhima répondit à sa mère : 

« Connaissons d'abord quelle est l'afiliction de cet honmie, et quelle 
en est la cause... Alors je prendrai une résolution, l'affaire lût-elle 
très difficile!...» 



470 ÉPOPÉE »DIE?S3(E. 

Tandis qu'ils parlaient ainsi, ils entendirent plus distinctement les 
cris doaloareax da brahmane et de son épouse. Alors Kounti entra 
d'un pas empressé dans l'habitation intérieure de son magnanime : là, 
elle aper<^ut le brahmane qui se tenait la tête baissée à côté de sa 
femme, de son fils et de sa tille. 

Le brahmane se lamentait en présence des siens ; il leur parlait en 
res termes : 

« Malheur à la vie de ce monde, vaine et sans fruit, source de dou- 
leurs, cause de dépendance, féconde en misères ! La tristesse est ex- 
trême en cette vie ; la souffrance Test aussi : qui marche dans le chemin 
do la vie y rencontre certainement des douleurs. 

n Une seule personne poursuit sans cesse trois choses : le devoir, la 
fortune, Tobjet de ses désirs; et si Tune de ces choses vient à lui man- 
quer, elle est atteinte d*une peine extrême et sans fin. 

f Non, je ne vois pas de moyen de me tirer de l'infortune présente, 
de me mettre en sécurité avec mes enfants et ma femme ! 

«» Moi-même, tu le sais, ô brahmine, je t'ai tenu autrefois ce langage : 
« Allons là où le bonheur nous attend ! ^ — Mais tu ne voulus point 
m'écouter : « Ici je suis née, ici j'ai grandi; ici habite encore mon père...» 
Ainsi me répondis-tu, ô femme imprudente, toutes les fois que je te 
pressais de partir. 

*> Ton père âgé s'en est allé au ciel ; de même, ta mère n'est plus de- 
puis longtemps, ainsi que les proches que tu comptais autrefois... Quel 
avantage avions-nous à demeurer ici ! Toi qui aimais tes parents, mais 
qui n'as pas écouté ma voix, tu as été frappée par la perte de ces pa- 
rents, qui f\it aussi pour moi un sujet de profonde affliction. 

n Aujourd'hui, c'est ma propre mort qui se prépare; car je ne pour- 
rais consentir à livrer un des miens, tandis que je vivrais moi-même 
en homme égoïste et cruel. 

*• toi que j'ai choisie légalement et que j'ai épousée suivant les rites 
sacrés, femme vertueuse et soumise, toigours semblable à ma môre ! 
Amie qui m'as été donnée par les Dévas comme un constant et su- 
prême refuge, et accordée par tes parents pour partager mes devoirs 
de chef de maison ! Toi, noble de naissance et de conduite ; toi, la môre 
de mes enfants, non, je ne pourrais te sacrifier pour sauver ma propre 
vie, épouse bonne, irréprochable et dévouée ! 

» Et pourquoi consentirais-je à livrer moi-même mon fils, qui n'a pas 
encore atteint l'âge de l'adolescence, et dont aucun poil ne couvre en- 
core le menton ? Et cette fille, que Brahmà, le maître souverain de 



MAUABHARATA. 171 

toutes choses, a mise au monde pour un époux, et par laquelle j*ob- 
tiendrai pour moi et mes ancêtres les mondes des filles (1), comment 
pourrais-je la sacrifier ? Les uns pensent qu'un père aime davantage un 
fils; les autres, qu'il aime davantage une fille : pour moi Tun et Tautre 
me sont également chers... Comment serais-je capable d'abandonner 
cette fille innocente en qui réside Tespoir des mondes futurs, d'une 
postérité et d'un bonheur sans terme! 

*• Mais, en me sacrifiant moi-même, c'est avec tourment que je pas- 
serais dans un autre monde... Que j'abandonne ces êtres chéris, et il8 
ne pourront plus subsister sur cette terre ! Le sacrifice de Tun ou de 
l'autre d'entre eux est réputé un acte odieux par les sages, et cepen- 
dant, si je fais le sacrifice de moi-même, ils mourront certainement 
ikute de mon soutien ! 

n Non, je ne puis sortir de l'extrême infortune où je suis tombé. 
Hélas! ô malheur! quel sera donc aigourd'hui notre refuge à moi et 
aux miens?... Mourir avec eux tous est le meilleur sort; car la vie n'est 
plus supportable pour moi ! n 

Ensuite la fidèle brahmine répondit en ces termes aux paroles de son 
époux : 

« Non, tu ne dois pas te livrer à l'afiiiction comme un homme de 
basse naissance : il n'y a pas lieu maintenant à te désoler, puisque tu 
sais mieux. La mort atteint nécessairement tous les hommes en ce 
monde : certes, il ne faut pas s'affliger de ce qui arrive inévitablement. 

» Une épouse, une fille, un fils, toutes choses sont désirées pour soi- 
même. Repousse donc avec sagesse la désolation qui t'accable... c'est 
moi qui partirai ! En effet, c'est un devoir élevé et permanent pour 
une femme, que de faire un acte agréable à son époux, même au prix 
deEsa vie. Une action faite dans ce but te portera bonheur à toi-même : 
ellelestfimpérissable dans l'autre monde, et glorieuse dans celui-ci. Il 
y a en cela un noble devoir que je veux te faire comprendre; il y va 
de ton intérêt et de ton droit. 

» Tujas obtenu de moi, à brahmane, ce que l'on attend d'une épouse, 
une fille et un garçon que voilà... Je suis donc aigourd'hui libre de 
toute dette envers toi ! Or, tu as la Ibrce de nourrir et de protéger ces 
deux enfants, tandis que moi, moi seule, je serais incapable de les dé- 

(1) On nommait ainsi ceux des mondes où l'on parvient, grâce à la 
postérité qu'une fille donne aux ascendants de la famille, et par laquelle 
les^crifîces expiatoires sont accomplis sans interruption en leur faveur. 



m ÉPOPÉE INDIENNE. 

fendre et de les soutenir ! Une fois que je suis privée de toi, ô maître 
de ma vie et de mon bien, comment existeront ces deux jeunes gens, et 
comment existerai-je moi-môme? Hélas ! veuve et sans appui, avec ces 
enfants d'un âge si tendre, comment les soutiendrai-je tous deux en 
restant dans la voie de la vertu? 

» Eh bien, quaml cette fille çera recherchée par des hommes égoïstes 
et hautains qui ne seront pas retenus par ta i)résence, moi seule sau- 
rai-je la protéger? Tels que des oiseaux avides du grain répandu sur 
la terre, bien des hommes convoitent une femme privée de son époux. 
Toujours agitée, livrée aux sollicitations d'hommes pervers, je ne sau- 
rais pas demeurer dans la route des gens de bien... Et suis-je capable 
de maintenir dans le chemin de ses aïeux cette jeune fille, la seule de 
ta race, cette enfant pure de toute tache ? Et puis-je inculquer les ver- 
tus désirées à ce jeune garçon dénué d'appui, exposé au malheur de 
toutes parts, comme tu le ferais, toi qui connais les règles du devoir 7 
Sans prendre garde à moi, des hommes indignes poursuivront avide- 
ment cette fille sans protecteur, de même que d'impurs Soudras cher- 
chent à surprendre la tradition révélée du Véda : et si, soutenue par 
tes hautes vertus, je refbse de la leur livrer, ils l'enlèveront par vio- 
lence comme les corneilles viennent dérober l'offrande du beurre cla- 
rifiée jusque sur l'autel! 

" Quand je verrai ton fils indigne de toi-même et ta fille tombée 
entre les mains d'êtres pervers, alors, méprisée que je serai dans le 
monde et me reconnaissant à peine moi-même au milieu d'hommes 
arrogants, ah! je mourrai certainement, ô brahmane! Sans aucun 
doute, délaissés par moi comme par toi, ces deux fkibles êtres succom- 
beraient bientôt, semblables à des poissons jetés hors de l'eau. Ainsi 
tous trois à la fois, tu l'entends, nous périrons faute de tes secours... 
tu dois donc me laisser partir. 

» C'est le plus grand bonheur pour les femmes, même quand elles 
ont des enfants, de marcher avant tout dans la route honorable où 
elles suivent leur époux : ainsi l'ont entendu les hommes versés dans 
la connaissance des devoirs. Je vais donc abandonner ce fils et cette 
fille... J'ai naguère abandonné mes proches; ma vie même, je la sacri- 
fierai à cause de toi, ô brahmane ! Ne l'emporte-t-elle pas sur toute es- 
pèce d'offrandes et de mortifications, de pénitences et de pieuses lar- 
gesses, la persévérance que met la femme à vouloir constamment le 
bien-être de son époux? Ce devoir que je veux accomplir, c'est le de- 
voir le plus élevé, digne objet de désir, cause de bonheur pour toi et 
aussi pour ta race! 



MAHABHARATA. 173 

" Des enfants, des amis, des richesses, on les désire en vue de son 
salut dans les calamités, et on a droit de désirer une épouse dans la 
même vue. Car les sages Font ainsi pensé, ni la famille entière, ni la 
postérité n'est comparable à soi-même (1)... Consens donc, brahmane, 
à ce que je vais faire... sauve-toi par toi-même! Laisse-moi partir, 
ô homme vénérable, mais protège mes deux enfants ! 

" Une femme ne peut être mise à mort, comme s'expriment les hom- 
mes qui connaissent les règles du juste (%). On dit que les Ràkchasas 
ne les ignorent pas; celui-ci ne va donc pas me tuer. S'il y a un droit 
de mort sur les hommes 11 est douteux qu'il existe sur les femmes... 
par conséquent, toi, ami du juste, tu dois me laisser aller ! J'ai joui de 
bien des avantages; j'ai accompli mon devoir, j'ai obtenu de toi une 
postérité qui m'est chère... La mort ne sera pas un tourment pour moi. 
Après t'avoir donné des enfants, après avoir vieilli à tes côtés et satis- 
fait sans cesse à tes désirs, il m'est permis de prendre fermement ma 
résolution. 

n Quant à toi, homme vénérable, quand tu m'auras perdue, tu pren- 
dras une autre femme, et de nouveaux devoirs te seront imposés. Il 
n'y a point de crime pour les hommes s'ils prennent plusieurs femmes, 
tandis que c'est une grande faute pour les femmes d'aller au delà d'un 
premier époux. Réfléchis sur tout cela, ô brahmane, et pense que le 
sacrifice de ta propre personne serait tout à fait digne de blâme... 
Hâte-toi aujourd'hui de te sauver toi-même, sauve aussi ta famille et 
tes deux enfants ! » 

Après ces paroles de la brahmine, son époux l'embrassa tendrement 
et ils laissèrent couler des larmes, brisés qu'ils étaient par le malheur. 

Entendant les plaintes excessives de ses parents désolés, la jeune 
fille se sentit toute pénétrée de douleur ; elle leur tint ce langage : 

(1) Le barde indien a mis en ce passage dans la bouche de la brahmine 
dévouée la justification du plus complet égoïsme ; il a répété dans des vers 
que nous avons omis le conseil peu moral et peu philosophique de tout 
sacrifier à son propre salut, qui est inscrit dans le code de Manou, liv. YII, 
dist. 213. Voici la sentence concernant les devoirs du prince : « Pour 
remédier à l'infortune, qu'il garde avec soin ses richesses, qu'il sacrifie ses 
richesses pour sauver son épouse, qu'il sacrifie son épouse et ses richesses, 
pour se sauver lui-même ! «• 

(2) Dans la guerre même, les Aryas de l'Inde épargnaient les femmes. Il 
en est des exemples dans les légendes héroïques, ainsi dans celle de Ràma 
(voir le livre I*' du Ràmàyana^ lect. 27 et 28, éd. Schlegel). 



174 ÉPOPÉE INDIENNE. 

« Pourquoi donc, dans votre profonde affliction, pleurez- vous comme 
des gens sans aucun appui? Ecoutez ma voix, et vous reprendrez cou- 
rage. C'est en toute justice que je puis être sacrifiée par vous, cela 
n'est pas douteux : on me sacrifiant comme je dois l'être, sauvez par 
moi seule tous les autres! 

n On désire une post-érité dans cette pensée qu'elle vous sauvera : le 
temps en est venu! avec mon aide, surmontez la calamité présenta», 
comme on traverse la mer sur un vaisseau... L'enfant (poutra) est 
nommé ainsi par les sages, parce qu'il délivre de l'infortune en ce 
monde et après la mort, et parce qu'il cause le salut de toute manière. 
Les ancêtres d'une famille désirent toujours obtenir une postérité de 
filles. J'opérerai la délivrance qu'ils en attendent, en sauvant présen- 
tement la vie de mon père. 

" Oui, si tu t'en allais dans un autre monde, ô mon père, ce jeune 
enfant, mon frère, ne serait pas longtemps sans périr. Quand ce frère 
n'existerait plus et serait parvenu au ciel, l'offrande aux Pitris ne 
serait plus accomplie, et ils en seraient contristés... Pour moi, aban- 
donnée que je serais alors par mon père, ma mère et mon flrère, je 
tomberais dans une douleur au-dessus de toutes les douleurs, et je 
mourrais certainement dans cet état inaccoutumé! Au contraire, si tu 
restes sain et sauf, ma mère et mon jeune fï'ère n'ont plus à craindre 
de danger : la prospérité de la famille et la continuation des offrandes 
sont alors garanties ! 

» Un fils est un autre soi-même; une épouse est une amie, mais une 
fille est un siget d'affliction : délivre-toi de cette affliction et laisse-moi 
libre dans l'accomplissement d'un devoir! Qu'adviendra-t-il? Du mo- 
ment où je serai séparée de toi, 6 mon père, je ne serai plus qu'âne 
pauvre fille, sans protecteur, errant d'un lieu à un autre... Ainsi, que 
je sois la libératrice de toute la famille, je recueillerai certainement 
les fruits de l'acte difficile que j'aurai accompli! Mais que tu veuilles 
partir en me délaissant, ô le meilleur des brahmanes, je serai au com- 
ble de la misère. Ah ! épargne-moi cette dure extrémité ! Sauve donc 
ta propre personne pour nous, p>our ta race et par amour du devoir i 
sacrifie-moi seule, qui dois être sacrifiée! C'est un acte qu'il est néces- 
saire de faire... ne laisse point passer le temps qui nous presse! 

» Hélas ! y aurait-il une misère plus grande que la nôtre, quand tu 
t-en serais allé au ciel, et que nous serions errants comme des chiens, 
forcés de demander notre nourriture à la main d'autrui? Mais que tn 
échappes à ce pressant péril avec tes proches; pour moi, je survivrai 



MAHABHARATA. 175 

en ce monde avec une gloire impérissable, et je serai en possession du 
bonheur! Par suite de ce don que j*aurai fait de moi-même, les Dôvas 
et les Pitris, ainsi la tradition nous l'a-t-elle appris, seront comblés de 
joie en continuant à recevoir de toi Teau des libations ! » 

Après avoir entendu cette longue suite de réflexions lamentables, le 
père, la mère et la fille fondirent tous trois en larmes. En les voyant 
tous pleurer, le jeune âls, bel enfant à Tœil épanoui, se mit à bégayer 
doucement ces paroles : ** Ne pleure point, mon père ! ne pleure point, 
ma mère, ni toi, ma soeur! » Et aussitôt le visage riant, il sauta gaie- 
ment tour à tour auprès de chaque personne. Puis, tout à coup pre- 
nant un brin d'herbe, il cria d'un air joyeux : «Avec cela je vais tuer 
ce Ràkchasa, le mangeur d'hommes! ^ A ces mots articulés avec peine 
par l'enfant, ses parents, qui étaient plongés dans la douleur, furent 
saisis d'une joie profonde (l). 

•• Il en est temps, y» pensait alors Kountî, et aussitôt elle s'avança 
dans l'appartement auprès d'eux ; par ses paroles, comme par une am- 
broisie céleste, elle les rappela à la vie qui semblait leur échapper. 

« Je veux savoir en toute vérité, leur dit Kountî, quelle est la cause 
de l'infortune qui vous accable. Quand je la connaîtrai, je ferai en 
sorte de l'éloigner de vous, et, s'il est possible, de la repousser entiè- 
rement, n 

Le brahmane répondit à la vénérable princesse qu'il ne connaissait 
pas : 

« Le langage que tu tiens, ô vertueuse pénitente, est celui qui con- 
vient aux gens de bien. Mais l'infortune qui nous frappe, il n'est pas 
donné à un homme de l'éloigner de nous... 

(1) M Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son 
père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste 
plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre 
avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus puissam- 
ment dans le cœur. Astyanax joue avec la mort qu'il ne voit pas; l'enfant 
du brahmane la brave et la défie pour sauver son père ; l'instinct n'est plus 
seulement de l'instinct dans le poëme indien, il est déjà de la tendresse, de 
l'héroïsme et de la sainteté. Homère n'est que pittoresque, le poète indien 
est spiritualiste. « Ainsi s'exprime au sujet de la sublime naïveté de co 
passage M. de Lamartine qui a résumé en quelques pages (V* entretien, 
1856, pp. 331-330) l'histoire du brahmane informé : •• Petit drame pbilo- 
-sophique et moral, • comme il l'appelle, « ressemblant plus à un apo- 
logue humain qu*à un chant épique. » 



176 ÉPOPÉE INDIENNE. 

n Dans le voisinage de cette ville habite un Râkchasa, da nom de 
Baka, maître tout-puissant de la contrée et de sa capitale. Nourri de 
chair humaine, cet être pervers, qui est doué d*une force gigantesque, 
gouverne avec pleine autorité la contrée tout entière, et nous n'avons 
rien à redouter des hommes d*autres pays. Il a été établi qu'il rece- 
vrait pour sa nourriture un tribut d'une mesure de riz, de deux boeufô 
et d'un homme. 11 vient lui-même le prendre, et il s'en retourne. Les 
habitants d'Ëkatchakrâ sont tenus de fournir, tour à tour, au géant 
cette pâture, et une alternative si fatale pour eux dure déjà depuis 
plusieurs années. Quand quelques hommes font des efforts pour s'y 
soustraire, le Râkchasa les tue avec leurs femmes et leurs enfants, 
et ensuite les dévore. 

y* Quant au roi du pays qui habite dans une hutte de roseaux (1), il 
ne s'inquiète point d'une telle calamité : faible d'intelligence, il ne fkit 
aucun effort pour y porter remède et pour rendre à ses peuples une 
sécurité perpétuelle. C'est pourquoi, dans l'infortune où nous sommes 
tombés, nous éprouvons maintenant le plus dur des tourments. 

n C'est notre tour qui est venu aujourd'hui pour la ruine de notre 
famille ; je dois donner moi-même un homme et des aliments en tri- 
but! Je ne connais aucune ressource pour acheter quelque part un 
homme, et je ne puis aucunement consentir à livrer une personne qui 
m'est chère. Je n'aperçois aucune voie pour échapper à ce Râkchasa ; 
je suis comme submergé dans un immense océan d'afflictions et de 
malheurs... Eh bien, je me rendrai avec tous mes proches auprès du 
Râkchasa, et puis il nous dévorera tous! ** 

La vénérable Kountî parla ainsi au brahmane .* 

« Non, tu ne dois point être si abattu par suite de cette vive crainte ; 
je sais, en ce moment, un moyen assuré pour que tu échappes au Râk- 
chasa! 

« Tu n'as qu'un fils encore jeune; tu n'as qu'une fille encore chaste et 
pure. Je ne puis approuver que tu laisses partir ces deux enfants et ta 
fidèle épouse. J'ai cinq fils, ô brahmane ! L'un d'eux ira trouver le cruel 
Râkchasa et lui porter le tribut de nourriture. ^ 

A l'instant le brahmane répondit à Kountî : 

« Non, par amour de la vie, je n'y consentirai point assurément; je 

(1) Le rajah des Kltchakas n'était pas en état de défendre ses sujets de 
religion brahmanique contre la férocité des indigènes anthropophagea. 
Y. Ch. Lasseu, Antiquités indiennes^ 1. 1, p. 661-665. 



MAHABHÀRATA. 477 

n*6xposerai point pour moi-même la vie d'un brahmane et d'un hôte ( 1)! 
Ya-t-il, parmi les familles Inférieures de naissance ou dans les classes 
exclues du droit sacré, l'exemple d'un homme qui se soit, sacrifié lui- 
même ou qui ait sacrifié son fils pour un brahmane? Je pense que je 
dois bien savoir ce qui vaut le mieux pour moi : certes, ma propre 
mort est préférable à la mort d'un brahmane; car celle-ci est un crime 
énorme pour lequel il n'y a point d'expiation... Quand, cette fois, je 
serais cause de la mort de ce brahmane, même avec son consentement, 
je ne vois pas de pardon possible pour une action aussi criminelle : 
immoler un homme qui est entré dans sa maison, et y a demandé asile, 
faire mourir un suppliant, ce sont des actes inhumains et cruels con- 
damnés par les sages! Que personne ne se rende coupable d'une action 
repréhensible, ni d'une violence quelconque : tel est le précepte que 
des hommes magnanimes des temps anciens ont donné touchant les 
époques de détresse publique. Oui, mourir avec ma femme est le meil- 
leur parti que je puisse prendre aujourd'hui! Quant au meurtre d'un 
brahmane, non, je n'y consentirai jamais! ^ 

Kounti repartit sur le champ : 

« C'est un dessein inébranlable que j'ai formé, 6 homme respectable : 
il ikut sauver à tout prix les brahmanes! Certes, un seul de mes fils ne 
cesserait pas de m'être cher quand même j 'aurais cent fils. Mais il n'est 
point de danger pour mon enfant : ce Ràkchasa est impuissant à lui 
donner la mort. Mon fils est plein de force et de courage, instruit dans 
les prières sacrées, déjà couvert de gloire ! Il ira présenter au Ràk- 
chasa le tribut de nourriture, et il se sauvera lui-même... C'est là ma 
résolution arrêtée. Déjà, plus d'une fois, ce héros a vu et combattu de 
semblables géants doués d'une force redoutable et d'une stature 
énorme, et plus d'une fois, il les a étendus par terre. 

*• Cependant, brahmane, 11 ne faut en dire mot à personne : car 
on poursuivrait avec un empressement curieux mes enûints qui sont 
désireux avant tout de s'instruire. Et si mon fils lui-même le faisait 
savoir à quelqu'un sans l'autorisation de son maître spirituel, il com- 
mettrait une action réprouvée par la vraie science; ainsi l'ont pensé 
les sages! *• 

(1) Il ne faut pas oublier que les cinq Panda vas voyageaient sous le dé- 
guisement de brahmanes, afin qu'on ne les reconnût "pas pour les che£s 
d'une race royale persécutée : quand ils ne vivaient pas de leur chasse, ils 
mendiaient et ils se livraient à l'étude des textes sacrés du Véda. 

12 



478 ÉPOPÉE lltlDIENNE. 

Après que la vénérable Kountî eut ainsi parié, le brahmane et son 
épouse furent pénétrés de joie, et rendirent hommage à des paroles 
semblables en suavité à Tambroisie divine. Puis Kountî et le brahmane 
dirent ensemble à Bhîma, âls de Vàyou : « Va, et fais ainsi! >* Et lui de 
répondre à tous deux : « Je le ferai! » 

Quand Bhima eut fait la promesse de se rendre auprès du géant Baka, 
tous les Pândavas qui avaient été recueillir des aumônes revinrent à 
la demeure du brahmane. Ayant appris la résolution de son frère, Tainé 
des fils de Pàndou, Youdhichthira, entra seul secrètement dans l'ha- 
bitation, et interrogea ainsi Kountî : 

« Quelle est donc Tentreprise, dit-il à' sa mère, que veut tenter au' 
jourd'hui Bhima si redoutable par sa force? Est ce avec ton consente' 
ment, ou bien de son propre mouvement qu'il prétend agir? » 

- C'est sur mon ordre, ô dompteur des ennemis! lui répondit Kountî, 
qu'il accomplira un grand devoir pour le salut d'un brahmane et pour 
la délivrance de cette ville! » 

« Pourquoi donc, dit alors Youdhichthira à sa mère, pourquoi as-tu 

exigé un effort aussi rude et aussi difficile ! Tu le sais, les sages n'ap* 

prouvent pas le sacrifice d'un enfant. Gomment peux-tu livrer ton 

propre fils en faveur d'un autre? Tu as commis, par cette promesse, 

. une transgression des lois de ce monde. 

» Bhima, au bras de qui nous devons tous de vivre présentement en 
sécurité et d'espérer la conquête du royaume que des hommes vils 
nous ont enlevé, — le robuste guerrier au souvenir de qui Douryo- 
dhana ne trouve pas de sommeil pendant des nuits entières,— le héros 
dont la bravoure nous a sauvés de l'incendie de la maison de laque et 
de bien d'autres calamités, — celui grâce à qui nous voyons cette torre 
féconde recouvrée un jour par nous, et la postérité de Dhritarâschtra 
enfin détruite, — c'est celui-là même que tu a§ résolu de sacrifier, en 
cédant à je ne sais quelle pensée ! Est-ce que ton esprit aurait été trou' 
blé par nos malheurs, et ton intelligence affaiblie? » 

Kountî répondit à son fils aîné : 

« Youdhichthira, tu ne dois pas à ce sujet causer de la peine à ton 
trêve Bhîma... Sache-le bien, je n'ai pas arrêté ce dessein par suite 
d'un affaiblissement d'intelligence. Nous avons, mon fils, habité avec 
bonheur en ces lieux, dans la demeure de ce brahmane, inconnus aux 
enfants de Dhritarâschtra, traités avec égards et libres de toute afflic' 
tion. Telle est la marque de reconnaissance que j'ai songé à lui don- 
jier, ô mon fils : et d'ailleurs c'est un homme excellent auprès de qui 



MAHABHARATA. 179 

une bonne action n^est jamais perdue et qui fera bien au delà de ce 
qu'un autre aurait fait pour lui ! 

n Après que j'ai va la force extraordinaire que Bhîma a montrée lors 
de rincendie de la maison de laque et dans sa lutte avec Hidimba, j*ai 
une entière confiance dans ses succès : la force du bras de Bhîma est 
aussi grande que celle de dix mille éléphants. Non, il n'y a point d'au- 
tre homme comparable à ce Ventre-de-Loup, par qui vous avez été, 
vous autres, mes fils, avec votre stature d'éléphants, portés hors de la 
ville de Bâranâvata : seul, sans doute il triompherait dans un combat 
du plus intrépide des guerriers. A peine venait-il de naître, il est tombé 
de mon sein sur la pierre d'une montagne et, à cause de la pesanteur 
son corps, le rocher a été broyé par ses membres. 

n La force de Bhîaia m'est donc bien connue d'avance, ô fils de Pan* 
dou ! Quand j'ai formé le dessein de rendre service à ce brahmane, je 
ne me suis point décidée par passion, par ignorance ou par folie ; mais 
c'est avec intelligence du devoir que ma résolution a été prise. Deux 
avantages vont en résulter pour nous, ô Youdhichthira ! Le droit de la 
reconnaissance pour l'hospitalité reçue, et l'accomplissement d'un acte 
de grande vertu. 

» Le Kchattriya qui viendra en aide à un brahmane dans une circon- 
stance quelconque parviendra dans des mondes fortunés. Quand au 
Kchattriya qui sauve de la mort un autre Kchattriya, il atteindra dans 
ce monde et dans les autres à une gloire immense. Les guerriers qui 
portent secours à un Vaiçya sur cette terre se concilient certainement 
l'amour des créatures de tous les mondes... Ainsi m'a instruite le bien- 
heureux Vj'asa qui prévoyait toutes les vicissitudes de la vie humaine,, 
et c'est pourquoi je veux qu'il en soit fait ainsi ! » 

Alors le plus âgé des Panda vas dit à la vénérable Kountî : 

« Oui, ma mère, tu as arrêté un dessein mûri d'avance avec sagesse ; 
tu Tas fait par pitié pour un brahmane en détresse. Certainement,, 
quand il aura abattu ce géant mangeur d'hommes, Bhîma ira partout 
pour la cause des brahmanes, parce que tu es prise de compassion 
pour eux ! Cependant, afin que les habitants de cette ville ne le sachent 
pas, il importe, ma mère, de parler à notre hôte et de l'instruire avec 
soin de notre situation ! » 

La nuit s'étant écoulée, Bhîma, fils de Pandou, prit avec lui des ali- 
ments, et se rendit au lien où se trouvait Baka, le mangeur d'hommes. 
Quand il eut atteint la forêt du Râkchasa, il l'appela par son nom en 
lui présentant la nourriture. 



180 ÉPOPÉE INDIENNE. 

Excité par la voix de Bhîma, le géaot accourut enflammé de colère 
jusqu'à Tendroit où celui-ci s*était arrêté. Il s'avança avec sa haute sta- 
ture, ébranlant le sol par le ft^acas de sa marche, Tœil en feu, le regard 
redoutable, les cheveux et la barbe teints de sang, la bouche fendue 
jusqu'à ses oreilles aiguës comme des coquillages, contractant ses 
sourcils qui se dressaient comme trois crêtes sur son front, et mordaot 
avec force des lèvres épaisses. 

Quand il vit Bhîma avalant en sa présence les aliments qu'il appor- 
tait, le Râkchasa ouvrit des yeux énormes et s'écria avec fureur : « Qui 
est donc cet insensé qui dévore à mes yeux la nourriture préparée 
exprès pour moi, comme s*il voulait aller au plus tôt dans la demeure 
deYama?" 

À ces mots, Bhîma se mit à rire, et il continua à manger en tournant 
le dos au Râkchasa, sans prendre garde à lui. Le géant poussa un cri 
effroyable, étendit les deux mains, et courut avec rage sur Bhîma pour 

é 

le tuer. De son côté, le Pàndava Ventre-de-Loup, regardant fixement 
le géant comme s'il le méprisait, continua son repas. 

Saisi dimpatience, Baka vint par derrière frapper sur le dos, de ses 
deux mains énormes, l'intrépide fils de Kountî. Celui-ci ne leva pas 
même les yeux sur lui et continua à manger. Alors, porté au comble 
de la flireur, le Râkchasa saisit un arbre, et il courut de nouveau sur 
Bhîma pour l'en accabler. Enfin, quand il eut achevé lentement la 
nourriture, Bhîma, ce taureau des hommes, se lava la bouche et se 
mit avec joie à engager le combat. 

L'arbre que le géant fbrieux venait de lancer, Bhlma le saisit à son 
tour de la main gauche comme en se jouant. A cette vue, le monstre 
se mit à arracher des arbres de toute grandeur et à les lancer contre 
Bhîma ; mais toiyours celui-ci les rejeta vers lui. Ce combat épouvan- 
table à coup d'arbres entre le roi des guerriers et le roi des géants 
causa un affireux ravage dans la Aitaie de Timmense forêt. 

Tout à coup, faisant retentir son nom d'une manière effroyable, Baka 
courut droit sur Bhîma et saisit de ses deux bras le redoutable Pàn- 
dava. Le guerrier aux grands bras saisit et étreignit le géant, et le 
traîna de force malgré sa résistance opiniâtre. Traîné violemment par 
Bhîma et traînant par moments le Pandava lui-même, le monstre loan- 
geur d'hommes flit bientôt accablé d'une profonde fatigue. La terre 
était agitée par le mouvement de leurs corps, et leurs membres 
broyaient les arbres de la forêt aux troncs énormes. Quand il vit les 
forces du Râkchasa épuisées, Bhlma Yentre^-de-Loup le reaversa par- 



MAHABHARATA. i81 

terre et l'y tint comprimé avec les deux genoux. Puife, lui serrant le 
dos fortement avec un seul genou, il lui saisit la gorge avec le bras 
droit, et, du bras gauche s'emparant du vêtement qui couvrait ses 
flancs, il pourfendit le Râkchasa qui exhala des cris épouvantables. 
Le sang coulait à flots de la bouche de cet être féroce, quand Bhfma 
eut déchiré son corps. Peu après Baka, dont tous les membres étaient 
brisés, rendit le dernier soufile de vie en faisant entendre des sons 
affreux, comme s'il était le roi des montagnes. 

Epouvantée par ce bruit, la famille du monstre sortit de sa demeure 
avec tous ses serviteurs. Bhima, le meilleur des guerriers, rassura ces 
Râkchasas terrifiés par un tel spectacle, et il les fit rentrer dans leur 
habitation, à la condition qu'ils ne porteraient plus jamais atteinte à la 
vie des hommes, sans quoi la mort serait aussitôt leur punition (1)... 

Alors le vainqueur, prenant le corps inanimé du géant vorace, alla le 
jeter près de la porte de la ville, et se retira sans être aperçu. Bhîma 
se hâta de rentrer dans l'humble demeure du brahmane, et il raconta 
de point en point à son royal frôre, Youdhichthira, tout ce qui venait 
d'arriver. .. 

Le lendemain matin, les premiers hommes qui sortirent d'Ekatcha- 
krâ, aperçurent le Râkchasa étendu par terre, baigné dans son sang, 
renversé sans vie; ils flirent transportés de la joie la plus vive. Bientôt 
tous les habitants de la ville sortirent avec les femmes, les vieillards 
et les enfants, pour voir le géant mort. Tous iUrent i^ppés de stupeur 
au siget d'une action tout à fait surhumaine, et ils se mirent à louer 
les Dévas. Puis, on rechercha de qui le tour était venu la veille pour 
fournir au monstre sa pâture accoutumée. Quand on eut reconnu que 
c'était celui du pauvre brahmane, on se rendit en hâte auprès de lui et 
on l'interrogea. 

Accablé de questions à différentes reprises, mais voulant garder le 
secret de ses hôtes les Pàndavas, le meilleur des brahmanes parla ainsi 
à la foule : «• Quand j'étais dans la nécessité de fournir le tribut de nour- 
riture et tandis que je pleurais avec les miens, un brahmane magna- 
nime versé dans les prières du Véda me vit en ce triste état. Après 
m'avoir fkit des questions sur mon infortune et sur la détresse de cette 
ville, cet excellent brahmane me consola et me dit en souriant : « C'est 

(1) La tradition suppose que les Râkchasas de ce pays, prenant tout â 
coup des mœurs plus douces, entretinrent désormais des relations paci- 
fiques avec les habitants d'Ekatchakrâ. 



182 ÉPOPÉE INDIENNE. 

» moi qui irai porter à cet être pervers les aliments qui lui sont dus, et 
^ quant à moi, ne concevez aucune crainte ! ^ Il prit en efifet la nourri- 
ture et se rendit à la forêt de Baka... C'est par son bras certainement 
qu'aura été accompli cet acte si heureux pour les hommes! » 

A ces mots, tous les assistants, brahmanes, guerriers, laboureurs et 
artisans, fUrent au comble de la surprise et de la joie, et ils offi:*irent à 
Brahmâ un sacrifice solennel ; puis la foule émerveillée rentra dans la 
ville. 



LES POURANAS. 



MONUMENTS DE LA POÉSIE COSMOGONIQUE ET THÉOaONIQUE 

DANS LINDE. 



Les Pourânas de l'Inde appartiennent à cette catégorie d'écrits 
que Ton consulte aujourd'hui avec une juste curiosité comme les 
archives un peu confuses de civilisations éteintes au centre du 
continent asiatique. Cosmogonies et théogonies , traditions et 
mythes, mœurs et lois, métaphysique et poésie, tels sont les élé- 
ments qu'ils contiennent et entassent dans leurs vastes propor- 
tions. Fournir un riche formulaire de tout dogmatisme et de toute 
légende aux sectateurs de Yichnou, ainsi qu'à ceux de Çiva, dont 
les religions étaient à droit égal héritières de l'antique Brahma- 
nisme, telle est la destination de la plupart de ces livres iden- 
tiques 'de sujet comme de nom. 

On se pique de notre temps d'une sorte d'éclectismie littéraire, 
comme il n'y en a d'exemple dans l'histoire intellectueUe d'aucun 
siècle : chaque nation semble avoir fait abandon de quelques-uns 
de ses droits de propriété dans le monde de l'art. Le même senti- 
ment de complaisante justice et d'impartiale urbanité, on l'a trans- 
porté à certains égards dans l'étude des littératures antiques. Ainsi 
s'est produite une sorte de renaissance orientale, analogue, dans 
les travaux d'érudition qu'elle a provoqués, au mouvement scien- 
tifique qui s^opérait il y a trois siècles sous l'influence des idées 
et des formes grecques : seulement le secopd mouvement qui se 
poursuit encore est renfermé dans les régions de la science, et n'a 



i84 ' LES POURAMAS. 

étendu que rarement et faiblement son action dans le domaine 
général des lettres. Soiiicite-t-on pour les œuvres du génie orien- 
tal la bienveillance ou l'arbitrage du public européen? il les ac- 
cueille, et c'est son droit, avec quelque défiance ; il veut être satis- 
fait dans ses exigences d'habitude avant de consentir à en faire * 
l'examen, avant même d'accepter les jugements et les suffrages de 
la critique. 

Une telle présomption étant facilement admise en faveur des 
Pourâuas, nous avons hâte de déclarer sur queUes autorités seront 
fondés nos aperçus analytiques et critiques touchant ces poèmes 
qu'on n'avait pu jusqu'ici juger que fort imparfaitement. Ce sont 
les travaux de deux savants qui, au milieu du xix^ siècle, ont 
donné une grande impulsion aux études indiennes, Eugène Bur- 
nouf en France, Wilson en Angleterre, ayant laissé l'un et Tauire 
des livres tirés des sources par un labeur consciencieux et qui 
n'ont pas vieilli avec le cours des années. Parmi les écrits qui ont 
droit à cette glorieuse eixception, vient se ranger la belle édition 
que M. Eugène Burnouf a donnée du plus célèbre des Pourânas (1), 
le Bhâgavata, un des grands monuments de la littérature san- 
scrite. II mourut malheureusement avant d'y avoir mis la dernière 
main. C'est un tribut de reconnaissance en même temps .qu!une 
dette envers la science dont nous nous acquittâmes à la veille de 
sa mort, en signalant ce bel ouvrage aux lecteurs du Correfpon" 
dant (tome XXX, avril-mai 1852). 

{!) Le Bhaoayata Pourana ou Histoire poétique de Krichna, traduit et 
publié par M. Eugène Burnouf, membre de Tlnstitut, professeur au Col- 
lège de France, etc. Paris^ Imprimerie royale, t. I, 1840 ; t. II, 1844 ; 
t. III, 1847. — L'édition qui est imprimée dans le double format in-folio 
et in-4<' donnerait, dans un quatrième volume, la fin de l'ouvrage indian ; 
il entrait dans les intentions de son habile interprète de consacrer un cin- 
quième volume à des mémoires et à des commentaires explicatits du fond 
même de ce Pourâna. — En 1882, M. Hauvette-Besnault, de VEcoU des 
Hautes Etudes, s'est chargé de préparer la publication des trois derniers 
livres du BhâgaoaJta. 



LES POURAMAS. iS& 

Le Bkâgavata Pauràna, dont H. Burnouf a mis au jour le texte 
et la traduction, mérite à lui seul un examen détaillé qui en fasse 
découvrir toutes les richesses historiques : religion, philosophie, 
mysticisme, usages, poésie. Car, c'est sans contredit l'œuvre la 
plus complète concernant Vichnou ; elle le glorifie sous le nom de 
Bhagavat, ou o Bienheureux » par excellence, « possesseur de 
toutes les perfections, » celle de ses épithètes que Ton regarde 
comme la plus vénérée et la plus sainte. Vichnou, « envisagé sous 
toutes ses faces, y est Tobjet d'un hymne qui ne s'interrompt que 
pour passer d'un attribut déjà décrit à un attribut nouveau, dans 
la contemplation duquel la foi du poète trouve la matière de chants 
religieux et philosophiques. » .La seconde personne de la triade 
populaire des Hindous y est considérée dans ses diverses manifes- 
tations, mais avec plus de complaisance sous la figure de Krichna, 
héros et pasteur comme ÀpoUon. Si l'incarnation de Vichnou, 
caché en Krichna sous l'apparence trompeuse d'un honmie, est la 
huitième dans l'ordre de ses grandes incarnations, c'est ceUe qui 
a frappé davantage le peuple et qui a obtenu le premier rang : 
« Les incarnations de Hari, dit le Bhâgavata (1), sont sans nom- 
bre, comme les mille canaux qui sortent d'un lac inépuisable; » 
mais, tandis que les êtres supérieurs du monde divin, les Richis, 
les-Manous, les Dévas, les Pradjâpatis ou Chefs des créatures « ne 
sont que des manifestations des parties détachées de l'Esprit, 
Krichna seul est Bhagavat tout entier. » C'est d'ailleurs, au juge- 
ment unanime des indianistes, le Bhàgavata qui exerça sur les 
opinions et les sentiments du peuple une influence plus directe et 
plus forte qu'aucun autre livre du même titre : l'histoire moderne 
de l'Inde justifie en quelque manière la foi enthousiaste avec la- 
quelle son auteur l'appelle « le plus mystérieux des Pourânas, 
celui auquel appartient en propre l'excellence, l'essence des Védas 
réunis, qui est sans pareil, le flambeau de l'Esprit suprême (2). » 

(1) Livre I, chap. 3, st. 26 et 28. 

(2) Livre I, ch. 2, st. 3. V. liv. II, ch. 1, st. 8. 



186 LES POURANAS. 

L'œuvre tout entière a dû sa grande popularité en partie à son 
dixième livre qui expose la légende de Krichna et qui a été de 
préférence traduit ou imité dans toutes les langues de l'Inde; il a 
passé dans un poème hindou! admirablement traduit par M. Théo- 
doret Pavie. 

On aperçoit d'un premier coup d'œil ce que devrait être l'exa- 
men approfondi d'une œuvre aussi vaste que le Bhàgavata ; cepen- 
dant, nous nous en tiendrons à une appréciation historique et 
critique de ce livre encyclopédique et des livres les plus remar- 
quables qui composent le cycle entier des PourAnas. C'est le savant 
éditeur du Bhàgavata qui nous en a suggéré la pensée et fourni 
les moyens dans les préfaces des trois premiers volumes où il a 
consigné les. conclusions partielles du travail qu'il a fait subir à 
une si grande masse de textes poétiques. 

Retracer succinctement les investigations dues à la sagacité de 
ce critique éminent, suffirait, sans doute, pour convaincre les bons 
esprits de la valeur de l'œuvre qui en a été l'objet. Mais, pourquoi 
ne pas mettre en ligne de compte les jugements de la critique la 
plus avancée dans les écoles d'Angleterre et d'Allemagne sur le 
Vichnau Pourâna et sur les autres Pourânas qui sont les mieux 
connus? Rattacher aux opinions de M. Burnouf celles de MH. Wil- 
son et Lassen, qui se sont occupés activement de la même étude (1), 
c'est prendre les questions d'histoire et de critique dans leur plus 
haute généralité. 

(1) H. H. Wilson, professeur de sanscrit à T Université d*Oxford, biblio- 
thécaire de la Compagnie des Indes, etc. 2'^ Yishnu Purana, a System of 
hindu mythology and tradition^ translated from the original sanscrit and 
illustrated by notes derived chiefly from othei* Puranas. London, 1840, 
pp. XCI. 704, in-4®. — Consulter en outre plusieui-s mémoires du même 
savant sur les principaux Pourânas dans le Journal de la Société asiatique 
du Bengale, et dans le journal de celle de Londres. 

Voir aussi Chr. Lassen, Indische Alterthumskunde^ tome I**" p. 478, suiv. 
(Bonn, 1847). — Au tome IV de cet ouvrage (186J, p^ge 599), Lassen a 
bien voulu reconnaître que le présent mémoire, imprimé en 1852, résu- 
mait exactement les principales recherches sur la littérature pouranique. 



LES POURAiNAS. 187 

Deux grands faits sont acquis à la science relativement aux éton- 
nantes compositions que Tlnde nous a léguées sous le titre collectif 
de Pourânas^ c'est-à-dire : « Histoires ou légendes antiques. » 
D'une part, ces productions qui sont les plus vastes et les plus 
populaires de la poésie des Hindous, ont la double destination du 
symbole et de Thistoire : la variété surprenante de fictions et 
d'aventures qu'elles renferment accuse la diversité des sources où 
leurs auteurs ont puisé ; l'ampleur de la plupart de ces œuvres, 
dont on compte jusqu'à dix-huit, atteste la surabondance de vie 
littéraire que l'intelligence indieime a possédée jusque dans les 
siècles de notre moyen âge; enfin, la célébrité dont elles jouissent 
encore dans tous les rangs de la population brahmanique dérive 
incontestablement de ce qu'elles renferment l'expression fidèle des 
idées religieuses qui ont prévalu dès un temps reculé dans une 
grande partie de l'Inde. Ajoutez à cela que nulle part ailleurs le 
Yichnouisme n'a été exposé avec autant d^étendue, ni formulé avec 
autant de puissance. C'est, il est vrai, la conception indienne du 
panthéisme qui est la philosophie et Pâme des Pourânas ; mais le 
Dieu de ce panthéisme, mis en scène dans ses plus glorieuses in- 
carnations, devient le centre de l'action épique ; il est véritable- 
ment le héros toujours agissant et faisant agir des êtres fragiles et 
passagers dans un monde de formes illusoires. H y a bien quelque 
grandeur dans la poésie qui chante, sans perdre haleine, un véri- 
table système de philosophie et de. mythologie, dont les abstrac- 
tions sont rendues vivantes par la manifestation de l'Esprit suprême 
dans plusieurs existences humaines et dans une multitude de phé- 
nomènes cosmiques. 

D'autre part, l'âge moderne des Pourânas n'est aucunement mé- 
connaissable : la nature des notions mythologiques et la manière 
de les exposer, le mysticisme des sectes vichnouïtes à tous ses de- 
grés de rêverie ou d'extravagance, le remaniement des traditions 
héroïques, l'élégance raffinée ou l'exaltation du style nous les pré- 
sentent comme des productions relativement modernes, par rap- 



188 LES POURANAS. 

port à tant de documents considérables et parfaitement authen- 
tiques qui appartiennent à un autre âge de la langue sanscrite. 

Observons tout d'abord que ces données, si sommaires qu'elles 
soient, reçoivent des applications infiniment utiles dans les études 

générales d'histoire et de chronologie : c'en est assez pour qu'on 
évite désormais le retour de ces méprises ou de ces erreurs qu'on 
a si souvent répétées depuis quatre-vingts ans sur le fond et sur 
la date des Pourânas. N'étaient-ils pas, pour les uns, des œuvres 
vénérables d'une fabuleuse antiquité ; pour les autres, des compi- 
lations ébauchées hier, sans valeur réelle, sans portée historique? 
Ces exagérations, dans un sens opposé, provenaient des préoccu- 
pations étrangères au sujet sous lesquelles on étudiait naguère les 
monuments des peuples anciens. Un savoir plus profond en a fait 
justice sans peine et sans colère. 

Quel est donc, aux yeux de la science contemporaine, le prix 
véritable des Pourânas? Ces œuvres modernes de la poésie sanscrite 
ont été édifiées sur un fonds antique : elle y a conservé en sub- 
stance l'histoire des révolutions religieuses de l'Inde depuis une 
époque très reculée, celle du naturalisme des Yédas, jusqu'à la 
formation des grandes sectes entre lesquelles s'est partagé le Bndi- 
manisme et qui existent encore à cette heure ; elle leur a confié la 
lettre des plus anciennes traditions et des histoires héroïques qui 
n'avaient jamais cessé d'être chères à l'esprit indien. Envisagés 
dans leurs matériaux, les Pourânas sont, par conséquent, des dé- 
pôts authentiques de croyances, de connaissances et de faits remon- 

' tant à une haute antiquité, et, si l'on considère l'âge de leurs sour- 
ces, c'est-à-dire des légendes qui en ont été le premier noyau, ces 

- inmienses récits ont porté à juste titre le nom d'anciens. En dépit 
de ce que l'imagination de leurs auteurs a brodé sur le tissu de 
traditions d'un âge bien antérieur, en dépit des fictions nouvelles 
dans le cadre desquelles elles les a enveloppées, c'est un fonds pri- 
mitif et traditionnel de mythes et d'aventures que le génie modmie 
des Hindous a résumé ou amplifié dans ce corps vraiment énorme 



LES PÔURANAS. 189 

de compositions métriques. L'idée dominante, le principe d'unité 
entre des matières si diverses et quelquefois si disparates, c'est 
l'adoration du Dieu souverain succédant à tous les autres, c'est 
l'enseignement de son culte plus parfait et plus efficace que tous 
les cultes connus. 

Les Pourânas, qui sont au nombre de dix-huit, présentent tous 
sans exception le même caractère, et à peu de chose près la même 
ordonnance. L'épithète qui les désigne individuellement est formée 
du nom de la divinité qui passe pour avoir promulgué l'ouvrage, 
ou qui figure dans cet ouvrage comme l'objet d'un culte spécial ou 
exclusif (1). Bien que les noms de Çiva, d'Àgni, de Vâyou, de 
Brahmâ soient inscrits en tête de plusieurs de ces livTes, il n'en 
faut pas moins reconnaître que l'adoration de Yichnou est la ma* 
tièrc des Pourânas les plus célèbres, et même qu'elle est le but 
ordinaire des poètes qui font tourner à la gloire de ce dieu les 
légendes inventées de prime-abord en l'honneur d'une autre divi- 
nité (2). 

Il est en outre dans ces livres un intérêt qu'on a mis heureuse- 
ment en valeur au début des études raisonnées entreprises sur leur 
texte : c'est l'enseignement littéraire que la critique occidentale ne 

(1) Le Bràhma Pouràna est ainsi nommé de ce que Brahmà Taurait 
révélé au sage Mâritchi ; au contraire, le BhàgatxUa tire son nom de Bha- 
gavât ou Yichnou f à la louange duquel il est consacré. 

(2) Les plus considérables de ces œuvres pournniques sont décidément 
vouées à la glorification de Yichnou : tels sont le Brâhma^ le Pàdma, le 
Vichnou^ le Màrkandéya, VAgni, le Yaràha, Par contre, le Çivaisme 
domine exclusivement dans le Yàyou ou Çwa pouràna^ dans le Linga et 
le Shanda^ qui n*ont pas atteint la même renommée que les premiers. 
Enfin, il est des Pourânas, tels que le Koûrma^ le YàmaYia, le Maisya^ 
qui ont la nature d^œuvres mixtes, où les légendes çivattes ont dépassé de 
beaucoup lliistoire vichnontte de Tune des incarnations du Dieu en tortue, 
en nain, en poisson, qui avait été le premier prétexte de la compilation. 
Quant aux autres Pourânas, le Narada^ le Bfiavichya, le Brahma-Vaï- 
varta^ le Oarouda, le Brafimànda, ils paraissent être des compilations 
d'un ordre tout A fait inférieur. 



190 LES POURANAS. 

peut manquer d'y puiser. On Ta deviné, et même on Ta déjà re- 
connu, ils vont devenir, pour ainsi parler, le chronomètre d'après 
lequel les vicissitudes du développement littéraire de l'Inde seront 
désormais éclaircies. Or, au point de vue de l'art, il est d'une 
haute importance de juger où ont abouti les derniers efforts d'un 
grand peuple cherchant l'expression rajeunie de ses croyances. 

Notre premier soin sera de montrer l'importance des Pourânas, 
comme dernier terme des compositiojis littéraires qui se sont im- 
posées universellement dans l'Inde. Après cette espèce d'enquête, 
qui mettra en évidence les points généraux de chronologie acquis 
à l'histoire de la littérature sanscrite, nous reviendrons expressé- 
ment aux Pourânas, et nous nous attacherons au genre de leur ré- 
daction et aux particularités de leur style. Nous n'oublierons pas 
que les Pourânas sont avant tout pour la conscience indienne des 
livres religieux, symboliques et historiques, aussi bien que la plu- 
part des œuvres que l'on possède dans la langue sacrée de l'Inde, 
ri sera par conséquent indispensable d'indiquer plus d'une fois 
les liens qui ont uni toujours, et si étroitement, le sort des lettres 
h celui des doctrines. 

■ 

§1". 

DESTINATION DES POURANAS. 

Toute création de l'art et de la poésie se rattache invinciblement', 
dans l'Inde, au système religieux qui est l'âme de sa constitution 

sociale ; on ferait donc fausse route si l'on isolait un seul instant 

> 

le mouvement littéraire des transformations que ce système a su- 
bies. A peine les bases du Brahmanisme furent-elles jetées, grâce 
à l'ascendant d'un culte public fondé sur les Yédas, il s'établit dans 
l'Inde, soumise à un même symbole et h un même régime poli- 
tique, une tradition légale dont l'empire s'étendit à tous les rangs 
du peuple et à tous les faits de la vie. La caste sacerdotale, qui 
était la caste savante, ne se dessaisit jamais du droit d'interpréter 



LES POURANAS. 191 

on de modifier cette tradition, qui faisait la force de la société 
indienne, comme le culte des ancêtres faisait celle de la société 
chinoise. 

Le Brahmanes créèrent eux-mêmes une littérature qui fit suite 
aux chants sacrés d'origine antique, fondements des pratiques jour- 
nalières comme des rites solennels de la religion ; ils s'ingénièrent 
ù fournir à IVsprit et à l'imagination des Hindous un aliment in- 
cessant et varié dans de grands rei!ueils destinés à résumer leurs 
croyances et leurs lois, leurs généalogies. et leurs légendes. Ils ont 
puisé grande force dans Famour de la tradition qu'ils ont su inspi- 
rer à leurs peuples : ne les a-t-on pas vii se rejeter avec passion 
vers l'antiquité, pour la défense de ses croyances et aussi de ses in- 
stitutions, contre un grand système novateur, raisonneur, niveleur, 
le Bouddhisme ? Après qu'il eut triomphé de ce redoutable adver- 
saire, et qu'il l'eut forcé à porter son prosélytisme hors des fron- 
tières de l'Inde, le Brahmanisme fit retour sur lui-même, et il se 
fortifia de deux manières, en réhabilitant puissamment encore une 
fois la tradition et en créant de nouveaux cycles littéraires. 

La science brahmanique, conviée à ce travail, ne transigea point 
directement avec les classes auxquelles les chefs de la société poli- 
tique avaient interdit, dès l'origine, la lecture des Yédas, et en 
général des textes sacrés. Sa première et vive sollicitude fut de 
défendre l'inspiration et l'autorité de ses livres, de rehausser l'éclat 
de la sagesse dont ils étaient dépositaires : cette restauration de la 
théologie traditionnelle et orthodoxe s'opéra dans rinter\'alle de 
plusieurs siècles, du vin® au xiv® de notre ère, que marquèrent 
des travaux saillants de philologie et d'exégèse en partie conser- 
vés. Pendant ce temps, la science brahmanique s'inquiétait égale- 
ment des moyens de retenir dans les liens de l'obéissance reli- 
gieuse celles des castes inférieures qui étaient privées de toute 
prérogative légale, et même de tout droit à l'instruction ; c'est 
alors qu'elle provoqua la composition d'œuvres poétiques qui en- 
seignassent à la masse du peuple l'histoire de ses ancêtres my- 



492 LES POURANAS. 

thîques avec celle de ses dieux : de là l'opportunité des Pourànas, 
qui prirent place bientôt dans la littérature orthodoxe sans faire 
partie du corps des écritures sacrées. Cette destination populaire 
et vulgaire même de si vastes poèmes mérite bien d'être considérée 
en détail dans sa portée politique. 

Les hommes des castes pures ou régénérées au nombre de trois 
étaient caractérisés par la même épithète de Dvidjas ou « deux 
fois nés, » puisque l'initiation à la loi religieuse était considérée 
par eux comme une seconde naissance. Or, non-seulement ils 
avaient accès au texte même des anciens livres, dont l'étude rem- 
plissait tout le temps du noviciat avant l'époque de l'investiture 
brahmanique par la ceinture et le cordon sacré ; non-seulement 
ils avaient dans les lois de Manou un recueil réservé tout spéciale- 
ment à leur usage et les initiant à tous leurs droits (1), mais encore 
ils possédaient dans la grande épopée un code quasi sacré, un cin^ 
quième Yéda, comme on l'a quelquefois nommé. A part la préro- 
gative que les Brahmanes se sont habilement réservée de faire lire 
et d'expliquer aux autres la lettre de la loi religieuse, les Kchat- 
triyas et les Yaiçyas, guerriers et artisans, trouvaient dans leur 
droit identique à sa lecture des titres assurés de supériorité origi- 
nelle et morale sur le reste de la population. 

De fait, le privilège hiératique des castes dominantes ne fut 
point aboli à la suite des révolutions qui menacèrent l'existence 
même du Brahmanisme ; mais, fût-il vrai que la connaissance des 
doctrines et des faits, consignés dans la grande Épopée, n'ait pas 
toujours été refusée aux hommes des castes inférieures et mixtes (2), 
satisfaction plus complète fut enfin donnée dans la lecture des 

(1) Mànava-dharmaçàstra, Liv. I, ^t. 88-90, st. 103. Lir. II, st, 16, 
44. 63, 69, 8t. 165 169. 

(2) Selon le Bhâgavata (Liv. I, ch. 4 et 29), le BhàraJta serait un lirre 
où o le devoir et les autres objets sont enseignés aux femmes, aux Coudras 
et aux autres classes môme ; *> Vyâsa le composa par pitié pour eux qui 
ne pouvaient entendre le triple Véda. (Ibid.y st. 25 et suiv.). 



LES POURANAS. 495 

Pourânas, qui leur offraient les légendes antiques sous une forme 
appropriée à leurs besoins et à leur goût. Ainsi naquit cette se- 
conde littérature épique qui fait appel à la tradition sacrée, et par 
son titre et par son contenu : destinée au peuple, elle ne cessa 
point, toutefois, d^étre étudiée et développée sous les inspirations 
ou sous le contrôle du sacerdoce brahmanique. Il faut entendre le 
langage que tiennent les Richis, au début du Bhâgavata, quand ils 
demandent au barde , qui leur est montré comme un pilote sur 
Tocéan, la narration des anciennes histoires (i) : 

« Dans Tàge de Kali, où nous sommes, la vie est généralement 
de peu de durée ; les hommes sont indolents ; leur intelligence est 
lente, leur existence difficile ; bien des maux les accablent. 

« De tant de récits, où sont recommandés de si nombreux devoirs, 
et qu'il faut entendre séparément, que ton esprit rassemble ici la 
substance et raconte, pour le bonheur des êtres, ce récit qui 
donne à Tâme un calme parfait ! » 

Les récits des Pourânas sont mis dans la bouche, non plus seu- 
lement de sages et de patriarches comme ceux des légendes épiques, 
mais de Soûlas ou d'écuyers, compagnons et panégyristes des 
princes et des hommes de caste guerrière. Ce nom désigne une 
classe de chantres qui récitaient l'histoire des dieux et des héros, 
et qui exerçaient cette fonction par droit de naissance : ils figurent 
déjà dans les deux épopées sanscrites, et rien n'empêche de pen- 
ser que ces aèdes aient accompagné sur le champ de bataille les 
Kchattriyas, dont ils célébraient ensuite les actions ; il y aurait 
donc, dans la dénomination générique de Soûtas, une réminiscence 
d'un âge de luttes et de combats, où l'ardeur martiale de la race 
conquérante ne s'était pas encore éteinte dans les spéculations de 

(1) Liv. I, chap. I, st, 10-11, st. 16 et suiv. V. làid. ch. 3, st. 43 : « Ce 
fut lorsque Krichna, avec la loi, la science et les autres vertus, eut regagné 
8a demeure, que ce soleil des Pourânas se leva dans Tâge Kali pour les 
hommes privés de lumière. » 

18 



194 LES POURANAS. 

la théosophîe (1). Seulement, si les bardes, ainsi nommés, sont 
chargés du récit dialogué des Pourânas, il est entendu, pour les 
Indiens, qu'ils n'en sont pas les auteurs, mais simplement les col- 
lecteurs et les narrateurs. Le fond de ces livres passe toujours pour 
inspiré ; celui qui les a rédigés ou promulgués, c'est toujours le 
même Yyâsa qui a communiqué aux honomies les Védas^ les Brah- 
manas et les Oupanischads^ ainsi que le Mahàbhàrata, 

Yyâsa a composé le Dhâgavata, afin de rendre hommage à 
Yichnou plus expressément qu'il ne l'avait fait dans la grande Bbâ- 
ratide. Le Soûta ou barde, qui expose le poème, l'a appris dans 
une assemblée royale, de la bouche de Çouka, fils de Yyâsa lui- 
même. Mais, aux yeux des croyants, Yyâsa est-il autre chose qu^un 
narrateur d'un rang secondaire ? Il tient de Nârada l'histoire de 
Bhagavat que ce Dieu luirméme avait racontée à Brahmâ. Évidem- 
ment, Yyâsa, « l'éditeur humain » (qu'on nous passe le mot) de 
cette espèce de révélation, cachait à lui seul le nom des véritables 
auteurs à leurs propres contemporains. Ainsi était satisfaite la pro- 
pension ou, pour mieux dire, l'avidité du peuple pour le merveil- 
leux ; ainsi était assurée la prépondérance de la caste sacerdotale, 
son influence décisive sur la source unique de l'instruction popu- 
laire. Cette caste savait bien qu'elle ne courait aucun danger pour 
elle-même en jetant de tels livres dans les rangs de ceux qui 
n'avaient pas lu : elle ne disait pas tout, et elle gardait la clef des 
choses qu'elle jugeait bon de dire. 

C'est en raison de ces vues, toujours présentes à l'esprit des dé- 
fenseurs du Brahmanisme, que les Pourânas ont pris tout d'abord 
et conservé éminemment la caractère d'œuvres didactiques : ren- 
seignement religieux et mythologique, c'est leur but conmiuu à 
tous ; sur ce terrain, ils offrent une sorte de concordance, tandis 
qu'ils varient notablement de l'un à l'autre dans la partie légen- 

(1) Yoy. la préface de M. Burnouf au tome 1 du Bhâgaoata^ p. XXX- 
III. — Les Soûlas étaient versés dans tout ce qui concerne Fart de la pa* 
role,.^ Texception du Yéda. BhAgoû, I, cb. 4, st. 13. 



LES POURANAS. 195 

daire. Les doctrines et les traditions, que reproduisent iesPourânas, 
remontent, pour ia plupart, jusqu'à Torigine même .de la société 
indienne ; il n'y a point mensonge de la part du poète à déclarer 
le Bhâgavata égal aux Védas, formé de leur essence et de celle 
des Itihâsas ou narrations épiques (1). Mais elles apparaissent dans 
les Pouranas sous la forme qu'elles ont prise dans les siècles inter- 
médiaires entre la haute antiquité et le moyen âge ; c'est ainsi 
qu'on a lieu de présumer que plusieurs d'entre elles ne seraient 
pas moins anciennes, quant au fonds, que le m*' siècle avant l'ère 
chrétienne (2). Il en est tout autrement de leur rédaction écrite, 
que nous possédons, sous la désignation uniforme de Pouranas. 
Selon toute vraisemblance, la rédaction en est moderne, 'd'après 
toutes les considérations qu'a suggérées l'étude de leur texte et de 
leur contenu ; car, il est de fait que, si les plus considérables 
d'entre les Pouranas ne remontent pas, dans leur forme actuelle, 
an delà du xii® ou du xiii° siècle, les moins étendus, qui sont in- 
contestablement des œuvres d'abrègement et de compilation gros- 
sière, descendent jusqu'à des temps très rapprochés de nous. 

En poursuivant attentivement cet ordre de recherches, on est 
par>'enu à découvrir, qu'il a existé deux espèces de Pouranas : 
les uns, les plus anciens, formant jusqu'à six recueils différents ; 
les autres, nouveaux par rapport à ceux-ci, et distribués en plus 
grand nombre d'ouvrages distincts. Les premiers se composaient 
surtout d'éléments cosmogoniques et héroïques ; ils renfermaient 
les généalogies détaillées des dynasties et des races dominantes : 
on en rapporterait la première rédaction aux Soûtas, à ces bardes 
ëcuyers qui mêlaient les chansons de geste aux histoires divines. 
Les seconds Pouranas ont été produits par l'amplification des pre- 
miers ; cependant, en raison de la place qui devait y être faite à 
des fictions nouvelles, à des inventions étranges, ils ont été dé- 



(1) Bhàgao, Liv. I, chap. 3, st. 40-4L Liv. II, chap. 1, st. 8. 

(2) Voy. la pré&ce de M. Wilson &x Yishnu Purana, p. LXIII. 



i96 LES POURANAS. 

pouillés d'une partie des listes généalogiques et des données chro- 
nologiques qui appartenaient en propre à leurs modèles. Quand 
on a remanié la matière des Pourànas, bien des traditions d'un 
caractère héroïque et d'une forme épique auront été transportées 
dans le Mahàhhàratay et remplacées par des légendes qui n'avaient 
guère qu'un but moral et religieux (1) : s'il est resté des débris 
d'histoire dans leur seconde rédaction, l'œil exercé de la science 
européenne doit les y chercher à grand'peine. Les Pourànas, plus 
anciens, étaient des collections de documents, faites sans critique, 
il est vrai, mais du moins très fidèles ; on ne peut les comparer 
avec plus de justesse qu'aux écrits des premiers Logographes grecs; 
seulement, dans l'Inde, la critique ne revint point plus tard à la 
charge, et une littérature historique ne sortit point de la Logo- 
graphie (2). 

Selon toute apparence, nous n'avons plus rien de la première 
forme de ces légendes pouraniques : nous n'en pouvons plus juger 
que par les compositions détachées qui en ont recueilli l'impor- 
tance et la célébrité. Mais qu'est-il nécessairement arrivé dans le 
remaniement des mêmes légendes ? C'est que l'esprit nouveau des 
religions indiennes s'est fait jour aux dépens de leur fond primi- 
tif, par conséquent de leur vérité à titre de mythes et de symboles ; 
or, l'adoration de Vichnou a, en quelque façon, absorbé à son 
avantage exclusif la meilleure partie, historique et dogmatique, 
des Pourànas modernes. Ce qui revit dans ces gigantesques poèmes , 
c'est la religion traditionnelle des Hindous, mais accrue de sym- 
boles relatifs à la divinité de Vichnou ou à celle de Çiva, ainsi 
qu'aux rites inventés par leurs sectateurs. Ici s'est produit un 
étonnant syncrétisme, par l'ascendant duquel les poètes compila- 
teurs ont fait tourner la plupart des histoires antiques, en Thon- 
neur des dieux favoris des populations au milieu desquelles ils 
écrivaient. 

(1) Burnouf, préface du tome I, p. XXXVI. . 

(2) Lassen, Indische Alierthumskunde, tome I, p. 481. 



LES POURANAS. 197 

Ce que nous avons dit jusqu'ici des Pourânas prouve assez l'au- 
torité de la tradition dans l'Inde ; on la recherche, ou l'invoque 
comme antique et vénérable, alors même qu'on l'altère. Malgré la 
pression que leurs convictions ardentes devaient exercer sur l'esprit 
des auteurs, les compilations poétiques, dites Pourânas, ont été ù 
leur tour des véhicules de la tradition religieuse. Mais il n'est pas 
moins vrai qu'elles rendent témoignage à la tradition littéraire de 
l'Inde brahmanique. Qu'on interroge avec lenteur et sagacité leur 
style et leur contenu, leur témoignage apparait à cet égard si 
fidèle, si exprès même, qu'on peut sans crainte y chercher des 
notions historiques sur la siuxession des œuvres sanscrites, qu'on 
peut même y saisir un fil conducteur à travers les siècles littéraires 
de l'Inde jusqu'ù la période de l'hymnologie des Védas. 

Dérivant de recueils qui ont d'abord possédé la destination d'ar- 
chives héroïques, les Pourânas sont remplis d'allusions à des mo- 
numents de tout âge ; bien qu'ils ne reproduisent pas la lettre dos 
Védas, ils relèvent en maint passage des livres originaux de l'anti- 
quité védique ; ils conservent en quelques endroits, avec fidélité, 
le souvenir des dieux de la nature et le merveilleux qui avait 
rehaussé leurs premières légendes parmi les tribus aryennes de 
chasseurs et de bergers. En d'autres endroits, ils redisent les aven- 
tures des familles guerrières, ils résument ces généalogies consi- 
gnées plus amplement sous le titre de Vanças et de Goiras dans 
les deux épopées, surtout dans le Mahàhhàraia : il serait même 
exact de dire que ce grand poëme est la source principale et bien 
reconnaissable de tout ce que la plupart des Pourânas renferment 
d'historique (1). Ajoutons qu'ils ne sont pas moins riches en rap- 
prochements avec les traités de jurisprudence qui étaient entrés 
dans le cadre de la littérature sacrée, élargi â diverses reprises, 
d'après les besoins des grandes époques. 



(1) Voy. Lassen, ouvr. cité, p. 481-485. — Wilson, préface, p. LVIU, 
et p. 460 du Vishnu Purana. — Le BhâgawUa (Liv. I, ch. 5, st. 3) ap- 
pelle le Bhàrata »* trésor de toutes les choses utiles. « 



198 LIvS POtRANAS. 

Ainsi les Pourânas se présentent comme des compléments tar- 
difs, comme des résumés populaires des œuvres qui avaient créé 
le système brahmanique ou qui en avaient assuré la perpétuité : 
prières et liturgies, méditations philosophiques, traditions chan- 
tées, codes politiques et religieux des nations indiennes, tels sont 
autant d'ouvrages dont ils dénotent la transmission séculaire, et 
dont ils viennent attester à leur tour Texistence légale. 

Assurément, c'est déjà un assez grand profit pour la science que 
de pouvoir, à la lumière de semblables documents, établir un clas- 
sement général parmi les œuvres innombrables de la littérature 
sanscrite, et les ranger de proche en proche dans un certain rap- 
port d'âge, à défaut de dates vraiment fixes et précises (1). On n'a 
pas de peine à se figurer les œuvres de l'esprit indien comme for- 
mant une seule et même échelle, dont les Védas occupent le som- 
met, et les Pourânas la base : au milieu vient se placer l'histoire 
chantée par les rhapsodes brahmanes sous forme de récits épiques, 
les Akhyânas et les Itihàsas. On voit ainsi se dessiner trois périodes 
littéraires qui ont une analogie frappante avec les trois périodes 
entre lesquelles se partage la succession des religions et des cultes 
de l'Inde. La vérité des synchronismes est ici placée fort au-dessus 
de rapprochements qui ne seraientjqu'hypothétiques : <( Dans l'Inde, 
» dit M. Burnouf (t. I, préface, p. GXV), le développement de la 
» littérature est parallèle à celui de la religion, dont les monuments 
» écrits sont, pour toutes les époques, les plus grandes productions 
» du génie brahmanique. » 

En effet, à une troisième phase des religions indiennes corres- 
pond une troisième classe de productions littéraires, dont la com- 
position postérieure est indéniable ; les poëmes pouraniques dont 
nous avons jusqu'ici essayé d'assigner l'âge, et de définir le sujet 
et les tendances. Les Pourânas sont les organes d'une religion qui 
s'est élaborée après la période mythico-héroïque des croyances 

(1) Voir ci-dessus notre Introduction, t. IV,- pp. 38-47. 



LES POURANAS. 199 

indiennes ; ils consacrent la prédominance d'une seule divinité sur 
toutes les autres ; ils donnent une figure sensible au mysticisme 
effréné des sectes qui la proclament ; ils sont surchargés de lé- 
gendes qui s'adressent autant à l'imagination qu'à Tintelligence du 
croyant. Leur langage, comme leur esprit, atteste un nouvel et 
ardent travail des poètes pour approprier d'anciennes histoires 
aux dogmes qui ont prévalu à la suite des luttes ou des transac- 
tions religieuses. 

Il vaut certes la peine d'examiner à la faveur de quelles circon- 
stances ont vu le jour de si volumineux recueils de poésie reli- 
gieuse, fruits d'une seconde expansion du génie épique dans le 
même pays. 

Il n'y eut pas, en effet, une seconde période dans l'histoire de 
l'épopée grecque, comme dans celle de l'épopée indienne, et voici 
pourquoi une semblable rénovation fut impossible en Grèce. 
Tandis que la littérature de l'Inde a toujours été religieuse, la 
poésie grecque s'est bientôt émancipée de l'autorité directe du 
sacerdoce national, alors même qu'elle s'est inspirée du sentiment 
religieux ; après les temps de sa perfection classique, elle est de- 
venue une affaire d'érudition et de goût littéraire, sans revendi- 
quer la mission de célébrer des croyances. Quand l'Hellénisme fut 
menacé dans son existence même par le Christianisme, ce fut la 
philosophie qui prit sa défense et qui prétendit animer d'une vie 
nouvelle la mythologie qu'Homère avait chantée. La poésie ne fut 
donc pas appelée à créer une autre littérature mythologique en 
vers. Force nous serait de remonter à l'enfance de la poésie hellé- 
nique pour trouver des œuvres qui entrent en parallèle avec les 
Pourânas. Ce seraient, entre toutes les productions connues, les 
poèmes cosmogoniques et théogouiques attribués à Hésiode et à 
l'école de la Béotie, ainsi qu'à Épiménide de Crète et Aristée de 
Proconnèse, pour ne point parler des mystérieuses poésies sorties 
des écoles orphiques ; ce seraient encore les Titanomachies, œuvres 
du Cycle épique mises sous le nom d'Eumèle et d'Arctinus. La cul- 



âOO LES POL'RAISAS. 

ture littéraire de la Grèce n'offre donc point de ce côté de vérita- 
bles synchronismes avec celle de l'Inde. 

On expliquerait mal l'origine des Pourânas, si l'on s'en tenait 
uniquement à ce besoin de résumer, de compiler, qui s'empare des 
peuples dans les périodes décroissantes de leur littérature et de 
leur science : il faut se représenter le Brahmanisme dans son œuvre 
d'organisation sociale, il faut le suivre dans son histoire, dans sa 
géographie même, pour se rendre raison de si nombreux remanie- 
ments des mêmes légendes qui ont été opérés en des temps et en 
des lieux fort divers, comme les textes pouraniques en font foi. 

Dans les quatre derniers siècles de l'antiquité profane, la reli- 
gion brahmanique n'avait pas cessé de perdre du terrain devant le 
Bouddhisme, qui s'était fortifié sous la protection de quelques 
princes puissants ; cependant, bien que réduite à fuir de plusieurs 
Etats, un moment éclipsée par sa rivale, elle avait toujours con- 
ser>'é sur le sol même de l'Inde quelques asiles, oii ses trésors de 
poésie héroïque furent préservés de toute atteinte. Dès lors, il se 
fit vraisemblablement un travail qui tendait ù populariser, en les 
abrégeant ou en les condensant, les traditions mises jusque-là avec 
un respect religieux sous la sauvegarde des écritures sacrées. Les 
Brahmanes favorisèrent cette tendance, tout en surveillant la con- 
fection des poëmes, qui allaient devenir livres symboliques entre 
les mains de l'immense majorité des Hindous, sans distinction de 
castes. Les premières collections pouraniques ne furent autre 
chose que des résumés de tout ce qui formait l'histoire merveil- 
leuse des Aryas et de leurs Dieux, des castes et des dynasties, à 
partir de périodes si reculées qu'elles échappent à tout calcul. 
Donner au peuple des Pourànas, c'était lui fournir les seules an- 
nales auxquelles il pût ajouter foi et porter intérêt. Puis il advint» 
quand les populations brahmaniques prévalurent de nouveau dans 
les pays de l'Inde, d'où elles avaient expulsé les Bouddhistes, 
qu'elles se répandirent bientôt après au delà des limites qu'elles 
n'avaient encore franchies en aucun temps, en suivant le même 



LES POURANAS. âOi 

mouvement qui avait de temps immémorial porté la civilisation du 
nord-ouest au sud-est. A chaque halte que fit le Brahmanisme en 
établissant son influence sur les côtes orientales et méridionales 
(le rinde, il s'opéra dans sa littérature, toute de tradition, une 
sorte de renaissance ; le remaniement d'anciens ouvrages produi- 
sit de nouveaux traités en tout genre, exégèse des Védas, philoso- 
phie, grammaire, recueils de contes. Seulement, ces productions 
conservèrent le cachet des lieux où vivaient leurs auteurs, et c'est 
ainsi que les Pourânas, qui furent de ce nombre, gardent l'em- 
preinte, non-seulement des cultes qui étaient en faveur à une 
époque déterminée, mais encore des mœurs et de l'esprit des con- 
trées où ils ont été recomposés. Rien de surprenant, d'après cela, 
qu'une certaine nouveauté de conception ait marqué les anciens 
mythes reproduits dans les poèmes pouraniques qui appartiennent 
à ces restaurations partielles du Brahmanisme ; rien d'étonnant 
non plus que la scène des événements antiques et même fabuleux 
ait été transportée sans scrupule du nord de l'Inde dans le midi (1). 
Ce coup-d'œil jeté sur les progrès que la civilisation des Aryas 
a faits au sud de l'Inde, on s'explique plus facilement l'accroisse- 
ment qu'ont pris des œuvres du genre des Pourânas ; on com- 
prend comment elles ont pu grandir en nombre et en étendue, jus- 
qu'à former, dans la seconde rédaction qui nous est seule connue, 
la masse de seize cent mille vers, ainsi que s'accordent à le dire 
les polygraphes indiens. Les plus anciens Pourânas ont été comme 
une première assise sur laquelle on a bâti une littérature mytholo- 
gique, devenue pyramidale, malgré l'espace étroit de ses fonde- 
ments : les nouveaux Pourânas, enrichis d'ornements, surchargés 
d'invocations, ont quelque ressemblance avec ces pagodes de 
Mahâbalipouram, bien connues du voyageur, qui se composent 
d'étages d'un diamètre égal â celui de leur base battue par les flots, 
et qui sont couronnées jusqu'au fatte de gracieuses sculptures. 

(1) Burnouf, préface du tome III, p. XXVIII-XXXI. 



S03 LES POURANAS. 

Partout la curiosité de la foule devait être satisfaite ; toujours la 
ferveur des sectaires devait se produire sous l'autorité d'anciennes 
fables. Ce n'était pas trop d'une légende poétique pour donner à 
des lieux tout modernes de pèlerinage et d'ablutions sacrées la 
consécration d'une mystérieuse antiquité. L'esprit religieux des 
populations avait à tous ces égards tant d'exigences, qu'il s'est 
produit dans une même langue, mais dans des localités distinctes, 
une série considérable d'œuvres ayant autant de ressemblance dans 
leur exposition que dans leur sujet. 

Les dix-huit Pourânas ont été l'œuvre de plusieurs écoles de 
poètes, et ils ont été mis au jour dans des contrées fort diverses. 
Il en est quelques-uns, toutefois, qui ont acquis dans l'Inde une 
popularité universelle, eu égard à leur ampleur, à leur plan ency- 
clopédique, ainsi qu'au talent de leurs auteurs : de ce non[iI>re 
sont le Vichnou, VAgni, le Vâyou, et surtout le Bhàgavata Pou- 
râna. La date de la collection entière de ces li\Tes répond au 
moyen âge des peuples occidentaux : la plupart ont été rédigés du 
XII® au xvi** siècle de notre ère. Au jugement de M. Wilson, qui a 
été à même de manier en ce genre de nombreux manuscrits, le 
IX® ou le X® siècle est la date la plus ancienne que l'on puisse as* 
signer à celui d'entre eux qui est plus pur comme compilation, le 
Mârkandéya, ainsi appelé de ce que l'histoire est rapportée par le 
sage ou prophète de ce nom (1). Le Vichnou Pourdna serait anté- 
rieur, peut-être, au xii® siècle, mais ne remonterait pas au delà du 
viii® : le Bhàgavata, qui est une œuvre d'érudition autant que 
d'inspiration, et qui a en partage une véritable supériorité de style, 
serait une œuvre du xiii® siècle rapportée au nom individuel de 
Vopadéva (2). 

Qu'on sache bien, cependant, que des indices tout extérieurs ne 
suffisent pas pour qu'on prononce sur l'âge des œuvres ponra- 

(1) Le Mârkandéya a été publié en 1862 dans la Biblicih. indica. 

(2) Voir la préface de Wilson au Yishnu Purana, p. XXXVI, p. XXXI, 
p. LXXMI. — Burnouf, Bhàgavata^ préface du tome I, p. XCVI-CIII. 



LVS POtRANAS. 303 

niques : ce ne sont point, par exemple, les plus récentes qui ren- 
ferment seules la liste complète des dix-huit Pourânas ; il parait 
que cette liste a été insérée après coup dans le texte de chacune 
d'elles, afin d'en assurer d'autant mieux Tautorité. C'est donc une 
de ces interpolations obligées et conventionnelles qui ne peuvent 
faire préjuger l'âge d'un écrit. En faisant l'analyse des grands Pou- 
rânas, Wilson déclare que le texte actuel de quelques-uns de ces 
livres n'est pas authentique, puisqu'il ne répond pas au contenu 
d'un véritable Pourâna (1). 

S'il est dans les textes mêmes des notions qui serviront un jour 
ik établir entre les Pourânas une sorte de chronologie, ce sont bien 
celles qui ont trait à l'origine et aux progrès du Vichnouïsme. On 
n'a pas de peine, en effet, à remarquer de l'un à l'autre plus ou 
moins d'exaltation, et même de violence, dans la manière de glori- 
fier le dieu nouveau et de vanter les pratiques de son culte. Ainsi, 
l'absence d'un esprit de secte ardent et fanatique augmente singu- 
lièrement la valeur historique et doctrinale du Vichnou Pourâna ; 
la vie de Krichna, qui en remplit le Y^ livre, est traitée avec une 
sobriété et une simplicité qui font contraste avec les récits qu'en 
font le Bràhma et le Bhàgavata. Par contre, on rapporterait à une 
branche toute moderne du Vichnouïsme le Bràhma-Vaivarta^ où 
sont accumulées des aventures puériles sur l'enfance de Krichna, 
sur ses amours avec les Gopîs ou bergères du pays de Bradj (2). 
Les Pouranistes n'ont, du reste, rien négligé pour donner le change 

(1) Les Indiens énumôrent de même au nombre de dix-huit les Oupapou- 
rànas^ow Sous-Pourânas, compilations mesquines inférieures en âge comme 
en composition aux poèmes qui traitent des mêmes sujets et qui leur ont 
servi de modèles. — Voj. la préface de Burnouf, tome I, p. LXXXIX, et 
celle de Wilson, p. LV. 

(2) Voy. Wilson, préface du Yishnu P.. p. LXIV-XXI, p. XL-LI. Le 
poëme, dit Harivança^ et qui est Thistoire spéciale et détaillée de Krichna, 
se rapproche beaucoup plus des Pourânas que du Mahàbhàrcfia auquel il 
sert d'appendice. (Voy. Wilson, Ihid., p. LVIII). M. Langlois l'a traduit 
entièrement en français avant que le texte en fût imprimé. (1835, 2 v. in-4®). 



204 LES POL'RANAS. 

à la foule sur l'âge des fables vichnouites mêlées à des traditions 
aryennes ; mais faudrait-il, en conséquence, accueillir avec une 
égale défiance tous les mythes insérés comme anciens dans les Pou- 
rânas ? Quand on a fait la part d'un mysticisme novateur qui se 
trahit toujours dans Texposition même, on reconnaît aisément dans 
chaque ouvrage la même source traditionnelle d'un grand cycle 
d'histoires divines et humaines, et d'ailleurs, suivant la remarque 
de M. Burnouf, tirée de l'étude du Bhâgavata (1), « les modifica- 
)> tions qu'a subies le >ieux système indien se sont faites par voie 
» d'addition plutôt que par voie de substitution, et elles ont con- 
» serve, avec une rare fidélité, les éléments anciens sur lesquels 
» elles travaillaient , et qu'elles ne pouvaient altérer impunément. » 
Il ressort assez des considérations que nous venons de résumer 
que la lecture des Pourânas ne peut être faite dans un but scienti- 
fique et critique sans de minutieuses précautions. Qu'on se figure 
l'interprète européen sans cesse aux prises avec des obscurités de 
toute nature, subtilités philosophiques, fictions étranges, allégo- 
ries mythologiques, enchevêtrement des composés indiens, caprices 
d'une langue qui tantôt se raidit dans une concision dogmatique, 
tantôt se joue et se dilate dans un pléonasme continuel de mots et 
d'images ; que l'on considère tout ce qu'il a fallu de patience et 
d'habileté, de sagacité et d'intelligence aux traducteurs du Vichnou 
Pourâna et du Bhâgavata, pour s'emparer de la pensée orientale, 
pour la dégager de ses formes luxuriantes, pour en assouplir l'ex- 
pression, suivant la logique des langues occidentales, ce ne sera 
que justice de mettre leurs beaux travaux parmi les plus remar- 
quables de l'érudition moderne. 

(1) Préface du tome I, p. CXX. 



LES POUR AN AS. 205 

§ II. 

MATIÈRE ET REMANIEMENT DES POURANAS. 

L'intérêt historique qui s'attache à l'étude des Pourânas ne pou- 
vait être mieux caractérisé qu'à la faveur d'un rapprochement, en 
prenant pour terme de comparaison la longue série des œuvres 
capitales du génie indien. Mais ces grands poëmes ne méritent pas 
moins d'être considérés en eux-mêmes, et ce sera le complément 
naturel de notre travail, que de faire ressortir l'intérêt littéraire 
que présente leur lecture. 

Eu égard à la nature de leur sujet et aux circonstances de leur 
rédaction, les Pourânas, tels que l'Inde nous les a transmis, ne sont 
pas des œuvres originales produites d'un seul jet. Rédigés une pre- 
mière fois à titre d'annales héroïques et mythologiques, ils ont été 
remaniés et amplifiés en vue des besoins intellectuels et moraux 
des peuples de la péninsule indienne. Ce n'est pas la partie la 
moins attrayante de notre tache, que de retracer avec une netteté 
concise les voies qu'ont suivies les Pouranistes pour servir les inté- 
rêts de sectes vraiment puissantes et pour concilier à leur poésie 
un succès littéraire qui allât jusqu'à la popularité. 

Considérons tout d'abord comment le sujet des Pourânas s'est 
prêté aux innovations hardies (jue les bardes de l'Inde moderne y 
ont introduites. A vrai dire, aucune matière ne leur laissait plus 
de liberté que ce fond si ample de mythologie héroïque, qui avait 
été résumé antérieurement sous le titre de Pourânas. Les faits 
d'histoire y avaient reçu, comme dans les sections les plus récenfes 
de l'Épopée, une enveloppe mythique ; ils y étaient mêlés à des 
fictions conformes à l'esprit des cultes entés tour à tour sur la re- 
ligion védique comme sur une même souche. Qu'ont fait les der- 
niers poètes ? Â l'exemple des anciens chantres de la nature, et sur 
le modèle des poëmes narratifs et didactiques postérieurs aux Vé- 
das, ils ont créé à leur tour une poésie moitié historique, moitié 



206 LES POURANAS. 

hiératique, qui fût en harmonie avec la foi des populations gagnées 
au Vichnou'isme : de là une tendance à tout agrandir, à tout com- 
pléter, à la condition, tantôt de résumer beaucoup, tantôt de mettre 
des fictions tout à fait neuves sous Tautorité de fictions plus an- 
ciennes. Les premiers auteurs de Pourânas s'étaient bornés à y 
faire entrer comme éléments principaux la cosmogonie, Thistoire 
et la géographie des Aryas, d^accord avec la tradition nationale et 
le système brahmanique : de ce genre étaient les textes légendaires 
dont il est question plus d'une fois dans les Brâhmanas du Véda. 
Les Pouranistes du second âge ont ajouté à ce fond nécessaire de 
leurs compositions des éléments mythologiques, et même des élé- 
ments spéculatifs. 

A une première époque, la critique indigène n'avait attriboé 
aux Pourânas que cinq signes ou caractères distinct! fs , pancha- 
lakshanâni : la création des mondes, leur destruction, les généa- 
logies, les règnes des Manous, les actions des familles royales, 
telles étaient, d'après le plus ancien vocabulaire sanscrit (f^marcr- 
Kochuy I, ch. I, sect. 5, v. 6), les matières principales renfermées 
dans un de ces livres de cosmogonie et d'histoire. Mais quand la 
métaphysique, comme aliment du mysticisme indien, eut fait inva- 
sion dans ces mêmes livres, à Toccasion de leur remaniement, elle 
n*y prévalut qu'en portant dommage à la tradition historique. C'est 
alors que l'on en vint à distinguer dix signes dans la composition 
des Pourânas, amplifiés dans un sens aussi bien philosophique 
que théologique. On serait autorisé à les énumérer ainsi, d'après 
quelques textes (1) : création et création secondaire, existence et 
gouvernement des Manous, idée des œuvres et histoire des races 
royales, anéantissements périodiques et délivrances finales, éloge 
de Hari (Vichnou) et glorification de tous les autres Dévas. Il doit 
être entendu que toutes ces matières ne se présentent pas dans an 

(1) V. le Bhâgawaa (liv. II, chap. X, st. 1-7) et les autres textes que 
M. Bu mou f a commentés ingénieusement pour définir les grands Pourâ- 
nas (tome I, Pré&oe, p. XLVI'L. 



LES POURANAS. 207 

ordre déterminé, mais qu'elles sont contenues implicitement dans 
le corps de Técrit. 

Veut-on retrouver les éléments primitifs des grands Pourûnas 
(Mahàpourànas)y comme on appelle le Bhâgavata et quelques 
autres, on est tenu d'en retrancher toutes les parties qui s'y sont 
introduites et développées par une sorte d'accroissement artificiel, 
en d'autres termes, les éléments spéculatifs. Il en est ainsi des ca- 
ractères dont les Indiens ont donné une explication mystique : la 
cause, les œuvres, la délivrance, l'affranchissement, l'éloge des 
dieux ; sujets vraiment nouveaux, qui seraient énoncés, en lan- 
gage européen, sous les noms de métaphysique, de théologie et de 
morale. Puisqu'il est de fait que les Pourânas jusqu'ici analysés 
appartiennent la plupart à cette seconde classe par leurs signes 
distinctifs, il devient clair que le cadre des légendes pouraniques 
est demeuré comme un champ inmiense ouvert à toutes les fantai- 
sies de l'imagination poétique et à toutes les hallucinations de la 
fer>'eur religieuse. 

La prophétie n'a-t-elle pas été un des procédés en quelque sorte 
familiers qui ont contribué notablement à la confection des Pou- 
rânas? Il ne fallait pas grande habileté chez leurs auteurs pour 
tirer parti d'un genre de merveilleux qui avait déjà donné tant 
d'extension à la matière épique. Se fondant sur l'inspiration di- 
vine des œuvres qu'ils vont promulguer, ils mettent dans la bouche 
des personnages de la haute antiquité des prédictions fort claires 
sur la succession des rois de l'âge Kali, sur les événements qui 

s'étaient accomplis après l'âge des héros témoins des incarnations 

• 

des dieux. En évoquant d'une manière fantasmagorique les noms 
d'anciens sages et prophètes, tels que Nârada et Markandéya, les 
Pouranistes rattachent les religions nouvelles aux origines mêmes 
du Brahmanisme ; bien qu'en racontant l'histoire contemporaine 
dans tonte sa nudité et tout son prosaïsme, ils donnent à leur ré- 
cit les couleurs de la prophétie et le ramènent ainsi au ton géné- 
ral des livres inspirés. Il y a évidemment des documents histo- 



208 LES POt'RANAS. 

piques sur les dynasties indiennes à recueillir dans cette partie 
soi-disant inspirée des Pourânas, ainsi que dans d'autres plus an- 
ciennes. Mais rien ne doit manquer aux prédictions qui complè- 
tent un livre d'histoire révélée (i) : les grands Pourânas se terminent 
par un tableau du dépérissement de toutes choses et de leur des- 
truction finale, c'est-à-dire de l'anéantissement de l'univers créé, 
terme de ses révolutions, ainsi que de la lutte des puissances di- 
vines. Plus la science religieuse se propageait par une diffusion 
naturelle sous forme de légendes, plus le poète était tenu d'en jus- 
tifier les titres par le don d'avenir, comme d'en reporter les sources 
aussi loin que possible dans un passé fabuleux. 

Mais envisageons de plus près la composition des Pourânas, sans 
perdre de vue quel prétexte, ou si l'on veut, quelle raison de haute 
politique en a été l'origine : Tinstruction du peuple dans les classes 
inférieures aux trois classes privilégiées. On se demandera sans 
doute comment ces poèmes ont renfermé des digressions si éten- 
dues, et surtout si savantes, puisqu'ils devaient devenir une lec- 
ture familière et attrayante pour tous les rangs de la société et 
même pour les femmes. Mais n'oublions pas que, licence une 
fois donnée aux poètes de puiser aux sources les plus vénérées, ils 
ont bientôt innové largement, comme s'ils voulaient créer une lit- 
térature qui se suffit à elle-même; leur tâche a été d'autant plus 
facile qu'ils avaient directement accès aux œuvres immenses que le 
vulgaire ne lisait pas, et qu'ils trouvaient dans la foi enthousiaste 
des masses, dans leur religiosité insatiable d'impressions, des 
motifs toujours nouveaux de développements et d'amplifications. 

Que les Pouranistes aient célébré des idées et des fictions étran- 

(1) La collection des dix-huit Pourânas ne renferme- t-elle pas un Bha- 
tichya Pouràna ou légende de Ta venir, description de ce qui se passera 
dans les périodes futures ? C'est une œuvre qui a la prétention d*étre pro- 
phétique, mais qui ne fait que répéter, sans aucun mérite particuli3r, plu- 
sieurs des sujets déjà traités dans les autre» livres de la même classe. — 
Voir la Préface citée de Wilson, p. XXXIX-XL, p. XXVII-VriI. 



LES POURANAS. 209 

gères à celles de la haute antiquité, c'est ce que montre une simple 
comparaison de leurs poèmes avec les Védas ou avec les monu- 
ments épiques des âges antérieurs. Mais, de fait, ils n'ont nié ex- 
pressément aucun des dogmes du Brahmanisme ; ils n'en ont ni 
attaqué les institutions (1), ni aboli les rites séculaires (2) : c'est 
d'accord avec son esprit qu'ils ont travaillé à élever Tédifice des 
religions nouvelles, et à glorifier les pratiques et les pompes par 
lesquelles elles attiraient la multitude. 

§111. 

TRANSFORMATION DES CROYANCES ET DES TRADITIONS. 

Les auteurs de Pourânas n'ont été le plus souvent que l'écho des 
croyances et des opinions qui ont vu le jour pendant les siècles du 
moyen âge. Interprètes du sentiment de foi et de dévotion qui a 
concouru à former le Vichnouïsme, ils ont contribué à fixer et 
même â agrandir le symbole de cette religion. Qu'avaient-ils à faire 
pour satisfaire pleinement l'ardeur des sectateurs de Vichnou et 
du peuple qu'ils entraînaient à leur suite? Donner un corps aux 
mythes sous lesquels ils se figuraient l'apparition et les incarna- 
tions de leur Dieu ; exalter les merveilles qu'il avait opérées de 
tout temps et dans tous les mondes, sous forme des dieux grands 

(1) La caste sacerdotale na pas manqué d'attribuer & Vichnou luimôme 
une part dans ses anciens triomphes. «• Vingt et une fois, Bhagavat a purgé 
la terre de la race des Kchattriyas, » oppresseurs des Brahmanes. {Bhàga- 
vcUa, Ht. I, chap. m, st. 20.) 

(2) L'ascète, livré au culte de Bhagavat, chante encore dans le style des 
stances védiques une invocation au Soleil, qui reproduit à peu prés la 
Savitrt^ dont la récitation figure parmi les préceptes de Manou (liv. II, 
st. 77-78) : • Nous adorons la lumière bienfaisante et supérieure au ciel 
«- du divin Soleil qui a créé de sa pensée Tunivers, et qui, Tayant pénétré 
«t de son énergie, contemple Tâme individuelle en proie au désir, et donne 
•• le mouvement à Tintelligence. » {Bhàgavata^ liv. V, chap. vu, st. 13.) 

14 



210 LES POURANAS. 

et petits, adorés avant lui, mais réputés désormais se^ inférieurs. 
A ce compte, la mythologie du Vichnouïsme grossissait à vue d'œil 
et au gré de la foule toujours impatiente : le syncrétisme, dont les 
les poètes faisaient usage, revendiquait sans scrupule Thistoire tout 
entière du Brahmanisme, et en faisait gloire au puissant Bhagavat, 
à TEsprit, se révélant après tous les Dévas comme leur aïeul et leur 
maître, mais s'abaissant avec amour jusqu'à Thommc sous la figure 
de Krichna, fils de Vasoudéva et de Dévakî. Toutes les fois que 
Vichnou, incarné dans un corps d'homme ou d'animal, aura rem- 
porté une victoire, Brahmà, Indra, Roudra, les dieux, les déesses, 
les génies célestes viendront s'incliner devant lui et l'adorer chacun 
ù son tour, lui récitant une stance d'hommage (1). 

Le panthéisme qui était en germe dans les cosmogonies des 
Brâhmanas védiques et dans les théogonies de l'épopée, avait 
pris dans ses développements successifs les caractères essentiels 
de l'idéalisme : il déborda de toutes parts dans les rhapsodies des 
Soâtas portées ù travers la Péninsule et sur toutes les côtes de 
rinde. Tout ce qu'il y avait de tendances spéculatives dans la vie 
intellectuelle des Arvas s'est manifesté surabondamment dans la 
constitution du Vichnouismc comme religion mystique-. Les Pou- 
rànas nous apprennent à quel point ce travail s'est naturellement 
accompli, comment il s'est insinué dans l'esprit des peuples, sans 
cependant détruire dans les classes ouvrières de la société indienne 
tout sentiment d'activité pratique, et quelle part y ont prise les 
poètes légendaires qui en ont trouvé la plus vive expression. La 
philosophie elle-même est venue en aide à ces poètes, puisqu'ils 
ont fait tourner h la louange de leur Dieu ce qu'il y avait dans ses 
principaux systèmes de conceptions ou d'images favorables à leur 
dogmatisme panthéistique ; ce que le Védânta avait affirmé de 
l'Esprit, ce que le Sânkhya avait dit de l'Ame universelle, ils l'ont 
dit à leur tour de Bhagavat, et ils n'ont pas même redouté les Ion- 

(1) Voir par exemple le Bh'Xgœoata^ liv. VII, chap. vin, st. 34 et suiv. 



LES POURANAS. 21 { 

gueurs, les hors-d'œuvre, les dissertations, aGn de lui faire gloire 
(les qualifications abstraites qui contrastent avec le langage exalté 
de leurs invocations et de leurs hymnes. 

C'est, sans contredit, un des traits les plus frappants qui res- 
sortent de l'histoire critique des Pouranas, que ce mélange de folle 
superstition et de profond mysticisme, qui se rencontre dans la 
plupart des chapitres d'un même poëme. Il est infiniment curieux 
de retrouver, dans des stances toutes chargées d'allusions mytho- 
logiques, la langue philosophique de l'école Sânkhya, les termes 
d'esprit, de nature, de personnalité, de molécules élémentaires, 
par lesquels elle a défini les principes des choses, et cependant 
c'étaient les Sânkhyas qui avaient tenté un premier effort pour 
s'affranchir de l'autorité de la révélation ; mais Kapila, leur chef, 
n'était-il pas lui-même une incarnation de Vichnou, révélateur 
d'une doctrine « où se trouve démontré l'ensemble des princi- 
pes (i)? » En considérant les procédés éclectiques des chantres du 
Vichnouïsme, on se fera une assez juste idée de l'engouement pas- 
sionné que leurs œuvres ont excité parmi les masses dont elles 
flattaient les penchants sensuels en même temps que les instincts 
religieux. On découvrira, dans son véritable jour, l'alliance du 
sensualisme et de l'idéalisme qui a été dans l'Inde une réalité; à 
ce sujet, nous ne craignons pas d'aflîrmer que quiconque par- 
courra une œuvre telle que le Bhâgavata sera frappé de l'atroce 
cruauté qui s'exhale des passages où la bonté- de Vichnou semble 
glorifiée avec le plus d'effusion : que de fois la mollesse des mœurs 
indiennes s'est alliée à une froide férocité justifiée par la sainteté 
du but! Partout où il a dominé, le paganisme a mêlé la terreur à 
la volupté. 

Le panthéisme indien se traduit fidèlement dans les Pouranas : 
(|uoique sorti des écoles des contemplatifs, il s'y montre dans toute 

(1) Bhâgavata, liv. I, chap. m, st. 10. L'eiposition môme de la doctrine 
est un des objets avoués du III^ livre de ce Pourâna, et le mythe de Kapila 
y occupe tout un chapitre, le xxxiii* et dernier. 



212 LES POt'RANAS. 

la rigueur de ses conclusions et dans toute Tardeur des extrava- 
gances dont il ait jamais ététcapable. Vichnou s'identifie à tous les 
Dévas que les Hindous ont jadis invoqués, et ù tous les personnages 
divins de la mythologie indienne ; il déclare qu'il est un avec toutes 
choses, et que Çiva est le même que lui ; il ne diffère ni de Brahmâ, 
créateur des mondes, ni de Brahm, principe suprême, source de 
toute vie spirituelle et de tout développement cosmique. Si deux 
hypostases de la triade indienne sont déclarées identiques à Vich- 
nou, la triade est par là même détruite (i). 

C'est un fait presque Continuel dans la rédaction des Pourânas, 
que la confusion des légendes de Vichnou avec l'histoire légendaire 
et mythique de Brahmâ ou de Çiva. Bhagavat, c'est « l'être tout- 
puissant duquel dérive la création, et qui a tiré de son intelligence 
le Véda lui-même. » Bhagavat a raconté à Brahmâ sa propre 
légende, qui a passé par la bouche de Nârada jusqu'à Vyâsa ; c'est 
encore lui qui a donné à Brahmâ le pouvoir de créer, et que 
Brahmâ glorifie dans un hymne solennel auquel l'Esprit répond (2). 
Nous ne nous permettrons de citer que deux stances de ce grand 
hymne : . 

« Adoration à Bhagavat, à toi qui es le directeur du sacrifice, à 
toi devant qui je tremble moi-même, pondant qu'assis pour toute 
la durée de mon existence, sur ce siège révéré de tous les mondes, 
je me livre à des austérités accompagnées de nombreux sacrifices, 
dans le désir de m'élever jusqu'à toi ! 

» Adoration à Bhagavat, au plus excellent des Esprits, qui, 
s'étant, par un acte de son propre désir, enfermé dans divers corps 
pour protéger les lois qu'il avait créées, s'est plu, quoique indif- 
férent à toute jouissance, à résider au sein de formes d'animaux, 
d'hommes et de dieux où habite l'âme individuelle ! » 

(1) V. la Préface de Wilson, au Vishnu Pourâna, p. LX, et l'analyse 
du Bràhma et du Padma, au tome V du Journal de la Société asiatique de 
Londres, p. 68, 281, 310. 

(2) BhàgawOa, liv. III, chap. ix; ib., st. 18-19. 



LES POURANAS. 213 

Le narrateur moderne, en s'appropriant les récits qui avaient 
cours de temps immémorial en Thonneur de Brahmâ, ne prend pas 
même la précaution de substituer le nom de Bliagavat au sien ; il 
suppose que les Vichnouïtes entendront de leur Dieu tout ce qu'il 
rapportera de l'Esprit ou Pouroucha du Védânta, du Brahmâ de 
la même école et de YHiranyagarbha des Oupaniscbads. Il lui 
suflBra de dire que tout était pure apparence dans la puissance de 
Brahmâ, tandis que la nature de Vichnou seule est vraiment éter- 
nelle. La divinité de Bliagavat est latente dans celle de tous les 
êtres que les hommes aient jamais honorés d'un culte : l'Être su- 
prême est un dans ses incarnations, malgré la diversité des vête- 
ments dont il s'enveloppe (1). Sa providence s'est étendue à tous 
les âges du monde ; à chacun des règnes des sept Manous corres- 
pondent des apparitions de Bhagavat sous un nom particulier et 
avec un rôle spécial; car c'est toujours lui qui les inspire, les 
anime, les soutient, les conseille (2). L'incarnation de Vichnou ( n 
poisson est placée sous le règne du sixième Manon ; mais elle fait 
intervenir Satyavrata, pieux roi qui sera le Manou de l'âge suivant. 
Dans le Bhâgavata, ce n'est plus Brahmâ comme dans l'épopée, 
mais Vichnou qui opère le salut des hommes en guidant le vaisseau 
de Manou sur les eaux du déluge sous la forme d'un poisson (3). 
C'est assez dire que l'omniprésence de Bhagavat, dans le temps et 
dans l'espace, est devenue un dogme de sa religion : la dévotion du 
fidèle à Vichnou le lui fait apercevoir présent partout. 

Rien de plus étrange que la méthode suivant laquelle les Poura- 
nistes échangent continuellement les histoires sacrées de Çiva contre 



(1) Voir les premiers chapitres du livre II du Bhàgavaia. Description de 
Mahâpouroucha. 

(2) Bhdgavata, liv. VIII, chap. i, chap. v-ii. 

(3) V. la Préface de M. Burnouf, au tome III du Bhâgavata, p. XXIII 
et suiv., et nos recherches sur la tradition indienne du déluge, son origine 
et sa forme la plus ancienne dans le Çatapatha-brâhmana du Yadjour (An- 
nales de philosonhie chrétienne. Paris, 1849 et 1851). 



214 LES POLRANAS. 

celles de Vichnou. Ci va s'eflace tout à coup et fait place à Bhaga- 
vat : il est lui-même mis en scène par les poètes pour faire hum- 
blement hommage à celui-ci de tout œ qu'il a été et de tout ce 
qu'il est (1). D'autres fois, c'est Vichnou que l'on sacrifie à son ri- 
val : les Çivaïtes s'emparent de même de toutes ses actions mer- 
veilleuses pour les appliquer à leur Dieu, le Seigneur (içvaraj^ le 
souverain Seigneur fmahéçvara); c'est ainsi que dans le Linga 
Pourâna, Brahmâ et Vichnou, tout à coup éclairés, confessent la 
suprématie de Ci va et se mettent eu \-mêmes à chanter ses louanges (2) . 
Puis, n'est-il pas des Pourânas où se succèdent et se mêlent des 
légendes, les unes vichnouïtes, les autres çivaïtes, comme si les 
auteurs n'avaient éprouvé aucune crainte d'être en contradiction 
avec le titre et le thème primitif de leur poëme ? 

Cependant, il faut le dire, la partie n'a jamais été égale ; les 
Vichnouïtes ont mis tant de zèle à exalter leur culte qu'ils ont ima- 
giné et accrédité les plus bizarres suppositions tendant à ravaler 
celui des autres sectes. Du reste, ils n'ont rien négligé pour donner 
toute splendeur à leurs fêtes, pour assurer la célébrité à leurs tem- 
ples et la vogue aux lieux de pèlerinage et d'ablution qu'ils avaient 
établis ; en réalité, ils l'ont emporté par le nombre de leurs parti- 
sans. Mais voyons que de ressorts ils ont fait jouer à la fois en &it 
d'inventions et de subtilités dogmatiques. 

Tantôt les Vichnouïtes ont loué Ci va en concurrence avec Bha- 
gavat ; tantôt ils ont rapporté à Çiva le désordre qui domine dans 
le monde inférieur. Parmi les trois qualités qui marquent toutes 
les œuvres, la bonté (sattva) appartient au seul Vichnou ; l'igno- 
rance ou l'obscurité (tamas)^ dépend surtout de Çiva ; de même 
que la passion fradjasj^ de Brahmâ. 11 n'est pas jusqu'à la vanité 
des poètes qui n'ait trouvé son compte dans ces accommodements 

(1) Dans le BhâgavcUa (liv. VII, ch. x), c*est Vichnou qui a Thonneur 
d*ayoir détruit les villes aériennes des Âsouras, tandis que le Mahùbhàraia 
le laisse tout entier & Çiva. (V. la Préface du tome III, p. VIII-XI.) 

(2) V. la Préface citée de Wilson, p. XLVMII. 



LES POURANAS. 215 

intéressés avec le inonde divin : selon les bardes vichnou'ites, ce 
ne peut être que Çiva qui inspire les auteurs des ouvrages où do- 
mine Tobscurité (1). Mais qu'on ne croie pas que la théologie des 
Pouranistes soit jamais en défaut pour justifier jusqu'à l'imperfec- 
tion, jusqu'à l'iniquité dont une nature céleste peut être coupable. 
S'ils mettent dans la bouche de Çiva l'aveu de ses crimes, celui-ci 
s'excuse en les rejetant sur la Mâyây puissance magique et fantas- 
tique de Vichnou. 

Bhagavat qui est pur, qui est sans formes, mais qui prend toutes 
les formes, ne dédaigne aucune fascination quand il veut manifes- 
ter l'activité incessante de sa puissance et de son intelligence (2). 
Comme le dieu des Yédantins de l'Inde et de quelques philoso- 
phes grecs, Vichnou se joue des êtres créés ; il leur envoie des 
illusions pour ôter à ses vrais adorateurs toute foi à la réalité des 
phénomènes, à l'existence des choses, esprits et corps, en dehors 
de lui, centre primordial où rentre et s'absorbe tout ce qui a appa- 
rence d'exister. Le Seigneur qui, toujours immuable, crée, conserve 
et détruit l'univers par un acte de sa volonté, se fait un jouet du 
monde mobile et immobile. De même, le sage ne s'attache à rien : 
ceux qui en ce monde connaissent ce qui est éternel et ce qui ne 
Test pas, ne pleurent pas plus l'un que l'autre ; quant à ceux qui 
pleurent, c'est qu'ils ne peuvent vaincre la nature (3). L'homme 
« est comme un ignorant qui assiste à une représentation drama- 
tique (4) ; » tout ce que donnent les sens est aussi peu réel que 
les désirs conçus en songe. 

(1) Wilson, Ibid^ p. XII-XIII. — La distinction des trois qualités-prin- 
cipes a été appliquée par les sectaires au classemenb'Sf^e Pourânas. 

(2) Ne voit-on pas dans le BhAgoûata (liv. YIII, chap. xii) Vichnou se 
déguiser en femme À Teffet de séduire Çiva, qui reconnaît et confesse sa 
puissance? — V. le t. III, Préface, p. XVIII. 

(3) Bhàgavata, liv. VII, chap. ii, st. 39, 48-49. Voir (Ihid, st. 50-57) un 
bel apologue, le passereau, sa femelle, et ses petits, à l'appui de ces apho- 
rismes sur la vanité des larmes humaines. 

(4) Bhàgawaa^ liv« I, chap. m, st. 37; liv. Il, chap. ix, st. 1-2; liv. VI, 
cb. XV, ht, 6. 



216 LES POURANAS. 

Que les auteurs des Pourânas se soient faits les champions d'un 
idéalisme négatif comme celui qui se répète indéfiniment dans leurs 
thèses, on ne leur reprochera pas du moins d'avoir reculé devant 
les conséquences de leurs doctrines : aucun effort n'a coûté à leur 
imagination pour rendre sensibles les vicissitudes auxquelles leur 
Dieu se soumet alors qu'il crée ou qu'il détruit. Qu'on ne s'attende 
pas à trouver ici de ces métamorphoses gracieuses ou plaisantes, 
comme celles qu'Ovide a décrites avec tant de souplesse d'imagina- 
tion, quand il faisait à vue d'œil passer les corps à des formes tou- 
jours incroyables : 

In non credendos corpora versa modos. 

Ovide ne croyait plus aux Dieu qui agissaient dans les fables grec- 
ques que lui livrait tout ébauchées la littérature d'Alexandrie ; il 
savait bien que son public romain n'y croyait pas non plus ; mais 
les fictions elles-mêmes, il les produisait comme moyens d'amuse- 
ment et, plein de confiance dans son talent, il ne voulait obtenir 
pour elles qu'un succès de goût et de gaieté. 

Les poètes indiens sont sous le poids d'une tout autre préoccu- 
pation ; ils croient au Dieu dont ils glorifient les métamorphoses ; 
ils se fient à la crédulité et à l'enthousiasme des masses auxquelles 
ils s'adressent. Placés qu'ils sont dans ces conditions si différentes 
de celles où vivait le poëte latin, fascinés par les phénomènes d'un 
climat plus ardent, ils se sont ingéniés à mettre en action, toujours 
dans une même pensée, tous les prodiges dont le vulgaire cher- 
chait la raison surnaturelle, à personnifier toutes les notions mo- 
rales qui pouvaient entrer dans un système d'allégories divines. 
S'emparant des diverses incarnations attribuées à Vichnou, les 
Pburanistes se sont plu à décrire les më^ensoma^os^s panthéistiques 
qui offraient si bien matière à la fiction et au développement du 
merveilleux : ils n'ont reculé devant aucune transformation d'un 
corps à un autre, fût-elle la plus bizarre et la plus monstrueuse. 

Bhagavat vit dans tout et fait tout rentrer dans sa nature inal- 



LES P0UR.4ISAS. 217 

térable : le bien et le mal ne sont plus que des accidents passa* 
gers. Des êtres sont-ils déchus de leur rang originel pour quelque 
odieuse transgression et , passant ensuite par plusieurs \ies , se 
sont-ils souillés par de nouveaux crimes, ils n'en sont pas moins 
réunis finalement à la divine essence de Bhagavat. On en trouve 
un éclatant exemple au V1I1« livre (chap. l^) du BhâgavatQj dans 
Fhistoire de deux personnages qui, maudits par les fils de Brahmâ^ 
sont devenus deux géants fameux, Hiranyakcha et Hiranyakaçipou : 
à cause de leurs excès, ils furent tués un jour par Bhagavat, dé- 
guisé d'abord en sanglier, puis en lion ; mais ils sont nés de nou* 
veau sous la forme d'autres géants, que le même dieu a tués dans 
ses autres incarnations en Rûma et en Krichna. Malgré leur nature 
mauvaise qui les a fait conspirer avec les ennemis des Dévas, et 
qui les a mis en lutte avec Bhagavat dans plusieurs existences, les 
deux Âsouras finissent par se réunir à lui, par s'identifier même 
avec lui. 

Il n est pas indifférent à notre but de considérer, dans le même 
livre (1), l'histoire de Prahrâda, fils de Hiranyakaçipou. Condamné 
à d'affreux supplices par son père, en raison de l'affection natu-^ 
relie qu'il ressentait pour Vichnou, il eut enfin le bonheur de 
s'unir à Bhagavat : au point de vue de la doctrine, rien de plus 
significatif que les supplications de Prahrâda demandant grâce à 
Bhagavat, malgré l'indignité de sa race, et pardon pour son père (S)« 
Quant à l'Àsoura, cruel et impie, malgré les austérités qu'il pra* 
tiqua pour se rendre invincible, il fut déchiré par les griffes de 
Nrisinha, c'est-à-dire de Vichnou transfiguré en homme-lion ; mais 
il a été purifié du oioment où son divin ennemi lui eut lancé un 
regard, et il est allé dans Iç monde de Bhagavat, parce qu'il a eu 
un fils vertueux. 

(1) Bhûgaoata, liv, VII, chap. ii-ix, chap. x, st. 34-37. Comparez le 
récit de la même histoire dans deux autres Pourànas, le Vichnou et U 
Pâdmay l'un traduit, l'autre analysé par M. Wilson. 

j(2) BhâgawUa^ ibid,^ chap. vui-ix, chap. x, st. 14-16, st. 21. 



218 LES POURANAS. 

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire, après avoir lu de telles 
légendes, que Bhagavat puisse jamais se montrer partial et pas- 
sionné. Exempt (le qualités et supérieur par son essence à la Na- 
ture, il ne prend le rôle de meurtrier des coupables que par suite 
de son union avec un des attributs illusoires de sa Mâyâ (1) : car 
il est le Dieu essentiellement impartial, aux yeux de qui tous les 
êtres sont égaux, et devant lequel les bons et les méchants ne sont 
pas plus les uns que les autres. À ce sujet, écoutons la définition 
que Bhagavat donne de lui-même à Brahmâ dans quatre stances 
du Bhâgavata qui seraient, suivant la critique indigène, le germe 
et comme le principe divin de l'œuvre théosophique (2) : 

« Apprends qui je suis, quelle est ma nature, quels sont ma 
forme, mes qualités, mes actes, et obtiens ainsi par ma faveur l'in- 
tuition claire de mon essence. 

» J'étais, oui, j'étais seul avant la création, et il n'existait rien 
autre chose que moi, ni ce qui est, ni ce qui n'est pas (pour nos 
organes), ni le principe élémentaire de cette double existence ; 
depuis la création, je suis cet univers ; et celui qui doit subsister 
quand rien n'existera plus, c'est moi. 

» Ce qui passe sans raison pour être dans TEsprit, comme ce 
qui passe pour n'y être pas, c'est cela qui est la Mâyâ dont je 
m'enveloppe ; c'est comme la réflexion ou l'éclipsé d'un corps lu- 
mineux. 

» De même qu'après la création les grands éléments ont pénétré 
tout ensemble et n'ont pas pénétré les êtres supérieurs et infé- 
rieurs, de même je suis à la fois et je ne suis pas dans ces éléments. 

» Aussi la seule chose que doive chercher, à comprendre celui 
qui désire connaître la nature de l'Esprit, c'est le principe qui, 
uni aux choses et cependant distinct d'elles, existe partout et tou- 
jours. 

(1) BhàgayxUa, liv. VIÏ, chap. i, st. 6. V. la Préface du t. III, p. 11. 

(2) Liv. II. chap. ix, st. 32-36. Nous y joignons la st. 31, préambule du 
discours. Voir tome I, Préface, p. CLIIÎ. 



LES POURANAS. 219 

» Ainsi, fais de cette vérité l'objet d'une méditation profonde, 
et l'œuvre de créer des êtres divers dans chaque Kalpa n'aura plus 
rien qui puisse te troubler ! » 

Vichnou, c'est le seul être : il est en tout, quoique distinct de 
tout. C'est lui qui est le premier des êtres, qui se crée, qui se dé- 
truit ; tout ce qui est bon et beau, c'est son essence : il réside 
continuellement dans tous les êtres dont il est l'âme (1). « L'Esprit 
est éternel, impérissable, pur, un, immuable, voyant par lui-même, 
cause, occupant tout, indépendant, illimité ; il est l'âme indivi- 
duelle, et il renferme toutes choses (2) : » Thomme qui aura reconnu 
ces douze caractères supérieurs de l'Esprit, rejettera la fausse opi- 
nion, née de l'erreur, qui fait dire moi et le mien, en parlant* du 
corps et des autres objets. 

Vichnou est par conséquent le Dieu-Tout qui assemble et con- 
cilie en lui tous les contrastes ; il efface le fruit des œuvres ; il ne 
distingue pas les Âsouras des Dévas ; il n'est ni leur ami, ni .leur 
ennemi ; il appelle à lui les uns et les autres indistinctement. Â 
chacune des époques où dominèrei^t la bonté, l'obscurité, la pas- 
sion, ces qualités de la nature et non de l'esprit, Vichnou les a re- 
vêtues tour â tour (3). Bien plus, Bhagavat aime à s'incarner dans 
un être mauvais pour égarer et pour perdre les ennemis des dieux : 
à ce compte, Bouddha lui-même ne serait qu'une forme illusoire 
de Vichnou, entraînant â leur perte ceux qui n'ont pas foi dans 
TEsprit suprême, et il en serait de même de plusieurs novateurs, 
hérétiques et rationalistes par rapport au culte des dieux du brah- 
manisme (4). Rien ne peut résister à Bhagavat; il attire à lui invin- 

(1) Bhâgavaia^ liv. II, chap. vi, st. 38-39, st. 44; liv. III, chap. xix, 
st. 2J, st. 27 etsuiv. 

(2) Bhdgavata, liv. VII, chap. vu, st. 19-20. 

(3) BhàgavcUa, liv. VII, chap. i, st. 8-10. « Pénétrant au sein des qualités 
manifestées par la mâyâ, comme s'il avait des qualités lui-même, TEtre 
apparaît au dehors, poussé par l'énergie de sa pensée. •• Ibid, liv. I, 
chap. n, st. 31 ; liv. II, chap. v, st. 18. 

(4) Yishnu Purana, liv. III, chap. xvm, p. 338 et suiv. de la traduc- 
tion de M. Wilson. Cf. BhAgavata^ liv. I, chap. m, st. 24. 



220 LES POURANAS. 

ciblement ceux qui le repoussent ; de là tant de mobiles différents 
et opposés dans l'histoire des personnes qui se sont identifiées avec 
lui, pour les unes la crainte et même la haine, pour les autres Taf- 
fection, la dévotion et ramour(l). Bhagavat n'est point un dieu 
jaloux : étranger au sentiment de personnalité par sa perfection 
absolue, l'Être suprême ne connaît pas l'inimitié, et, à vrai dire, 
le sentiment de la haine unit à lui aussi sûrement que la ferve4]r 
de la dévotion. 

Qui ne voit à l'instant tout ce qu'il y a d'immoral dans de pa- 
reils dogmes, et à quelle conséquence ils ont inévitablement con- 
duit ? La doctrine du Yoga en a été le corollaire. Vraisemblable- 
ment, le mysticisme indien est parti d'une notion vraie de méta- 
physique religieuse sur l'union des intelligences finies avec la sou- 
veraine intelligence ; mais, à force d'exagérations, cette notion 
est devenue la doctrine de l'unification adéquate et finale des êtres 
le divin Bhagavat : suivant le Yoga, dont quelques Pourânas, par 
exemple le Pâdma, donnent la théorie, mais dont tous déroulent 
dans rhistoire les fatales applications, la foi à Vichnou ne rem- 
place-t-elle pas toutes les œuvres et ne lave-t-elle pas de tous les 
crimes ? On va juger, par quelques traits, de l'esprit de la doctrine. 

Le premier devoir du contemplatif est de se dégager des liens 
de l'action ; la méditation qui prend phagavat pour objet est 
comme un glaive tranchant ces liens (2) : « Détruisez la racine des 
œuvres, fruit des trois qualités ; c'est la pratique du Yoga qui 
arrête le courant dans lequel est entraînée l'intelligence... Honorez, 
en vous livrant à l'inaction, l'esprit actif qui est Hari, le Seigneur, 
et duquel dépendent la fortune, le plaisir et le devoir ! » Il est des 
pratiques qui font naitre dans l'âme la dévotion, d'où naît ensuite 
l'amour : puis, vient le délire de l'homme qui se voit en tout, qui 

(1) Bhâgavata, liv. VII, chap. i, st. 24-26, st. 30 ; Ibid, chap. x. st. 38- 
39. 

(2) Bhàgacaia, liv. VII, chap. vu, st. 28, st. 33 et suiv., st. 48; Ibid, 
liv. I, chap, II, st. 15 et 21. 



LES POURANAS. 221 

se croit Hari lui-même, et ce délire aboutit à l'union totale avec 
l'Être. L'amour du serviteur envers Bhagavat doit être un amour 
désintéressé, de même que le dévouement du Dieu à son adora- 
teur (f) ; l'ascète est tenu d'aimer Bhagavat sans partage : l'ancien 
Bharata, très avancé en perfection , fut changé en gazelle pour 
avoir caressé et nourri avec trop de sollicitude un jeune faon qu'il 
avait retiré des eaux (2). Le mouvement irrésistible du cœur vers 
l'Ame peut être comparé à celui du Gange vers la mer. Cependant 
Bhagavat condescend à la faiblesse de l'ascète ; il lui sourit ; il 
répond à celui qui l'interroge sur la voie du bien (3). 

» C'est ce Dieu, le plus libéral de tous les êtres, qu'il faut, avec 
un cœur ferme et exclusivement attentif, se représenter, par la 
méditation, souriant avec des regards affectueux. 

« Le cœur de celui qui contemple ainsi la forme bienheureuse 
de Bhagavat, parvient bien vite à l'inaction suprême dont rien ne 
peut plus le détacher. » 

La dévotion envers Vichnou, bien qu elle comporte neuf devoirs, 
se réduit à un seul précepte (4) : « Entendre et répéter le nom de 
» Vichnou, se le rappeler, servir ce Dieu, l'adorer, l'honorer, se 
)) faire son esclave, l'aimer comme un ami, se confier à lui tout 
» entier. » La dévotion produit le détachement et une science qui 
ne discute pas : toutes les œuvres ne sont rien, ou elles ne .sont 
qu'un vain déguisement à côté de la dévotion pure. Cependant le 
Yichnouïsme ne demandait pas à tous les honunes cette vie con- 
templative qui faisait prendre pour des réalités les rêves de l'idéa- 
lisme panthéistique : un petit nombre d'ascètes parvenait à cette 



(1) M Celui qui te demande des grâces, dit Prahrâda à Vichnou, n'est 
pas utf de tes serviteurs, c'est un marchand... n jRhâgavata, liv. VIF, ch. x, 
6t. 4-6. 

(2) Voir le récit de cette métamorphose. BfiâgavcUa, liv. V, chap. viii. 

(3) Bhàgavata^ liv. ÏV, chap. vni, st. 51-52 ; /ô., liv. I, chap. viii, st. 44. 

(4) Bhâgavata, liv. VII, chap. v, st. 23; Ibid, liv. T, chap. ii, st. 6-7; 
liv, VII, chap. VII, st. 51*52. 



222 LES POURA>AS. 

inaction parfaite qui en devait être la conséquence logique, et 
qu'on a comparée h Fimmobilité complète des grands reptiles qui 
ont englouti leur proie il). 

Les extravagances du Yoguûme, que nous rapportent les voya- 
geurs, nous les trouvons décrites dans les Pourànas, et nous y 
vovons leur institution attribuée an Dieu lui-même, en l'honneur 
de qui elles ont été pratiquées : tel est l'exemple d'un ascète, du 
nom de Ricbabba, qui n'est autre que Bbagavat lui-même s'incar- 
nant dans la personne d'un prince. Ricbabba met d'abord en œuvre 
les facultés magiques du Yoga ; puis, les dédaignant, il s'abstient 
de toute action; ensuite, de son corps qui n'a plus qu'une appa- 
rence de personnalité, il parcourt plusieurs pays, et enfin il se 
laisse consumer dans une forêt embrasée. Ainsi Vicbnou a-t-il 
enseigné aux hommes la délivrance de leurs passions (2). 

On est fondé à croire que le sacerdoce des Vichnoultes a fait 
deux parts : celle de la contemplation pour les hommes parfaits, 
celle des pratiques et des actes extérieurs pour l'immense majorité 
des croyants. A la doctrine du Yoga, qui ne pouvait pas être saisie 
par tous dans ses profondeurs, a répondu un culte matériel fait 
pour attirer la foule. Les auteurs des Pourànas en ont été les 
artistes ; car leurs descriptions du corps de Bhagavat sont deve- 
nues naturellement le modèle de ses idoles sculptées et chargées 
d'omements et de pierreries. Au même dogmatisme qui anéantis- 
sait de fait la loi morale, se sont rattachées de nombreuses pra- 
tiques concourant à assurer le salut sans effort, sans travail et 
même sans vertu : tels sont les bains, telles sont les ablutions dans 
certains mois de l'année, et à certaines époques de pèlerinage, 
dans quelques tirlhas privilégiés, étangs sacrés dont les eaux pu- 
rifient les âmes comme les corps par leur seul contact; autant de 
moyens infaillibles d'acquérir une sainteté qui soustrait l'homme 

(1) Bhàgavaia, liv. VU, chap. xiii. Devoirs de Tascéte. 

(2) Ihid, liv. V, chap, iv-vi. 



LES POLRANAS. 223 

aux suites de ses actions et le rend égal au Dieu suprême. Les de- 
voirs les plus sacrés ne sont rien auprès de telles pratiques : qu'un 
père tue son fils plutôt que de manquer à un jeûne de Vichnou (i). 
De deux frères qui avaient mené une vie désordonnée, Fun est 
condamné à Tenfer, Tautre est ravi au ciel, à sa grande surprise ; 
c'est que celui-ci s'était baigné dans les eaux de la Djoumnah pen- 
dant le mois consacré de Mâgha (i) ! La morale sociale ne résiste 
pas à de telles aberrations, quand elles ont pour fondement le fana- 
tisme et la superstition : théorie bien étrange en effet ! peu importe 
avec quels sentiments on songe au Dieu de la secte, pourvu qu'on 
y songe (3) : « Car ce .Dieu a la même récompense pour l'impie qui 
le poursuit de ses fureurs et pour le dévot qui s'efforce de s'unir à 
lui dans l'extase de l'amour contemplatif. » Au moment de quitter 
la vie, « les hommes privés d'espoir n'ont qn'ù prononcer les noms 
de l'Être incréé, les noms qui désignent les incarnations, les qua- 
lités, les actions sous lesquelles il se cache, pour aller aussitôt, 
affranchis des souillures de nombreuses naissances, voir la Vérité 
à découvert (4). » 

Il ne faut donc pas chercher fort longtemps les causes de la pro- 
digieuse popularité du Vichnouisme; on aperçoit bientôt à quel 
point il flattait tous les instincts, toutes les inclinations des peuples 
de rinde. Par ses mythes et par ses peintures, il est à Tunisson 
avec les mœurs de ce pays qui s'étaient dépravées en raison de la 
violence du climat, en dépit des prescriptions morales des Castras 
ou des codes sacrés. Par la doctrine du Yoga, il ouvre les sources 
d'une dévotion facile, inais aveugle, mais ardente, faite pour émou- 
voir et passionner. Par l'efficacité de ses rites ou cérémonies, il 

(1) Wilson, d*aprôs le Nàrada Pouràna, Préface citée, p. XXXI II. 

(2) Analyse du Padma, au tome V du Journal de la Société asiatique de 
Londres, p. 298. 

^3) V. Burnouf, Préface du tome IIÏ, p. IV et suiv. 
(4) Bhâgatata, liv. III, chap. ix, st. 15; Pnd, liv. I. chap. i, st. 14; 
liv. VI, chap. Il, st. 1315, 45, 49. 



224 LES P0URA5AS. 

assure le rachat facile ou plutôt Timpunité de tous les crimes, et 
produit jusque dans la conscience la confusion du bien et du mal. 
Par la négation du mien et du tien, il commande aux croyants 
rindifférence et Tinsensibilité envers leurs semblables. Enfin, et 
c'est le trait qui montre Tinfluence sociale du Vichnoulsme, par la 
promess(^ d'un salut acquis h Taide de quelques pratiques, il rompt 
la barrière qui a toujours séparé les Aryas de l'Inde en deux im- 
menses classes : les privilégiés et les déchus; il fait appel à tous 
les hommes, il les unit dans la foi à Vichnou qui bénit les Tchân- 
dalas honnis de tous aussi bien que les hommes de caste pure ou 
de caste mêlée. Bien plus, les oiseaux, les animaux eux-mêmes 
sont appelés par les chantres des Pourànas h se réunir à la nature 
de Bhagavat, comme les génies et les hommes (1). Cette universalité 
du salut promise par le Vichnouisme n'était-elle pas la plus forte 
des armes que l'on pût employer contre les Bouddhistes, les Djal- 
nas et les dissidents de toute origine pour défendre avec le sys- 
tème indien les intérêts des races sacerdotales? Aucune concession 
n'avait été faite à l'heure de la lutte; mais plus tard l'égalité reli- 
gieuse, sinon civile, fut donnée comme récompense d'une crédulité 
et d'une confiance exaltée aux prodiges du plus grand des dieux. 
Telle est la foi plus large, plus expansive, plus facilement popu- 
laire qu'aucune autre, consacrée dans la plupart des Pourânas. Il 
lui fallait des livres qui lui donnassent l'importance littéraire 
qu'avaient prise de tout temps les symboles des religions indiennes : 
la rédaction des Pourânas la lui assura promptement. Non-seule- 
ment elle tint lieu aux Vichnouïtes de tout autre formulaire; mais 
encore elle relia expressément leurs dogmes et leurs rites à la iabu- 
leuse antiquité dont le prestige était une garantie presque indis- 
pensable du succès de telles œuvres. Une autre sanction qui ne lui 
a pas manqué, c'est la promesse d'avantages temporels et de béné- 

(1) Bh&gawUa, liv. VII, chap, vu, st. 53-55; liv, IIÎ, chap. xix, st. 35; 
ïbid. liv. YIII, chap. ii et m. Hommage du roi des éléphants A Bhagarat. 



I 

LES pouRA?iAs. 2:25 



dictions abondantes faite aux lecteurs et aux auditeurs des Pourâ- 
nas ; aucune expression n'a paru trop forte pour rehausser la sain- 
teté de ces livres et l'efficacité de leur étude (i). 

§IV. 

DE LA COMPOSITION POÉTIQUE DAISS LES POURANAS. 

Les noms individuels des poètes rédacteurs des Pourânas ne sont 
pas encore acquis à lerudition occidentale ; non-seulement, malgré 
leur mérite personnel, ils ont dû taire leur nom, à cause de Tinspi- 
ratton divine que chacun d'eux attribuait à son œuvre, mais encore 
leur rôle de compilateurs d'anciens textes condamnait implicite- 
ment plusieurs d'entre eux à garder l'anonyme. Oit ne peut, à 
l'heure qu'il est, arracher à l'obscurité du hiératisme qu'un seul 
nom, celui de Vopadéva, grammairien célèbre du xiii^ siècle, qui 
serait l'auteur du Bhâgavata, Maître de toutes les richesses de la 
langue par ses lectures, de toutes les traditions par sa prodigieuse 
mémoire, c'est un savant qui a pris la responsabilité d'un chantre 
sacré; c'est un versificateur qui a seul assumé la charge de 
poète (2) : on reconnaît dans l'œuvre même « une main unique 
qui a présidé à l'arrangement des diverses parties. » 

Quand les Pouranistes ne dogmatisent pas, leur procédé ordi- 
naire est l'amplification. Chaque sujet, si mince qu'il soit, devient 
une matière sur laquelle ils s'exercent avec la même ardeur ou 
avec la même patience. Aucune occasion n'est perdue par ces 
poètes de piquer vivement l'attention ou d'enflammer l'imagination 
de leurs auditeurs. Fort souvent, bien qu'ils ne puissent laisser 

(1) Voir le chap. ii du P** livre du Bhâgavata^ et ) épilogue du même 
ouvrage analysé par WiUon. (Vishnu, p. XX Vil). 

(2) V. la préface de M. Burnouf, au tome I'*" du Bhàgavaia^ p. IV. 
p. LVIII et suiv., p. XCVI.CIII. 

15 



â26 LKS P01RA>AS. 

entrevoir leur personnalité, l'intention littéraire les préoccupe au- 
tant que le but religieux (1) : 

« Le Bhâgavala est tombé sur la terre comme un fruit détaché 
(le Tarbre fécond de la loi (le Véda), et dont le suc est rAmrita 
(l'ambroisie) même. vous tous dont le goût exercé sait reconnaî- 
tre ce qu'on lui présente, savourez sans cesse ce divin breuvage au 
sein même de la libération ! » 

Les auteurs des Poun\nasdevaient soutenir à quelque hauteur 
une tradition d'art déjù séculaire ; ils avaient sous les yeux des 
modèles dont ils avaient intérêt à reproduire les grands traits et à 
calquer l'idiome poétique ; mais en même temps, ils se piquaient 
de satisfaire à la prédilection qui va toujours croissant, dans l'âge 
avancé des civilisations, pour les pompes et pour les hardiesses du 
style. Amplifier les éléments anciens de leur composition, en déve- 
lopper avec complaisance les éléments nouveaux, telle devait être 
leur marche perpétuelle, marche toujours un peu confuse, puis- 
qu'ils prenaient dé tous côtés et n'avaient pas à rendre compte du 
parti qu'ils tiraient de leurs matériaux. 

Le Bhâgavata nous fournira le meilleur exemple de la latitude 
laissée aux poètes dans leur travail de rédaction versifiée. L'exorde 
didactique de ce Pouràna, ou plutôt la suite de ses exordes, est 
poussé jusqu'au viii^ chapitre du III® livre ; il se compose de dia- 
logues sur la transmission des récits sacrés d'une génération à une 
autre. Le lecteur sort avec peine des préfaces et des introductions 
réunies avec aussi peu d'art que de méthode ; donne-t-il son atten- 
tion aux (changements de personnages, il rencontre des répétitions 
d'idées que ces changements entraînent par un vice radical de com- 
position que rien ne peut excuser ; d'autres fois, il s'aperçoit que 
l'auteur n'a pas toujours concilié les divergences des légendes qu'il 
a réunies. La synthèse est vaste, mais confuse ; comme Ta dit 

(1) BhàgavcOa, liv. I, chap. i, st. 3; Ibid, st. 19 : «« Les hommes de goût 
qui l'entendent trouvent à chaque instant le récit de plus en plus déli- 
cieux. « V. liv. I, cb. xvHi, st. 14. 



hVsS poiR^.'SAS. 2z7 

M. Biirnouf, la cause en est l'excès de la fécondité, qui est la prin- 
cipale qualité du génie brahmanique (1). Mais quelle est la forme 
(lu livre, quand le poëte entre enfin dans Texposé même qui est 
son objet et son but ? Celle de dialogues, intercalés dans un dia- 
logue continu, ou de récits insérés dans un récit général. Au milieu 
des dialogues et des récits prennent place tout à coup la prière et 
la méditation : tantôt ce sont des cantiques d'adoration, des hymnes 
descriptifs, séries de définitions mystiques et d'épithètes qui énu- 
mèrent autant d'attributs ; tantôt ce sont des digressions philoso- 
phiques (2), des fragments moraux où les idées sont plus conden- 
sées que dans les parties didactiques du Mahâbhdrata. Enfin le 
récit s'arrête alors que le poëte, après avoir déroulé l'histoire de 
Krichna jusque dans ses moindres circonstances, a esquissé l'his- 
toire des royaumes de l'Inde en y comprenant la destruction totale 
(les mondes. 

De ces données générales sur la composition des Pourânas, ve- 
nons-en aux procédés des poètes qui en ont été les auteurs ou les 
compilateurs. La description, c'est la recette suivant laquelle les 
Pouranistes étendent, à chaque pas, la lettre des histoires et des 
aventures auxquelles ils portent la main tour ù tour. S'agit-il d'un 
sacrifice, le poëte ne peut s'empêcher de le décrire comme il a 
déjà été cent fois décrit dans d'autres sources, et quelquefois 
(X>mme il l'a été dans le même Pourâna. C'est le sacrifice, dit 
Açvamédhaj ou immolation solennelle du cheval, qui offre le plus 
souvent le sujet d'une description devenue banale, vulgaire même 
si on ne la considère pas sous son côté instructif ou édifiant pour 
les Indiens. Comme plus d'une fois la scène des légendes antiques 

. (1) Préface du tome l'*' du Bhàgatfoia, p. CXLII et 8uiv.,p.CLV et suiv. 
(2) Voir, par exemple^ au liv. VU, chap. xn et suiv., du BhâgavaJla. 
Texposé des devoirs des ordres ainsi que des bonnes pratiques, et au livre V 
icbap. xvi-xxvi) du m^me ouvrage, une cosmologie poétique des Pourânas 
dont la prose n^est pas plus claire que la diction mesurée des autres par- 
ties (V. la préface du tome II, p. XII). 



228 l'VS POIRANAS. 

a été déplacée, Fauteur prend occasion de décrire les lieux noa- 
veaux où il la transporte : ainsi voit-on une rivière secondaire de 
rinde centrale au sud des monts Vindhya, la Narmadâ, chantée à 
l'égal du Gange, et préférée même au grand fleuve pour sa sainteté: 
de même le Dravida, pays des Tamouis, ou quelque autre district 
du Décan, est substitué à des contrées septentrionales, théâtre des 
faits héroïques, et quelque partie de la chaîne des Ghates aux mon- 
tagnes de THimâlaya ou des régions voisines. Aux premières des- 
criptions, qu'une seconde main s'est refusée à retrancher, sort 
venues s'ajouter d'autres peintures au gré des poètes et des époques. 
Que de fois ces accroissements d'un Pouràna sont restés inconnos 
loin des lieux de leur composition ! Ecrits dans le midi de l'Inde, 
ont-ils jamais été joints 'au texte du même livre conservé dans les 
contrées du nord? Il va de soi qu'il n'y avait pas de limite aux ac- 
croissements qu'un ouvrage pouvait recevoir partiellement et à di- 
verses reprises, et qu'on ne connaissait pas non plus de bornes aux 
retranchements qu'ils subissaient d'un pays à un autre, Que dirait- 
on de tant de traductions dans les idiomes modernes de l'Inde, 
incessant mais dernier hommage à la renommée fabuleuse des 
Pourânas? 

Quant à la manière de peindre et d'écrire, les Pouranistes étaient 
mis en demeure de sacrifier au goût de leurs contemporains : aussi 
onl-ils parlé aux yeux et aux oreilles plus vivement que ne l'avait 
fait jusqu'alors la poésie indienne dans ses tableaux fortement co- 
lorés. On comparerait bien, par exemple, avec les descriptions d<' 
l'épopée sanscrite, une description analogue du Bhâgavala (i , 
l'épisode où les Dévas battent l'Océan comme dans une baratte do 
beurre pour en extraire VAmrita ou l'ambroisie, breuvage d'im- 
mortalité. Un récit de quelque étendue ne peut se passer des diver- 
tissements qui étaient entrés dans les mœurs indigènes : des chœurs 
de musiciens, des groupes de danseurs s'improvisent dans les ré- 
gions du Vaikountha ou paradis de Vichnou. Dans toute fête céleste 

(1) Liv. VIH, chap. vir, viii et ix. 



LKS POl'RANAS. 229 

OU terrestre, il faut un cortège, il faut un ballet : le poëme S(^ 
^xrossit de ces mêmes accessoires fort dangereux pour l'art poétique- 
sinon pour l'art musical. 

Les bardes indiens s'abandonnent ;\ toute leur effervescence 
(l'imagination méridionale, quand ils racontent la vie sensuelle de 
Vichnou : les folles amours, les jeux folâtres du jeune Dieu, sous 
le nom de Krichna, de Govinda ou de Bàla Gopâla, les danses des 
Cwopis ou bergères indiennes, le rôle de Ràdhà, l'amante préférée, 
dont la légende est très moderne, l'apparition de Ramà, comme 
enchanteresse parmi les Dévas (1), offrent des exemples de celte 
passion de décrire, et de décrire à Tinfini. Que ces jeux de la poésie 
i^ecouvrent des idées métaphysiques d'union entre la divinité et les 
créatures, on n'en saurait douter, du moins s'il faut en croire les 
commentateurs indigènes; mais, toute réserve faite sur la question 
mystique, il n'en est pas moins vrai que le langage des poètes s'est 
imprégné de toutes les mollesses du sensualisme indien, et que leiri* 
rhétorique a été aussi loin dans la licence des figures que leur 
théosophîe dans les rêves de Fidéalisme. 

Le goût est satisfait, tant que les Pouranistes ne font qu'imiter 
la manière de Calidâsa et des poètes qui ont rivalisé avec lui en 
<''légance : ainsi reconnatt-on la touche de cette école, quand ils en 
viennent à rapporter l'histoire de Sacountalà, d'après le drame bien 
<*onnu, ou celle de Râma, d'après le Raghouvança ; sans doute, ils 
n'atteignent pas à la délicatesse supérieure des peintures de Caii- 
(lâsa, mais ils en reproduisent dans leurs meilleurs tableaux la ri- 
chesse et le coloris. Il n'en est plus de même, quand le rédacteur 
d'un Pourâna se prend à imiter ces auteurs de poésies descriptives 
qui ne font grûce d'aucun détail, qui surchargent leurs récits 
d'images et de synonymes, jusqu'à épuiser le vocabulaire de la 
poétique indienne et les plus minces ressources de l'assonnance ou 
de l'allitération : les Pouranistes n'y font pas défaut. 

(1) Voir l*apparition de cette mdyâ de Vichnou, au liv. VIII, chap. vm 
et IX da Bhàgavata, 



230 LKS l»OLRA>i\S. 

Figurons-nous ces éi'rivains livrés à un véritable entminement 
par la puissance même d^une langue poétique qui, comme le sans- 
crit coule à flots pressés sous les lois d'une harmonieuse cadence. 
Ne pouvons-nous pas deviner ce qu'avait de violent et d'irrésistibit* 
une telle impulsion qui ap[>elle la répétition des pensées par la 
sonorité des mots, la coupe des phrases, et le retour des mètres 
tant de fois consacrés ? N'avons-nous pas tous remarqué un fait 
absolument semblable dans Finspiration des derniers poètes d4* 
l'antiquité latine, inspiration qui se soutient encore par le rhythme 
et la mesure, alors que les œuvres en prose portent tous les signes 
d'une déplorable décadence ? A l'heure môme où le paganisme se* 
mourait, on composait encore dans les provinces de l'Occident des 
épopées, des poèmes historiques, des poèmes descriptifs, des pa- 
négyriques en vers ; on faisait rendre à la langue défaillante ses 
derniers accents. A part bien d'autres noms de poètes, quels efforts 
n'a pas tentés Claudien pour ressusciter les fictions du paganisme ! 
Quelles illusions n'a-t-il pas réchauffées et embellies, quand il se 
vantait de donner au public romain un Enlèvement de Proserpine 
et une Gigantomachie plus de douze siècles après l'école d'Hésiode ! 

11 est, d'ailleurs, de singuliers contrastes dans le style et la langue 
des poëmes pouraniques : tantôt, c'est un calque fidèle des an- 
ciennes narrations, de la marche paisible et régulière des compo- 
sitions épiques ; tantôt cVst le jeu miroitant des subtilités d'une 
rhétorique toute moderne ; tantôt, enfin, ce sont les artifices de 
sons et de figures, dernier prestige d'une littérature qui s'épuise. 
Il n'est pas moins instructif d'observer dans la rédaction des Pou- 
rânas une affectation fréquente à reprendre les styles fort anciens 
de la langue sanscrite ; car, c'est bien le même penchant qui se 
manifeste, dans d'autres littératures, à des époques analogues où 
l'on ne crée plus, mais où l'on croit retremper la langue dans sa 
véritable source en ravivant des expressions et des tournures 
vieillies. Bien des passages des Pourânas renferment des termes 
védiques ou même des débris du Véda, conservés et enchâssés 



KKS POURArSAS. âoi 

clans leur texte avec l'intention de lui donner d(» <îette faeon un 
vernis d'antiquité ou un lustre de sainteté. 

Il est surtout dans les Pourànas quel(|ues hymnes et quelques 
morceaux descriptifs qui sont faits pour captiver fortement l'atten- 
tion du lecteur européen, en raison de l'éclat ou même de l'étran- 
^eté de leur style métaphorique ; c'est ici, mieux qu'ailleurs, qu'il 
{>ourra se plaire à remarquer la profonde habileté et la fervente» 
exaltation qui ont soutenu tour i\ tour les poètes orientaux dans 
leur labeur. Parmi les passages (|ui trouveraient grâce à ses yeux, 
nous citerions quelques descriptions riches, mais vraies de la na- 
ture indienne, quelques peintures allégoriques où le sentiment 
moral se traduit avec force et noblesse (1), quelques scènes où se 
reflètent heureusement les affections de famille, enfin quelques 
traits où se fait jour une douce humanité échappant à la tyrannie 
de croyances mystiques et superstitieuses. Sans doute, les Pourâ- 
nas ne manquent pas de tableaux qui peignent avec mélancolie ou 
avec terreur l'inconstance des choses humaines, la brièveté et l'ina- 
nité de la vie ; mais ce sont-là des sujets bien vulgaires que la 
poésie indienne a chantés pour ainsi dire à satiété. On aimera bien 
mieux ces fragments descriptifs, tels que l'apparition merveilleuse 
de Vichnou en lion (2), où s'étale toute la richesse de coloris de la 
langue sanscrite, du moment où l'on accepte certaines conceptions 
bizarres de l'Inde en faveur de leur sens mythologique. Qu'on n'oublie 
pas non plus, en les lisant, que l'art indien a suivi docilement, dans 
ses sculptures gigantesques, les proportions surhumaines que les 
f>oêtes ont données à leurs Dieux, et qu'il a toujours mis ses œu- 
vres en harmonie avec leurs conceptions. On aimera mieux encore 

(1) Par exemple, la peinture du remords poursuivant Indra, coupable 
du meurtre d un Brahmane. •» Il vit le crime qui courait derrière lui sous 
la figure d^une Tchândâll, dont le corps tremblait de vieillesse, qui était 
minée par la consomption et couverte d une étofie ensanglantée; ses che- 
veux blancs tombaient en désordre, et elle lui criait : « Arrête ! arrête ! •• 
Bhàgavata, liv. VI, chap. xiii, st. 11-13. 

(2) BhàgavaUif liv. VII, chap. viii. 



â32 LES POUKANAS. 

ces peintures pleines de fraîcheur qui nous tmit assister à la vie 
toute de quiétude des ascètes dans leurs ermitages et leurs forêts, 
ou qui nous les montrent livrés à toutes les séductions qu'invente 
la jalousie des Dévas. Mais on aimera surtout ces épisodes dont 
les héros parlent le langage vrai de la douleur paternelle ou de la 
tendresse maternelle avant que le poète vîchnouïte ne leur adresse, 
par la bouche de quelque sage, dos consolations philosophiques, 
destructives de tout sentiment humain ; il faut lire, au VI" livre 
du Bhâgavata (1), les lamentations d'une reine dont le fils unique 
a été empoisonné par ses rivales jalouses, l'abattement du roi 
Tchitrakétou, et l'attitude de désolation profonde où ce spectacle 
a plongé toute la cour ; il faut lire également, dans le même Pou- 
râna (S), les plaintes de la tendre Souniti au sujet de Texil de son 
fils Dhrouva qu'a prononcé son époux, le roi Outhânapàda, par le 
conseil d'une autre femme. Les premières scènes de ces deux épi- 
sodes donnent à de royales douleurs une expression calme et vraie 
qui ne déparerait point les tableaux de la muse antique ; de sem- 
blables passages satisferaient en quelque mesure à nos idées de 
morale et d'esthétique ; mais il faut se résigner à les chercher fort 
longtemps au milieu de récits et de descriptions qui expriment 
fidèlement et exclusivement la pensée indienne. 

Avertis de ce que les Pourànas présentent d'insolite et d'exagén'* 
dans leur style, de confus ou d'obscur dans leur exposition, en 
égard à nos habitudes intellectuelles, les hommes instruits n'en 
consulteront pas moins ces monuments avec un œil scrutateur sous 
un double rapport : quand ils auront saisi le fil des traditions 
historiques, ils y observeront avec intérêt les transformations suc- 
cessives d'un étonnant système de croyances idéalistes, et la der- 
nière évolution d'une grande mythologie dont les phases se repro- 
duisent fidèlement dans l'histoire des mythologies secondaires. 
Puis, se plaçant à un autre point de vue, ils y admireront la sou- 

(1) Chap. XIV, st. 45 et suiv. (Tome II). 

(2) Ibid, lib. IV» chap. vin, st. 9 et suiv. 



LES POURANAS. 233 

plesse et rhabilité, la patience et la persévérance de Tesprit indien 
dans le maniement d'anciennes formes littéraires, sa finesse et sa 
subtilité dans l'invention de ressources nouvelles d'expression et 
(le mesure au moment où le véritable génie de création lui est en- 
levé. D'un autre côté, autant il y a d'importance pour les peuples 
civilisés dans l'histoire vraie et critique de la chute du paganisme 
dans les pays qui formaient le monde ancien, autant il y a de 
secours et d'opportunité pour la science chrétienne, à la veille des 
conquêtes nouvelles de la foi en Asie, dans le tableau complet de 
la décadence de la société brahmanique et du polythéisme qui en 
a été l'àme pendant tant de siècles. 

Le Brahmanisme, il est vrai, n'a pas disparu entièrement après 
une première et longue période d'existence. Adversaire patient du 
Boudhisme, enfin son vainqueur, il s'est reconstitué par un phé- 
nomène qui ne s'est accompli peut-être de la sorte que dans l'Inde; 
mais, comme tous les cultes faux, il a trouvé sa déchéance dans les 
efforts de propagande qu'il a tentés. 

Fortifié en apparence par le développement des cultes éminem- 
ment populaires comme ceux de Vichnou et de Çiva, le Brahma- 
nisme s'est scindé et s'est affaibli ; après avoir accepté et favorisé 
les superstitions locales, il a plutôt succombé sous leur poids ; il a 
laissé son pouvoir d'organisation sociale se dissiper en quelque 
manière dans le particularisme des sectes mystiques. La poésie a 
aidé à ce travail de dissolution, tout en répétant les symboles et 
les aventures qu'elle tenait d'une tradition fidèle. La langue san- 
scrite elle-même s'est altérée ; elle s'est évanouie dans les formes 
multiples et les remaniements de la poésie légendaire ; enfin, dé^ 
ponillée sans cesse au profit des idiomes vulgaires, elle s'est per- 
due dans une infinité de courants devenus bientôt de minces ruis- 
seaux, de même que le Gange dans les branches sans nom qui 
traversent tristement les sables de ses embouchures. 



LA POÉSIE PROFANE. 



CALIDASA OU LA POÉSIE SANSCRITE 



DANS LES RAFFINEMENTS DE SA CULTURE. 



Laissant de côté les longues épopées devenues les répertoires d*io- 
nombrables aventures où la mythologie étouffe sans cesse l'histoire, 
descendant de Tantiquité à Tore moderne, nous allons signaler aux 
hommes de lettres, comme dignes d'un intérêt tout particulier à leurs 
yeux, des poésies d*une versification ingénieuse, d'une composition 
savante, qu'en peut lire aujourd'hui dans leur texte original et aussi 
dans des versions d'une exécution consciencieuse. Elles n'ont plus de 
connexion avec les poèmes que la caste brahmanique avait conservés 
sous sa tutelle : en ce sens on les appellerait profanes. 

Un nom propre sert de lien à ces poésies ; un seul nom les fixera 
dans la mémoire des hommes : c'est celui de Câlidâsa, le plus célèbre 
des poètes indiens dans le second âge de la langue et de la littérature 
sanscrite. Il est cité avec une confiante admiration comme leur auteur, 
et il faut se tenir sur ce point à la tradition nationale, sauf à l'expli- 
quer afin de lui rendre son vrai sens. Un indianiste qui ftit plusieurs 
années au nombre des auditeurs assidus d'Eugène Burnouf au Collège 
de France, M. Hippolyte Fauche (1), a travaillé de manière à satisfaire 

(1) Ce savant, né à Auxerro en 1797, a fait imprimer avec une activité 
infatigable la version d'un grand nombre de poèmes sanscrits; s'il eut quel- 
quefois les suffrages de Tlnstitut, il conserve le mérite d'avoir publié sans 
subsides officiels ses volumineuses traductions. On a cependant exprimé 
le regret qu'il n'ait pas mis plus de soin dans la forme de ses écrits. Hip- 



CALIDASA. 235 

pleinement la curiosité du public lettré; car il n'a pas entrepris moins 
que la version française des œuvres complètes de Càlidàsa et de plu- 
Hleurs œuvres d'autres poètes qui ont le plus approché de lui par leur 
talent (1). Après la lecture de ces volumes, plus d*un amateur de litté- 
rature comparée se croira autorisé à donner son jugement sur les ten- 
dances, sur les traits distinctifs de la poésie sanscrite. Ce ne sont point 
les créations de Tesprit indien dans sa première expansion et dans son 
indépendance ; ce sont les ft*uits d*un dernier épanouissement de la 
langue et de l'art avant leur décadence. Au moins ces productions, qui 
sont à une grande distance des monuments antiques des Aryas de 
l'Inde, présentent-elles une grande variété sous le rapport des genres 
contre lesquels on voudrait les classer. En reprenant les dénominations 
les plus connues qui nous viennent de l'art grec et qui témoignent de 
son universalité, on distinguerait à coup sûr, dans leur nombre, des 
épopées ou du moins des poëmes narratifs, des drames, des poèmes 
(lescriptifs, d'autres descriptifs et élégiaques à la fois, d'autres qu'on 
qualifierait de gnomiques, d'autres plutôt erotiques, enfin quelques-uns 
didactiques dans le sens reçu du mot. Nous nous étendrons dans nos 
réflexions et nos aperçus sur quelques morceaux qui offrent une com- 
paraison plus directe et partant plus juste avec les ouvrages que l'édu- 
cation classique a rendus familiers à un grand nombre de personnes. 
Le nouvel interprète de Càlidàsa est un philologue exercé, qui n'a 
rien rendu à l'aventure. Ses vastes lectures et des travaux antérieurs 
l'ont formé à une tâche exigeant beaucoup de précision et de patience. 
On doit à M. Hippolyte Fauche la première traduction ft*ançaise du 
Râmâyana (2), qui a suivi de près la belle édition de ce poème par 
M. Gaspar Gorresio et qui a marché de pair avec la traduction italienne 

polyte Fauche est mort à Juilly le 28 juillet 1869 à l'âge de 73 ans; en 
toute circonstance, il avait manifesté ses sentiments de libre-penseur, et 
on en retrouve la trace dans ses notes, dans les préfaces de plusieurs de 
soâ volumes de littérature sanscrite ainsi que dans un poème théologique 
intitulé Panthéon. Il a dénoncé quelquefois les •• libertines nudités qui sont, 
dit-il, l'éternel malheur de la littérature sanscrite; » mais il n'a jamais eu 
grand souci de les voiler dans sa prose ou dans ses digressions fantaisistes. 

(1) Œuvres complètes de Calidctsa, traduites du sanscrit en français. -* 
Paris, librairie de A. Durand, 1859-60, 2 vol. gr. in-8^. 

Une tétrade ou drame, hymne, roman et poème, traduits pour la première 
fois du sanscrit en français. — Paris, ibid. 1861-1863. 3 vol. gr. in 8°. 

(2) Paris, 1854-1858, 9 volumes in-12. 



336 CALIDASA. 

du savant piémontais : de même, il a mis la main à la version com- 
plète du Mafiâbhârata en finançais : entreprise devant laquelle la pa- 
tiente Allemagne a déjà reculé plus d'une fois. M. Fauche l'a pu dire, 
après avoir fait connaître le chef-d'œuvre de Valmîki : - Nous avoDî; 
donné le Virgile de l'Inde, à la France érudite, dans la version du Rà- 
rnâyana ; aujourd'hui nous venons lui ofli^ir son Ovide, dans cette ver- 
sion de Cdlidàsa. » Ce n'est pas trop louer le poète indien que de pro- 
poser en sa faveur un parallèle avec Ovide, qui a, comme lui, brillé 
dans plus d'un genre et abordé même, non sans gloire, la composition 
dramatique dans sa Médée, Mais il ne faudrait pas pousser le rappro- 
chement trop loin ; car si l'art du premier est incontestable, il n'a rien 
ni de l'humeur enjouée, ni de l'expression fociie et piquante du poète 
latin. Un indianiste qui a beaucoup imité et traduit les poètes sanscrits, 
M. L. Leupol, consent à le comparer au trop facile Ovide ; mais il le 
juge abondant et superficiel à l'excès et ne lui accorde que des inspira- 
tions factices (1). Pour lui, Càlidàsa représente à la fois <* l'épanouisse- 
r* ment complet et la décadence en germe de la littérature de l'Inde ; 
n non seulement de la littérature, mais encore de la morale et de la re- 
n ligion, des principes et du goût, des vraies et sincères croyances. - 
Néanmoins, ajoute-t-il, « c'est un génie prodigieux, un talent qui plaît. 
" un esprit fertile et séduisant, n 

Quel est le mérite incontestable de M. Fauche dans son travail d*in- 
terprétation ? Il a soutenu une lutte littéraire que l'on dirait opiniâtre 
avec le texte des poètes hindous, et s'est efforcé de montrer sous une 
forme claire, dans une langue qui n'est que rarement ïncorrecte, la 
richesse un peu lourde des stances sanscrites ; il n'a point poussé l'art 
jusqu'à la transformation de l'expression étrangère. Soit qu'il ait tra- 
duit le premier, soit qu'il ait consulté des traductions antérieures, 
latines pour la plupart, il a conservé autant de clarté et d'élégance 
qu'il en faut pour soutenir l'attention de lecteurs choisis ; mais il a tenu 
à reproduire exactement ses modèles dans la mesure où le génie de sa 
langue nationale le permettait. La physionomie des vers de Càlidàsa 
se reflète constamment dans sa prose, sans retranchements ni péri- 
phrases : les images originales du texte y sont mises en saillie, et on 
comparerait la fidélité de sa traduction à celle d'une épreuve photo- 
graphique qui ne laisse à désirer aucune particularité d'un tableau, ni 
même aucun détail d'un objet. Mais ne dirait-on pas que cette fidélité 

(1) Mémoires de V Académie de Stanislas ^ année 1865, page 97. 



CALIDASA. 237 

est poussée à l'excès, quand le traducteur calque minutieusement le 
réalisme de Tart indien, et quand il le fait avec une sorte de complai- 
sance comme s'il craignait de laisser inaperçue une seule des peintures 
sensuelles et molles qui reviennent à tout instant dans Câlidàsa ? 

Le nom de Câlidàsa réclame tout d'abord des esquisses biographiques 
qui lui donnent de la consistance et du relief dans les annales des let- 
tres ; puis nous mettrons les œuvres de ce poëte et de ses émules en 
rapport avec la civilisation indienne dans son âge inférieur dont elles 
sont le reflet, et nous aurons recours ensuite à des définitions et des 
exemples qui fkssent apprécier dans ces mêmes œuvres les qualités 
distinctives de l'art indien. (Revue de V Orient, Paris, 1864). 

§1. 

De Vépoque du véritable Câlidàsa et de son influence 

sur d'autres poètes. 

La tradition littéraire de l'Inde a répété trop de fois le nom de Câli- 
dàsa, comme celui d'un poëte illustre entre tous, pour qu'on ne croie 
pas à l'existence personnelle d'un écrivain de ce nom, digne d'une telle 
réputation. Mais, s'il y eut un Câlidàsa, des poètes diversement célè- 
bres dans les siècles modernes de l'histoire indienne ont pu être dési- 
gnés par le même nom, soit à titre d'honneur, soit à cause d'une confu- 
sion trop fï*équente dans les données biographiques. « Les Hindous. 
** comme l'a dit un orientaliste fort érudit (1), changent les noms pro- 
•< près avec une liberté qui empêche trop souvent de distinguer ou 
- d'identifier les personnes. »» 

En raison d'une première célébrité qui ne Ait sans doute contestée 
par personne, Câlidàsa devint un titre d'honneur que reçurent et même 
que prirent des imitateurs plus ou moins habiles du grand poète. De 
même qu'il y eut un Flaccus dans l'Académie latine du palais de Char- 
lemagne, et qu*on décora de noms antiques les émules de la Muse 
Virgilienne en Italie, on compta plus d'un Câlidàsa dans ces petites 
cours de Tlnde qui, à de longs intervalles, rendirent un certain lustro 
à la langue polie, de beaucoup supérieure aux autres idiomes vivants 
dans la bouche du peuple. 

Les chefs-d'œuvre de la poésie d'art ne seront pas refusés au premier 

(1) M. le capitaine Troyer, Histoire des rois de Cachemire, 1. 1, p. 446. 



238 CALIDASA. 

Câlidâsa, qaand même on découvrirait le véritable auteur de quelques 
poèmes faisant partie de la même collection. La critique sera peut-être 
plus sévère dans Tavenir ; mais jusqu'ici elle lui fait généreusement 
l'abandon de la meilleure part. Il est plus difficile de savoir à quelle 
époque on doit placer le grand poëte. 

On a supposé tout d'abord, avec certaine confiance, que Câlidàsa 
était un écrivain de la haute antiquité ; c'était là une présomption en 
quelque sorte légitime alors qu'on imprimait les premiers poèmes 
sanscrits sans connaître leurs rapports d'âge. Puis on a cru très long- 
temps que Câlidâsa était une des célébrités, une « des neuf perles » de 
la cour de Vicramâditya, roi d'Oudjdjayinî, sous le règne duquel a pris 
cours l'ère indienne commençant l'an 56 avant Jésus-Christ. Cette don- 
née a été accueillie en Europe avec d'autant plus de faveur et de con- 
fiance qu'elle faisait vivre dans l'Inde l'éminent poèt« peu d'années 
avant les poètes et les écrivains romains qui ont illustré le règne d'Au- 
guste ; un pareil synchronisme, il faut en convenir, oiTrait de l'attrait 
aux esprits cultivés et leur semblait pourvu de quelque vraisemblance. 
Sur la foi de William Jones et des Anglais, il fUt accrédité de prime- 
abord par les littérateurs de France et d'Allemagne. Mais il est fort 
douteux que l'Auguste indien, protecteur de Câlidàsa, ait régné sur le 
Mâlva à une époque relativement aussi ancienne ; en tout cas, il n'y a 
pas de trace, dans les vers de notre poète, de ces idées de lointaines 
conquêtes à l'Orient que plusieurs poètes de Rome avaient exprimées 
comme des échos de la pensée de leur maître (1). On chercherait plutôt 
ses protecteurs couronnés parmi d'autres princes appelés ou si^rnom- 
més de même Yici'ama ou Yicramàditya^ « la Force, « — « le Soleil de 
n la Force (ou fort comme le soleil), » comme le prouvent des inscrip- 
tions appartenant à des dynasties historiques. On ne craindrait aucune- 
ment de descendre le cours des siècles de l'ère moderne pour y placer 
les maîtres de la composition poétique en langue sanscrite et les princes 
qui les ont encouragés ; car l'inspiration de ces maîtres, qui est indé- 
pendante et personnelle, est à une distance énorme de la littérature 
sacrée des Hindous, et l'art consommé auquel ils ont atteint suppose 
une longue suite d'essais répondant aux transformations de la langue 
et du goût. 

(I) Voir le récent mémoire de M. Reinaud, de l'Institut : Relations pdU- 
tiques de Vempire romain avec VInde, etc. (Paris, 1863, l vol. in-8®), et sur 
la tradition aujourd'hui contestée le Mémoire hist. et géogr, stir VInde, 
par le même savant (Paris, 1849, in-4<>, p, 68-70 et 87-88)^ 



CALIDASA. â39 

Malgré Topinion vulgaire reposant sur Tautorilé fort doutease d'un 
quatrain, il est désormais impossible de reporter Càlidâsa vers le mi- 
lieu du siècle antérieur à notre ère ; en effet, de l'avis des plus célè* 
bres indianistes de nos jours (1), la plupart des écrivains que les mêmes 
traditions citent d'ordinaire en sa compagnie ou mettent en rapport 
personnel avec lui, n'ont vécu que dans les premiers siècles du chris- 
tianisme. Il en est ainsi de Vararoutchi, grammairien des dialectes 
littéraires du prâcrît, et du poète didactique, Amarasinha, dont le 
lexique renferme des notions d'astronomie connues plus tard des In- 
diens par l'influence des écoles grecques d'Alexandrie. 

D'autre part, il semble impossible de rejeter Câlidàsa jusqu'au x« ou 
XI* siècle, pour le faire vivre dans les capitales florissantes d'Oucycyayini 
et de Dharâ, du temps du roi Bhodja, qui s'est glorifié du rôle de pro- 
tecteur des lettres et des arts pendant un règne de soixante-six ans 
(997-1063). C'est une liste arbitraire que celle des savants et des versi- 
ficateurs, en nombre infini, qui auraient fait l'ornement de sa cour en 
plein moyen âge, qui auraient assuré la gloire d'une dynastie des sou- 
verains de Mâlva ou Malava(2). Selon toute apparence, pour faire 
honneur à quelques princes, on a mêlé des noms fameux d'un temps 
plus ancien aux noms de leurs contemporains. Nous possédons la 
preuve de tels abus, inspirés par la fausse gloire, dans un recueil d'a- 
necdotes rédigé en faveur du roi Bbodja, qui fht d'ailleurs estimé pour 
sa justice et sa générosité, le Bhodja-prdbandha^ ou Histoire détaillée 
de Bhodja. Ce recueil nous montre la vie d'anciens poètes amplifiée et 
chargée, à plaisir, d'incidents frivoles. Le spirituel indianiste qui l'a 
analysé et mis au jour (3), M. Théodore Pavie, compare les scènes de 

(1) Voir, par exemple, les leçons de M. Alb. Weber sur V Histoire de la 
littérature indienne (Berlin, 1852, pages 187-189, 2« éd. 217-221, et la 
traduction française de cet ouvrage, par Sadous, (Paris, 1859), pages 320- 
325, pages 346-349). — Voir aussi le t. II des Indische Studien, publiées 
par le même savant (pages 408, 414-417). 

(2) Voir le grand ouvrage de M. Lasséo, Antiquités indiennes (en alle- 
mand), t. III, p. 845''850 ; appendice, page 1 169, et aussi les réflexions de 
M. Barth. St. Hilaire sur l'incertitude de l'histoiro de Bhodja. Journal des 
Savants, novembre 1862, p. 679. 

(3) Jmmal asiatique de Paris, V« série, 1 854-1855. t. III â V (voir t. IV, 
p. 400). — Le même savant a donné d'après les deux manuscrits de Paris, 
qui avaient servi à l'analyse de l'ouvrage, le texte sanscrit lithographie du 
Bhodjaprahandha ^volume de 139 pages in-4<*). — Sur la valeur historique 
de ce traité de Vallabha Pandita, voir Lassen, loc. cit., p. 836 et suivantes. 



240 CALIDASA. 

palais où ils sont en &tioD à révocation de personnages illustres dans 
les Dialogues des morts de Lucien et dans ceux de Fontenelle. Encore, 
Ûtut-il savoir que, peu soucieux de la vérité de Thistoire, Tanecdotier 
indien a mis, sans vergogne, sur le compte des hommes les plus célè- 
bres les intrigues et aventures qui avaient passé dans les mœurs des 
rois et des grands : il n*a pas seulement attribué à Câlidâsa une vie 
licencieuse, en rapport avec les molles peintures dans lesquelles ce 
poète s'était complu; il Ta chargé d'une conduite éhontée, au point que 
Bhodja lui aurait intimé Tordre de quitter son palais. Évidemment, 
cette contrefaçon de l'histoire d'anciens et glorieux règnes a été écrite 
au profit de quelques princes éclairés de la dynastie des Prâmaras dan^ 
le Mâlva. Si ardente qu'ait été l'émulation des cinq cents savants qui 
rendaient hommage tour à tour à Bhodja, des pandits improvisant toun 
les jours, de jolis vers en sa présence, il n'y a point place dans leun« 
rangs pour un poète supérieur ; force nous est de remonter quelques 
siècles plus haut pour retrouver la trace du vrai Câlidâsa dans les 
annales d'États, où florissait la civilisation brahmanique. 

Des dates précises faisant défaut dans les livres indiens, la critique 
occidentale s'attache à des inductions chronologiques tirées d'autre^, 
monuments, les inscriptions et les monnaies, pour reconstruire This- 
t^ire des royaumes qui se sont succédé sur le sol de la péninsule ; or, 
M. Lassen, en restituant les dynasties les plus célèbres qui les ont gou- 
vernés au commencement de notre ère, a signalé celle des anciens 
Gouptas, maîtresse de contrées florissantes au centre de l'Inde. Parmi 
ces princes, qui assurèrent leur protection au brahmanisme sans op- 
primer les bouddhistes, on distingue Samoudragoupta, qui régnait 
entre les années 195 et 230 et qui a donné de l'éclat à son règne par la 
culture des arts et des sciences ( 1) ; si ce ftit par flatterie qu'on le déclara 
roi des poètes, il présida du moins à un mouvement intellectuel dans 
lequel des poètes fort habiles ont atteint à la renommée : Fart musical 
fut mis en honneur et les Indiens flrent de notables progrès dans les 
mathématiques et l'astronomie. Rien ne s'oppose à ce qu'on lui donr.e 
le rôle de Vikramàditya, dans le sens traditionnel et légendaire de ce 

(1) Antiquités indiennes, t. Il, p. 945. 955-960, p. 983 et p. 1158-1160. 
^m Une inscription, pour vanter la grande habileté de ce roi dans le chant 
et la parole, dit que sa supériorité fit rougir les maîtres du roi des dieux, 
Indra. Sur ses monnaies il est figuré jouant de la harpe, la Vlnà des 
Indiens. 



CAUDASA. 24i 

«urnom, usurpé par ses prédécesseurs dans les légendes de leurs mon- 
naies ; à ce que Ton fksse fleurir auprès de lui le véritable Câlidâsa, et 
qu'on regarde comme la résidence de ce poëte la ville d*Ou(ilj(j(jayini, 
à laquelle ses ouvrages font de fréquentes allusions. Toutes les proba- 
bilités sont réunies en faveur du règne du plus lettré des Gouptas, si 
Ton tient compte, en étudiant les œuvres de Càlidâsa, de Tétat de la 
langue, de la peinture des mœurs et aussi du développement des reli- 
gions indiennes entées sur le brahmanisme. M. Alb. Weber a reconnu, 
par ses recherches personnelles, la haute vraisemblance de T opi- 
nion de M. Lassen ; il n'a pas hésité à placer Càlidâsa dans l'intervalle 
du n* au rv« siècle de- notre ère, sous des princes amis de la poésie 
f> t des arts (1). Malgré les guerres et les révolutions de palais, qui 
ont souvent renversé les dynasties indigènes et fait passer la pré- 
pondérance d'un royaume à Tautre, le Mâlva ou Malava, dans le Ma- 
dhyadésa ou pays central de l'Inde, eut le privilège d'être, plus d'une 
fois, le siège d'une brillante civilisation, renaissant sous les auspices 
du brahmanisme. La capitale de ce pays, Oudjein, nommée aussi Avanti, 
celle qui préserve de l'enfer ; Viçalâ, la grande, etc., a prospéré à di- 
verses reprises comme résidence de souverains généreux et comme 
séjour d'artistes et de poètes, dont ils étaient les Mécènes. Cette viile 
a pu jouir de cette prérogative dans le dernier siècle de l'antiquité, 
sous le premier des Vikramas; elle l'a possédée du temps des Gouptas, 
l'a reprise sous d'autres princes et l'a partagée avec Dhârâ, longtemps 
après, à l'époque de ce Bhodja, dont nous avons dit plus haut la re- 
nommée toute factice. 

C'est de môme à Oudjayinî que l'on retrouverait Càlidâsa, si l'on 
adoptait l'opinion ou plutôt la coi^jecture d'un savant indigène, Sri Bhau 
Daji, dans une dissertation lue en 1860 à la Société asiatique de Bom- 
bay (2). Il aurait vécu au vi« siècle à la cour de Harsha Vikramàditya, 
souverain de l'Inde centrale, attaché comme les Gouptas à la loi brah- 
manique. Nommé gouverneur du Cachemire, y ayant même exercé 
l'autorité royale, il aurait connu le climat du nord de la péninsule et 
vu de ses yeux les sommets élevés, les pics neigeux de l'Himalaya qui 
apparaissent quelquefois dans ses tableaux. Il serait cité dans la grande 

(1) Dans la préface de sa version allemande du MAlavikâgnimUra^ drame 
de Calidasa (Berlin, 1855, 1 vol. in- 12), où il disserte sur l'époque proba- 
ble de ce poëte. — Vortesungen^ 221 note. 

(2) H. Fauche, Appendice du tome II de la Té^od^ (pages 291-300). 

16 



242 * CAUDASA. 

chronique en vers, dite FOcéan des Rois, qui est proprement Thistoire 
du Cachemire et des contrées voisines, mais sous un autre nom, celui 
de Matrigoupta. Le kavi fou poëte) répondit à la conâance de Harsha 
qui tenait Tempire de Tlnde soiis un seul parasol, comme on lit dans la 
chronique susdite, et il mérita que Ton conservât une histoire idéale, 
c'est-à-dire fabuleuse de son administration d'un beau royaume au 
nord de Tlnde (1). Le nom de Matrigoupta ne diffère pas, il est vrai, 
dans sa signification de celui de Câlidâsa ; l'un veut dire •< protégé par 
Matri, » et l'autre « serviteur de Càlî (2) ; » deux dénominations d'une 
seule et même déesse, Càlî ou Parvati, l'épouse de Çiva, vénérée à l'égal 
du Dieu lui-même par ses fanatiques adorateurs. II n'est pas moins vrai, 
que Câlidâsa Ait un fervent Çivaïte, et qu'il a rendu hommage dans 
ses principaux écrits avec une préférence marquée à ce Dieu ou à la 
grande déesse, son épouse. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour 
conclure à son identité probable avec ce Matrigoupta, dont la carrière 
de savant et de monarque se termina dans les pratiques de la pénitence 
à Bénarès, selon l'étrange narration que l'on invoque. Il règne d'ail- 
leurs une grande incertitude sur l'époque du personnage nommé Ma- 
trigoupta et sur l'autorité qui lui Ait concédée par un prince, posses- 
seur légitime du Cachemire (3). 

Sans nous arrêter davantage à l'examen des diverses coi\jecturi}» 
qui concernent l'âge de Câlidâsa, nous ferons remarquer que son nom^ 
dont le sens est religieux ou mythologique, a existé peut-être avant 
l'écrivain qui l'a rendu à jamais illustre, mais que ce même nom se 
retrouve à des époques très rapprochées de nous comme celui de gen» 
instruits d'entre les Hindous, par exemple, le père d'un commentateur 
moderne dont l'ouvrage a passé dans la collection sanscrite de lord 
Chambers, et un pandit qui procura des manuscrits au magistrat au- 
rais. Précédé par quelques versificateurs, le vrai poète eut la gloire 

(1) Voir le livre III' du Râc^atarangini, traduit par M. le capitaine 
Trojer, au tome II de l'édition publiée en 1840, page 75 et suivantes, et 
les réflexions de ce savant (ib., pages 556-557] sur la mission que les Rad- 
jas de rinde donnaient aux poètes et aux savants, à la condition qu'ils 
fussent des serviteurs dociles, des courtisans accomplis. 

(2) L'usage a admis une certaine altération dans l'orthographe du nom 
de Câlidâsa, où un i bref est substitué à un i long. Voir le grand Dic- 
tionnaire sanscrit de Saint-Péter8bou**g, s. v., t. Il, col. 262. 

(3) Lassen, t. II, p. 768-769, p. 907-909 et 961. 



CALIDASA. 343 

de servir de modèle à une foule d'autres jusqu'à ;nos jours où les 
Brahmanes composent encore des vers sanscrits. 

Pouvons-nous mieux faire que d'emprunter à M. Lassen l'apprécia- 
tion qu'il a faite du talent de Càlidàsa(l), considéré principalement 
dans ses œuvres destinées au théâtre ? Les qualités qu'il lui attribue 
se retrouvent dans les poëmes d'un autre genre qui composent son 
héritage littéraire. « Câlidâsa doit être envisagé comme l'astre le plus 
» briUant dans le ciel de la poésie d'art chez les Indiens. Sous plus d'un 
n rapport il est digne de cet éloge : il a mis en œuvre avec la puissance 
» d'un maître la langue littéraire de son pays ; grâce à une extrême 
n délicatesse de sentiment, il lui a donné, d'accord avec la nature des 
n sugeis, des formes tantôt simples, tantôt habilement travaillées, sans 
» tomber dans le raffinement de l'art propre à la décadence, sans fï*an- 
" chir les limites du bon goût. On le louerait pour la variété de ses 
y* créations, pour ses facultés d'ingénieuse invention, pour l'heureux 
t choix de ses sigets, comme aussi pour la complète réalisation de ses 
n desseins. On vanterait également à bon droit la beauté de ses des- 
n criptions, la finesse de son expression dans la peinture du sentiment 
o et la richesse de son imagination. Ses deux drames, Sacountala et 
n Ourvasi, méritent au plus haut point de telles louanges. Dans leur 
f* composition, il a cédé aux inspirations de son intelligence heureuse- 
» ment douée et possédant la conscience de sa force. » 

Pour donner à ce jugement toute sa portée, il y a lieu de dire un mot 
du contraste que présentent les œuvres de Bhavabhoùti, comparées à 
celles de Câlidâsa. Les premières trahissent des influences d'école ; 
elles semblent façonnées suivant les prescriptions d'un code poétique 
auquel l'auteur s'est soumis à la lettre. Bhavabhoùti aurait donné en 
conséquence un caractère déterminé, mais exclusif, à chacune de ses 
pièces, et porté jusqu*à l'abus dans leur style l'usage des longs compo- 
sés qui est propre à la langue sanscrite. Câlidâsa au contraire aurait 
choisi ses sujets, conçu ses plans, déroulé les scènes de ses drames 
avec plus de liberté, et enîployé avec une entière indépendance un lan- 
gage riche, vraiment poétique, mais facile et souple. 

(1) AtUiquités indiennes, t, II, p. 1160. 



244 CALIDASA. 



§ II. 



Des poèmes attribués spécialement à Càlidâsa^ et de quelques 
autres compositions du même genre que les siennes. 

Il serait contre toute vraisemblance de rapporter ici à un seal poète. 
f\it-ce le plus fécond et le plus célèbre, la plupart de ces composition> 
fleuries de Tart poétique, vantées dans Tlnde depuis un millier d'an- 
nées, lues et commentées jusque dans ses écoles modernes. La renom- 
mée, il est vrai, a inscrit le nom du seul Câlidàsa sur une quantité 
d*œuvres appartenant à des genres différents (1) : poëmes dramatiques, 
élégiaques, erotiques, didactiques et descriptifs. Sans nier que ce poète 
ait cultivé plus d'un genre avec un égal talent, il parait plausible de 
restreindre la liste de ses productions à quelques ouvrages qui ont un 
cachet particulier de perfection. 

Câlidâsa, le poète par excellence, conserve devant la postérité un 
héritage assez riche, si on met sous son nom deux ou trois chefs-d'œu- 
vre de la scène indienne et en outre quelques poëmes d'une versifica- 
tion savante fort aidmirée (2). Parmi les drames les plus vantés, il eii 
est deux, la Reconnaissance de Sacountalâ, et Ourvasi, prix de la bra- 
voure, pièces ou féeries plutôt mythologiques, qui lui appartiennent 
en vertu d'une tradition ancienne et non interrompue. M. Fauche le? 
a traduits à nouveaux frais, se piquant d'être plus Adèle au texte que 
M. de Chézy dans sa version de Sacountalâ (3), élégante, mais un peu 
embellie, un peu fkrdée, dirions-nous, et de donner un calque de la 
seconde pièce plus exact que la version que M. Langlois en a faite sur 
l'imitation anglaise de Wilson (4). On ajouterait avec assurance à ceï^ 
deux drames un troisième intitulé Malavikâ et Agnimitra, dans lequel 
le tableau d'une cour indienne avait fait apercevoir le produit d'un âge 

(1) Le recueil de contes intitulé : Vikrama-charUram a été aussi attri- 
bué au poète. Voir R. Roth, Journal asiatique, 1845 (t. VI, 4® série), p. 305. 

(2) Lassen, Antiq. ind.. t. II, p. 1161. 

(3) M. Fauche ne dit rien de l'usage qu'il a pu faire des nouvelles édi- 
tions du texte de la Sacountalâ, par M. Boehtlingk et par M. Monier Wil- 
liams, sans parler de traductions anglaise et allemande d'un haut mérite. 

(4) M. Fauche s'est contenté de l'édition de VOurvasi de Lenz avec tra- 
duction latine (Berlin, 1835), mais n*a pas consulté l'édition postérieure 
de M. Bollensen avec traduction allemande (Saint-Pétersbourg, 1846). 



CALIDASA. 245 

bien postérieur à celui de Càlidâsa; mais M. Weber, qui Tavait ainsi 
jugé de prime abord, s*est livré à une étude sérieuse du fond et de la 
forme, et il a, à Taide de fortes raisons, revendiqué pour le grand poète 
cette pièce remarquable (1). 

Càlidâsa serait de même l'auteur de deux poèmes héroïques estimés 
et beaucoup lus par les Hindous pour les beautés du style et de la me- 
sure, le RaghoU'Vança, ou histoire de la race de Raghou, et le Cou- 
inàra-samhhava, ou la Naissance de Coumâra (2). Il serait réputé éga- 
lement Tauteur de la célèbre élégie intitulée Méghadoûta, ou le Nuage 
messager, et d*un traité de prosodie, le Çrouta-hodha, résumé en 
stances artistement travaillées. M. Fauche a compris tous ces poèmes 
dans la collection des œuvres de Càlidâsa qu'il a traduites avec une 
égale ponctualité (3). 

Un second recueil, qu'il lui a plu d'intituler Tétrade, a été consacré 
par le laborieux traducteur de Càlidâsa à des œuvres qui se rappro- 
chent, par la forme et le style, de celles du célèbre poète : drame, 
hymne, poème ou roman, elles seraient rapportées sans conteste à 
cette même phase de la littérature sanscrite où les ressources de la 
langue poétique ont été mises en valeur avec la plus ingénieuse pa- 
tience. M. Fauche a donné place dans la Tétrade tout d'abord à un 
drame déjà traduit par Wilson, et même popularisé par des imitations 
libres (4) : la Mritcfiakatikâ, ou le Petit chariot d'argile. Il a suivi le 
texte publié par le professeur Stenzler après collation de nombreux 
manuscrits, et il a donné un soin minutieux à la version littérale d'une 
pièce longue et compliquée. 

Viennent ensuite dans la même collection poétique divers ouvrages 
qu'on rattacherait aux modèles laissés par Càlidâsa, mais qu'on ne 
saurait mettre sous son nom avec quelque certitude. On ne jugerait 



(1) Ces trois pièces soront reprises dans notre étude sur le drame indien, 

(2) M. Ad. Stenzler les a publiée l'un et l'autre, texte et version latine, 
en 1834 et en 1839, aux frais du comité des traductions orientales. 

(3) Le Çrouta-Bodha a été imprimé en sanscrit, mais expliqué en alle- 
mand par M. H. Ëwald (Retme pcyur la connaissance de l Orient, t. IV, 
Bonn, 1842); le texte a été publié une seconde fois d'après deux manus- 
crits, et traduit en français par M. Lancereau (Journal asiat. de Paris, 
tome IV, 5* série, décembre 1856). 

(4) Le Chariot d'enfant, par MM. Méry et Qérard de Nerval, pièce re- 
présentée le 13 mai 1850 sur le théâtre de l'Odéon. 



246 CALIDASA. 

pas indigne du pinceau de ce maître le joli poème descriptif, intitulé 
RitoU'San?iara, ou le Cycle des Saisons, sur lequel nous donnerons 
ci-aprôs une courte esquisse; cependant le caractère éminemment sen- 
suel des peintures et des comparaisons inspire à M. Weber des doutes 
sérieux au siget de Fauteur de ce petit poëme, de même que pour deux 
autres qui sont compris égiEtlement dans le répertoire de M. Fauche (1); 
au jugement du professeur de Berlin, on les rejetterait dans une pé- 
riode de décadence où la dépravation du goût est au niveau d'une dé- 
gradation morale qui se fait jour en toutes choses. Un indianiste alle- 
mand, P. Bohlen, dans son édition du Ritousanhara (2). a dénoncé 
avec dédain les « inepties erotiques qui reviennent sans cesse avec les 
mêmes épithôtes, comme un canevas obligé auquel la main des versi- 
ficateurs ajoute des broderies, comme des pièces obligées de la char- 
pente de toute composition. » 

Comment tenir en haute estime un poème tel que le Nalodaya (His- 
toire du roi Nala), poème qui s'éloigne beaucoup par sa recherche du 
style fleuri mis en honneur dans le second âge de la langue sanscrite? 
Les jeux de mots, les assonances, les oblitérations y sont prodigués à 
Texcôs; ils s'y étalent dans quatre chants sans un moment de relâche. 
Après avoir prodigué ses peines pour faire passer ce singulier ouvrage 
de marqueterie dans une langue moderne, M. Fauche est convaincu 
qu'une méprise sur le siècle de l'écrivain est impossible (3). Le Càlidâsa 
de Sacountalâ n'a point composé un tel ouvrage, dont l'auteur « ne dut 
vivre que dans un âge déjà très avancé de la décadence et de la cor- 
ruption à tous égards. » Le sujet du Nalodaya, ce sont les aventures 
de Nala, qui n'ont jamais été mieux racontées dans l'Inde que par les 
rhapsodes de la Bhâratide. Le faux Càlidâsa n'a su ajouter à son em- 
prunt « que de flitiles homonymes, des jeux de mots stériles, uo cli- 
** quetis incessant de syllabes consonnantes. - Tandis que la pensée du 
grand poète se présente d'elle-même à l'intelligence, « dans celui ci, au 
contraire, il faut continuellement la chercher derrière le nuage, dont 
il affecte de l'envelopper, et fouiller péniblement la mine avant d*y 

(1) Préface de la traduction allemande de Mâlaviftd et AgnimUra, 
p. xxxui, et la note 23. 

(2) Tempestatum Cyclus, etc. Lipaiae, 1840, in-8<», pp. iv-vi. 

(3) AvatU-propos du Nalodaya, t. II des Œuvres complètes, p. 3>î7-388. 
— M. Ferd. Benary a joint une interprétation latine à son édition du texte 
(Berlin, 1830, in-4«). 



CALIDASA. 247 

tronver les filons d*un métal vulgaire. Il De semble pas écrire pour 
être compris, mais comme un auteur d'énigmes, pour qu*on s'étudie à 
le deviner, p 

Quelle que soit la finesse des artifices à Taide desquels l'auteur du 
Çrouta-bodha a exprimé les principales règles de la prosodie et de la 
métrique, on serait porté à refUser également ce petit ouvrage à Càli- 
dàsa. Quoique de son temps la grammaire ait été réduite en aphoris- 
mes pour guider les écrivains et instruire leurs lecteurs, croirait-on 
aisément que le créateur de plusieurs branches de l'art poétique ait 
rédigé lui-même un traité de versification ? Et d'un autre côté, l'espôce 
de politesse et de retenue qui présidait aux relations sociales à l'épo- 
que du vrai Càlidâsa comportait-elle ces apostrophes galantes, volup- 
tueuses, adressées à la jeune femme à laquelle le versificateur destine 
ses préceptes? Ce petit code de prosodie ne diffère guère, sous ce rap- 
port, d'une pièce de poésie erotique, le Sringara-tilaca, ou le Signe de 
Vamour^ que M. Fauche a insérée dans sa première publication, et qui 
n'est qu'un « recueil de madrigaux un peu décolletés, » de l'aveu du 
traducteur, to^jours si indulgent pour l'art indien. 

Dans les autres volumes de la Tétrade y M. Fauche a choisi des spé- 
cimens de l'hymne, du poème héroïque et enfin du roman. C'est d'abord 
le Mahimna-stava^ chant de « louange à la grandeur infinie, n qui jouit 
d'une haute vénération parmi les Hindous, d'autant plus qu'il ne fait 
pas acception d'une caste en particulier, et que les formules d'adoration 
qui s'y succèdent s'appliquent à tous les grands dieux de l'Inde aussi 
bien qu'à Çiva. Les lecteurs ne partageront peut-être pas l'avis de l'in- 
terprète sur la valeur philosophique et dogmatique de ce morceau 
comme s'il ramenait d'une manière sûre le polythéisme à l'ineffable 
unité de Dieu, et la plupart repousseront même l'enthousiasme auquel 
il s'abandonne sous le coup de cette illusion (1) ; au moins peut-on 
lui accorder que c'est un hymne, si on le compare à d'autres chants 
mythologiques de l'Inde, « vraiment distingué par la précision et la 
sévérité du style, la force des images, et la hauteur des pensées. » 

Un poôme narratif, d'un genre analogue à celui des deux poèmes de 
Càlidâsa mentionnés ci-dessus, et qui est traduit en entier par le même 
indianiste, est tiré de l'action du Mahàhhàrata : le seul épisode de la 
défaite et de la mort du géant Çiçoupala, allié des ennemis de Krichna, 

(1) Tome I^'de la Tétrade, 1861, introduction, pages lxviii-lxxvi, et 
Tayant-propos de l'hymae, p. 349-350. 



S48 CALIDASA. 

est devenu un long poôme en vingt chants, sous le titre de Çiçoupala- 
tadha, portant le nom de Magha, personnage royal qui se ât le protec- 
teur des poètes érudîts. 

Enfin, une sorte de roman, le Daça-coumâra-charUra^ ou histoire 
de dix jeunes princes, réputé Tœuvre de Dandî, est une suite de narra- 
tions dont rencbevétrement est sans plan bien arrêté, nettement des- 
sine, mais qui ont plu aux Indiens par le côté piquant des aventures 
et par les artifices de la forme accumulés dans le moindre récit. 

De tant d'œuvres poétiques que nous venons d'énumérer, il est bon 
nombre qui n*ont vu le jour que dans les derniers temps de notre 
moyen-âge, du x« au xni« siècle. Les meilleures ne remonteraient pas 
au delà du commencement de Tore chrétienne. Quelques considérations 
historiques nous semblent nécessaires à cet endroit pour mettre les 
fiiits littéraires dans leur vrai jour. 

Il est un point sur lequel on est d'accord touchant les croyances reli- 
gieuses particulières à Tlnde, c'est la naissance tardive des grands 
cultes populaires auxquels la plupart des œuvres en langue sanscrite 
proprement dite rendent témoignage. Ces cultes ne se sont développés 
que dans la période où le brahmanisme s'est transformé pour lutter 
d'influence avec le bouddhisme sur la masse des populations. 

L'idée de Vichnou, principe de vie, de fécondité et de conservation, 
devint le centre de religions fort répandues dans des royaumes restés 
soumis à la loi brahmanique ; représenté dans diverses incarnations, 
devenu berger sous le nomade Krichna dans la dernière, qui est la plus 
célèbre, il eut le double prestige d'un dieu et d'un héros. La légende de 
Yichnou, eu s'accroissant toujours, est devenue un des éléments do- 
minants dans les épopées sanscrites, et plus tard elle a absorbé plu- 
sieurs des grands Pouranas. C'est également sous l'inûuence du 
vichnouïsme, comme doctrine religieuse, que s'est élaboré ce système 
de philosophie orthodoxe, nommé par les Brahmanes Védânta, et qui 
a formulé le panthéisme idéaliste avec toute la rigueur que met l'esprit 
indien dans la profession de cette erreur. Mais il faut le dire, dans la 
poésie d'art dont nous nous occupons, le vichnouïsme ne fait qu'ap- 
paraître, sans avoir une large part aux hommages des poètes. 

La religion à laquelle la poésie paya le plus souvent tribut, ce fat 
précisément la religion rivale du vichnouïsme, celle de Çiva adoptée 
par des sectes nombreuses et puissantes, répandue dans une grande 
partie de l'Inde, où elle comptait des temples et des lieux de pèlerinage 
fort fréquentés. L'histoire et l'archéologie concourent à l'établir : le 



GAUDASA. 349 

culte de Çiva reste très florissant dans l'Inde occidentale, précisément 
dans les royaumes où des écrivains, devenus fameux, ont habité le 
plus longtemps. L*art Ait au service de cette religion, à laquelle les 
princes se montraient aussi dévoués que leurs peuples; beaucoup de 
tlctions, fort anciennes, Airent ramenées librement à la gloriflcation 
de Çiva, sans nulle opposition de la caste brahmanique, attentive 
seulement au maintien de ses privilèges, et malgré l'importance qui 
lut accordée, en d'autres pays, à la conception des Avatars ou incarna* 
tions de Vichnou. 

Ces données s'appliquent parfaitement aux œuvres dont se compose 
le lot glorieux de Câlidàsa et à ce qu'on pourrait appeler les travaux 
de son école. Le poëte lui-même était Çivaïte, et son nom exprime sa 
foi soumise à Câlî, épouse de Çiva, tenue en honneur par les sectaires 
à l'égal du dieu lui-même. Des écrivains à peu près contemporains de 
Câlidàsa parlent du culte de Çiva comme du culte dominant dans les 
lieux qu'ils célèbrent de préférence (1) ; près d'Oudjein il y avait uu 
temple fameux de Çiva, qui était invoqué sous le nom de Mahâkâla(2). 

M. Fauche n'a pas eu de peine à le prouver : c'est à Çiva et aux per- 
sonnifications féminines de son suprême pouvoir, destructeur et réno- 
vateur tour à tour, que s'adressent les invocations solennelles du poëte 
dans les prologues de ses drames, et aussi que se rapportent de fï*é- 
quentes allusions dans ses divers poèmes, dont un tout entier, le Cou- 
mâra-Sambhava^ est destiné à exalter la toute-puissance de Çiva. 

Que penser de cette partialité avouée du poëte ? Travaillant à une 
époque où les grandes sectes du brahmanisme n'étaient point en guerre 
ouverte, Câlidàsa, sans rejeter les symboles de Brahmà et de Vichnou, 
glorifiait de préférence Çiva sous tous ces noms et attributs et l'appe- 
lait Iças, « le Seigneur par excellence ; » le regardant, dit M. Fauche, 
comme « la plus auguste révélation de l'Être irrévélé. » Nous aurions 
peine à démêler dans ses stances mystiques, jetées de temps en temps 
au milieu de peintures et de récits frivoles, la philosophie du poëte, 
dont M. Fauche vante tout gratuitement les sublimes hauteurs (3), 
sans dissimuler toutefois ses tendances continuelles aux idées pan- 
théistes. Câlidàsa faisait-il autre chose que répéter, en beaux vers, los 

(1) Voir Laseen, AtUiq, ind., t. II, p. 1088- 1089. 

(2) Méghqdoùta de Câlidàsa, stance 35 (Œut>. compl., t. I, p. 557). -^ 
Voir le Mémoire cité de M. Reinaud sur l'Inde, p. 291-292. 

(3) Préûice du tome II des Œuvres complètes , p. xxi à xxxi. 



âSO CALIDASA. 

formules consacrées dans les écoles où il avait été élevé, et que les 
poëtcs étaient libres de reprendre et d'embellir ? Ce n'est pas dans ses 
vers qu'il faudrait étudier les aphorismes et les méditations de la sa- 
gesse indienne. 

En dehors des conceptions m3rthologiques, la peinture des mœurs est 
un signe encore plus certain de la modernéité de la poésie de Câlidâsa, 
si on l'oppose aux chants lyriques et descriptifs du Véda et aux œuvres 
qui s'y rapportent de plus près. Les prescriptions multipliées des rituels 
et des codes brahmaniques, les restrictions apportées par le culte et 
par la loi à^la liberté de chacun dans une société partagée on castes, 
n'avaient pu prévenir un affaissement moral dont bien des traces se 
sont conservées dans l'histoire. La réforme du Bouddha Çakyamouni 
n'eut-elle pas pour prétexte, avec l'inégalité des rangs, la décadence 
des mœurs publiques ? Que l'on interroge le code de Manou, dont la 
première rédaction remonterait au v« siècle avant Jésus-Christ d'après 
de récentes recherches, on rencontre mainte allusion à des désordres 
de tout genre qui s'étaient multipliés malgré un régime de compres- 
sion, et qui menaçaient l'existence de l'organisation sociale. Il ne fht 
au pouvoir de personne d'y mettre obstacle : quand les brahmanes 
voulurent recouvrer leur suprématie, compromise par la prédication 
bouddhique, ils firent appel aux instincts populaires, et donnèrent à 
dessein une extension immodérée aux superstitions et aux pratiques 
multipliées à leur guise dans le culte de Vichnou ou de Çiva. Les poôtes 
interprétèrent en ce sens les légendes des dieux et ne firent pas faute 
de leur attribuer les faiblesses et les excès qui s'étaient propagés sans 
retenue ni mesure à la faveur du brûlant climat de l'Inde; par suite 
d'une illusion qui leur est commune avec des chantres du paganisme 
grec et romain, ils crurent servir la divinité, en donnant pleine satis- 
faction dans leurs tableaux aux passions sensuelles. Ils n'ont pas même 
renoncé à cette ressource quand leur palette était chargée de couleurs 
variées et fort éclatantes, suffisant aux plus riches descriptions. 

Que si, enfin, on consulte les usages retracés dans les poésies de Câ- 
lidâsa, on ne sera pas moins convaincu de leur date relativement mo- 
derne. Les raffinements du luxe dans les maisons royales, dans les 
familles riches, font contraste avec la vie rude et les habitudes des an- 
ciens Aryas, et la mention de contrées étrangères à Tlnde suppose une 
extension considérable des relations de commerce, comme celles qui 
s'établirent avec Alexandrie dans les siècles de l'empire romain. 



CALIDASA. 25i 



§ III. 



Études sur le style qui prévalut dans la poésie sanscrite par Vinfluence 
des œuvres et de la renommée de Câlidàsa. 

Grâce à la version Ûdèle, suffisamment claire que vient d*en donner 
M. Fauche, il est permis à un grand nombre de personnes de lire avec 
suite des œuvres de la muse indienne, moins volumineuses, plus acces- 
sibles, que les grandes épopées sanscrites. De cette façon, on jugera 
ce qui manqua toigours à Tart de la composition chez les Hindous, et 
à quel point les auteurs s'imposaient peu de contrainte dans Texposé 
et Tenchaînement des faits, en raison des habitudes d*esprit et d'ima- 
gination de leurs compatriotes. Mais, par suite, il y a lieu d'apprécier 
à sa juste valeur l'art du style, qu'ils ont possédé incontestablement, 
et nous nous servirons à cet effet de quelques citations prises dans 
différents ouvrages de Càlidâsa. Des stances lyriques et descriptives 
tirées de l'un ou de l'autre de ses drames seraient lues avec intérêt, 
rapprochées des passages remarquables d'autres poèmes. 

C'est au plus haut degré que les poètes les plus vantés de l'Inde ont 
été esclaves de la forme; le désir de plaire par le choix des mots, par 
l'éclat des figures, par le miroitement de la phrase, de briller à l'aide 
des plus minces artifices, a paralysé l'élan de leur inspiration et re- 
froidi l'ardeur de leurs sentiments dans les œuvres les plus admirées. 
La passion y parle rarement son vrai langage, qui doit être vif et 
spontané; elle est en quelque sorte engourdie par la recherche des 
termes; elle ne saurait plus éclater, étouffée qu'elle est trop souvent 
BOUS un entassement de comparaisons et d'images. 

La préoccupation de Càlidâsa lui même et des habiles versificateurs 
qui le prirent pour modèle. Ait de donner à toutes choses un certain 
relief par les agréments du style poétique, par la variété ou du moins 
par la richesse des tableaux. Ils ne l'abandonnèrent jamais, malgré' la 
distinction des genres de poésie qu'ils établirent par leur exemple. 
Quand ils voulurent raviver la tradition épique, rajeunir des aventures 
plus d'une fois racontées et amplifiées, ils n'y sgoutèrent aucun épisode 
saillant, et n'en développèrent pas les éléments essentiels. Avant tout, 
ils s'ingénièrent à plaire par des peintures parlant aux yeux, par 
l'harmonie de textes mesurés chatouillant délicatement les oreilles. 
En fait, ces poètes ne chantaient plus comme les anciens Kavis pour le 
peuple dominateur des Aryas, pour les fkmilles des Dvidjas ou des 



â52 CALIDASA. 

« deux foia nés, n mais pour un cercle de beaux esprits dans quelques 
villes, pour un prince, ses ministres et ses courtisans. 

Le nombre des imitateurs de Gàlidâsa Ait très grand, à n*en pas 
douter, eu égard à Tattrait et à la facilité d'un art appris dans le:^ 
livres, comme le Ait chez les Hindous la métrique, partie de la science 
grammaticale. On n*a pas de peine à voir, dans une foule de poème:? 
et aussi de vers détachés, des procédés matériels d'imitation, permet- 
tant à plusieurs de repasser sur les traces de quelques maîtres. La 
versification savante n*a pas plus manqué aux siècles inférieurs de la 
langue sanscrite qu'aux temps de ladécadencegrecqueet latine; et 
d'ailleurs, plus la poésie est artificielle, plus il y a de chances de pro> 
duire par l'imitation et par le travail des œuvres assez nombreuses, 
calquées fidèlement sur les modèles au point de défier la crifique sur 
leur date précise. Les cinquante couplets de Tchora nous retracent 
l'aventure du poète Bihlana chargé de l'éducation d'une princesse (1) ; 
ils nous offrent l'énumération des arts qui étaient enseignés dans les 
cours de l'Inde et qui préparaient les jeunes gens à goûter les res- 
sources de la poésie. 

Nous prendrons des exemples du style poétique d'abord dans le^ 
poèmes narratifs dont l'exposition est notablement différente de celle 
des épopées indiennes ; en second lieu, dans les ouvrages en vers qui 
appartiendraient plutôt à la poésie lyrique pour leur distribution en 
stances, par les délicatesses de la versification, mais qui ont pour 
élément distinctif la description, là môme où l'expression du sentiment 
semble l'unique but de l'auteur. Les premiers de ces poèmes, considérés 
dans leur nature et par rapport à l'action, sont dépourvus de tout 
mérite d'invention ; on y a mis en œuvre, sans plan bien tracé, sans 
proportions calculées à l'avance, des motifs pris à la guise du poète 
dans les traditions nationales chantées de préférence. Qu'on nous 
permette cette comparaison avec l'art musical : les poètes ont choisi 
leur thème dans quelque opéra pour composer, suivant un goût plus 
moderne, des fantaisies ou des airs variés ; c'est assez dire qu'ils n'ont 
pas accordé une attention profonde au sujet lui-même, ni au sens des 
aventures, ni à l'ordonnance de leurs récits prolixes et chargés. 

Ces épopées rentrent dans la classe des œuvres savamment élaborées 
que les Hindous ont désignées sous le nom de Kâvyas (2), et même elles 

(1) Traduction d'Ariel, Joum. asiai,^ t. XI, 1848. 

(2) Voir V Histoire de la littérature indienne, par Weber, p. 213; trad. fr., 
p. 308 et 312. 



CALIDASA. SS3 

sont comprises dans le groupe des six poèmes, dits MahâhàvyaSy « ou 
grands poëmes. *• Guillaume deSchlegel a déclaré avec raison qu'il ne 
partageait pas entièrement Tadmiration des littérateurs modernes de 
rinde pour ces livres (1). « Il y a, en effet, lyoute-t-il, un étonnant 
n artifice dans la diction : c'est un tissu aussi subtil que des dentelles. 
« Ce sont des jeux d'esprit qui ne parlent pas à Tàme, Les poètes, à 
«> mon avis, ont abusé de la merveilleuse flexibilité de leur langue, 
•* surtout de la facilité de former des mots composés. Leurs ouvrages 
- ont été appréciés d'après le principe de la difficulté vaincue. » 

L'un des poëmes de Gâlidâsa, appartenant à ces épopées réduites à 
de mesquines proportions, est le Ragkouvança, c'est-à-dire : la Race 
ou la Lignée de Raghou (2). C'est l'amplification d'une généalogie héroï- 
que, faisant remonter jusqu'au soleil les souverains d'Âyodhyâ, et 
racontant sommairement les exploits du héros devenu assez célèbre 
pour remplir à lui seul un vaste ouvrage, le Ràmàyana, Un des ancê- 
tres de Râma, Raghou, est le fils de Dilîpa, premier rejeton de la dy- 
nastie qui avait pour chef Manou le Vivasvatide; sa naissance, ses 
conquêtes, son mariage, son règne sont largement racontés, tandis que 
l'histoire des princes ses descendants est exposée avec plus de briè- 
veté. 

Le poème est interrompu au xix» chant, et on le considère comme 
inachevé. Il se termine par la peinture de la vie désordonnée d'Agni- 
varna, qui fit la honte de sa race. L*affectation avec laquelle le poète 
a représenté dans un chant tout entier le dévergondage de ce jeune 
prince, mort de ses débauches, témoigne d'un vice irrémédiable de la 
poésie indienne : le réalisme des mœurs. Les romans et les petits vers 
du xvm* siècle, exhalant la dépravation des cours et de la noblesse, 
chantant les galanteries de Louis XV, ne sont ni meilleurs, ni moins 
mauvais que les strophes sanscrites de ce dernier chant du Raghou- 



(1) Lettre à M. Wilson, dans ses Réflexions sur l'étude des langues asia- 
tiques (Bonn, 1832, p. 162-163). 
(2) En se fondant, comme M. Fauche, sur Tédition de M. Stenzler (1835), 
M. Pbil. Soupe, alors professeur à Grenoble, en a entrepris le premier la 
traduction française avec notes dans la Revue de l'Orient (nouv. série, t. IV 
et V, 1856-57). Voir Études de Soupe sur la littér. sanscr., 1877, p. 227- 
240, analyse et coup-d'œil sur le poëme. Le Rag?untvança est au nombre 
des poèmes indiens traduits en grec moderne, par Dimitri Galanos (Athènes, 
1850). 



284 CALIDASA. 

vança. Citons un seul trait de ce type décrépit de la royauté brah- 
manique (1). Agnivarna était un roi fainéant qui ne paraissait plus au 
milieu de son peuple; quand on Ta demandé, il n*a pas mis la tète à la 
fenêtre, mais montré un pied sous une lucarne! 

•< Incapable, dit le poète, de supporter que rintervalle d'une seule mi- 
nute fût vide de volupté, Agnivarna s^amusait jour et nuit, renfermé dans 
son intérieur, sans tourner les yeux vers ses peuples, qui désiraient obtenir 
un instant sa présence. 

n Si quelquefois les sujets, uniquement par considération pour ses mi- 
nistres, étaient gratifiés de cette vue, ce n'était jamais que celle de son 
pied seulement, qu'il tenait en suspens à Touverture d*un œil-de-bœuf. 

*> Alors ses domestiques, inclinés avec respect, de révérer ce pied brillant 
du fard qui teignait ses ongles charmants; ce pied qui surpassait, dans sa 
ressemblance avec lui, un lotus effleuré des rayons du soleil nouveau né. « 

De même que dans les poèmes narratif^ du même âge, la description 
absorbe le récit dans le RagTiouvança : le âl de l'action est tenu, ou 
plutôt il y a une série de petits faits sans action. Chaque incident four- 
nit une peinture prolixe, délayée, où plusieurs comparaisons servent 
à faire valoir un seul et même objet; le portrait de chaque personnage 
est épuisé jusque dans les détails, qui sont rehaussés tour à tour par 
des métaphores plus ou moins justes. La versification est travaillée 
avec un grand soin dans un chant comme dans l'autre : le récit ne se 
fait plus en distiques du genre des çlokas épiques, mais en mesures 
plus longues, formant tantôt deux vers alternant pompeusement, tan- 
tôt une strophe de quatre vers. Sous ce rapport, le Raghouvança et 
les poëmes du même genre appartiendraient à la composition lyrique; 
leurs stances ont pu être détachées dans les écoles indigènes pour 
fournir matière à des études de grammaire, de style et de métrique. 

A la lecture de poèmes semblables, on découvre sans peine les dé- 
fauts d'une poésie subjective à l'excès, en ce sens que l'écrivain y a fdit 
montre de ses talents, parade de son imagination. Mais ici, nous avons 
de plus la«déclaration de Câlidâsa, qui ne se nomme pas, il est vrai, 
mais qui se préoccupe du succès de ses efforts. Par ce seul fait, le poète 
se sépare de ces vieux chantres des forêts de l'Inde qui avaient re- 
cueilli pieusement les faits et gestes des races royales, et qui avaient 
tOHJours mêlé les préceptes aux aventures. Libre de toute mission, il 

(1) Rag?iOuvança, chant XIX, st. 6-8. (Œuvres complètes, t. I, .p 434). 



CALIDASA. â55 

86 joue dans les artifices de la forme qui lui vaudront la renommée, les 
faveurs et les présents. On remarquera quelle est, à cet égard, Tim^ 
portance du préambule de Rag?iouvança que nous allons citer (Chant I, 
stances 1 à 10. Œuvres, 1. 1, p. 141-142); les soucis de Tamourpropre 
s*y traduisent de la même manière que chez ces poètes de Tempire vo- 
main qui voulaient des suffrages & tout prix et travaillaient en vue des 
applaudissements. Ainsi débute le poëte indien : 

« Je me prosterne aux pieds de Ci va et de Parvatl, le père et la mère du 
monde, ce couple uni comme la parole et le sens pour l'intelligence du 
mot et de la pensée. 

Quelle différence il y a de mon génie étroit à la race née du soleil ! Et 
je tente, insensé ! de franchir cette mer intraversable, monté sur un mince 
' radeau ! 

« Aspirant, malgré ma faiblesse, à la gloire du poète, je vais attirer sur 
moi le ridicule, comme le nain qui, dans sa gourmandise, love ses bras 
vers le fruit que peut seul atteindre un géant! 

«I Cependant les savants des siècles passés ont déjà ouvert la porte de 
réloquence dans cette maison de Raghou, où notre entrée après eux est 
comme celle d'un fil dans une perle dont les diamants ont fait le trou ! 

n Quoique je n'aie raçu en partage qu'un maigre filet d'éloquence, néan- 
moins, excité à cette folle audace par leurs éminentes vertus, que la re- 
nommée porte à mes oreilles, je vais chanter la race de ces Raghouides, 
pure depuis la naissance, pleine d'œuvres poussées jusqu'à la récolte du 
fruit; ceux qui ont gouverné la terre jusqu'à l'Océan et dirigé jusqu'aux 
cieux la route de leur char. . . 

» Ainsi daignez me prêter l'oreille; hommes savants et vertueux, vous, 
la cause qui met en lumière le bon et le mauvais, comme le feu révèle 
aux yeux dans l'or ce qu'il y a de pur et d'impur. » 

S'il nous faut donner un exemple de la richesse que le poëte, préoc- 
cupé de sa gloire, a voulu mettre dans ses nombreuses descriptions, 
nous choisirons un de ces passages où l'auteur présumé revient volon- 
tiers du récit héroïque à l'idylle : on y goûtera la saveur qui est par- 
ticulière aux tableaux de la poésie indienne où la nature prend intérêt 
aux sentiments, aux souffrances des hommes, où tous les êtres animés 
sont mis en scène autour de lui. Il s*agit ici de l'hommage à Dilipa, 
père de Raghou, un des ancêtres de Ràma, quand, sur l'ordre du 
mouni Vasischtha, il a embrassé la vie de solitaire, quand il est de- 
venu pâtre royal et serviteur de la vache Nandini; les oiseaux, les 
gazelles, les arbres, les plantes, jusqu^aux lianes, le contemplent avec 



256 CALIDASA. 

émotion, avec délices, comme prince et surtout comme pénitent, habi- 
tant volontaire d*un ermitage (1). 

« Le roi Dillpa, nous dit le poète, avait congédié les courtisans assidus 
à ses c6tés ; mais, à leur place, de Tune et de Tautre part, les arbres en- 
voyaient aux oreilles de ce roi, semblable à Varouna, les plus douces flat- 
teries par les gazouillements de leurs oiseaux dans Tivresse de la joie. 

f> Passait-il prés délies, aussitôt les jeunes lianes, que secouait Marout, 
d'inonder avec une pluie de fleurs ce mortel bien digne de cet honneur et 
qui semblait aux yeux lami de Marout lui-môme... 

n Les gazelles, à qui leurs âmes sans défiance disaient : «• Quoiqu*il 
1* tienne un arc dans la main, son cœur est saturé de miséricorde! » re- 
gardaient sans crainte sa personne, et leurs yeux acquéraient une ampleur 
d'un ravissement délicieux. 

*> Il entendait les dieux du bois chanter sous les berceaux à haute voix 

m 

sa gloire, au son des roseaux qui, leurs fissures remplies de vent, faisaient 
au mieux Toffice des flûtes. 

M Le vent, que parfumaient les fleurs sur les branches agitées des arbres, 
et qu'imprégnaient de leur fine rosée les cataractes de la montagne, le 
vent caressait du souffle ce roi purifié par les maximes de la sagesse, mais 
accablé par la chaleur du soleil et la tête sans ombrelle. «• 

Nous mettons à la suite de ces extraits du Raghouvança Tassertion 
d'un littérateur qui en a lui-même tenté la traduction (2). Nous dirions 
avec M. Ph. Soupe qu'il serait excessif de comparer de tels poèmes 
aux productions classiques, mais qu'il n*y aurait pas d*ii\justice à les 
comparer souvent, à les égaler parfois, aux productions recherchées 
et romanesques de la muse italienne ou espagnole. 

Câlidâsa aurait exercé une seconde fois son talent dans le même 
style, en composant un autre poëme narratif, non plus historique par 
son fond comme le premier, mais mythologique. Sectateur et chantre 
de Çiva, il a célébré un épisode choisi dans les légendes de sa religion : 
ses amours avec Oumâ, la grande déesse participant à sa puissance, et 
la naissance de son fils Kartikéya, devenu le dieu de ]a guerre. 

Le Coumàra-SambhoDay ou Naissance de Coumâra, « le garçon, le 
fils par excellence, >* offre, avec de grands développements, la même 
fable qui a été traitée maintes fois dans des compositions poétiques, et 

(1) Baghouv., chant II, st. 9 à 13 (t. !«- des Œwores), p. 158-160. 

(2) Menue contemporaine, livr. du 15 mars 1862 (t. XXVI, p. 40-71). 



CALIDASA*. 2S7 

encore reproduite dans la littérature relativement moderne des 
Pourànas (1). On n*a publié d*abord que sept chants de ce poème, qui 
en comptait vingt-deux ; le vin* chant, qui existe dans quelques manus- 
crits (2), renferme la peinture des amours de Çiva et d^Oumâ, à laquelle 
les fêtes du mariage ont préludé dans les chants précédents. 

Le pinceau du poète n*est pas moins mou dans cette œuvre que dans 
la première ; le polythéisme indien a non-seulement attribué aux dieux 
tous les penchants de l'homme, mais encore leur a fkit honneur des 
passions les plus violentes. L'héroïne du poème est Oumâ. allé de 
Himaviit et de Mena : quand elle devient l'épouse de Çiva, elle prend 
les attributs divins et reçoit les adorations dues à une suprême déesse; 
d'après le même symbole, elle est invoquée comme puissance qui 
détruit et qui régénère ; cependant elle est honorée à elle seule par 
un culte célébré' en de nombreux sanctuaires, et aussi par des hymnes 
où elle porte les noms de Càlî, de Parvatî, de Gauri, de Dourgâ et bien 
d'autres, exprimant presque tous la terreur sous laquelle on l'invoque. 
C'est à la même déesse que s'adressa cette ode, dont l'auteur, nommé 
Sancara comme le célèbre philosophe, se dit inspiré : VAnanda-laTiari, 
ou - rOnde de la béatitude. » C'est un morceau de poésie Ijrrique, tra- 
vaillé avec soin dans le goût indien, et curieux comme document de 
mythologie (3) ; Parvatî y est gloriflée d'un ton exalté avec force allu- 
sions à toutes les fictions de sa légende, à tous ses noms et surnoms 
mystiques, à toutes les formules des rites du Çivaïsme. Or, cette 
déesse, si souvent chantée, est la même divinité sous les auspices de 
laquelle des sectaires fort redoutés ont commis des meurtres et accom- 
pli des sacrifices humains jusque dans les temps modernes. 

La pensée indienne se manifeste avec une de ses tendances dominan- 
tes dans le poème mythologique de Calidasa, là où elle s'étend com- 
plaisamment sur les mortifications que pratiquent les personnages 
divins, aussi bien que les simples mortels, pour l'obtention de plus 
hauts mérites, de facultés d'une puissance surnaturelle. La vierge 

(1) Voir le Yishnou Pourâna, trad. par Wilson, p. 69, 85, 104. 

(2) Catalogue des manascrits sanscrits de la Bibliothèque loyale de Ber- 
lin, par M. Weber, no 511 (p. 150). — Voir la note de M. Fauche sur un 
manuscrit de Paris, t. Il, p. 361. — The Pandit, t 2, 1866. Benarés (the 
eight sarga). 

(3) Le capitaine Troyer a publié, traduit et commenté Cdt hymne dans 
le Journal asiatique de Paris, années 1841 et 1847. 

• 17 



iSS CAUDASA. 

céleste, Oamà, s'iaapose de rudes pénitences aân de devenir, digne du 
choix du plus grand des dieux, elle qui a repoussé les prétention» 
dlcdra, maître du ciel. En vain, Mena sa mère, lui avait dit (1) : •< On 
trouve dans sa maison même des dieux à qui Ton peut s'unir par Tin- 
telligence! Qu*a de commun ton faible corps, ma ûlle, avec les austé- 
rités de Tanachorôte? La tendre fleur de Çirîschâ peut soutenir le pied 
d'une abeille, mais non celui d*un oiseau. » Oumâ, âUe de Himavat ou 
Himalaya, ta divine montagne, persiste dans son dessein ; elle se retire 
dans la solitude avec le consentement de son père. Dans une suite de 
stances dignes de remarque, tantôt des légendes gracieuses, tantôt des 
rapprochements cherchés et un peu subtils servent au poète à repré- 
senter la pauvreté volontaire de la céleste Oumâ; au moins reconnaît 
tra-t-on dans celle que nous allons citer le mérite de ce qu'on appelle- 
rait aujourd'hui couleur locale (Chant v. stances 9 à 13, 20, 22, 27, 29). 

« Son visage ne fut pas alors moins charmant sous le Djatâ des ermites (2) 
qu'avec ses cheveux artistement arrangés ; de même ce ne sont pas seule - 
.ment les groupes d abeilles qui font briller un lotus ; il s'embellit même 
des vallisnérias qui s'accrochent à sa tige. 

*> Elle portait comme insigne de son vœu un triple fil de mourdja qui, 
écorchant la place où se rattachaient naguère les rubans de sa ceinture, 
lui causait â. chaque instant une horripilation de souffrance. 

n Sa main, qui avait oublié ses lèvres déshabituées du fard, avait les 
doigts blessés à force de toucher les kouças aux piquantes aiguilles et 
n'était plus compagne que des grains d'un chapelet. 

" Elle qui souffrait d une fleur seulement tombée de sa chevelure, en 
se retournant sur un lit somptueux, elle dormait alors couchée sur le sein 
ru de la terre et n'ayant pour oreiller que la liane de ses bras. 

» Quand elle entra dans la voie de la pénitence, elle remit deux choses 
comme en dépôt à ces deux familles d'êtres :aux lianes flexibles, les ondu- 
lations de ses mouvements coquets ; aux épouses des gazelles, son mobile 
regard. » 

Les grandes austérités, les rudes mortifications des ascètes brahma- 
niques entrent dans le même tableau sans faire trop de contraste avec 
le naturel d'une idylle composée à loisir pour une époque de luxe et de 
galanterie. 

(1) Coumàrà 5., ch. V, et IV (t. Il, p. 310). 

(2) On nomme ainsi la touffe de cheveux ramassés sur le haut de la tête 
que de nombreux ascètes se glorifient de porter & l'instar de Çiva. 



CALIDASA. 259 

« Dans le mois de çoatchi (juin-juillet), se plaçant au milieu de quatre 
feux tout flamboyants, la vierge au candide sourire, à la jolie taille, 
regardait, surpassant la splendeur dont il frappait ses yeux, le soleil d'un 
œil ûiLQ. 

» Brûlé ainsi par les rayons de Tastre chaud, son visage n'en portait 
pas moins la beauté du lotus, la noirceur n'ayant tait qu'imprimer peu A 
peu sa trace dans les angles extérieurs de ses yeux. 

** L'eau venue d'elle-mâme, les rayons de la lune savoureuse, étaient la 
seule manière dont elle rompit le joùne : sa réfection ne différait pas 
même de la nourriture des arbres 

*> Vivre de feuilles sèches tombées des arbres est la plus haute cime de 
la pénitence ; mais elle n'usa pas même de ce moyen ; aussi les hommes 
versés dans lantiqùité appellent-ils cette femme aux paroles aimables : 
Apamâ (sans-feuilles). 

f Macérant jour et nuit son corps aussi tendre que les filaments du 
lotus par de telles austérités et d'autres semblables, elle s'élève de beau- 
coup par dessus la pénitence, dont les anachorètes ont mérité la gloire 
avec dos corps 'bien solides. *• 

Liés à leur secte par un respect superstitieux des légendes et des 
pratiques, les poëtes indiens ^ qui ne craigqaient d'ailleurs aucune 
licence, n'ont jamais plaisanté sur les aventures des dieux. L'ironie 
avec laquelle lès aèdes grecs ont traité les dieux de l'Olympe leur est 
étrangère; seulement ils ont prêté aux dévas certaines malices ou 
plutôt certains maléfices qu'ils opéraient en vertu de leur toute-puis- 
sance. Tel est le dessein bizarre attribué à Çiva, après la pompe de ses 
noces, de difformer plaisamment les âgures de ses pieux serviteurs 
pour provoquer le rire sur le visage d'Oumâ sa fiancée (1). 

L'élégie sentimentale n'a pas manqué à la poésie sanscrite; seule- 
ment elle a été traitée avec moins de délicatesse et de pa^ision que chez 
les anciens; la science descriptive que les écrivains n'ont pu se dé- 
tendre de faire briller est, à elle seule, un défaut capital dans ce genre. 
C'est bien un poème élégiaque, — et non un grand poème, comme les 
Indiens l'ont quelquefois nommé, — le Méghadoûta "oxx le Nuage-Mes- 
sager, » une des grosses perles de la couronne de Câlidâsa. Dès*1817, 
M. de Chézy a fait connaître à la France ce morceau de poésie, rien 
que par une analyse ; la version de M. Fauche, fondés sur les éditions 

(1) Coumàra-Samhhava, fin du chant VU*, stance 95. 



260 CALIDASA. 

de feu Wilson (1) et de M. Gildemeister (S), permet de joger mieux 

encore les qualités qui l'ont fait admirer sur le sol de llnde. 

La fable est prise dans le monde idéal et fantastique que le génie 

indien a peuplé d'êtres séduisants. Un Yakscha, préposé à la garde des 

jardins du dieu des richesses, fbt condamné à un exil de douze années 

sur une horrible montagne, en punition d'avoir laissé ravager ce^ 

merveilleux jardins par Téléphant dlndra. Depuis huit ans« il était 

séparé de son épouse chérie, une des Apsaras ou nymphes célestes, 

quand il vit un nuage orageux, se mouvant à la manière d'un éléphant. 

prendre la direction de la résidence qu'il avait quittée, Alakà, ville 
fantastique sur les sommets Kailaça. Il adressa au nuage des paroles 

fort pathétiques, afin que celui-ci voulût s'acquitter de son message 

auprès de TApsaras délaissée ; 

«Nuage, lui dit-il, tu es le refuge des infortunés; porte donc des 
nouvelles de moi à mon épouse, dont m'a séparé la colère du dieu qui 
préside aux richesses! Il te faut diriger ta course vers le pays qu'ha- 
bitent les princes des Yakschas, vers cette magnifique Alakà dont les 
bocages sururbains et les riches palais sont lavés par les rayons de la 
lune, diadème éclatant sur la tête de Çiva! » 

Après avoir fait au nuage une offrande de fleurs, le Yakscha s'ingénie 
à lui décrire les lieux par lesquels il doit passer, montagnes, vallées, 
fleuves et villes ; puis il lui dicte les paroles qui lui serviront le mieux 
à prévenir et consoler la nymphe abandonnée, lui souhaitant à lui- 
même de n'être jamais séparé d'une façon aussi cruelle de l'éclair qui 
aime à le suivre comme un époux. Le dénoûment que l'auteur de l'élé- 
gie a laissé sous-entendu, c'est le retour de l'infortuné Yakscha auprès 
de l'Apsaras, avant le terme de son exil. 

Quelle que soit pour nous l'étrangeté de la conception de Câlidàsa, il 
est intéressant de reconnaître quel parti il en a su tirer. L'apostrophe 
au nuage, doué par fiction d'intelligence et de sensibilité, est très 
longue sans doute, et elle doit nous le paraître d'autant plus qu'elle 
sort de la bouche d'un amant désolé! mais le poète a répandu de l'agré- 
ment dans les passages qui tiennent au sentiment; l'expression est nh 
peu délayée, quelquefois cherchée et rafiinée; au moins les images 

(1) Une grande part de mérite reste à A|. Fauche dans cette version, 
parce que l'imitation en vers Êiite par M. Wilson est fort loin de rendre 
Avec précision les passages difficiles du texte original. 

(2) Depuis lors cette pièce doit une nouvelle publicité à M. Ad. Stenzler. 



CALIDASA. 261 

sont-elles toujours bien choisies parmi celles que fournit le climat de 
rinde. Dans les stances purement descriptives, les arts de la civilisa- 
tion le disputent à chaque instant à la nature ; toutes les inventions 
du luxe oriental sont, en quelque sorte, énumérées et elles sont même 
transportées des palais et des jardins de Tlnde dans les régions peu- 
plées par les êtres divins, dieux et génies. 

Les langues modernes de Tlnde n'ont imité que de loin les merveilles 
de la phrase poétique de Câlidâsa; mais peut-être, il faut Tavouer, dé- 
gagée des entraves de la mesure et des longs composés, la sensibilité 
du poète 8*est-elle produite avec plus d*abai)don et de grâce, dans ces 
petits ouvrages, écrits dans des idiomes indiens, mêlés d*éléments 
étrangers. Ainsi, dans les productions en prose et en vers, que M. Gar- 
cin de Tassy a vulgarisées avec autant de naturel que d'élégance, on 
remarquerait le monologue d'une jeune épouse délaisséje, la belle Kan- 
waldah, qui, pendant une année entière, s'adresse chaque mois à des 
oiseaux pour porter à son époux le souhait d'un prompt retour; ce 
monologue d'une tournure dramatique, ou plutôt ce petit drame en 
douze chants, n'est pas sans analogie avec la longue apostrophe du 
Yakscha au Nuage messager; mais ne semble-t-il pas que l'auteur du 
Diiazda Maça ou « les Douze Mois, » échappant aux lois de la métri- 
que savante du sanscrit, et, par là, privé des ressources les plus esti- 
mées de l'art lyrique, a gagné par compensation une liberté d*allure 
favorable à une poésie de sentiment et de passion? On a des éléments 
de comparaison dans l'analyse du Monologue de Kanwaldah donnée 
par M. Garcin de Tassy (1), et, dans la version qu'il a faite de trois 
f)*agments du poème, répondant à trois mois de l'année indienne (2); 
on nommerait avec ce savant l'ouvrage dakhni «un des poèmes les plus 
" gracieux et les plus curieux à la fois de l'Inde moderne. *> 

Nous passons sans peine de l'élégie du Nuage messager à un poème 
descriptif qui n'a pas été moins souvent loué, « le Cycle des Saisons. «* 
Peut-on l'attribuer, suivant la tradition des écoles et l'autorité des ma- 
nuscrits, au même poète, à Câlidâsa lui-même? Quelques critiques en 
doutent, avons-nous dit; l'auteur du moins indique sa patrie, la contrée 
d'Ondjc^ayini, en décrivant les monts Vindhya raft*aichis par les pluies; 

(1) Journal asiatique^ 4* série, t. XVI, octobre 1850. 

(2) Histoire de la liUércOure hindouie et hindoustanie, t. II, Paris, 1847, 
p. 483-488. Le texte a été imprimé dans la Chrestomathie hindoustanie de 
récole des langues orientales. (làid., 1847, p. 112 et 119). 



262 CALIDASA. 

on le chercherait parmi les imitateurs de Câlidâsa qui ont vécu et 
chanté dans ce paradis des savants. 

L*auteur du Ritou-sanhara a devancé dans la carrière les poètes du 
xvni* siècle qui ont chanté les saisons et les ipois, Thomson, Saint- 
Lambert, Roucher. Mais M. Fauche Ta fait observer dans sa préface (l;, 
le poète indien n*a point porté ses regards, ainsi qu'ils l'ont fait, au 
delà des flrontières de son pays; « il n'entre dans ses descriptions rien 
qui ne soit essentiellement propre à la zone indienne; il reste au milieu 
du vaste horizon qui borne au loin ce magnifique panorama. » L'élé- 
gant traducteur n'a point dissimulé cette fois les côtés faibles de son 
modèle ; Càlidàsa a décrit les effets pittoresques des saisons, mais ne 
remonte jamais aux causes, ne fait pas dominer la cause première; il 
peint la nature extérieure sans placer à côté d'elle l'homme, compa- 
gnon de ses travaux, comme si, dans un tel climat, elle était jalouse de 
produire tout d'elle-même et n'avait pas besoin d'aide (2). S'adressant 
uniquement À l'imagination, il réveille des émotions sensuelles; mais 
préoccupé de la jouissance, il ne parle jamais à l'âme. C'est assez 
avouer que Càlidàsa, dans cette œuvre, est fort au-dessous, non-seule- 
ment des poètes descriptifs de l'âge moderne, mais encore des poètes 
didactiques de l'antiquité. Ceux-ci; en effet, se sont inquiétés de la re- 
cherche des causes, même quand ils ont, comme Lucrèce, nié aveuglé- 
ment les causes premières, et puis, n'ont-ils pas to^jours fait apparaî- 
tre l'homme en quelque endroit de leurs tableaux, comme si la nature 
créée ne pouvait se passer, pour être belle, de la présence de celui 
qu'elle a reçu pour maître ? 

Quel est donc, ces réserves faites, le mérite particulier du poème 
descriptif ? C'est l'élégance du style, c'est la flexibilité et la sonorité 
des mesures ; c'est le soin délicat avec lequel chaque stance est polie 
vers par vers. L'intérêt incontestable de la description même, c'est son 
cachet de Qdélité, c'est sa parfaite conformité au climat de l'Inde et 
aux mœurs de ses habitants. Le poème se compose de six tableaux qui 
répondent à autant de saisons : l'été, la saison des pluies, l'automne, 
l'hiver, la rosée, le printemps. Ritou signifie arrivée à son temps ; le 
mot désigne donc bien les divisions d'une année, d'après les change- 

(1) Tome II, des Œuvres de Càlidàsa^ p. xii-xv. 

(2) Dans le grand poème, Çiçoupdlabadha. chap. VI, il y a en 79 stances 
la peinture des saisons venant se mettre au senrice des héros. Tétrade^ etc., 
trad. Fauche, t. III. p. 81 À 96. 



CALIDASA. 263 

ments périodiques de la température. Au témoifl^nage d'anciens monu- 
ments. Tannée aurait été partagée en cinq ritous, la saison des pluies 
et Vautomne n'en formant qu'une seule (1). Cependant la distinction de 
six saisons Ait en usage dès une date reculée. En tout cas, on doit se 
faire une idée différente du cours des saisons dans les diverses con- 
trées de l'Inde ; ainsi, tandis que les habitants de l'Himalaya ont pu 
seuls connaître la neige et les frimas, la dénomination de Tbiver, lié- 
mânta, « la saison de neige, *» n'avait plus de sens sous le climat d'au- 
tres pays (2). 

Lorsque Câlidàsa a voulu personnifier chaque saison et en donner 
rimiage vivante, il a eu recours à des comparaisons assez justes, mais 
un peu chargées, exprimées avec ampleur, sinon avec grâce. 

Sous quel aspect s'avance le temps des Varc?ias, la saison des pluies 
•ôt des nuages ? >* Elle vient, au milieu d'un bruit éclatant, comme un 
roi monté sur un éléphant fougueux, faisant briller l'éclair au lieu 
d'étendard, et entendre le roulement du tonnerre en guise de tambour. 
L'automne (çarad)^ « c'est la jeune ûlle d'une exquise beauté qui se 
montre composant de lotus épanouis son ravissant visage, formant le 
cliquetis de ses noûpouras (anneaux des pieds) avec le chant des 
cygnes amoureux, appuyant ses membres gracieux sur les tiges du riz 
k moitié mûr. » 

Le printemps (vasanta), « c'est un jeune guerrier, Kàma, qui porte 
des boutons fleuris en guise de flèches et qui ajuste pour corde à son 
arc une guirlande d'abeilles. » 

L'art de décrire est très avancé dans les œuvres de Càlidâsa sans 
distinction ; il est naturellement porté fort loin dans un poème comme 
celui des Saisons, où l'écrivain devait varier les images dans chaque 
tableau, ou les représenter avec le prestige de la variété. Dans l'épopée 
indienne la description est à l'état rudimentaire ; elle se fait par l'énu- 
mération, en nombre indéfini, de plantes, d'arbres, d'animaux, de 
pierres précieuses ; elle se réduit à une série d'appellatifs, elle est né- 
cessairement lourde et monotone, parce que rien n'y est mis en saillie. 
Pans la poésie d'art, au contraire, la description est prise avec discer- 
nement dans tous les règnes de la nature ; elle peint les objets du plus 
bel aspect, les espèces préférées ; elle procède par rapprochements qui 

(1) Dictionnaire sanscrit de Saint-Pétersbourg, t. I***, colonne 1053, 
fi. v. ritu, 

2) y. Lassen, Antiquités indiennes, t. !•% p. 219-221. 



i64 càlidasa. 

font de chaque stance ou strophe un petit tableau-miniature, une jolie 
aquarelle. 

Si rhomme n'agit pas dans les scènes de Càlidasa, il n'est pas moins 
vrai que le poète n'a pas fkit apparaître les phénomènes du monde, les 
merveilles de la nature inerte, sans prêter à celle^i les impressions, 
les seniiments de la nature intelligente ; il a supposé doués de sensi- 
bilité, capables de plaisirs et de peines, les nuages et les éclairs, la 
terre et les forêts, les arbres, les plantes et les fleurs. 

Il est temps que l'on juge, par quelques exemples, à travers le voile 
d'une traduction en prose française, des couleurs dont Càlidasa char- 
geait de préférence sa palette, et aussi de la délicatesse de son dessin : 
nous choisissons tout exprès les passages qui retracent l'une ou l'autre 
scène des pays brûlants de l'Inde, et qui conservent la physionomie du 
paysage- Voici d'abord la nature indienne sous deux aspects pendant 
les chaleurs accablantes de Tété ; les animaux les plus voraces sont 
assoupis sous le poids de l'atmosphère échauffée, et ils sont condamnés 
à une lourde et complète inertie; mais voilà que la forêt, desséchée 
par l'ardeur du soleil, est le foyer d'un horrible Incendie pendant lequel 
les anin^aux prennent la fuite de toutes parts avec épouvante (1). 

M Les gazelles, cruellement tourmentées par une chaleur excessive, 
courent, le palais desséché par une soif ardente : << Il y aura de l'eau, 
pensent-elles, dans le milieu du bois ! •• car elles ont vu le ciel ressembler, 
par Teffet du mirage, à une face où le collyre s'épanouit. 

«• Torturé par les rayons du soleil, — brûlé sur le chemin par la pous- 
sière échauffée, — portant bas la tête dans sa marche tortueuse, et tout 
haletant, — le serpent vient se coucher à l'ombre du paon, son ennemi. 

*• Abattu par une soif immense, sans force et sans courage, — poussant 
des anhélations répétées, le mufle semé de nombreuses déchirures, --* U 
langue ça et là pendante, la crinière languissamment vacillante sur la 
tête, — le roi des animaux se refuse à la peine de tuer les éléphants, 
quelque près qu'il soit d'eux. 

M Le gosier tout sec, trouvant partout les eaux taries, — consumés par 
les rayons que verse le maître de la lumière, — chassés par une soif intense, 
mendiant un peu d'eau sans obtenir une pluie fine, -^ les éléphants aux 
dents d'ivoire ne craignent plus même les lions à la crinière épaisse. 

•• Les paons, accablés de corps et d'âme, — par les rayons du soleil 
semblables au feu du sacrifice, — ne tuent pas le serpent couché près 
d'eux, — et qui est venu cacher sa tète sous la roue de leur queue étalée. 

( n Chant I«% l'Été, st. 12 à 20, 23 et 27 (t. II des Œuvres complèiês). 



GAUDASA. âG6 

• Fouillant avec les disques de leurs groins allongés, -^ Tétang dont la 
bourbe toute pâle est hérissée de frôles souchets, — le troupeau des san- 
gliers entre, pour ainsi dire, jusqu^au fond de la terre, — tant il est brûlé 
(lu soleil aux splendeurs flamboyantes. 

n Devant le soleil qui se pare dQ ses rayons les plus acérés en guise 
<rune guirlande, — voici, éperdue de chaleur, hors du marais dont Teau 
est tarie jusqu'à la bourbe, — la grenouille qui saute et vient, prés du 
serpent altéré, s'accroupir sous l'ombrelle que lui fait le chaperon du niga. 

» Jonché de poissons morts, déserté par les grues épouvantées qui fuient, 
— pétri sous les pieds des éléphants sacrés qui s*y heurtent les uns contre 
les autres, — et dépouillé de ses boutons sur les tiges des nymphéas tota- 
lement arrachés, le lac n'est déjà plus qu'une vase par suite de cette tritu- 
ration incessante... 

•) A la vue des bourgeons et des herbes nouvelles, qu'un incendie trés- 
violent des forêts consume, — des feuilles desséchées que la force d'un 
vent cruel abat ou disperse, — et des eaux taries par la chaleur de l'astre 
qui fait le jour; — de tous côtés les régions boisées, des hauteurs d'où on 
les contemple, inspirent un sentiment d'épouvante. 

» Resplendissant comme le vermillon pur du cousoumbha aux fleurs 
nouvellement épanouies, ^- se précipitant avec une force excitée par le 
souffle d'un vent impétueux, — le feu, qui môle dans un mutuel embrasse- 
ment les cimes des lianes, des branches à germes et des arbres, — le feu 
dévore,' à tous les points de l'espace, les campagnes enveloppées dans un 
vaste incendie. 

•• I«a. combustion de la forêt, portée ça et là par le vent, résonne dans 
les cavernes des montagnes; — elle s'éparpille avec un bruit farouche à 
travers les massifs de bambous secs; elle s'avance au milieu des herbes 
avec une amplitude que chaque minute augmente, — et, s'attachant au 
rivage du fleuve, elle atteint et consume les troupeaux de bétes sauvages, 
que la flamme chassait devant elle. 

*• Naturellement agrandi dans les forêts de cotonniers, — >• le feu serpente, 

■ 

jaune comme l'or, dans le creux de leurs inflammables troncs ; — mais il 
s'élance hors de l'arbre, dont les feuilles se contournent sur les brandies, 
et poussé par le vent, il erre de tous côtés sur les confins du bois. 

» Les éléphants, les gavials et les rois des forêts, dont les corps sont 
brûlés par le feu, — déposent leurs instincts hostiles et marchent de com- 
pagnie tels que des amis ; — ils sortent précipitamment du bois aride que 
rincendie environne de tortures, — et se réfugient vers le fleuve montrant 
soo lit que la sécheresse divise en grandes lies. • 

Nous devons à nos lecteurs d'autres extraits où ils aperçoivent à 
Taide de quelles teintes le pinceau de Càlidâsa a rendu Timpression 



266 CALIDASA. 

produite par Tarrivée de nouvelles saisons. L*automne a ses charmes, 
ses ravissements : le poète croit les louer assez en disant qu'ils surpas- 
sent les charmes de la beauté féminine (1). 

M La démarche si gracieuse des femmes est vaincue par celle des flamin- 
gos ; — la beauté de la lune voit son visage pâlir devant les njmphéas 
épanouis, — l'éclat des lotus bleus et des nénu&rs surpasse la vivacité 
des yeux allumés par Tivresse; — et le jeu agaçant des sourcils cède aux 
molles ondulations des fleurs. 

n Les lianes violacées, aux rameaux inclinés sous le poids des fleurs, — 
éclipsent, 6 femmes, la beauté de vos bras chargés de parures ; — et le 
charme d'une bouche, — qui montre avec un sourire Téclatante blancheur 
de ses dents, — est effiicée par la grâce du jasmin nouvel éclos, assorti 
avec les fleurs de Taçoca. » 

Quand il passe de l'automne à Thiver, le poëte épuise tout ce qu*il 
peut dire des sensations désagréables des jeunes femmes. « L'hiver, 
dit-il, pleure, au point du jour, par les gouttes de bruine qui pendent 
à la pointe des herbes, comme s'il regrettait la soufifïttnce qu'il a cau- 
sée aux membres florissants attaqués par le ft*oid. » 

Le printemps a la meilleure part, sinon sous le rapport de l'art, du 
moins sous celui du naturel et de la grâce, dans les debcriptions de 
Càlidâsa (2). 

« Secouant la branche fleurie des sahacaras, — dispersant les ramages 
du kokila dans les régions de Tespace, — et ravissant les cœurs des 
hommes, — le vent souffle, heureux de voir la chute des frimas cesser 
avec larrivée du printemps. 

*> Tout le monde s'enivre de plaisir à Taspect des montagnes, — dont les 
arbres couronnent les sommets de fleurs enchanteresses et variées, dont 
les plateaux sont embellis par les joyeuses fietmiiles des kokilas» — et dont 
les surfaces des rochers se revêtent comme d'un réseau d'abeilles. 

»Les cœurs des hommes sensibles palpitent — au souffle des venta, 
dont les manguiers épanouis ont parfumé les haleines, — au bourdonne- 
ment de la mouche à miel, dont le murmure cadencé enchante les oreilles, 

— au bruyant ramage du kokila, troublé par l'ivresse et l'amour. 

» Le temps des soirées délicieuses, les clartés de la lune en son plein, 

— le ramage du kokila mâle, le vent parfumé, — le bourdonnement des 

(1) Chant III, st. 17 et 18 (t. Il, p. 23-24). 

(2) Chant VI, st. 22, 25, 32-33 (t. II, p. 44-47). 



if^ 



CALIDASA. ^{Ti 

essaims d'abeilles enivrées, le sldhou bu dans la nuit : -* certes! toutes 
ces choses ne sont-elles pas les puissants auxiliaires du joli Dieu qui fait 
Ja guerre avec des fleurs? n 

En somme, le Ritou-sanhara fournit un spécimen digne d'attention 
de lyrisme descriptif qui n'a pas cessé d'être cultivé avec ferveur de- 
puis Câlidâsa jusque dans les siècles modernes : l'art qui lui est propre 
est un art qui se complaît en lui-même, se soutenant avec une certaine 
coquetterie qui ne cache point le travail ; il semble d'un certain prix, 
quand on le compare à l'abus qu'on a fait des images et des artifices de 
la forme dans des poèmes où la pensée s'efface complètement sous 
l'agencement arbitraire des mots, par exemple leNalodaya, traduit 
dans la même collection. Que l'on mette à part les drames de Câlidâsa, 
OQ ne voit point dans ses autres poèmes des signes incontestables d'une 
asôez haute supériorité pour qu'on les assimile aux œuvres en toute 
langue qui marquent un progrès de l'esprit humain, un nouveau 
triomphe de l'art, un essor fécond des forces de l'imagination. Mais il 
y a lieu d'y admirer la richesse luxuriante de la forme, attestant les 
ressources que plusieurs écoles d'écrivains ont tirées de la langue 
sanscrite, après la période de la vraie jeunesse de cette langue, qui 
s'épanouit dans les cantiques du Véda. Quand il n*y a pas confusion 
par surabondance, leurs tableaux offrent dans un étonnant enlacement 
les grands et les petits objets. On suit de rœil avec certain attrait des 
palmes élancées, des courbes gracieuses, qui ne sont pas sans simili- 
tude avec les dessins des plus riches cachemires de l'Inde. Bien des 
œuvres poétiques ressemblaient à ces riches et capricieux tissus dont 
les arts industriels de l'Occident ont multiplié les élégantes copies ; 
mais nos langues précises et logiques conserveraient aux originaux 
indiens trop peu de leur souplesse et de leur charme. 

Il nous parait difficile de donner raison à M. Fauche, quand il met si 
haut le nom de Câlidâsa (1). Fût-il vrai que le poëte sait partout, avec 
autant de souplesse que de vigueur. 

Passer du grave au doux, du plaisant au sévère, 

dirait-on avec son traducteur « que l'Indien Câlidâsa fbt un des esprits 
*• les plus complets, dont les œuvres aient jamais honoré l'espèce hu- 

(1) Voir la préface du t. II, et surtout la conclusion (p. xxxi), datée de 
Jailly, 21 janvier 1860. 



i6S CALIDASA. 

m maiDe ; que, chez lui, un riche savoir était aa Bervice d'aae opulente 
m fttcalté de créer ; enfin, qa*il ne céderait peat*étre la palme, ni pour 
y» le sentiment, ni pour la science, ni pour Hmaglnation, ni pour la 
» poésie du style, à nul autre des plus beaux génies, que voudrait lui 
» opposer la splendide antiquité grecque ou latine. *• Nous aimons à 
croire que ces conclusions rencontreraient beaucoup d'incrédules parmi 
les lecteurs de Câlidàsa, reconnaissants d'ailleurs envers M. Fauche 
pour le travail minutieux et ardu auquel il s'est soumis pour mettre 
à leur portée des modèles étrangers. N'a-t-on pas fait assez pour la 
mémoire du poëte, quand on l'a déclaré un artiste consommé, ou, 
selon un mot en flsiveur aigourd'hui, un artisan de style ? Ce serait 
fausser toute comparaison, ce serait, par conséquent, porter atteinte 
à sa gloire que de vouloir faire de lui un profond penseur. On parlera 
to^jours de la philosophie d'Horace, car la bonne humeur et le bon 
sens ont de fréquents retours dans ses vers, entre les élans de Tode 
et les frivolités du badinage ; mais on n'affublera jamais Câlidàsa du 
manteau de philosophe, pas plus que des guenilles de l'ascète hindou. 



ESSAI 



SUR L'ORIGINE ET LES SOURCES DU DRAME INDIEN. 



PRÉLIMINAIRES. 

Aujourd'hui personne ne parlerait plus, an sujet du drame in- 
dien, ni d'une antiquité véritable, ni d'une puissante originalité; 
Il prend place parmi les productions plutôt modernes de la Htté« 
rature sanscrite, et il est à une distance considérable des œuvres 
poétiques d'un premier jet qui, dans un idiome plus ancien que 
le sanscrit, ont révélé le vrai génie des Aryas de l'Inde. Il existe, 
en effet, des textes d'une expression spontanée et vivante dans la 
section du Véda, qui renferme des chants hymnologiques compo- 
sés de rhythmes réputés inspirés et de prières affectées à la litur- 
gie : c'est justice de remonter aussi haut, d'interroger les débris 
de la langue védique, afin d'apercevoir jusqu'où seraient allées la 
puissance et la beauté de l'idiome primitif des Hindous, s'il n'avait 
été alourdi et comme pétrifié en devenant l'instrument passif du 
Brahmanisme. Qu'on en juge par l'exposition prolixe et diffuse 
des traités dits sacrés qui se rattachent immédiatement aux can- 
tiques du Véda. Tandis que les Brâhmanas sont remplis d'explica- 
tions justificatives du sacrifice et du rituel, la métaphysique des 
solitudes et des écoles indiennes nous est résumée dans les Ara- 
nyacas et les Oupauischads : c'est l'appendice, mais c'est la partie 
spéculative des écritures védiques. Il n'est plus besoin, jusqu'à 
nouvel ordre, de supputer les périodes dans lesquelles ces compo- 
sitions auraient vu le jour, après que M. le D** Max Mûller l'a fait 



STjO ORIGINE ET SOURCES DL- DRAME INDIErS. 

avec tant d'autorité. Cen est assez de reconnaître que le premier 
essor de la science sacrée qui devait rester la possession exclusive 
des Brahmanes a eu lieu dans Tespaçe des deux mille ans anté- 
rieurs à Tère chrétienne (1), et que Texégèse grammaticale est 
sortie de bonne heure de l'interprétation et de la discussion des 
distiques chantés ou récités en cadence : la littérature proprement 
dite devait naître un peu plus tard. 

L'épopée elle-même n'était pas dans l'Inde une production vrai- 
ment antique ; le drame sanscrit qui a succédé de près à l'épopée 
et qui se serait, sous ce rapport, produit dans un ordre logique, 
est dans la catégorie des ouvrages sur lequel le sacerdoce brahma- 
nique n'exerçait plus de contrôle direct. Pour la composition 
môme, il est au nombre des productions de la poésie d'art dans 
laquelle une très grande liberté était laissée à l'initiative et à l'ima- 
gination des poètes. Ou ne peut hésiter à en placer les œuvres 
principales dans les premiers siècles de l'ère moderne, et à y re- 
connaître la décadence de la société brahmanique soutenant ses 
dernières luttes contre le Bouddhisme, mais partagée tous les jours 
davantage entre les puissantes sectes de Çiva et de Vichnou. 

Nous ne qualifierions le drame indien ni de tragédie ni de co- 
médie, dans le sens grec de ces mots qui ont passé dans la plupart 
des littératures modernes. C'est en tous cas un drame de quelque 
ampleur qui comportait des scènes héroïques et des aventures de 
la vie vulgaire. 11 a ses caractères distinctifs, ses règles consacrées 
et même ses procédés invariables. Sous le rapport du plan et de 
l'ordonnance, il nous offre un seul et même cachet dans ses monu- 
ments connus et reproduit, à une grande distance de temps, les 
mêmes recettes théâtrales. 

N'importe comment on le jugerait par comparaison avec le sys- 

(1) Voir le livre remarquable de Max Mftller, de Tu Diversité d'Oxford : 
AfiUent Sanskrit- Lilerature (1869, et 1861), et la première partie dc^- 
savantea leçons souvent citées du professeur Albert Weber, sur rfaistoiro^ 
littéraire de Tlnde (1852 et 1876). 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. ¥H 

téme dramatique d'autres peuples, on aurait peine à y trouver le 
fruit de Timitation, du moins d'une imitation directe. Mieux vaut, 
nous a-t-il paru, définir la valeur du Nàtaca comme drame et re« 
lever la date probable des pièces les plus vantées, avant de toucher 
à la question d'une influence étrangère qu'il aurait subie dans le 
principe. 

Wilson a mis, en tête des chefs-d'œuvre du théâtre des Hindous 
qu'il a le premier traduits il y a plus d'un demi siècle , un exposé 
de la théorie indienne du drame. Il lui reste l'honneur d'avoir ré^ 
sumé avec sagacité les définitions et les règles que les rhétoriciens 
de l'Inde ont tirées du rapprochement des œuvres poétiques lues 
dans les écoles, y compris nombre de poèmes qui ne sont pas des 
drames. La tâche n'était pas précisément aisée : car les critiques 
indigènes ont multiplié les distinctions dans les rôles et dans les 
sentiments avec une minutie presque égale à celle des grammai- 
riens hindous qui ont réduit en axiomes et en aphorismes l'orga- 
nisme si riche, mais si régulier de la langue sanscrite; les uns et 
les autres ont poussé fort loin la subtilité dans leur langue longue- 
ment et patiemment élaborée. De nos jours, les traités importants 
(le rhétorique et de poétique, remontant â quelques siècles, ont 
été plus d'une fois imprimés dans l'Inde par des pandits (1) : nous 
ne pouvons qu'indiquer ici un champ fort vaste de la philologie 
sanscrite, devant s'accroître encore par la publication des œuvres 
originales, citées en manière d'exemples par les auteurs indiens. 

(1) Voir YIndische Alterthumskunde de Christian Lassen, tome IV, Leip- 
zig, 1861, p. 822, note, et les Études sur la littérature sanscrite, par Phil. 
Soupe, professeur de littérature française & la Faculté des Lettres de Lyon, 
1879, page 261. 



CHAPITRE PREMIER. 

ORIGINES DU DRAME INDIEN D^PRÈS LA FICTION BRAHMANIQUlf. 

Une obscurité d'autant plus grande régnera longtemps sur les 
commencements du drame indien, qu'il ne s'est conservé ancune 
des ébauches qu'on étudierait comme les premiers essais du genre. 
Les pièces les plus anciennes que nous ayons sont, comme on le 
verra, des ouvrages achevés qui ont été recopiés de bonne heure à 
titre de chefs-d'œuvre de la langue et de la poésie ; mais on ne 
saurait, faute de textes, remonter au delà. « Un temps considé- 
rable, dirions-nous avec M. Weber (1), a dû s'écouler depuis les 
ébauches dramatiques ayant le caractère de festivités religieuses 
jusqu'aux drames qui nous sont parvenus en réalité. » Quoique 
ces ^Tais drames ne portent pas l'empreinte d'une inspiration reli- 
gieuse, la caste brahmanique n'a pas manqué de donner une ori- 
gine divine à cette branche de la poésie, ainsi qu'elle l'avait fait 
jusque là pour les sciences et les arts : c'est à cette condition que 
la caste dominante était parvenue à enrichir et à compléter le sys- 
tème de mythologie qui lui attribuait le patronage de cultes in- 
nombrables et qui justifiait ses droits àla domination. 

Il nous manque une date plausible, et aussi un témoignage posi- 
tif, sur l'apparition du véritable drame dans l'Inde. Il faut donc 
bien, à défaut d'histoire, accepter la fiction sauf à l'expliquer. Un 
personnage divin, le Rischi Rharata, fut réputé le législateur du 
théâtre, et un livre soi-disant inspiré fiit compilé tout exprès, 
pour que l'art nouveau, quoiqu'émancipé en fait de la tutelle sa- 
cerdotale, eût sa place dans la série des traités d'une autorité 
divine. 

(1) Leçons citées, 2^ é<lit.,p. 215, note» 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 273 

Le nom de Bharata signifie le porteur, le garant de la tradition 
chantée (1); il serait l'instituteur d'un genre de poésie qui ne pou- 
vait passer pour moins ancien que les autres, d'un art qui était 
parfait dès le principe (2). L'antique déesse, Bhdrati, rangée parmi 
les déesses de la parole, a représenté non seulement le chant, mais 
encore la musique, la pantomime; sous les noms de Vâtch (vox) 
et de Sarasvatiy elle figure plus d'une fois dans les stances qui 
servent de prélude aux drames. C'était chose simple après cela 
que de charger les Âpsaras, les nymphes célestes, d'exécuter des 
danses et de représenter des drames au ciel d'tndra, et puis à la 
cour d'autres dieux. 

Mais quel est le titre du livre brahmanique, composé évidemment 
dans le cours des siècles modernes, quoique reporté au berceau 
du théâtre? Il est intitulé Nâryaçàstra, comme qui dirait : « Code 
de l'art de la danse », ou « traité de mimique ». Dans cette déno- 
mination, on découvre la forme de l'art qui a constitué le premier 
spectacle; de là, on le conjecture sans peine, les exécutants en 
sont venus naturellement à l'usage d'un chant très court, et bien- 
tôt après à celui d'un chant dialogué qui captivait plus fortement 
l'attention et s'adressait à l'intelligence. Une saltation accompagnée 
de chant avec musique nous figure donc ce que fut le drame dans 
ses plus simples éléments chez les Hindous (3). 

Il advint que quelques divinités furent réputées toutes puissantes 
au détriment des Dévas des anciennes écritures ; alors on ne se con- 
tenta plus des actes liturgiques qui marquaient les principaux 
moments de chaque journée dans les familles des tribus aryennes, 

(1) Bharata est aussi le représentant de Tari musical, le promoteur du 
second des quatre systèmes de musique. Lassen, \AntiquUés, B. IV, 
pp. 832-833. 

(2) Voir Lassen. tome II du même ouvrage, pp. 502-«504« 

(3) Voir les Leçons d'Albert Weber, 2« édit., p. 184 sq. pp. 213-217. 
— II est déjà question d'instruments de musique danç des traités apparte- 
nant & la littérature védique. Weber, ibid.. pp. 290-29] . 

18 



274 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

et on institua des cérémonies d'un plus grand éclat; en se déve- 
loppant comme culte, le Brahmanisme les a incessamment multi- 
pliées. Des fêtes pompeuses furent instituées en Fhonneur de 
nouveaux dieux devenus populaires au-dessus de tous les au- 
tres (1). Dans de pareilles fêtes, la poésie eut toujours pour auxi- 
liaires la musique et la danse. C'est même la danse qui a caracté- 
risé ce genre de solennités, si Ton tient compte des noms donnés 
aux acteurs, Aaros ou danseurs, à Tart lui-même, Nâryay aux 
pièces représentées dont le nom générique, Nâracay est resté aux 
œuvres de Tordre le plus élevé. Les mouvements cadencés d'une 
mimique rudimentaire ont distingué suffisamment ces exhibitions 
publiques de beaucoup d'autres ; mais ils étaient fort loin de danses 
savantes avec des figures et des marches étudiées, comme celles 
de Torchestique grecque. 

Des termes de ce genre qui ont appartenu au langage théâtral 
se rencontrent, il est vrai, dans des productions certainement an- 
térieures à Tessor du drame. Ainsi, dans de nombreux épisodes 
de la grande épopée, la Bhâratide, il est question de danseurs et 
de mimes, comme aussi de chantres et de lutteurs (2). De même 
dans les poëmes de la classe des Kâvyas, portant le nom de Câli- 
dâsa (3), il s'agit de jeux dramatiques qui ne seraient pas différents 
des représentations consacrées à ses pièces si renommées. Sans 
parler des interpolations qui ont défiguré tant d'œuvres de la poé- 
sie sanscrite, on aurait tort de tirer des conclusions historiques de 
l'usage de quelques termes qui ont passé aisément d'un poème à 
l'autre, ou qui ont été employés par plus d'un versificateur à sa 



(1) L'invocation de Çiva domine dans le prélude de bon nombre de 
drames célébras qui nous sont parvenus comme ouvrages de la meilleure 
époque. 

(2) Ainsi lit-on les noms de naia et de narttaca dans la célèbre histoire 
du Svayambara de Draupadl au livre !•*" du Mahâbhârata, 12'"« parra, 
vers 6940 et 6972 (éd. Cale. 1839). 

(3) Le Raghouvansa et le Koumâra'Samb?iava. Voir* supra pp. 253-260. 



ORIGIISE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. "iTS 

fanlaisie. En vain recourrait-on, sur ce sujet, à l'histoire des mots, 
comme on le fait dans Tinterprétation des monuments classiques, 
pour retracer avec un peu de discernement les progrès de l'art. 
Ce moyen de critiqué nous échappe avec tant d'autres dans les 
choses indiennes. 

Quand on aura commenté le code attribué à Bharata, dont quel- 
ques chapitres seulement sont livrés à la publicité (1), les faibles 
commencements du drame en recevront peu de lumière. Le rédac- 
teur des Soûtras ou axiomes qui le composent a considéré le théâ- 
tre indien dans les conditions où il a fleuri pendant sa plus belle 
période : ce ne sont p^s des préceptes formulés par les créateurs 
de ce théâtre, mais des règles, des prescriptions mises en vers après 
le succès reconnu de certaines œuvres. Encore une . fois, Bharata 
est un nom traditionnel qui nous cache le nom du vrai rédacteur 
de ces versus memoriales transmis avec un respect superstitieux. 

(l) Ces curieux extraits du Nàtyaçàstra ont été publiés en transcription 
lutine par M. Paul Regnaud, de la Faculté de Lyon, dans les Annales du 
Musée Ouimet, 1879-1880. — Voir aussi les extraits imprimés en sanscrit 
comme appendice au Daçarûpa de Fitz-Edward Hall (1863), p. 199 et suiv. 



CHAPITRE IL 

PÉRIODE DE LA COMPOSITION DRAMATIQUE DANS L^INDK. 

Quoique l'on ne puisse inscrire une date positive sur aucune des 
pièces sanscrites présumées les plus anciennes et comptées parmi 
les meilleures, une certitude morale semble bien acquise à leur 
composition dans les huit premiers siècles de l'ère chrétienne. Une 
certitude de ce genre se trouve fortifiée par les données aujour- 
d'hui admises sur l'âge d'autres monuments littéraires, également 
vantés dans les écoles hindoues : elle s'accorde, d'autre part, avec 
ce que l'on sait de la prospérité qu'atteignirent, dans cette même 
période, plusieurs royaumes de l'Inde occidentale depuis le Guze- 
rate jusqu'au Canoge(l). On le dirait en particulier du royaume 
de Mûlava ou Mal va, dont la capitale était la célèbre Ozene, 
VOudjdjayini des Hindous, siège de plusieurs dynasties qui ont 
encouragé la poésie et les arts. 

On ne saurait s'empêcher de remarquer la proximité de ces ré- 
gions de l'Inde par rapport à la Bactriaiie qui fut un royaume grec, 
et par rapport aux pays de l'Indus qui furent conquis par les Grecs 
d'Alexandre et gouvernés après lui par des princes indigènes ini- 
tiés à la langue et aux mœurs grecques. 

Que l'on considère, après les drames le mieux connus jusqu'ici, 
la liste d'autres drames sanscrits qui seraient jugés de quelqui* 
valeur, on en placerait la succession depuis le ii^ siècle après Jésus- 
Christ jusqu'au xviii®. Mais, plus on approche de notre temps. 

(1) Dès Tan 1853, M. Weber notait le fait dans un article sur les rela- 
tions de rinde avec les pays d'Occident, réimprimé dans ses IndtscKt- 
SkiTizen, (Berlin, 1857, in-8^, p. 85). Voir la seconde édition de ses leçons 
sur Vhistaire de la littérature indienne, 1876, p. 224. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 277 

moins on trouve d'élucubrations dramatiques qui méritent plus 
({u'une simple mention. Dans ce long intervalle, les œuvres nous 
apparaissent comme éparpillées, quelquefois même séparées par 
des centaines d'années ; leurs sujets sont entièrement divers , et 
leur mérite absolument inégal. On verra ci-après, dans un court 
appendice, une liste du plus grand nombre des drames indiens 
avec leur date approximative. 

Au premier crépuscule de la littérature dramatique on voit 
poindre et se dilater la grande comédie, dont le vrai modèle est 
cette pièce du Chariot de terre cuite à laquelle il sera longtemps 
diflScile d'assignef une date et un auteur. Par contre, il est quelques 
noms propres entourés de bonne heure d'un vif éclat, surtout ceux 
de Câlidâsa et de Bhavabhoûti. Cependant les drames qu'on leur 
attribue, ainsi que la comédie citée à l'instant, ne peuvent être les 
premiers essais dament s^mirés d'une pièce sanscrite assez bien 
construite pour être soumise à l'épreuve de la représentation. Ces 
ouvrages sentent le travail ; l'intrigue a des finesses ; l'action est 
sufGsanunent compliquée pour exciter l'intérêt ; la reconnaissance 
et la péripétie sont des moyens qui n'y manquent pas, quoique 
souvent employés avec trop peu d'art et d'expérience. La versifi- 
cation a autant de variété que de souplesse ; mais elle suppose 
l'imitation de constructions métriques mises- depuis longtemps à 
l'étude. Il est plausible de chercher la raison de tant de qualit('*s 
réunies, acquises au drame naissant, dans l'état avancé de la 
langue qui avait été appropriée à plus d'un genre de composition 
littéraire. 

Probablement, en effet, dans des poèmes lyriques ou plutôt 
épico-lyriques, comme on le dirait des plus anciens Kâvyas^ plu- 
sieurs auteurs avaient donné le modèle d'un langage riche en 
figures, et aussi d'une facture délicate et harmonieuse des vers 
assemblés en distiques ou combinés en quatrains ; d'autres avaient 
montré le même genre de talent dans des poèmes de peu d'étendue, 
élégiaques et descriptifs. La versification avait donc fait des pro- 



278 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

grès marqués dans des essais tirés de sujets fort divers, avant que 
des poètes^ déployassent toutes les ressources de Tart dans la con- 
fection d'une œuvre plus étendue, dans une composition drama- 
tique exigeant plus de complication, plus d'artifices et une plus 
sévère unité. Il fallait, d'autre part, une instruction infiniment plus 
développée parmi les auditeurs d'un drame qui était débité devant 
eux par plusieurs personnages. Ainsi, à part les rôles de femmes 
ou d'hommes de rang inférieur, invariablement rédigés eç prâcrit, 
le fond de la pièce était composé en sanscrit, c'est-à-dire, dans la 
langue savante qu'on ne pouvait plus dès ce temps ni parler, ni 
écrire sans étude (1) : la difficulté, moindre pour le dialogue 
échangé en prose entre les personnages, était fort grande, au con- 
traire, dans la partie versifiée qui dépassait de beaucoup la pre- 
mière en étendue et aussi en recherche de langage, en richesse de 
syntaxe, en artifices de métrique. 

Il importe à notre sujet de bien reconnaître dans quelles circon- 
stances s'est produite la vocation des poètes hindous qui onl les 
premiers travaillé pour le théâtre ; il faut bien les mettre en pré- 
sence de leur public, si l'on veut juger des difficultés particulières 
de leur |âche. Quand ils avaient formé des acteurs pour jouer leurs 
pièces en présence d'une cour ou devant une assistance réunie 
pour quelque fête, les Kavis de l'Inde pouvaient-ils compter sur 
des oreilles exercées, à ce point que leur ouvrage fût compris 
dans son ensemble et apprécié dans ses détails ? Il y avait dans 
l'assistance peu d'hommes instruits et suffisamment éclairés pour 
suivre de point en point la représentation ; il subsistait une diffi- 
culté invincible pour les autres, celle de comprendre le sanscrit 

(1) L*usage de Tidiôme antique, Taryen propre & l'Inde, avait fait place 
plusieurs siècles avant Tére chrétienne, à des dialectes dérivés, inférieurs, 
qualifiés de prâcrits, et distingués par les noms de diverses provinces de la 
péninsule, où des nuances de prononciation avaient altéré .sensiblement 
Teuphonie des formes et des désinences, comme on le voit dans les textes 
publiés diaprés les manuscrits. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 279 

qui n'était pas la langue usuelle de leur époque. De ce côté on dé- 
couvre des exigences tenant à la constitution de la société hindoue, 
qui réservait rigoureusement les charges de TEtat aux classes pri- 
vilégiées, et qui leur destinait les productions de la littérature 
savante (1), sans parler de l'étude plus restreinte encore des écri- 
tures sacrées. N'est-on pas réduit à penser que les poètes drama- 
tiques ne pouvaient donner qu'une satisfaction incomplète à la 
majorité de leurs auditeurs, qui n'avait pas fait un long appren- 
tissage scolaire ? Les hommes de race guerrière ne pouvaient avoir 
au même point que les brahmanes l'intelligence des textes récités 
ou chantés, et les femmes admises au spectacle ne comprenaient 
autre chose que les rôles débités en prâcrit ; ainsi, d'un bout à 
l'autre d'une séance d'apparat, une partie notable des assistants 
n'était captivée que d'une manière passagère par des fragments de 
dialogues ou par les moduljitions musicales servant au chant de 
stances qui étaient d'un style fortement travaillé. 

Dans les œuvres de la plus habile versification, qui furent com- 
posées à des époques éloignées sous des inspirations fort diverses, 
il a plu aux poètes hindous de prendre mainte comparaison dans 
l'art théâtral qui avait atteint rapidement une grande diffusion. Le 
ptus souvent, ils assimilent les vicissitudes de la vie humaine aux 
impressions fugitives d'une action dramatique ; les changements 
brusques de la destinée aux mouvements des acteurs, à leur dispa- 
rition suivant de près leur entrée sur la scène. Mais il est cepen- 
dant des passages où ils insinuent qu'on ne peut goûter, sans in- 
struction préalable, les desseins et les inventions de l'écrivain 
assez sûr de lui et assez exercé pour composer un vrai drame : 
car l'acteur n'est que son interprète. Ainsi le grammairien et poète 
Vopadéva, réputé l'auteur du Bhâgavata Pourâna, a comparé la 
créature qui oserait juger les œuvres de Dieu, la succession des 
merveilles du monde, à l'honune sans culture d'esprit qui serait 

(1) Voir Monier Williams, Indian Wisdom (London, 1875), p. 469. 



280 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

tout à coup spectateur d'un drame ; nous avons dans ces vers le 
sentiment d'une grande école sur les exigences de l'art (1) : « Ce 
» n'est pas l'homme, avec sa raison imparfaite, qui peat, à Taide 
» du raisonnement, comprendre le tissu des noms et des formes 
» que déroulent la parole et la pensée du Créateur ; l'hoinnie est 
» comme un ignorant qui assiste à une représentation dramatique 
» (naTackaryâmriv^djnaH). » 

Peu de siècles s'étaient écoulés depuis l'éclatant succès des 
drames qui avaient fixé l'idée d'un genre nouveau dans l'Inde,' 
quand on vit paraître, sous les mêmes dénominations, des ouvrages 
qui ne supportaient point de comparaison avec les premiers. C'é- 
taient, pour la plupart, des poèmes d'une composition laborieuse, 
dépourvus d'action, manquant du vrai dialogue, et ne consistant 
qu'en tableaux prolixes et en tirades déclamatoires : la recette 
était grossière, car les auteurs avaient recours à la compilation 
pour alimenter des rôles interminables, où se trouvaient entassés 
des vers provenant de sources disparates. De tels écrits n'avaient 
aucune valeur littéraire ; mais on leur faisait une renommée dans 
les écoles pour le plaisir d'en commenter les passages difficiles et 
d'enrichir par de nouveaux exemples les distinctions et les défini- 
tions fort minutieuses de la rhétorique indigène. 

Quand il n'y avait plus d'invention véritable, l'éruditicm four- 
nissait à de patients versificateurs la matière d'œuvres assez lourdes 
qu'ils qualifiaient de drames. Dans la voie qui leur était tracée, il 
y eut, à plusieurs époques de la décadence, des honmaes ayant 
acquis certaine aptitude à calquer tous les genres de style, toutes 
les formes de versification, à reproduire avec un peu de surcharge 
et d'obscurité des peintures tracées autrefois avec un charme réel 
et admirées tout d'abord. Qu'on ne s'attende pas dans les passages 
de pareilles œuvres qui nous sont transmis à quelque nouveauté 

(1) Le Bhàgawxta, Livre I, chapitre III, vers 37. — Tome I*'' de l'édition 
d'Eugène Burnouf, 1840, texte, p. 12, et traduction française, p. 12. — 
Voir supra pp. 2;^6-27. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 381 

et à quelque charme dans la peinture de la nature indienne : la 
description n'a ni fraîcheur ni naturel parce qu'elle n'a pas été 
ravivée dans l'esprit des nouveaux écrivains par la contemplation 
des paysages de la grande péninsule ; elle est délayée dans de per- 
pétuelles réductions des scènes autrefois largement esquissées ; elle 
manque de traits et de couleurs qui eussent frappé vivement les 
yeux de nouvelles générations de poètes dans la même région oit 
s'étaient inspirés les créateurs de la langue, les vrais maîtres de 
l'art national. 

Pour se représenter le labeur de versification accompli dans les 
écoles brahmaniques après l'âge florissant de la littérature san- 
scrite, on découvre des analogies dans l'histoire de la poésie latine 
pendant les siècles du moyen-âge et jusque dans les temps mo- 
dernes. Mais il faut dire à la louange de l'esprit occidental qu'il 
n'a jamais dépassé la mesure et méconnu la vérité humaine au 
degré où l'ont fait les versificateurs hindous. Dans notre occident, 
le théâtre latin est toujours resté à certaine distance des anciens 
modèles ; aux époques où le goût s'était le plus altéré, il n'a ja- 
mais offert les désordres de conception et les écarts de langage 
qui déparent les drames volumineux de la décadence indienne. Si 
artificielle que soit la composition des fabulae de l'ère moderne 
calquées sur les œuvres de l'antiquité latine, elles sont fort loin 
des aberrations où les copistes d'anciens drames sanscrits se sont 
laissés entraîner : les nouveaux dramatistes latins ont pu commet- 
tre bien des méprises et céder à la routine, mais ils ne sont sortis 
que rarement des sentiers de la raison. 



APPENDICE. 



ESSAI d'une chronologie DES DRAMES INDIENS LES PLUS CONNUS (*)- 

La comédie intitulée Mritchàkatikâ ou «le chariot de terre cuite » a 
dû être composée entre 250 et 620 (préface de M. Paul Regnaud à sa 
traduction, t. I, p: XII). Les drames de Gàlidasa remonteraient jus- 
qu'aux rve et ye siècles. Les drames de Bbavabhoûti descendraient 
peut-être jusqu'au v« siècle, mais non pas plus bas que le vie (voir 
notre Introduction à rOMWara-i2dwa-C/iariïa,Bruxelles,1880,pp. 11-12). 

Bâna, poète protégé par un roi de Canoge, ayant fleuri dans la pre- 
mière moitié du yn« siècle, serait l'auteur de la comédie appelée 
Ratnavali ou « le Collier des perles, *• ainsi que d'un drame boud- 
dhique, Nâgànanda ou «la Joie des Serpens (voir la préface de M. Ed- 
ward Cowell à la traduction anglaise de ce drame par Palmer Boyd, 
et l'introduction de M. Abel Bergaigne à sa traduction fï*ançaise, 1879, 
pp. X-XI). 

Du yi« au x^ siècle, on placerait la composition du VénUarihàra où il 
y aurait des traces de Kricbnaïsme; avant le x« siècle plusieurs ou- 
vrages de Râdjaçékhara, le Yiddhaçâlabhané{jika (voir les Indisehe 
Streifen de Weber, I, p. 313), le Bàla-Bhârata et le Bàlà-Bàmàyana 
(voir Dénouement de VhUtoire de Râma, introd., pp. 102-103). Le Pra- 
sanna-Râghava, attribué à Djayadéva, daterait du milieu du xne siècle 
(Dénouement, Ibid. p. 103). 

Le drame philosophique, Prabodhachandrodaya^ serait placé au 
milieu du xie siècle (voir Lassen, Indisehe AUerthumskunde^ B. III, 
p. 789-790), et le drame politique Mudrarâkskasaf vers le xii* siècle. 

C'est vers la fln de notre moyen-âge qu'on voit paraître les pièces 

(*) Consulter avec Tappendice au théâtre indien de Wilson, renfermant 
Tanalyse des drames qu*il n*a pas lui-même traduits, la longue note du 
professeur A. Weber, seconde édition de ses Leçons, 1876, pp. 224-^5 et 
le NacfUrag, p. 8. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 283 

prolixes qui reprennent, dans un nouveau style, la légende de Râma : 
le Hanouman-nâtaca, dit aussi Maltânâtaca^ pièce en XIV actes, qui 
descendrait jusqu'au xiii« siècle {Dénouement, pp. 105-107), et VAnar- 
^gha-Râghava de Mourâri, qui appartiendrait au xiv« siècle (Dénoue- 
ment, pp. 104-105). 

Enfin, on touche à des dates tout à fait modernes quand on rencontre 
une petite pièce du même fonds, VAhhirâmamani, écrite du xv» au 
x^^• siècle, tandis qu'une comédie ou plutôt farce pour rire, Je Dhûr- 
tasamàgama (la Réunion des yauriens) est d'une époque bien fixée, la 
fin du xv« siècle. 

M. Fitz-Edward Hall a tu dans l'Inde certaine catégorie de drames 
sanscrits non mentionnés par Wilson; mais, dans la liste qu'il en 
donne (Daçarûpa or hindu Canons ofdramaturgy, Calcutta, 1865, 
préface, pp. 30-31), on ne découvre pas d'ouvrage qui ait joui d'une 
célébrité de premier ordre, si l'on tient compte de l'autorité des 
sources dépouillées jusqu'ici. 



CHAPITRE 111. 

PREMIERS LINÉAMEISTS DU DRAME SANSCRIT. 

Selon toute vraisemblance, chez les anciens Hindous, le premier 
spectacle eut le caractère d'un, acte religieux : il ne consista dV 
bord qu'en petites scènes animées, ensuite en courtes stances 
chantées sur un xhythme musical avec une saltation qui fut de plus 
en plus étudiée ; ces stances furent quelquefois alternées ; mais le 
vrai dialogue avait peine à se dégager d'un récitatif. 

Une tradition mythologique nous vient ici en aide : rbommage 
de l'art naissant fut rendu à un dieu national, Yichnou et à son 
épouse, la déesse Lakschmt. Ce dut être la pensée d'un précurseur 
des premiers dramaturges de glorifier cette déesse, en chantant le 
choix solennel qu'elle aurait fait d'un époux, le Lahschmi-svayam- 
bara, analogue au Svayambara qui était la prérogative des prin- 
cesses mortelles dans l'histoire des royaumes de l'Inde (1) : eUes 
désignaient le plus digne dans un grand concours de prétendants. 
La trace en est restée dans un drame connu de Câlidâsa, VOur- 
vaçî. H s'agit, il est vrai, d'une pièce qu'aurait composée la déesse 
de l'éloquence elle-même, Sarasvati, et qui fut représentée au ciel 
par des nymphes en présence des dieux : l'héroïne du drame est 
une de ces nymphes célestes, mais la légende veut qu'elle ait été 
troublée dans le rôle de Lakschmi qui lui était échu (2). 

(1) Un des épisodes du Mahâbhârata, vulgarisés les piemiers en Eu- 
rope, est le Svayambara de Draupadl, héroïne dont Thistoire fut aussi, 
dans le cours des siècles, exposée au théâtre. Théodore Pavie, Fragments 
du M. Bh. traduits en français (Paris, 1844), p. 197-226. V. supra pp. 99- 
100. 

(2) Un des disciples de Bharata s'exprime ainsi dans une avant-scéne du 
III* acte : •* Je ne sais si cette assemblée a été satisfaite, mais dans cette 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 285 

Nous pouvons donc prendre comme point de départ une donnée 
ftussi curieuse dont Lassen avait naguère aperçu la portée (1), et 
admettre qu'on a glorifié de prime abord des dieux et des déesses 
(l'une grande popularité avant de rendre honneur aux héros qui en 
furent réputés les incarnations. Cette priorité n'a rien que de plau- 
sible puisque les Hindous s'ingéniaient à donner une origine sur- 
humaine à l'art dramatique éclos à la suite d'une longue culture de 
la langue. 

On en revient aux vues du même savant sur la naissance du 
drame indien dans des fêtes religieuses; des histoires divines ont 
fait le fond des spectacles qui préludaient à la création d'une véri- 
table scène. De curieux passages du Mahàbhàshya ont autorisé 
M. Weber à reprendre de son côté ses conjectures d'autrefois sur 
la ressemblance des plus anciennes pièces indiennes avec les Mys- 
tères de notre Occident : c'est au premier développement du culte 
de Vichnou que l'on rapporterait les essais présentant une telle 
analogie, et préparant à une assez grande distance de temps la 
poésie dramatique qui deviendra plutôt profane. Il est question en 
effet, dans les sources récemment explorées, de solennités fort an- 
ciennes où sont mis en relief des traits empruntés à la légende de 
Krichna, considéré comme incarnation de Yichnou, par exemple 
le meurtre de Kansa et la captivité de Bali (2). 

Il ne nous reste que ces faibles traces du drame hiératique tel 
qu'il put naître dans une antiquité relative, de beaucoup inférieure 

œuvre poétique composée par Sarasvatl elle-même, le choix d'un époux par 
L€JtschnU, Ourvaçl, çà et 1à, dans les passages de sentiment, s^est complè- 
tement troublée» (trad. de Ph. Ed. Foucauz, 1879, p. 60 et p. 61). M. Bol- 
lensen, second éditeur de l'Ourvaçl en Europe avait signalé la mention du 
drame divin dans l'œuvre de Gâlidâsa. (Saint-Pétersboui^ , 1846, trad. 
allem., p. 34, et annot., p. 285). 
(1) Inàische AUerthumskunde, B. 11, p. 504. 
(2) Voir rétude de M. Weber sur le McLhâJbhàshya de Patandjali Indi- 
cUsche Studien, 1872, tome XIII, pp. 487-492, et ses leçons de littérature 
indienne, édit. de 1876, pp. 214-215, et note 210. 



^6 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

» 

i\ l'âge védique. Mais on serait porté à reprendre l'opinion d'un 
grand indianiste, Lassen, qui trouvait l'idée du drame hiératique 
dans une composition relativement moderne, le GUd-Gotinda^ 
poème ou plutôt drame lyrique rattaché à l'immense développe- 
ment du Vichnouisme. Dans ce chant sont exposés le dissenti- 
ment et la réconciliation de Krichna avec son amante Râdhâ, en 
autant de cantilènes débitées par lui-même, par Râdhâ, et par la 
confidente de celle-ci. Le poète Djayadéva qui a soin de se nom- 
mer ne fait qu'introduire les personnages, et il décrit leurs senti- 
ments dans les diverses situations par lesquelles ils passent. Dans 
la pensée de Lassen, à une époque de beaucoup antérieure, on a 
pu représenter d'une manière analogue des scènes de la légende 
de Vichnou, mais à coup sûr dans un langage plus simple et dans 
un autre style (1). 

Le chantre de Krichna n'a pu vivre que dans les siècles de notre 
moyen âge (au xii^ siècle, par ex.). Il s'est laissé aller à une extra- 
vagante licence d'imagination qui n'aurait d'autre excuse que Tin- 
tention de glorifier aux yeux des sectaires vichnouites Tardent 
amour de leur dieu pour son amante préférée. Djayadéva serait 
sans rival dans la manière de représenter les sentiments passion- 
nés de ses héros ; il est allé fort loin dans le sensualisme sans frein 
qui déborde d'ordinaire dans les tableaux de Térotisme indien (2), 
et qui comporte avec peine une interprétation mystique (3). Le 
langage de Djayadéva, dans cette idylle dramatique, est enflammé ;' 

(1) Antiquités indiennes, t. II, p. 504. — Dans le même ouvrage, t. IV, 
pp. 816-816, le savant auteur a défini le poème en renvoyant aux Prolé- 
gomènes de son édition : Gîtâ-Govinda, Jayadevae poetae indici drama 
lyricum (Bonnae ad Rhenum, 1836, vol. in -4^). 

(2) Voir Weber, Leçons, 2« édit. , p. 227, et sur Tâge de l'auteur, p. 334. 

(3) Dans les prolégomènes déjà cités plus haut (pp. XIII-XXIII) Lasaen 
d, disserté sur le sens mystique du poème ; il voit dans Krichna une image 
de l'âme plutôt qu*un symbole de TEsprit suprême ; il nVdmet que dans 
peu de passages une explication morale qui se dégagerait des peintures 
sensuelles. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. "ZG i 

sa versification a tous les genres de prestige et de raflSnement; les 
chants de son poème sont rimes , et la douce mélodie de ses vers 
n'a été atteinte par aucun autre poète de sa nation (1). Si célèbre 
que soit restée son œuvre dans l'Inde entière, il s'entend qu'elle 
n'appartient pas réellement :\ Thistoire du théâtre. 

U n'a été question jusqu'ici que de tentatives qui n'ont pas laissé 
de traces, parce qu'elles tenaient de l'improvisation, et qu'on 
n'avait pas pris la peine d'en conserver le texte écrit dans une 
école ou dans un ermitage. Les auteurs de pareils impromptus ne 
pouvaient conserver une renommée durable. Vint le moment où 
des drames d'une contexture plus habile valurent quelque célé- 
brité à ceux qui les avaient composés et produits en public : plu- 
sieurs, cependant, eurent le sort d'être oubliés ou dédaignés. On 
mettrait de ce nombre les poètes plus anciens dont les œuvres ont 
été négligées tout à coup quand la faveur s'attachait aux produc- 
tions d'un nouveau venu, Câlidàsa. Les noms de quelques-uns de 
ces poètes nous sont conservés dans le prologue d'une pièce au- 
jourd'hui revendiqué pour ce grand maître, le Mâlavikagnimitra (%, 

Le DIRECTEUR. — « Jc suis appelé par l'assemblée qui a dit : Il 
» faut faire représenter le drame intitulé Mâlavikà et Agnimitraj 
)) composé par Càliûsa pour la fête du printemps. Que la repré- 
» sentation conunence donc ! « 

Le RÉGISSEUR. — (( Pas encore. Comment laisse-t-on de côté les 
» compositions des poètes Bhâsa, Saumilla et bien d'autres d'une 
» grande renommée, pour faire tant d'honneur à l'œuvre de Câli- 
» dâsa, un poète vivant? » 

(1) Les lecteurs earopéens ont à leur service plusieurs traductions, celle 
de Frédéric ROckert en vers allemands (Zeitschrift xur Kunde des Mor- 
çenlandes, Band I, Bonn, 1837), et celle de feu Hippoljte Fauche en 
français (Paris, 1850). 

(2) Mâlavikà et Agnimitra^ drame sanscrit de Càlidâsa traduit pour la 
première fois en français sur Védilion sanscrite de Bombay, par Ph. Ed. Fou- 
eaux (Paris, Leroux, 1877), page 2. — Voir aussi la traduction allemande 
du drame, par M. Alb. Weber, pp. 5 et 6 (Berlin, 1856), d'après Tédition 
d'Otto TuUberg (Bonn^ 1840}. 



288 ORiGinE Tf SOURCES DC DRAME INDIEN. 

Le directeur. — « Voilà une question dénuée de jugement ; 
» vois : 

» Tout poème n'est pas bon, parce qu'on dit : il est ancien, pas 
» plus qu'il n'est mauvais parce qu'on dit : il est nouveau. Les 
» sages, après avoir examiné, choisissent l'un des deux; un sot se 
» laisse influencer par l'opinion des autres. » 

Il y a de nombreuses variantes pour les noms des poètes dans 
ce curieux passage (1); mais le nom de Bliâsa ou Bhâsaca aurait, 
semble-t-il, le plus de notoriété, et il est cité comme celui d'un 
poète dramatique dans un recueil indien d'histoire littéraire (2i. 

Ces réserves faites en faveur d'auteurs qui ne nous sont que 
nommés, l'histoire est en présence des deux individualités bien 
connues aujourd'hui, Câlidasa dont la gloire semble la plus pure, 
et Bhavabhouti dont le talent s'est affirmé avec une puissante ori- 
ginalité : il serait juste de rapprocher de leurs œuvres cette grande 
comédie dont nous avons signalé plus haut l'apparition bien près 
dd berceau de l'art théâtral. Dès cette époque, tous les poètes qui 
se sentirent une vocation dnamatique ont partagé leurs eflbrts entre 
deux classes de sujets : d'une part, c'était la tradition nationale, 
devenue populaire dans un grand cercle de royaumes brahmani- 
ques, et qui était de préférence exploitée dans le champ des aven- 
tures héroïques; c'était, d'autre part, la censure morale puisé<* 
directement dans l'observation des mœurs contemporaines et tra- 
duite en tableaux animés. 

De là deux genres d'ouvrages que nous allons définir tour à 
tour. Mais, comme nous l'affirmions en commençant, les pièces 



(1) Voir la préface de Weber dans sa traduction citée, pag. XVI-XVIf, 
et les leçons de littérature indienne du môme savant, 2* édit., p. 221, on 
sont citées les leçons préférées par Hall : Bhâsaca, RAmila et SaumUa 
(Introd. À la \àsavadaUà)\ et par Haag : Bhdsa, SaumUla, Kamputro 
(critique du texte de la pièce, 1872). 

(2) Le Saraswxti-Kanihà'bharana. Voir le San^:rU Woerierbjch (Saint- 
Pétersbourg) tome V, col. 272 et 273. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 389 

indiennes les mieux travaillées ne seraient assimilées ni aux tragé- 
dies ni aux comédies de l'antiquité classique. Quelques-unes, celles 
qui étaient tirées de l'histoire héroïque, ressemblent aux anciennes 
tragédies par le sentiment de la pitié , par un pathétique quelque- 
fois profond, plutôt que par Téclat, par la prédominance des pas- 
sions excitant la terreur ; mais elles ne pouvaient avoir de dénoue- 
ment proprement tragique ; elles présentaient une issue heureuse et 
douce, même après des incidents qui étaient de nature à produire 
de douloureuses émotions. Quant aux drames indiens qu'on vou- 
drait rapprocher des comédies, ce sont des tableaux de mœurs, 
offrant sous un aspect fort piquant les contrastes des caractères, 
les rivalités des castes et des professions, Tinfluence et le conflit 
des sectes. Mais, s'il y a une critique renfermée dans ces esquisses 
pleines de naturel et de vérité, la censure théâtrale n'est pas exer- 
cée au profit d'un parti politique, comme il en est dans l'ancienne 
comédie grecque ; la satire n'est pas mordante, aristophanesque ; 
elle n'est pas l'arme de la vengeance personnelle. D'ordinaire, au 
lieu d'une catastrophe, il y a quelque incident moitié plaisant qui 
rend à la liberté les personnages les plus compromis, qui les arra- 
che inopinément à une mort imminente. 

Ce qui distingue la mise en scène des histoires les plus sérieuses, 
ressemblant davantage à nos tragédies, c'est le mélange de circon- 
stances plaisantes, de dialogues rapides et familiers, avec des si- 
tuations émouvantes largement dévelopi^ées : il y a des intermèdes 
qui mettent en présence des héros de la pièce des personnages de 
rang inférieur qui s'entretiennent de quelque affaire avec la liberté, 
avec le sans-façon du langage populaire. Ces digressions nuisent à 
l'unité ; elles donnent un éclaircissement prématuré, trop artificiel 
peut-être, aux faits qui vont suivre. Si déplacées qu'elles nous 
paraissent, elles constituent un des caractères originaux de la re- 
présentation solennelle des Nàiacas (1). Le théâtre grec use seule- 

(1) Sur les intermèdes appelés Yischkambhacas et pravéçacas, voir le 
Dénouement, appendice, vl^ Y, pages 354-356. 19 



290 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

ment de quelques traits familiers, de quelques accents populaires, 
qui se glissent tout à coup dans un rôle sérieux, mais qui ne le 
dénaturent pas. La tragédie, qui n'était pas prude comme on Tavait 
imaginé chez les modenies après la Renaissance, comportait ces 
dissonnances passagères; mais, dans ses œuvres régulièrement 
offertes aux concours, elle n'admettait pas des digressions du 
caractère des intermèdes indiens. 



CHAPITRE IV. 

LES DRAMES HÉROÏQUES ET MYTHOLOGIQUES DE l'iNDE. 

Dans sa volumineuse littérature, Tlnde brahmanique n'a jamais 
eu d'histoire : le sentiment de la réalité des choses et celui de la 
succession des temps lui ont également manqué dès le premier 
essor de sa civilisation. Elle a chanté, il est vrai, de grandes aven* 
tures, dés haines implacables, des guerres acharnées, dans des 
poèmes prolixes qui appartiennent au genre et au style de Tépo- 
pée (1). Mais la vérité historique y est non-seulement déguisée sans 
cesse sous la fiction ; elle est absorbée le plus souvent par l'élément 
mythologique dans lequel s'est complu de bonne heure l'esprit des 
Hindous. Bien des événements fameux, invasions et migrations^ 
faits d'armes, fondations de villes et de royaumes, n'ont pas été 
transmis fidèlement aux descendants de la race conquérante de 
rixide, parce que la caste sacerdotale a eu intérêt à en dénaturer 
le sens, et même à en effacer le souvenir, au détriment de la caste 
guerrière : aussi faudra-t>il, avec des découvertes encore impré- 
vues, d'opiniâtres efforts de l'érudition pour mettre en lumière les 
données d'ethnographie qui se cachent dans d'interminables récits^ 
<lans des histoires et des généalogies singulièrement enchevêtrées. 

C'est principalement dans quelques épisodes des deux épopées 
sanscrites que l'on trouve le canevas des drames qui seraient 

(1) Les morceaux narratifs, Itihdsas et Pourànas, qui étaient en germe 
dans les anciens Bràhmanas, devinrent des œuvres distinctes (Weber, Ind. 
Lùer. Oesch., 2^« ansg., pp. 200-208, — trad. franc., pp. 299-306). Dans 
l^Int réduction au Bhâgarxila Purùna (tome I, 1840), Eugène Burnoufa 
parfaitement élucidé le sens du mot Itihâsa, « tradition «• [iti Uiha — voilà, 
certes), et celui des deux mots âkhi/âna, récit de ce qu'on a vu, et upak- 
hydna, récit de ce qu'on a entendu (pages XIX à XXXVIII). 



29â ORir.INE ET SOURCES DU DRAME I^DIEK. 

appelés héroïques : parmi les fables qu'ils reprennent, il en est qui 
ont été esquissées une première fois dans les livres védiques, et 
d'autres qui ont été Milgarisées avec la masse des chansons de 
geste racontées dans une mesure uniforme (le çloka). L'imagination 
des aèdes indiens s'est exercée sur cet ancien fonds pour le trans- 
former et Tembellir. Ils ont confié leurs œuvres à la mémoire de 
plusieurs générations, avant qu'on éprouvât le besoin d'en faire 
un triage, et d'y prendre la matière d'une histoire réduite à cer- 
taines proportions, le noyau d'une fable facilement représentée par 
un groupe d'acteurs, qui se substitueraient aux récitateurs et aux 
rhapsodes des poèmes narratifs. 

On aura quelque idée de ce triage à l'aide de la re\'ue sommaire 
que nous allons faire d'un certain nombre de pièces mdiennes 
dans le dessein d'en montrer la connexion avec l'épopée. Les 
drames que nous avons en Mie peuvent être ramenés à l'un ou à 
l'autre des deux Cycles de fables et d'aventures se rapportant aux 
légendes héroïques des dynasties de la race lunaire et des dynasties 
de la race sMaire. Quand on lira dans ces pages le nom de Cycle, 
qu'on ne se méprenne pas sur notre intention, comme s'il s'agissait 
d'un véritable parallèle entre la poésie grecque et la poésie san- 
scrite; la première nous présente undéveloppement harmonieux 
et normal, qui n'était pas possible dans les conditions sociales où 
la seconde s'est produite. Le terme grec de cycle nous sert surtout 
ù indiquer des analogies imparfaites sans doute, mais qui ont leur 
prix dans l'étude de genres littéraires ayant appartenu à deux 
grands peuples. 

Le premier des deux cycles indiens se déroule dans l'immense 
épopée, intitulée : Mahâbhârata, la grande histoire ou mieux la 
grande guerre des descendants de Bharata : nous userons de nou- 
veau du nom de Bhâratide comme de la forme abr^ée du même 
titre. L'ouvrage n'a pas moins de dix-huit chants ou parvas, parta- 
gés chacun dans un nombre inégal de lectures ; il forme une masse 
de cent mille distiques, dont le quart seulement constitue le fond 



ORIGINE li;T SOURCES DU DRAME INDIEN. 293 

de l'action; il retrace les vicissitudes d'une race- royale partagée 
en deux familles ennemies et célèbre l'établissement des Aryas 
dans la partie septentrionale de l'Inde (1). La seule personnalité 
de Vyâsa efface les noms de tous les versificateurs, qui ont tour ù 
tour, comme autant de poètes cycliques^ greffé quelque récit nou- 
veau sur le tronc d'une histoire fameuse entre toutes, parvenue à 
une vraie popularité dans les classes instruites et dans les familles 
guerrières des royaumes indiens. 

Le second cycle indien nous est représenté par une composition 
épique moins étendue, jugée postérieure à la première, le Rà- 
mâyana ou la Râmaïde. Elle est mise pour le mérite du style, 
pour l'art de la forme, au nombre des Kâvyas, poëmes <|ui révè- 
lent le travail personnel du A'arï, du chantre ou de l'écrivain : 
mais elle l'emporte dé loin sur les ouvrages du même titre qui ne 
sont estimés que pour de continuels et prodigieux artifices de lan- 
gage et de versification. Elle chante les destinées d un héros favori 
des dieux. Rama, fils de Daçaratha, en qui s'est incarné Vichnou, j 
l'un des puissants dieux du panthéon indien dans son développe- 
ment moderne. Les dix. incarnations de Vichnou ont été assez 
longuement racontées par les Hindous en divers ouvrages, et sou- 
vent aussi figurées par la sculpture, ^ais, quoiqu'on pense de 
ridée même et de son origine, la fiction des Avatâras (ou avatars, 
« Descentes » de la divinité) serait relativement moderne dans l'Inde. 
Si plusieurs de ces fables ne semblent pas avoir concouru à la 
création de religions distinctes, «les Avatâras de Krichna et de 
Ri\ma, avec les figures^accessoires, constituent deux vastes cycles 
où le Vichnouïsme a trouvé ses principales divinités (2). » 

(1) Voir Lassen, Indische Altcrthumskunde, B. ï®*", pp. 488-489, et 
pp. 496-498. 

(2) A. Barth, Les Religions de T/rjcte (Hindouisme^, Paris 1879, pp. 101- 
110. 



S94 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

A. Drames du cycle de la Bhâratide. 

Le récit traditionnel par excellence, le plus important des lii" 
hâsas, c'est Tépopée que nous possédons en entier sous la déno- 
mination de Mahâbhârata. Mais il n'y a pas de doute possible sur 
l'âge et l'origine d'un ou>Tage de cette étendue : la rédaction n'a 
pris cours que dans les derniers siècles de l'antiquité profane, et 
quand on l'a continuée jusque dans les siècles de notre moyen-âge, 
on s'est mis à versifier des livres entiers d'un contenu légen- 
daire, mais surtout didactique, n'ayant qu'un rapport tout à fait 
éloigné avec la légende héroïque. Celle-ci remplit abondammeit 
les premiers chants, et elle y conserve bien des traits*de l'esprit et 
des moôurs antiques qui vont s'effaçant dans la plupart des autres. 
C'est à ce fond primitif de l'incommensurable poème qu'appar- 
tiennent les épisodes de quelque relief qui ont attiré l'attention des 
premiers explorateurs de la littérature sanscrite, et qui ont été 
traduits isolément en raison de leur intérêt particulier de narration 
ou de tableau : de la sorte on a popularisé, en plusieurs langues, 
les moments les plus émouvants de la lutte entre les Pândavas et 
les Câuravas, divisés d'intérêt et animés* d'une haine inextinguible 
jusqu'à la destruction de leurs derniers représentants. Les Pânda- 
vas sont les plus malheureux, malgré la protection de quelques 
grandes divinités ; mais ils sont aussi les plus braves et les plus 
vertueux des personnages mis en action. Leur histoire, qu'on a 
retracée d'après les textes de l'épopée même, satisfait à l'idée que 
l'on se fait en Europe de types et de figures héroïques, malgré les 
étrangetés de la mythologie hindoue qui s'y mêlent presque ton- 
jours (1). Les récits épisodiques, qui s'y rattachent comme autant 
d'exemples, partagent l'espèce de popularité, toute de transaction, 
que Tétude comparée des littératures étrangères assure de nos 

(1) Voir rhifitoire des Pândavas au tome I des Antiquités indiennes de 
Ohr. Lassen (pp. 626-707), et l'analyse du Mahâbhârata par M. Soupe dans 
ses Etudes sur la littérature sanscrite (1877, pp. 58:154). 



ORIGINE £T SOURCES DU DRAME INDIEN. 295 

jours aux productions du goût oriental. Nous pouvons passer au 
rapide examen des principaux drames empruntés aux aventures 
épiques de la Bhâratide. 

La première œuvre qui offre matière à la comparaison des deux 
genres de poésie, c'est précisément cette idylle dramatique qui a 
pour héroïne Sakountalâ, et qui a de prime abord, même dans 
une traduction, provoqué beaucoup d'enthousiasme par la douceur 
et le fini des peintures. La fiction se joue à travers toute la légende, 
si naturelle que paraisse l'expression des sentiments humains dans 
le rôle des personnages. La scène est dans un ermitage indien ; la 
jeune fille qu'y rencontre un roi de la contrée n'est pas une simple 
mortelle; car elle doit le jour à la nymphe Ménacâ, jadis séduite 
par le rischi Yiçvâmitra. Elle-même devient l'épouse d'un royal 
guerrier qui l'a aperçue dans le cours de ses chasses; le fils qui 
nait de cette union est Bharata, le monarque universel, souche 
d'une race fort antique, dont les descendants sont au premier rang 
dans l'action de la grande épopée. C'est assez dire que les princi- 
paux personnages de l'épisode ont une préséance extraordinaire 
dans ce passé fabuleux : ils ne sont pas moins que les ancêtres des 
héros dont les aventures vont passionner plusieurs générations de 
princes et de guerriers ; ils conserveront la première place dans 
les souvenirs des chantres (kavis) et des écuyers (soûtas) formés, de 
siècle en siècle, à l'art de la composition et de la récitation dans 
les ermitages brahmaniques. 

L'épisode épique, qui a sa place dans les longs récits du I*^ livre 
du Mahâbhârata, nous fournit la matière d'intéressantes remarques, 
quand on en rapproche la même histoire dramatisée un peu plus 
tard. Or, la narration d'un aède inconnu conserve tout son prix; 
elle a une force et une simplicité plus antiques. Après avoir com- 
paré les deux ouvrages (1), Alphonse de Lamartine a pu dire 
qu' « on vérifie au premier coup-d'œîl un caractère de virilité dans 

(1) V« Entretien, 1856, pp. 33940, p. 357. 



296 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

» Tantique, de raffinement et d'afféterie dans le moderne. » Nos 
lecteurs s'en convaincront aisément en parcourant Tépisode fort 
peu réduit auquel nous ayons donné place dans des études morales 
et littéraires sur la Bhàratide (1). Le mérite du naturel et du pathé- 
tique ne peut être refusé au chantre épique, lui reprochàt-on quel- 
que prolixité et même Tabus des sentences; mais nous devrons 
nous étendre quelque peu sur Tamplification que Câlidâsa a ima- 
ginée dans plusieurs scènes au grand profit de son art. 

Le jugement du publiciste français s'est formulé en peu de lignes 
significatives : bien qu'il ait été porté sur la foi d'une traduction, 
on ne saurait en contester la finesse. « Voyons maintenant, dit-il, 
comment quelques siècles plus tard, un autre poète, d'une époque 
plus raffinée, a converti en drame ce touchant et gracieux épisode. 
C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art, qui amplifie la 
surface du métal en amoindrissant sa force. » Il ne faudrait pas 
moins qu'une analyse des sept actes de la Reconnaissance de Sa- 
countalâ pour faire apercevoir les inventions de Câlidàsa ; au 
moins tenterons nous de signaler les nouveautés que lui ont sug- 
gérées les exigences du goût poétique et les besoins d'une repré- 
sentation théâtrale. 

La description qui remplissait à elle seule plusieurs lectures de 
l'épopéfe a été habilement restreinte dans les deux premiers actes 
du drame. Le roi Douchmanta (2) converse avec son écuyer quand 
il a pénétré pour la chasse dans la forêt qui entoure l'ermitage de 
Kanva; il y rencontre Sakountalà et ses compagnes; mais c'est 
l'une d'elles, et non Sakountalà elle-même, qui lui raconte les cir- 
constances de la naissance mystérieuse de l'héroïne dans ce pai- 
sible asile. 

La seule attitude du jeune guerrier qui trahit sa passion a frappé 

(1) Troisième étude sur VEpopée indienne^ supra, pp. 150-164. 

(2) Nous préférons cette première forme du nom du héros, quoique les 
textes le donnent aussi sous celle de Bouschyanta, qui a prévalu dans les 
éditions du drame. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 297 

la timide anachorète ; quand elle se dispose à fuir, ses deux amies 
engagent naïvement Tétranger à revenir quelque jour dans l'ermi- 
tage. Un prétexte s'offre à l'esprit de Douchmanta pour y rentrer 
bientôt : la protection qu'il sera fier de donner aux pieux soli- 
taires en repoussant les mauvais génies qui troubleraient leurs 
exercices. Mais le poète a placé aux côtés du roi, visitant les épais 
bocages, le personnage plaisant que les dramaturges indiens ont 
mis en scène en manière de contraste dans la compagnie des prin- 
ces : c'est le Vidoûchaca, brahmane bouffon qui porte ici le nom 
de Mâdhavya, et qui est d'une franchise gouailleuse dans ses ré- 
flexions «et ses réparties; il reparaîtra dans un acte suivant et re- 
prendra le même rôle de frondeur dans des scènes où l'intrigue 
roule sur des affaires de sentiment. 

Le roi qui n'a pas quitté l'ermitage de Kanva, reste en observa- 
tion dans les mêmes endroits de la forêt où Sakountalâ fait part h. 
ses compagnes de ses ennuis et de ses anxiétés. Quand il a pris 
place à côté d'elle, il n'est pas longtemps sans lui déclarer sa pas- 
sion, et il la fait consentir au mode de mariage des Gandharvas ou 
musiciens célestes. 

Un intervalle de quelques moisi s'écoule entre le UI® et le IV® acte 
qui expose les adieux de Sakountalû ù Kanva, son père adoptif, et 
à tous les habitants de son ermitage. Câlidâsa a pu déployer à ce 
sujet tout le luxe de son art descriptif et toutes les inspirations de 
sa sensibilité ; les dialogues n'ont ^s moins que les stances l'em- 
preinte d'un sentiment très vif des beautés de la nature indienne. 
Le langage des assistants est également ému ; les compagnes de Sa- 
kountalâ expriment au plus haut point leur compatissance ; Kanva 
met dans ses paroles une tendresse paternelle. L'héroïne fait les 
allocutions les plus touchantes aux arbres, aux plantes, aux ani- 
maux au milieu desquels elle a passé sa jeunesse. Si elle les quitte, 
c'est pour obéir aux ordres du sage à qui elle conserve une obéis- 
sance filiale ; elle va trouver dans sa capitale le prince étranger 
qui a promis l'héritage de son trône au fils qui naîtrait d'elle. 



S98 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

Le Y® acte nous transporte dans la capitale de Douclimanta, Fan- 
tique Hastinapura ; Sakountalà se présente au prince avec un cor- 
tège de solitaires, délégués par Kanva ; mais, par suite de la malé- 
diction d'un ascète, le roi subît une hallucination qui Fempéche 
de la reconnaître. Ce n'est point, comme dans le récit épique, un 
parti pris de dissimulation, une attitude calculée d'indifférence et 
de dureté. Douchmanta la rebute malgré l'appel pathétique qu'elle 
fait à ses souvenirs et malgré l'éloquent exj^osé des preuves de leur 
union. La belle ermite prend néanmoins sa demeure au palais, et 
c'est dans la résidence royale qu'elle donne le jour à l'enfant quMle 
attendait (1). 

Ici Câlidâsa a fait usage d'un moyen de reconnaissance pratiqué 
t;mt de tbis chez divers peuples dans les drames et dans les romans : 
l'anneau donné naguère par le royal guerrier i\ Sakountalâ avant de 
la délaisser dans l'ermitage. Mais l'intrigue a quelque originalité 
et une couleur indienne. L'anneau, perdu par l'héroïne au bord 
d'un étang, est saisi sur un pécheur qui l'avait trouvé dans le corps 
d'un poisson, et, quand il est porté au roi, il réveille chez celui-ci 
le souvenir de la promesse qu'il a faite à Sakountalâ en faveur du 
prince à qui elle donnerait le jour. Cette fiction du poète drama- 
tique donne lieu à un épisode populaire qui remplit un intermède 
dit pravéçaca^ entre le V« et le Vl« acte, conforme à l'usage de pa- 
reilles digressions dans les pièces indiennes : l'altercation du pê- 
cheur se défendant d'un vol présumé contre deux gardes et contre 
le chef de la police offre un exemple de scènes ù moitié burlesques 
qui interrompent, dans un jargon un peu trivial, l'action se dérou- 
lant le plus souvent en vers sanscrits. 

Le dénouement de l'histoire a été conçu autrement par Calidâsa 
que par le rhapsode épique ; il ne s'est pas contenté, comme ce- 
lui-ci, du témoignage rendu par une voix céleste à Sakountalâ en 



(1} Dans l'épopée, Tenfant naît dans Termitage, et il a grandi quand 
Sakoantalâ va le présenter à son père. 



ORIGINE £T SOURCES DU DRAME INDIEN. 299 

la personne de son fils; il a assorti des fictions mythologiques 
pour donner plus d'éclat au berceau d'une grande dynastie, celle 
des Bhâratides, dont ce jeune prince sera la souche. 

Dans les jardins de Hastinapoura, Douchmanta trahit le trouble 
profond qui le poursuit à la vue d'un portrait de Sakountalâ qu'il 
d ébauché autrefois, et qu'il se propose de perfectionner lui-même. 
C'est grâce à cette recette trop connue, et dont le théâtre indien a 
fait abus, que l'auteur dispose son héros à reconnaître bientôt sa 
lâche obstination, et à saluer Sakountalâ du nom d'épouse. Hais 
cette heureuse issue ne se produira que dans le VII® et dernier 
acte ; vers la fin du Yl®, Douchmanta est appelé par Indra lui-même 
à Tinsigne honneur de combattre les Dânavas et d'autres génies 
ennemis des Dieux, et il est transporté à cet effet sur un char divin 
dans les régions les plus élevées du ciel. 

Ce voyage fantastique se termine par la descente de Douchmanta 
sur la terre, précisément dans un ermitage où est élevé le merveil- 
leux enfant de Sakountalâ, nommé Sarvadamana, ou a dompteur 
de tous les êtres, » à cause de son intrépidité dans sa lutte contre 
les animaux des forêts» Le roi frappé de la beauté de cet enfant et 
de sa ressemblance avec lui-même ne peut s'empêcher de l'embras- 
ser, et le moment est venu de rappeler Sakountalâ que le prince 
n'hésite plus à reconnaître. Comme la fiction ne coûte pas de 
grands efforts aux poètes indiens, la pi^ce se termine par l'apo- 
théose du héros et de l'héroïne, en présence de deux personnages 
divins, Kaçyapa et Aditi, qui tiennent cour plénière : Sarvadamana 
est proclamé monarque universel sous le nom de Bharata, soutien 
du monde, et la plus haute puissance lui est prédite. On appelle 
les bénédictions d'Indra sur les peuples que Douchmanta et son 
fils sont appelés â gouverner. Quand la pièce finit, le roi avec Sa- 
kountalâ et avec le jeune prince monte sur le même char céleste 
qui l'a conduit au lieu de cette ovation, mais pour retourner dans 
sa capitale. 

Ce n'est pas assez d'avoir montré, par cette suite de rapprocho 
ments, les ressources du talent de Câlidâsa, quand il mit au théâtre 



300 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

la touchante histoire de Sakountalà : il sei*ait juste de Taire valoir 
les mérites de son style et de ses vers dans un sujet qui amenait 
tant de descriptions champêtres. 

La seconde œuvre de Câlidâsa est une composition entièrement 
mythologique, une grande féerie, qui se passe moitié au ciel, 
moitié sur la terre ; elle n'a que cinq actes, et elle a été distinguée 
du nom de trotaca par les critiques indiens (1), à cause de la pn^- 
sence de personnages divins et humains. L'héroïne est Our\açt, une 
nymphe du ciel d'Indra qui devient l'épouse d'un vaillant guerrier, 
auxiliaire du roi des Dieux dans sa lutte contre les mauvais génies. 
Tel est le sens du titre du drame : Vikramorvaçiy — Ourvaçi dofi- 
née pour prix de Chéroïsme (2). Faute d'espace, nous nous confions 
au plus court sommaire, si bien formulé par M. Monier Williams (oi, 
pour donner une idée de l'ouvrage indien qui est d'une concep- 
tion bizarre, mais d'une exécution compliquée et fort habile. 

« Ourvaçi, nymphe du ciel, — l'héroïne de la pièce, — a été 
enlevée par un démon ; mais elle est délivrée par le héros — le roi 
Pouroûravas, — qui, naturellement, tombe amoureux d'elle. Mais il 
s'élève devant eux des obstacles ordinaires, surtout l'empêchement 
dirimant que le prince a déjà une épouse (la reine Ausinari).Mais, 
à fin de compte, le dieu Indra donne permission à la nymphe de 
prendre pour époux un héros mortel (4). Dans la suite, par l'efiet 

(1) Nous n'insistons pas, dans le prêtent écrit, sur ces distinctions fort 
minutieuses de la rhétorique indienne : dans la Sakountalà qui appartient 
à la classe nombreuse des Nâtacas, il y a aussi dans les deux derniers 
actes des personnages célestes. V. le Sâhitt/a-darpana ou Miroir de la 
composition, n? 540 (édit. James Ballantyne). 

(2) L'é'égante et fidèle traduction de M. Ph. Ed. Foucaux met Toeuvre 
originale à la portée d'un grand public (Vikramorrxisi, etc., Paris, E. Le- 
roux, 1879, 1 vol. in- 18). On doit au même savant la version française do 
la Sakountalà (1867) et du troisième drame du grand poète (1875), qui va 
être cité à l'instant, Taventure de Màlavikà (v. supra, ch. III, p. 284-85). 

(3) Indian Wisdom, p. 477. — En 1851, M. Edvirard Coveell donnait 
une version anglaise fort estimée du même drame. 

" (4) La reine, de son côté, lui accorde naïvement la licence de garder 
dans sa société telle autre femme qu'il aimerait (fin du III^ acte). 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 301 

d'une malédiction, Ounaçt fut métamorphosée en plante, en liane, 
et Pouroûravas en devint insensé : il se mit à parcourir les bois, 
en chantant, avec l'illusion de la voir à chaque instant sous tous 
les aspects. Il advint cependant que, grâce à la vertu d une pierre 
magique, Ourvaçf reprit sa première forme, et du même coup son 
époux recouvra la raison. Ils se trouvèrent bientôt réunis dans un 
bonheur parfait. Mais il était arrêté que, quand le fils d'Ourvaçi, 
Ayous, serait aperçu par son père Pouroûravas, la mère serait 
transportée dans les cieux. Ce décret porta la nymphe à cacher la 
naissance de son fils Ayous et à le confier pour quelques années 
aux soins d'un anachorète. Par accident, le père et le fils vinrent 
à se rencontrer, et Ourvaçî se tenait prête à quitter son époux. 
Mais, prenant compassion d'elle, Indra révoqua son décret; en 
suite d un message de Nârada, la nymphe put rester sur la terre 
comme la seconde femme du héros. » 

Le sujet de la pièce de Câlidâsa appartient au cycle de la Bhâ- 
ratide, en ce sens que le héros est compté parmi les plus anciens 
ascendants delà race lunaire (1). Cependant l'histoire elle-même 
dérive d'un mythe déjà célèbre dans les hymnes de Véda, et dans 
un Brâhmana du Yadjour : Ourvaçf est un des noms de l'Aurore, 
et elle est assimilée à cette déesse védique, Ouschas ; son amant 
n'est autre que le soleil, et ainsi est née la légende des amours de 
Pouroûravas et d'Ourvaçî (2). Cette légende fiit diversement modi- 
fiée quand elle passa dans les longues narrations des rhapsodes 
épiques, une première fois, dans la Bhâratide (livre I^*"), plus, tard 
dans le Hativansa où elle occupe toute une lecture (3), enfin dans 

(1) Voir les Antiquités indiennes de Lassen, tome I, p. 731-32, et Tap- 
pendice, p. XVI et suiv. — Dict. sanscrit de St-Péterebourg, t. IV, col. 800. 

(2) C'est l'objet d'un des mémoires les plas intéressants du D' Max Mûl< 
1er compris dans ses Essais de Mythologie comparée (traduit de l'anglais 
par 6. Perrot, Paris 1874, pp. 127 et suiv.), mais déjà publié en français 
en 1859 (Paris, Durand, in-8o). 

(3) Harivansa ou histoire de la famille de Hari^ traduction de Langlois, 
Lecture XXVI% tome I, p. 54, p. 115 et suiv. (Paris 1834, in-4o). 



302 ORIGINE ET SOURCES Dt DRAME INDIEN. 

plusieurs Pourânas, par exemple, dans lé Bhâgavata (1), sans par- 
ler du grand recueil de contes, Vrihat-Kàthà qui a été, à la fin du 
moyen-âge, Tasile des aventures et des traditions d'une renommée 
populaire (2). 

Si fantastique que nous paraisse l'histoire mythologique exposée 
dans le Vikramorvaçiy nous devons croire que Câlidâsa a fait un 
lieurenx triage dans les versions de cette histoire qui avaient cours 
de son temps. Il avait sous les yeux les débris d'un mythe natu- 
raliste ; mais oubliant Torigine de ses héros, il leur a donné une 
\îe nouvelle et leur a attribué des sentiments humains ; il a pu 
mettre dans son drame les mêmes conditions de vraisemblance qui 
s'attachttent à tant d'aventures héroïques mêlées de merveilleux. 
De là le charme que les Hindous ont trouvé dans la singulière his- 
toire représentée devant eux d'après la composition savante do 
Câlidâsa. La langue de ce poète est d'une parfaite souplesse qui 
s'accorde avec le caractère féerique du sujet, et Fordonnance de la 
pièce est conçue de manière à suivre toutes les péripéties d'une 
icÉion qui admet la présence des personnages de premier ordre, 
qui ne se voient pas, mais qui débitent leurs sentiments, chantent 
leurs impressions en autant A^a-parte, Sous le rapport de Part, le 
lY^ acte peut être regardé « comme la perle de la pièce; » il forme 
an intermède lyrique dont le style fait contraste avec le reste de 
la composition ; on y entend des mélodies chantées par un roi 
dont la raison est égarée, des couplets prâcrits qui s'échangent 
avec des stances sanscrites. Courant à la recherche d'Ourvaçt, TOr- 
phée indien fait retentir une vaste forêt de ses plaintes mélanco- 
liques, allant d'un arbre à l'autre, interpellant les nuages et les^ 

(1) Au tome III de Tédition d'Ëagéne Burnouf, Livre IX, cbap. 1 et 14 
(Paris. 1847). 

(2) Voir la rédaction du xii* siècle, Kathà-sarUsâgara (Océan des cou- 
rantsdes histoires), Liv. III, chap. xvii (édit. H. Brockhaus, Leipz. 1B39, 
«- trad. allem., p. 76-77) et la traduction de Tawiiej, Calcutta, 1. 1, 1880, 
pp. 115-117. 



ORIGINE ET SOIRCES DU DRAME INDIEN. 303 

montagnes, conjurant les oiseaux et les quadrupèdes de lui répon-- 
dre pour le tirer de sa perplexité. On admire non-seulement la 
merveilleuse facilité de Técrivain, et avec cela on devine la prodi- 
gieuse dextérité du versificateur, même à travers le voile d'une 
traduction ; mais encore on se figure que pareilles scènes n'oiU 
pu être débitées sans le concours d'acteurs et de chanteurs bien 
exercés, à une époque florissante du théâtre indien (1). 

Quant à une troisième pièce qu'on est porté aujourd'hui à don- 
ner à Càlidûsa (2), Mâlavikâgnimitra, il n'y a pas lieu d'en faire 
ici autre chose qu'une courte mention, parcequ'elle retrace une 
simple aventure de cour sans lien direct avec la tradition chantée (3). 
L'histoire est celle d'une suivante qui, distinguée par un roi, par- 
vient ù se faire admettre au rang de troisième reine, mais dont la 
haute naissance, découverte peu après, répare la faiblesse momen-^ 
tanée du monarque. L'intérêt de la pièce dépend, comme celui des 
deux autres drames de Câlidâsa, de la poursuite et du succès d'in-^ 
trigues amoureuses ù travers des complications tout à fait sembla- 
bles (4) : ici Mâiavikà a moins de prestige que les deux héroïnes 
du même poète, Sakountalù et Ourvaçi, réduite qu'elle est au rôle 
d'une odalisque des cours orientales. Cependant, l'ouvrage ne 
manque pas de mérite dramatique, et il se distingue entre les 
pièces conservées par la beauté et la simplicité du style. En tout 

(!) Voir les aperçus littéraires de M. Max Moller, dans son Essai cité 
ci-dessus, pp. 147-168. 

(2) V. Dénouement de Vhist. de Râma, pp. 6-9. — M. Williams, /ndian 
Wisdom^ pps 477-78. — Malgré Topinion favorable de Weber et de Las* 
Ben, quelques-uns placeraient la pièce seulement vers le temps de Tinva- 
sion musulmane dans Tlnde (Préface de Tawney à sa traduction anglaise 
du Màlavikàgnimitra, Calcutta, 1875). 

(3) Les principaux personnages appartiennent à. la dynastie des Çoungas 
qui a fleuri deux cents ans avant J.-C. (Lassen, Antiq. ind., tome II, 
p. 345-351, et Appendice, page X); mais il n*y a pas de fond historique^ 

(4) Le canevas des trois drames a été prestement tracé dans le petit livre 
de M"** Mary Summer Les héroïnes de Kalidasa et les héroïnes de Sha- 
kespeare (1879). 



304 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

cas, on y retrouve le tableau d'une de ces capitales de Tlnde où 
Bouddhistes et Brahmanes vivaient encore en lx>nne intelligence. 

Une histoire (émouvante du Mahâbhârata, prise dans les aven- 
tures de Draupadî, épouse des Pândavas, a fourni la matière d'un 
drame attribué à Bhatta Nûrâvana : le Vénisamhara, ou « l'arran- 
gement de la chevelure » de Draupadt. L'héroïne, fille du roi des 
Pantchûlâs, est mise en relief dès le premier livre de Tépopëe, 
quand elle a fait choix des cinq fils que Pàndou avait eus de 
Kountî et de Mâdrî : l'épisode, sous le titre de Draupadî-svayam- 
bara^ eut grand succès au début des études sanscrites en Europe 
comme tableau de la libre élection d'un époux par les princesses 
indiennes. Ce second sujet est d'un caractère tragique et met à dé- 
couvert les mœurs très rudes des combattants de l'âge héroïque 
des Âryas (1). Il a déjà beaucoup de signification dans la rhapsodie 
épique : Draupadî, prise pour enjeu quand les Pândavas étaient 
entraînés à leur ruine, fut en butte à de violents affronts et traitée* 
en esclave: elle passa de l'attitude d'une suppliante à de rudes im- 
précations; outragée par Douhçâsana, elle fut traînée par les che- 
veux dans une grande assemblée, et ce fut Bhîma qui lui rattacha 
la chevelure, en lui promettant vengeance. 

Le poète dramatique a tiré parti de ce sujet dans une pièce en 
six actes qui compte déjà plusieurs éditions lithographiéeâ ou im- 
primées (2) ; mais il n'a pas craint de reproduire avec exagération 
des traits de mœurs primitives que d'autres auteurs avaient rejetés 
ou adoucis. Le premier acte met en scène le redoutable Bhîma qui 
sera à tout prix le vengeur de Draupadî ; le second, en manière de 
contraste, représente dans une exaltation sauvage un des chefs du 
parti opposé, Douryodhana, résistant aux instances des siens et 

(1) Dans le iSa&A4^n?a, II** livre du Màhabliârata (IX® chant intitulé 
Dyoûta ou le jeu). — Voir la traduction de la grande épopée par M. Fau- 
che, tome II, pp. 259 et suiv. 

(2) Wilson adonné l'analyse du Véni-sanhara dans l'appendice au Théâ- 
tre indien (t. II, trad. Langlois, pp. 295-385). 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 305 

refusant de réparer le sanglant outrage fait à la princesse de Pan- 
tchala. Au troisième acte, l'annonce du massacre de nombreux 
guerriers prélude à Tatroce vengeance que médite Timplacable. 
Pàndava. L'insulteur de Draupadt, Douhsâsana, a déjà été puni de 
mort, et Bhtma a bu son sang, quand, au quatrième acte, les Cau- 
ravas délibèrent sur la résistance que les plus redoutables guerriers 
de leur race -feront aux plus vaillants combattants d'entre leurs ad- 
versaires, toujours impatients de prendre leur revanche. Malgré 
rintervention du père des Cauravas, Dhritarâschtra, de nouveaux 
défis sont au cinquième acte portés de part et d'autre dans des 
termes d'une inexorable colère. Un stratagème amène parmi les 
Pândavas la plus grande perplexité au sixième acte , au point que 
Youdhischthira se dispose à monter sur le bûcher funèbre avec 
Draupadi; mais, par l'apparition de Bhtma et d'Ardjouna, les 
choses changent d'aspect : la chevelure de l'héroine étant renouée 
et remise en ordre, les héros dont elle est la commune épouse, 
reprennent leur marche dans la forêt, allant au devant de nouvelles 
aventures. 

La même légende occupe la plus grande place dans un nâtaka de 
deux actes, composé longtemps après par Râdjasékhara. Sous le 
titre de Pratchanda-Pàndava ou « les Pândavas outragés, » il a 
décrit dans un premier acte le mariage de Draupadi, et dans un 
second l'insulte faite à cette princesse par un ennemi acharné des 
Pândavas avant leur exil dans la grande forêt. Malgré Texiguité de 
l'ouvrage, il fut qualifié de Bàlabhàrata ou la petite Bhâratide, et 
il resta compris dans la liste des poèmes qui valurent à l'auteur 
une longue célébrité dans les écoles (1) ; de ce nombre est la comé- 
die en quatre actes, intitulée Viddha-Çâlathandjikâ ou a la statue 
(ou figure) taillée au ciseau ». On citerait, en outre, un drame en 
un seul acte tiré du Virâta^parva^ ÏV^ livre du Mahâbhârata, le 
Dhanandjaya-vidjaya ou la victoire d'Ardjouna : c'est une série de 
combats livrés par Ardjouna pour mettre en déroute les princes 

(1) Appendice cité de WiUon, pp. 316-326. 



306 ORIGIME ET SOURCES DU DRAME INDfBf. 

Cauravas, ravisseurs des troupeaux du roi Vîrâta {i); la liilte est 
décrite par Indra qui la considère du haut des nvages. 

B. Drames du cycle de la Ramaîde, 

L^ëpopée indienne qui avait mérité l'opiniâtre labeur de Goil' 
laume de Schlegel dans la première moitié de ce siècle est aujour- 
d^i livrée à la publicité d'un bout à TauU'e ; des éditions en ont 
été faites dans Flnde après la grande et belle édition de Gaspar 
Gorresio ; des traductions sa\'antes ont donné accès à ce trésor de 
la sagesse indienne que ses premiers explorateurs avaient salué 
avec tant de respect, et qui ysl enfin livrer to«s ses mystères. L'il- 
htsion n'est plus permise aujourd'hui ni sur le fond du Ri^nâyaBa, 
ni' sur sa composition; on n'appellera pas des sentences que h 
critique a naguère prononcées à Berlin comme à Paris. Mais il y a 
dans le corps du poème sanscrit des peintures d'un grand éclat, 
des narrations pleines de pathétique, qui conserveront le pouvoir 
de plaire, d'émouvoir, dans un monde fort étranger aux concep- 
tions de l'Inde. Il est bon nombre d'histoires du Râmâyana qui 
passeront dans le cercle fort agrandi des études comparées de itt- 
térature et de morale, nées d'une sorte de compromis entre les 
grandes nations. 

Que dire des drames qui lurent tirés de la Ràmaide, et dont 
pitisienrs se sont conservés jusqu'à notre temps? Ils partageront 
probablement la fortune de la grande épopée d'oii ils sont tirés» 
Leurs auteurs ont approprié h un spectacle les histoires les plus 
émouvantes de l'oeuvre de Yalmtlci et de ses continuateurs; mats 
ils n'ont pas changé le caractère primitif de la fiction, sous laquelle 
on retrouvera bien peu de réalité historique. BhavaUioàti est le 
seul poète vraiment oélèbre, comme nous l'avons prouvé, parmi 
ceux qui ont mis au théâtre des traits saiHants de Thistoire de 

(1) Ibid, p. 340-341. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 307 

Râma et de SUâ (1); dans un premier drame, le Mahàviracharita 
(aventures du grand héros), il a résumé les exploits et les malheurs 
des deux personnages éminents de l'action ; dans un second drame, 
YOuttara-Ràma-charita (dénouement de l'histoire de Râma), il a 
rehaussé le héros par la haute vertu de Théroine récompensée et 
glorifiée par les dieux, mais il n'a pas donné au vainqueur l'atti- 
tude et les qualités d'un guerrier national : ainsi que nous l'avons 
montré par l'analyse critique de ce drame (2), le protégé des dieux, 
le favori de Yichnou ou plutôt Yichnou incarné, Râma a pu méri- 
ter, depuis des siècles, des hommages presque divins de la foule 
des croyants ; mais, hors de l'Inde, il n'excitera que l'intérêt, ja- 
mais l'admiration. 

Dans le second poème râmaîque, intitulé Oultara-Khanda (ou 
section ultérieure), il y a une infériorité notoire au point de vue de 
' kl composition, quand on le rapproche du premier ; là cependant 
on découvre les signes d'un développement cyclique de la légende 
devenue populaire. Or, c'est dans le poème complémentaire que 
BkavabhoMi a prisles données qui sentent de base à l'action de la 
seconde pièce. Comme nous croyons l'avoir établi dans un chapitre 
de la même étude (3), les autres drames râmaiques sont restés à 
grande distance des deux essais de Bhavabhonti ; leurs auteurs 
ont reproduit, tantôt en les abrégeant, tantôt en les développant, 
les principales situations portées sur la scène par leur devancier. 
Quand on a jugé te plan et le contenu du Bàla'*Ràmdyana dcRâdja- 
Sékhara, du Prasanna^Réghava dont l'auteur serait un Djaya- 
déva, de YAnargha-Râghava qu'on attribue au poète Mourâri, du 
Hanouman-ndtaka^ drame à grand spectacle en XIY actes, on ne 
voit plus apparaître une production de quelque étendue, puisée à 

(\) Le dénouement de thistoire de Rânui, drame de Bbavabhoùti, traduit 
da sanscrit avec une introduction sar la vie et les œuvres de ce poète. 
Bruxelles, Muquardt, .1880 (tin Tolume in-8<»). 

(2) Chapitre VII, pp. 74-99. 

(3) Chapitre VIII, pp. 100 et suiv. (Revue sommaire des drames compo- 
sés sur Thistoire légendaire de Râma après ceux de Bhavabboûti, etc.). 



308 ORIGLNE ET SOURCES Dl DR.VME INDIEN. 

la même source et qui mérite le nom de drame : les anciens essais 
n'ont laissé d'autres traces dans les temps modernes que des spec- 
tacles tumultueux, improvisés à Toccasion de quelque solennité 
brahmanique sous le patronage de Tun ou l'autre râdja. 

Aujourd'hui, après que Tinde nous a transmis les meilleures des 
compositions littéraires qu'elle a consacrées à la glorification de 
Râma, on aperçoit pour quelles raisons ce nom héroïque n'a pas 
chance d'être adopté par les nations modernes choisissant quel- 
quefois des noms favoris parmi les types d'un art étranger qui leur 
sont tout à coup révélés. Râma n'a pas conservé assez de Thomme; 
il n'est pas simplement fils d'une déesse, comme Achille fils de 
Thétis, ou comme Enée fils de Vénus (1); il est devenu un dieu 
indien, Vichnou, c'est-à-dire une des personnifications divines qui 
sont des manifestations de la vie universelle. Quelques traits indi- 
viduels d'une légende plus ou moins antique se sont tellement effa- 
cés, que l'homme conscient de lui-même n'est nulle part, si ce n'est 
dans un simulacre royal. Le panthéisme ayant absorbé les éléments 
humains des premières fables, le guerrier est rentré dans l'ombre, 
le héros s'est en quelque sorte évanoui (2) ; c'est l'héroïne Sitâ, 
quoique fille de la Terre, disparaissant tout à coup de la surface 
du monde, qui représente la liberté humaine par la vérité et la 
puissance des sentiments : dans les drames comme dans l'épopée, 
c'est le rôle de Sîtâ qui fait au cœur, à la sensibilité, une certaine 
part dont aucune œuvre poétique ne pourrait se passer, même 
dans l'Inde, pour soutenir l'attention, malgré l'exaltation sectain* 
s'imposant aux Yichnouïtes. 

(!) Quoi qu^on ait dit do l'infériorité d*Énée comparé à Achille, comme 
héros d'une grande épopée, le choix de Virgile a été justifié par un nouvel 
examen des traditions trojennes accessibles aux poètes latins. (Voir Sainte- 
Beuve, Etude sur Virgile, 1857, p. 123, suiv. et p. 159, suiv.) 

(2) M. Victor de Laprade a considéré principalement la légende de Râma 
et de Sitâ dans ses remarquables études sur les épopées de Tlnde au livre 
premier de son ouvrage : Du sentiment de la nature avant le christianisme 
(t. I, Paris, Didier, 1866).— Chapitre I, les arts au sein du panthéisme, etc.. 
chapitres III et IV. 



ORIGINE ET SOURCES «tJ DRAME INDIEN. 509 

Un des mailres renommés de l'Ecole normale de Paris, M. Jules 
Girard, puisait naguère dans des rapprochements avec la poésie 
grecque la plus forte censure des conceptions indiennes (1). L'in- 
fluence religieuse, tendant i^ supprimer tous les ressorts de la vie 
et du drame, « arrive presque à faire du héros d'une vaste épopée, 
de Râma, une sorte d'instrument passif ou, pour mieux dire, de 
symbole, dont les actes ne sont que des allégories. » Singulière- 
ment attachante par moments, la poésie indienne, selon le même 
critique, ne dépouille jamais complètement son caractère d'abstrac- 
tion et de généralité : aussi ses héros sont-ils tout d'une pièce. On 
en a un exemple dans la réunion de la Pénélope indienne avec 
Ràma. Quand celui-ci retrouve Sitâ, longtemps prisonnière de Rû- 
vana, il lui fait un accueil de mépris, en raison de prétendus soup- 
çons; il se venge sur elle d'un affront présumé : ainsi consent-il à 
ce qu'elle monte sur le bûcher pour se justifier par l'épreuve du 
feu. L'homme s'efface; l'être supérieur se révèle; c'est Rûma qui a 
conquis au culte de Brahmà le sud de l'Inde et Lanka ; mais Râma 
n'est autre que Vichnou, et c'est pourcpioi il est proclamé dieu 
devant ses peuples ; il entre en conscience de sa divinité, quand 
Agni, le dieu du feu purificateur, lui a remis intacte l'épouse qui 
a été associée à la vie d'un maître divin (2). 

L'immortalité que Valmiki promettait il y a deux mille ans à la 
fable du Ràmâyana a son accomplissement Jusqu'à nos jours pour 
les millions d'Hindous brahmanistes qui peuplent la terré de Bha- 
rata; elle se réduit partout ailleurs à un hommage réfléchi, mais 
peu enthousiaste, qui ne sera pas refusé à cette fable sur les points 
du monde civilisé où les progrès de l'indianisme viennent de la 
porter. 

(\) Le sentiment religieux en Grèce éC Homère à Eschyle^ étudié dans son 
développement moral et dans son caractère dramatique. Paris, Hachette, 
1869, Ivol. in-S^pp. 156-161. 

(2) Râmâyanaj Livre VI, chap. 102 et 103, — Les deux écrivains fran- 
çais ont cité le poë'me de Valmtki, diaprés la version italienne de Gorresio 
qui reflète une si vive image de Toriginal. 



CHAPITRE V. 

DRAMES DE CRITIQUE MORALE ET SOCIALE. 

11 nous esl parvenu certain nombre de drames remarquables, 
(|ui reflètent à nos yeux divers aspects de la société indienne, et 
qui sont complètement distincts des drames que le nom d'héroi- 
ques a suffisamment caractérisés. Les premiers ne sont pas sans 
analogie avec la comédie, en prenant ce mot dans sa plus large 
acception ; ils sont le fruit des observations personnelles de leurs 
auteurs sur le monde fort agité, et fort turbulent même, au milieu 
duquel ils vivaient : leurs tableaux et leurs censures nous font en- 
trevoir un état très a>'ancé de civilisation, qui forme un frappant 
contraste avec les mœurs antiques des Âryas assez fidèlement dé- 
peintes dans quelques chants des épopées. On n*est plus transporté, 
comme par les récits épiques, dans des âges d'habitudes patriarca- 
les, mais d'instincts guerriers, où Ton entrevoit les premiers progrès 
des arts utiles, où il n'y a de traces d'un certain luxe que dans les 
armes et les chars, dans les vêtements et les bijoux, dans Torne- 
mentation des salles de palais. Déjà dans les sections plus modernes 
de la grande épopée sanscrite, on aperçoit des usages et des traits 
de mœurs qui ne conviennent qu'à une société fort avancée; on 
discerne là Tinfluence de différentes races sur le peuple conqué- 
rant, et les infractions nombreuses que le temps a apportées à 
l'empire de la loi brahmanique. Mais il est évident que l'autorité de 
la caste sacerdotale était fort ébranlée au sein des populations qui 
nous sont décrites par les auteurs des drames, et que les privilèges 
des brahmanes maintenus dans la plupart des royaumes n'avaient 
pas empêché le développement des sectes hostiles à leur pouvoir. 
En outre, il règne une brûlante rivalité entre les classes sociales 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 311 

fort mêlées, nées de la déchéance des castes héréditaires ; elles se 
pressaient alors et se faisaient concurrence non seulement dans 
l'enceinte des cités royales, mais encore dans celle de petites capi- 
tales qui avaient surgi au sein de quelques riclies provinces de la 
{>éninsuie. C'est sur la population des villes, sur les habitants des 
cabanes aussi bien que sur ceux des palais, que les poètes drama- 
tiques avaient fixé leur attention ; ils n'ont rien négligé de ce qui 
se passait sous leurs yeux, jusque dans la foule des rues et des 
promenades. Ainsi ont-ils donné à leurs peintures beaucoup d'ani- 
mation et de vérité : il est même fort surprenant de trouver pa- 
reille désinvolture chez les contemporains d'autres dramatui^es 
qui ont peint avec une gravité religieuse les aventures princières 
mêlées d'intrigues mythologiques. 

Dans ces compositions dramatiques qui réunissent plusieurs des 
caractères d'une vaste comédie, les écrivains hindous font la cri- 
tique des mœurs et des institutions sans allusions sententieuses, 
sans déclamations semblables à celles que l'on a reprochées à plus 
d'un poète ancien, tragique ou comique; ils exercent plutôt leur 
censure toute générale en ouvrant à l'assistance une large perspec- 
tive sur les scènes tumultueuses qui se renouvellent tous les jours 
dans une cour ou dans une grande ville. Le conflit des opinions 

I 

est sufiisamment aperçu à travers d'incroyables aventures qui se 
succèdent en peu d'heures et qui amènent de singuliers change- 
ments dans la situation de la plupart des personnages; les émo- 
tions ne manquent pas plus que les surprises. 

Malgré les lois sévères des castes, malgré les pénalités, amendes 
et tortures accumulées dans les codes indiens, et dont nous lisons 
dans Manou le minutieux détail, les mœurs étaient devenues libres 
et corrompues, et il ne manquait pas d'artifices pour échapper à 
la vindicte publique : le jeu des intérêts et le jeu des passions 
amenaient des scènes fort vives fournissant en abondance les intri- 
gues et les péripéties d'un drame. Prenant comme on dit la nature 
sur le fait, le poète hindou n'avait pas besoin de prodigieux efforts 



312 ORIGlI<IE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. * 

pour créer un merveilleux comme celui qui débordait à Texcès 
dans toute production en vers ; il tirait aisément bon parti de Tin- 
fluencc des cultes, des rites bizarres de quelques-uns, des terreurs 
causées par les pratiques cruelles et même sanguinaires de plu- 
sieurs autres ; il ne devait pas beaucoup inventer, imaginer des 
complications, quand il en trouvait à foison dans les relations des 
hommes de toutes les classes et de tous les métiers. En laissant les 
incidents se dérouler comme dans la vie réelle, il arrivait sans 
peine à un dénouement destiné à plaire sans ressembler à la catas- 
trophe de nos drames classiques. 

On aura quelque idée de cette seconde classe de drames sans- 
crits, dans les trois pièces vantées, qui ont été imprimées plusieurs 
fois et qui sont comprises par Wilson dans ses chefs-d'œuvre du 
théâtre indien, la Mritchakatikâ, le Mâlatimâdhavam et la Ratnà- 
valî. Nous ne pouvons leur consacrer à chacune une analyse suffi- 
samment étendue pour en faire goûter le sujet et Faction ; la tàcbe 
a été d'ailleurs remplie dans plusieurs écrits accessibles à tout le 
monde (1). Nous ferons plutôt apercevoir quelles ressources la 
peinture des mœurs contemporaines offrait à Tart dramatique aux 
époques où il fleurit davantage. 

La première des pièces citées en témoignage, la Mritchakatikâ, 
« le Chariot de terre cuite, » n'a pas moins de dix actes, et cepen- 
dant, la fable est attrayante à tous les moments, les incidents sont 
bien amenés et bien conduits. Mieux connue par la nouvelle ver- 
sion française de Paul Regnaud (2), qui est d'une si habile exécu- 
tion, elle a excité l'étonnemcnt dans plus d'un cercle littéraire, et 
elle a suggéré à M. Ernest Renan un jugement favorable qui s'aj)- 
pliquerait à quelques œuvres du même genre (3) : « On avait peut- 

(1) Voir,par exemple, r/?tdian Wisdom de Monier Williams et les Etudes 
sur la littérature sanscrite de M. Philibert Soupe (1877), pages 271-287. 

(2) Paris, Ern. Leroux, 1876-77, 4 vol. in-18o. — Le poète hindou s'est 
caché sous le nom de Çoudraca, roi de Vidiça, à la cour duquel il vivait : 
il est de nombreux exempl&s de cette substitution de personnes. 

(3) Bapport annuel à la Société asiatique de Paris {Journal asiatique, 
no de juillet 1877, tome X, VII* série, page 21). 



ORIGllNE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 313 

» être exagéré d'abord le mérite littéraire des drames hindous; 
» quant à leur intérêt historique , comme peinture d'une société si 
» éloignée de nous, on ne saurait le surfaire. L'Inde est à quelques 
)) égards si étrange, qu'on est surpris de voir vivre, se mouvoir et 
» sourire un monde qui n'apparait d'abord que comme un rêve et 
» une abstraction. » 

Le savant successeur de Wilson dans la chaire de sanscrit à Ox- 
ford, Monier Williams, n'a pu s'empêcher, dans le livre qui résume 
ses leçons (1), de rendre hommage à l'habileté de l'auteur de la 
Mritchakatikà qui offrirait des analogies avec nos compositions 
dramatiques du premier âge de la renaissance : « La dextérité avec 
» laquelle la pièce est arrangée, l'art ingénieux qui en relie les 
» incidents, l'habileté avec laquelle les caractères sont définis et 
» mis eu contraste, la hardiesse et le bonheur de la diction ne sont 
» pas trop indignes de nos grands dramaturges. Le parallèle ne 
serait pas non plus établi à faux pour l'arrangement du théâtre, 
» pour la direction donnée en détail aux acteurs et pour les divers 
)) artifices de la scène. Les â-partéSy les sorties et les entrées, la 
)> manière, l'attitude et la démarche des personnages débitant leur 
» rôle, les intonations de la voix, les larmes, les rires et les sou- 
» rires sont aussi régulièrement marqués que dans un drame 
)) moderne. » 

La scène, qui se déplace d'un acte à l'autre, et même dans le 
cours d'un acte, a lieu dans diverses localités d'Oudjdjaj'ini, capi- 
tale du royaume de Màlava. On y voit paraître et circuler une 
vingtaine de personnages pris dans toutes les classes de la popu- 
lation de cette grande ville; mêlés aux péripéties du drame, ils se 
présentent à nous par groupes qu'il est intéressant de décrire. 

Parlons d'abord du ménage d'un brahmane, mais d'un brah- 
mane ruiné par ses largesses, Chàroudatta, qui est en vue d'un 
bout à l'autre de la pièce : il a femme et enfant, serviteur et ser- 

1) Indian Wisdom, pp. 464-465, et 471-474. 



314 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

vante, et il a pour ami un bralimane du nom de Maitréya qui rem- 
plil: les fonctions de Yidoûchaca, parasite spirituel et même bouf- 
ton. Mais, dans l'aventure représentée, le brahmane pauvre est 
lanant d'une courtisane riche et célèbre, Vasantesénâ, qui habite 
une spacieuse demeure avec sa mère, une suivante Madanicâ, et 
deux valets. Tout ce qui se passe dans Oudjdjayini ne reste pas 
étranger à un personnage serai officiel, dissipé et méchant, Sam> 
stbânaca,beau-frère du roi ; il a dans sa suite un compagnon élégant 
et raffiné, qui a le rôle de Yita, ainsi qu'un serviteur dévoué. Mais 
des hommes de plus d'un métier interviennent à diverses reprises 
dans les incidents du jour : un brahmane, Sarvilaca, qui est tout 
simplement voleur, un masseur qui deviendra religieux boud- 
dhiste, le maître d'une maison de jeu et deux joueurs d'entré les 
habitués. 

Les choses ne se débrouillent pas sans la justice et ses aides ; 
car il y avait une affaire de meurtre : on voit donc défiler le juge, 
le prévôt des marchands, le greffier, deux chefs de la garde ur- 
baine, et deux chandalas, gens de la plus basse extraction, qui 
remplissent les fonctions de bourreaux. C'en est assez pour savoir 
que l'action de la grande comédie ne se passe pas dans une région 
idéale, comme il en est pour d'autres pièces indiennes, mais dans 
les réalités de la vie asiatique, avec beaucoup de licence, mais sous 
l'œil d*une certaine police. On en jugera par le canevas que nous 
allons tracer en peu de mots. 

Quoique pauvre, le brahmane Châroudatta sera le héros de la 
pièce ; c'est un patient sur qui se concentre la pitié ; l'héroïne est 
l'opulente courtisane, dont le nom signifie « armée du printemps; » 
bien que recherchée par plusieurs, elle a conçu affection et estime 
pour le brahmane tombé dans l'infortune. Vasaotasénâ a déposé 
un coffret de pierreries dans sa maison pour avoir un prétexte d'y 
rentrer; elle sait que le prince Sansthânaca a pris en aversion 
Châroudatta et qu'il fera tout pour le perdre. Un ancien serviteur 
du brahmane, qui s'est fait masseur, est poursuivi par le maître 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 315 

(l'une maison de jeu; il ne trouve asile que dans la splendide 
habitation de Vasantasénâ ; mais, échappé à un grand péril, il se 
décide à quitter le monde où il n'a vu que vilenies, et il se (ail 
bhikchou ou mendiant bouddhiste. 

Or, une nuit, pendant le sommeil de Châroudatta, un habile 
filou, Sarvilaoa, avait pénétré dans sa maison en faisant un trou 
dans un mur de briques cuites au soleil, et il était parvenu à la 
cassette mise en dépôt par Vasantasénâ. 11 ne cache pas son vol, 
et il a\oue qu'il a voulu affranchir une suivante de la courtisane, 
Aladanicâ, qu'il aime. Cependant Maitréya, prenant parti pour son 
ami, détermine Vasantasénâ à reporter la parure chez le brahmane : 
elle quitte en effet son palais pour honorer de sa présence la 
pauvre demeure de son amant préféré. Le jour suivant elle ne sort 
pas de chez lui sans faire un cadeau princier au fils de Chârou- 
datta : Rohaséna, encore enfant, avait pleuré parce qu'il voulait 
avoir un chariot d'or au lieu d'un chariot d'argile (particularité qui 
a donné son titre â la pièce).. Une litière était prête pour le dépavt 
de Vasantasénâ (1); mais, par mégarde, elle s'est jetée dans une 
autre litière, celle du prince Sansthânaea, en qui elle retrouvera 
un adulateur empressé. Autre méprise ! Un berger arrêté par 
ordre du roi Pâlaca, mais tout à coup délivré d'une de ses chaînes, 
s'est jeté en fuyant dans une litière ouverte, celle qui est ramenée 
cliez le brahmane Châroudatta : le fugitif implore la protection du 
maître de la maison et lui promet sa reconnaissance : or, c'est ce. 
berger du nom d'Aryaca, qui deviendra roi un jour. 

La véritable crise éclate tout â coup quand la litière du prince 
où est entrée Vasantasénâ la descend au palais. Sansthânaea, tout 
d'abord, l'accable de protestations d'amour; mais il est repoussé 
avec dédain, du bout du pied. Exaspéré, il se jette sur la courti- 
sane et, croyant l'avoir étranglée, il la renverse sur le sol. Le lâche 

« 

(l) Ce véhicule, dit pravahana, est une litière à grandes roues, attelée 
de bœufs, comme on en voit encore aujourd'hui dans l'Inde. 



516 ORIGINE ET SOL'BCCS DC DRAHE I5DIE5. 

aggrcssenr, la croyant morte, a pris la fiiîte; mais sorvient le meiH 
«liant bouddhiste qui obser>e en elle des signes de mouTement. 
recueille des soupirs du corps presque inerte de Vasantasénâ : il 
la ranime par la fraîcheur de sa robe jaunâtre qu1l vient de laver 
et qu'il s^empresse de jeter sur elle ; il la relève à Faide d*un«' 
branche d'arbre qu'il lui présente sans la loucher. Sur ces entre- 
faites, le prince effrayé songe à l'expédient d'attribuer le meurtre 
de Vasantaséuâ à Châroudatta qu'elle cheichait et dont elle aurait 
prononcé le nom au moment d'expirer. 

Sur la dénonciation du prince peners, le brahmane Châroudatta 
est traduit comme assassin devant les juges d'OudjdjayinI ; nialgré 
les protestations de ceux qui vivent le plus souvent avec lui, il est 
condamné au supplice du pal. Pendant que Châroudatta marchait 
au lieu (rexécutiou, Vasantaséuâ revenue à elle a tout â coup 
reparu. Le condamné est réhabilité, et la courtisane rentre parmi 
les femmes de famille qui oui le titre d'épouse : la femme de Châ- 
roudatta reçoit donc Vasantasénâ comme une sœur. La conduite 
odieuse de Sansthânaca est découverte ; mais il échappe à toute 
sentence par la grandeur d'iime de Châroudatta qu'il avait m*»- 
chamment dénoncé. Le tyran d'Oudjdjayini étant tué, le brahmane 
est nommé gouverneur de la capitale. Le mendiant bouddhiste qui 
a rendu l'héroïne à la vie se déclare heureux d'avoir renoncé au\ 
vicissitudes du monde : il devient supérieur des cloîtres d'alen- 
tour. La sécurité est aussitôt rendue aux hommes de bien sous le 
sceptre du berger Âryaca; l'action finit sans condamnation, et 
partant sans supplice. Les spectateurs n'ont pas de peine à s^' 
remettre des rudes émotions d'un si long spectacle. 

Un drame fort semblable à la comédie du Chariot de terre cuite, 
mais d'une date postérieure selon toute apparence, c'est le Màlatt- 
mâdhavam ou les aventures de Mâlatt et de Mâdhava, une di*s 
trois pièces du théâtre de Bhavabhoûti. Elle nous donne également 
le modèle d'un prakaranciy composition dont la fable est de Tin- 



ORIGIISE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 31"^ 

vention du poète, et elle n'a pas moins de dix actes (1). C'est aussi 
un drame plutôt erotique qui appelle autant que le premier la 
peinture des sentiments et des passions ; il se termine par deux 
mariages : celui de Mâdhava avec Mâlati, et celui d'un ami du 
héros, Macaranda avec Madayantikâ, sœur d'un grand persotmage. 
Un très vif intérêt s'attache au sort de ces amants dont la vie est 
plus d'une fois en danger. Mais le sentiment de là terreur domine 
en plusieurs parties de l'action : des pratiques superstitieuses sont 
mises en jeu par les adeptes d'une secte civàite qui honorent la 
déesse Dourgâ par des sacrifices humains, et il faut toute l'énergie 
des jeunes hommes pour défendre leur propre vie et celle de 
Màlatt contre les artifices et les violences. C'est à une prétresse 
bouddhiste que revient un rôle de protection qui fait contraste 
avec les excès d'un culte populaire : Bhavabhoùti, qui était d'ail- 
leurs un adorateur de Çiva, a tiré parti des idées d'humanité pro- 
fessées par les sectateurs de Bouddha encore tolérés au sein de la 
société brahmanique (2). Le drame a sans doute une exposition 
moins naturelle, moins facile que celle de la Mritchacatikâ : le style 
de son auteur est trop souvent emphatique et obscur par l'accu- 
mulation de métaphores peu usitées ; il convenait moins encore à 
un sujet de comédie qu'à des aventures merveilleuses conune celles 
de Râma. 

Nous rapprocherions des deux grandes comédies, citées à l'in- 
stant, une pièce moins étendue, mais remplie de détails piquants 
sur les mœurs des cours indiennes ; c'est le Ratnàvali ou a le col- 
lier de perles » qui n'est pas- sans analogie avec la troisième pièce 

• 

(1) Voir notre étude sur la MàUOi, au chapitre IV de Tintroduction au 
Dénouement de t histoire de Ràma, pp. 33-42, et le livre cité de M. Soupe 
sur la littérature sanscrite, pp. 288-294. — La pièce est traduite en entier 
dans le théâtre indien de Wilson. 

(2) On trouve également deux religions indiennes en présence dans un 
drame bouddhique de Bâna, composé au vu* siècle, et intitulé Ndgànanda, 
« la joie des serpents «*. Voir ci-après notre étude : « le sacrifice personnel 
selon le Bouddhisme, etc. » 



318 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

de Câlidasà, retraçant dans un style élégant une simple intrigue de 
cour, les amours de Mâlavikâ et d'Agnimitra. Traduite par Wîlson, 
imprimée dans Flnde et en Europe, étudiée a\-ec soin poar ses 
rôles étendus dans Tidiôme prâcrît supérieur, la RatnàveUî est en 
possession d'une assez grande notoriété pour que nous nous dis- 
pensions ici d'une complète analyse ; mais nous devons lui restituer 
son âge probable, le vu* siècle de notre ère au lieu du xii«, et la 
revendiquer pour Bâna, protégé des rois de Canoge, au lieu d^nii 
poète Dhâvaca qui aurait vendu son tra\*ail k un roi de Cachemire, 
Çri4iarsha-déva (1). Il a donné à son ouvrage le nom de nâiikâ, 
comme à un petit drame restreint à quatre actes (2), et compté 
parmi les Ouparoupakas ou pièces de second ordre. 

L'histoire de Ratnftvalt n'est pas une pure fiction de l'auteur; il 
Ta prise dans une tradition déjà populaire avant lui. Cependant 
Fceuvre de Bâna témoigne du changement survenu dans le goût 
des Indiens, et appartient à une nouvelle école littéraire. HIe 
montre de nouveaux raffinements dans le style et dansles mesures; 
elie manque de liberté et de vie dans le développement des passions. 
Elle s'éloigne sensiblement des qualités des premiers maîtres. En 
tout cas, rhistoire était piquante, et elle méritait plus que tant 
d'autres de passer, sous forme de libre récit, dans le recueil des 
contes déjà mentionné plus haut, le Kathâ-sarit-sâgara (S), ou- 
vrage de Somadéva, qui n'est pas antérieur au xit® siècle. H ne 
sera pas difficile de signaler l'intrigue de la petite comédie san- 

(1) La oonjeoture de M. Fite Bdward Hall, dans son introduction à la Va- 
savadattâ de Soubandhou (p. 12- 16), a été confirmée par de récentes recher- 
ches. Voir les Leçons de M. Alb. Weber. 2« édit., p. 224 et p. 233. — La 
RainàvaH serait da mémo siècle et peut-être du même auteur que le Nà- 
gànanda. Voir suprà, chap. H. 

(2) Wilson, introduction générale, et avertissement en tète de ht pièce. 

(3) Voir rédition H. Brockhaus, chap. KI-XIII, chap. XXI, et les chapi- 
tres oorrespondan ta de la traduction anglaise de Tawney (Calcutta, 1880-81 ). 
Sealem()nt il ne faut pas exiger parfaite concordance en fait de noms pro- 
pres. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 319 

scrite (1), parce qu'elle ressemble fort à celles qai ont été mises en 
œuvre dans l'Inde et hors de l'Inde dans les aventures des princes 
et des princesses de TOrient : il n'y a pas tant de variété qu'on le 
croit d'ordinaire dans la littérature des contes, malgré les titres 
emphatiques de leurs recueils. 

La Ratnâvàlt est plus qu'aucune autre pièce du genre une corné-- 
die humaine; on n'y emploie d'autre merveilleux que Part d'un 
magicien qui produit des apparitions dans les airs ; les incidents 
sont pris dans la vie ordinaire des cours. L'action dure trois jours, 
et elle se passe dans Tune ou l'autre partie du palais de Causantbt. 

Un roi de Causambt, Vatsa, nommé aussi Oudayana, avait pour 
épouse la belle Yâsavadattft, de la maison royale d'Oudjdjayint (2) ; 
mais ses ministres voulant lui assurer un accroissement de puis^ 
sance sollicitèrent pour lui la main de la cousine de la reine, Ra- 
tnàvalt, Bile du roi de Sînbala (Ceyian). Recueillie après un nau- 
frage, la jeune étrangère fut placée sous le nom de Sâgarikâ (« fille 
de l'Océan ») dans la suite de la reine Vâsavadattâ. 

Vatsa assistait aux fêtes du printemps célébrées avec beaucoup 
d'entrain et avec une jovialité qui rappelle les pétulences d'un 
carnaval napolrtam ou vénitien : les assistants s'aspergent mutuel^ 
lement de poudres et de liquides de toute couleur. Sâgarikâ s'en- 
flamme d'amour à la vue du roi Vatsa, jeune et beau. Stratagème 
souvent répété dans les intrigues indiennes! C'est son portrait 
égaré, portant en esquisse les traits de la demoiselle d'honneur, 
qui révèle au prince cette soudaine passion. Secondé par un con- 
fident Vasantaca, le roi saisit la première occasion de courtiser 
Sâgarikâ, mais il est surpris par Vâsavadattâ ; le courroux de la 
reine éclate si vivement que la suivante désespérée tente de se 

(1) M. Soapé en a donné un spirituel croquis (Etudes, etc. pp. 303-307). 

(2) Cette princesse n*a de commun que le nom avec l'héroïne d*un roman 
de Soubandhou intitulé Vâsavadattâ, écrit dans le langage mêlé de' vers et 
de prose dit Champou^ et publié en 1859 par M. Hall à Calcutta avec uce 
préface fort érudite. Voir larticle de M. le prof. Weber dans ses Indische 
Streifen, tome I, 1863, p. 368-386. 



520 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

pendre à un arbre. Mais Vatsa qui Ta reconnue à la toilette royale 
qu'on lui avait fait prendre accourt à temps pour la sauver. Sâga- 
rikâ n'en est pas moins appréhendée et jetée en prison, sur l'ordre 
de Yâsavadattâ ; c'est de là qu'elle envoie au roi dont elle a reconnu 
la vive passion un magnifique collier de perles, qui lui était resté 
après le naufrage. Vatsa en est à se désoler, quand on lui annonce 
la conquête d'un royaume voisin par un de ses généraux; peu 
après, il reçoit un ambassadeur de Sinhala, lui faisant part du 
projet de mariage noué par ses ministres; malheureusement la 
princesse qui lui était promise aurait péri dans la traversée. Mais 
voilà que l'ambassadeur s'exclame à la vue du collier de cette 
princesse porté par Vatsa lui-même; la plus grande perplexité 
règne dans la noble assistance. Tout à coup un incendie éclate 
dans le palais ; on court pour l'éteindre, et Sàgarikâ est sauvée des 
flammes par les mains du roi. Peu après l'envoyé étranger recon- 
naît dans celle qu'on appelait Sâgarikâ la propre fille de son maî- 
tre. Elle est saluée aussitôt du nom de Ratnâvali ; on détache ses 
fers ; la reine l'embrasse comme une cousine, l'appelle sa sœur et 
lui donne le rang d'épouse. Tous les intérêts sont conciliés ; tandis 
que la parente de la reine devient son égale, la politique est salis- 
faite : un grand ministre a fait prévaloir la raison d'Etat. Or, il 
est permis de le croire, les petits râdjas de l'Inde voyaient volon- 
tiers représenter pareille intrigue où l'habileté de leurs conseillers 
donnait à leur règne un prestige de plus. Les ruses de la poli- 
tique occupent, évidemment, une très grande place dans les anec- 
dotes qui ont formé toute une littérature et se sont emparées de la 
mémoire des générations aux dépens de la véritable histoire. 

Il existe quelques pièces de peu d'étendue qui seraient mises à 
la suite des vraies comédies décrites dans ce chapitre. Nous signa- 
lerions surtout le Dhoûrta-samâgama ou « la Rencontre des \^u- 
riens, » pièce en deux actes, imprimée par Lassen (1); elle descend 

(I) ArUhologia sanscritica, Bonnae ad Rhenum, 1838, pp. 66-96, et an- 
notations, pp. 119-130. — L auteur s'appelait Çékhara âchârja Djvotlrlça. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 331 

jusqu'au xvi® siècle, et son titre de prahasana la range dans la 
catégorie des pièces « pour rire, » Il est fort curieux pour nous d'y 
trouver la critique d'un ancien maître, Bhavabhoûti, dont la 
manière pompeuse avait été blâmée probablement par plus d'un 
écrivain (2) : les défauts d'un style trop chargé et trop solennel 
sont relevés dans le prologue, en particulier au sujet du Mâîatî- 
mâdhavam. La même farce atteste, d'autre part, la décadence 
morale dans l'Inde brahmanique : car Tauteur y met en scène deux 
religieux, un mendiant et un novice, qui se disputent effrontément 
les faveurs de la courtisane Ânangasénâ. Plus on descend vers les 
siècles modernes, plus on rencontre des productions du même ton, 
qui ont pour but la censure des brahmanes tombés dans un com- 
plet abaissement, des princes et des personnages titrés qui encou- 
ragent tous les vices par leur exemple. On doit à Wilson la men- 
tion et la critique de ces éculubrations dramatiques qui sont sans 
valeur au point de vue de l'art : tels sont le Dhoûrta-narUaka, en 
un acte, dirigé contre des religieux sectateurs de Çiva ; le Hâsyâr- 
nava ou « l'Océan du rire, » comédie en deux actes, et la farce 
'intitulée- Kautouka-Sarvasva ou « la plénitude de la gaieté, » pièce 
en deux actes qui tourne en ridicule l'imposture et lesvices de 
plusieurs classes d'hommes et stigmatise fortement des immoralités 
qu'on lit dans les Pourànas. 

(1) Voir le chapitre III du Dénouement^ pages 20-31. 

(2) Appendice À son théâtre (trad. Langlois, pp. 378-386); voir aussi les 
Etudes de Soupe, pp. 313-318. 



21 



CHAPITRE VI. 

DRAMES d'histoire POLITIQUE ET DE CONTROVERSE PHILOSOPHIQUE. 

Il est parmi les œuvres conservées et commentées du théâtre 
indien deux pièces sui generis ; vraiment distinctes des productions 
qui viennent d'être décrites. L'une est le tableau d'une catastrophe 
de cour fort ancienne, mais demeurée célèbre et habilement retra- 
cée en plein moyen âge : sous le titre de Moudrârdkcha$a (le mi- 
nistre RAkchasa reconnu à son cachet), elle offre une image saisis- 
sante d'intrigues et de conspirations vraiment tragiques, comme 
celles qui, dans l'Orient ancien et moderne, ont assez souvent 
abouti au renversement des dynasties et à la succession d'un grand 
nombre de ministres. 

L'antre est un drame exclusivement philosophique; il repose 
sur une connaissance sérieuse des systèmes qui étaient en présence 
dans l'Inde depuis plusieurs siècles, et, sous le nom de pei'son- 
nages allégoriques, il en retrace la lutte. C'est le Prabodha-chan" 
drodaya ou « le Lever de la lune de l'Intelligence », que Ton 
regarde comme une production du xi^ siècle de notre ère. Une 
œuvre originale, unique même dans la littérature sanscrite, mérite 
un examen particulier qui trouvera place dans ce chapitre. 

Le drame politique dont nous allons parler est fondé sur les 
complots qui ont fait passer le gouvernement d'un ancien royaume 
de l'Inde de la dynastie des Nandas à celle des Mauryas.peu d'an- 
nées après les conquéfës d'Alexandre. Quoique l'histoire remonte 
aussi haut, la pièce n'a été écrite que vers le xii® siècle de notre 
ère (1) : l'auteur serait Visâkhadatta, prince ayant régné à Adjmir 

(1) Lassen, Antiquités indiennes, tome IV, pp. 819-820. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 323 

et à Delhi dans les premiers temps de la conquête musulmane, à 
l'époque des Ghaznévides ou des Gorides. Le poète véritable aurait 
été le protégé du prince, dont le nom a passé comme celui de 
Fauteur. Il aurait rappelé à ses compatriotes le temps de Chandra- 
goupta, où ils s'étaient révoltés contre les Grecs, traités de Mlét- 
chas ou barbares comme tous les peuples étrangers à Tlnde : il a, 
selon toute apparence, travaillé en vue de la résistance d'un parti 
national aux envahissements de races musulmanes. 

Le mérite du poëte dans l'exécution littéraire du drame est 
moins grand que celui qu'on lui attribuerait dans l'exposition 
dramatique d'une histoire fort compliquée. C'est avec une très 
grande habileté qu'il a représenté l'astuce des ministres indiens 
etia désinvolture des personnages mêlés à la politique des cours^ 
ne connaissant d'autre morale que celle de l'intérêt, d'autre but 
que le succès à tout prix. Son drame ne diffère pas seulement des 
autres drames indiens par le côté sérieux du sujet ; il n'emprunte 
aucun moyen de succès ù la mythologie ; il ne renferme non plus 
aucune de ces intrigues d'amour qui forment le tissu de la plupart 
des pièces sanscrites. 

Le Moudrârâkschasa a été traduit en entier par Wilson, qui a 
fouqpii en substance à ses lecteurs tout ce que les sources sanscrites 
nous apprennent sur Chandragoupta (1) ; d'autre part, la révolution 
qui a fait passer le trône de Pâtalipoutra à la famille des Mauryas 
a été racontée par Lassen, dans son grand ouvrage (2), comme un 
des événements les plus curieux dans les annales de l'Inde. En 
effet, Chandragoupta, le Sandracottus des Grecs, maître des royau- 
mes de Porus et de Taxile, a déployé ses talents militaires dans 
plusieurs guerres, étendu beaucoup ses états avec l'appui de nom- 
breux alliés et conclu la paix avec Séleucus après avoir expulsé 

.(1) Dans la seconde édition de son Théâtre, il a consacré à ce sujet un 
appendice et a relevé tous les passages des auteurs classiques sur Sandi'a- 
cottus identique À Tindien Chandragoupta (toI. II, pp. 137 et suiv.) 

(2) AnHq, ind., tome II, 1852, pp. 197*213. 



324 ORIGINE ET SOLRr^ES DU DRAME INDIEN. 

les troupes étrangères (ann. 315-291 av. J.-C.). C'est à sa cour que 
Mégasthène fit une longue résidence : la monarchie de Chandra 
comprenait TAryâvarta jusqu'aux embouchures du Gange. Dans le 
drame en question, figure ce prince indigène, maintenant et agran- 
dissant son pouvoir par toute espèce d'entreprises et de conspira- 
tions. Mais on voit agir à ses côtés un brahmane fort habile. 
Chânakya, qui seconde ses projets d'usurpation et lui instigue tous 
les moyens de mettre ù néant les forces de ses adversaires. Il était 
consommé dans la Niti^ la science politique, l'art de conduire et 
de gouverner ; il était aussi écrivain, et il nous est parvenu sous 
son nom un recueil de sentences morales et politiques qui sera 
mentionné dans une autre section. L'objet principal de la pièce est 
de décrire comment le rusé brahmane , sumonuné KautUya ou le 
tortueux, le rusé, a travaillé à l'élévation de la famille des Hauryas, 
comment il a opéré une réconciliation entre Ràkchasa, ministre du 
roi Nanda assassiné, et les personnages au profit desquels Nanda 
avait été tué. La vie humaine n'était pas plus respectée dans les 
anciens royaumes brahmaniques qu'elle ne l'a été à la cour des 
sultans musulmans et de leurs vizirs, si souvent victimes les uns et 
les autres de conspirations de sérail. 

Le Moudrârdkchasa représente une révolution politique; elle se 
rapporte au renversement et à la mort de Nanda, à l'avènement de 
son successeur Chandragoupta. La pièce consiste en une suite d'in- 
trigues entre les deux ministres des deux familles en ri^-alité : ce 
n'est pas que l'action même qui se déroule en VU actes, ait beau- 
coup de mouvement; mais il y a une série d'incidents qui révèlent 
la profonde astuce des souverains et de leur entourage, de mesures 
et d'attentats qui traduisent les idées de gouvernement prévalant 
chez les Orientaux. Nous toucherons à quelques-uns de ceux qui 
font le mieux pénétrer une telle situation politique. 

Une dynastie du nom de Nandas régnait sur l'ancien Magadha, 
dont la capitale était Pâtalipoutra sur les bords du Gange. Le der- 
nier des Nandas avait été offensé par le brahmane Chânakya^ et 



ORIGINE £T SOURCES DU DRAME INDIEN. 325 

il Taurait chassé ignominieusement du palais. Alors le brahmane 
aurait prononcé une malédiction contre le Râdja : il n'eut pas de 
repos avant de lavoir réalisée. 

Chânakya ourdit un complot pour mettre à la place de Nanda un 
membre obscur de la famille, Chandragoupta, nommé aussi sim- 
plement Chandra (1). C'est à cet effet qu'il s'assura le concours 
d'un puissant chef de montagnards, Pàrvatika, en lui promettant la 
moitié de l'empire : ainsi fit-il marcher une grande armée irrégu- 
lière qui s'empara de Pûtalipoutra. Nanda fut tué, et son ministre 
Rftkchasa dut s'échapper de la capitale. La lutte continua entre les 
ministres des deux princes, Râkchasa, ancien serviteur des Nandas, 
et Chânakya qui s'était attaché à la personne de Chandragoupta. 
Râkchasa organisa une puissante résistance au nouveau maître; 
mais il recourut principalement aux assassins dans l'espoir de faire 
tomber. Chandra. Telle fut l'adresse de Chânakya que non seule- 
ment il détourna les coups qui menaçaient son chef, mais encore 
sut atteindre grand nombre de personnes dont les intérêts étaient 
tout opposés. Tandis que l'odieux de tentatives avortées tombait 
$ur Râkchasa, Chandragoupta tirait avantage de chaque attentat. 
Une femme chargée d'empoisonner Chandra donna le poison à 
Pâr\'atika, et éloigna ainsi un prétendant au partage de l'empire. 
Un architecte s'était engagé â faire tomber une voûte sur la tête du 
nouveau roi ; mais la chute de cette voûte écrasa un fils de Pârva- 
tika, qui avait hérité des prétentions de son père. Râkchasa retient 
encore de son côté un autre fils de Pârvatika, Malayakétou, â qui 
il a promis la pleine possession de l'empire ; il compte sur l'assis- 
tance de cinq grands râdjas qui sont à la tête de fortes armées, et 
il parvient même â attirer parmi ses alliés des généraux de Chan- 
dragoupta. 

Les complots se succèdent sans aucune trêve, ourdis par Châna- 



(1) Chandra reçoit quelquefois les épitbôtes de Vrichala et de Soudra 
pour signifier sa basse extraction. 



326 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

kya et Râkchasa, Fun contre l'autre, avec l'appui de leurs espions 
respectifs qui déployent une variété extraordinaire d'artifices. L'un 
de ces espions est un charmeur de serpents. L'autre est une espèce 
de charlatan religieux, qui voyage avei; des tableaux représentaDt 
Yama dieu de la mort et qui chante des hymnes barbares en son 
honneur. Le troisième est un mendiant bouddhiste, le quatrième 
un musicien ambulant. 

Chânakya parvint à découvrir qu'un riche joaillier, Chandana- 
dâsa, est le protecteur de la femme et des enfants de Râkchasa, 
restés dans la capitale, et il le somma de les lui livrer. Le fidèle 
ami lui refusa de signaler leur retraite : en conséquence, Chânakya 
le fit mettre en prison et le menaça du pal, dans l'espoir que Râk- 
chasa reparaîtrait tout exprès pour sauver son ami. 

Chânakya met encore en jeu un autre artifice pour attirer Râk- 
chasa dans la capitale ; il engage à dessein une querelle avec Chan- 
dra. De son côté, Râkchasa envoie un musicien pour chanter des 
vers en présence du roi de manière à lui donner des soupçons sur 
les projets ambitieux de son ministre. Plus tard, Râkchasa par- 
vient à savoir que la querelle s'est aggravée à un tel point que 
Chânakya a été déchargé du poignard, insigne de sa dignité de 
ministre. Trompé par ces apparences, il croit le moment venu et 
il propose aux rois confédérés de marcher inmiédiatement sur 
Pâtalipoutra. 

Mais, sur ces entrefaites, le vigilant Chânakya avait réussie 
répandre un esprit de mutuelle défiance parmi les alliés de son 
adversaire ; même les chefs qui avaient déserté le parti de Cbandra 
se prêtèrent à l'exécution des desseins de Chânakya. Malayakétou 
lui-même fut amené à croire que Râkchasa fut en réalité coupable 
du meurtre de son père. Des lettres fausses, mais portant le sceau 
de Râkchasa (1), ont été trouvées sur un espion : elles sont adres- 

(!) Un anneau de Tancien ministre, qu'on lui avait soustrait, avait servi 
À apposer sur ces missives le sceau distinctif qui lui appartenait. Ce seol 
incident a fourni le titre de Touvrage entier : « Râkchasa reconnu par 
Tanneau lui servant de cachet. •> 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 327 

sées à Chandragoupta, pour lui annoncer que les cinq grands Râdr 
jas sont disposés à embrasser sa cause, et que Râkchasa lui fera 
aussi sa soumission, pourvu que Chânakya soit banni du royaume. 

Qu'advint-il par suite de ces stratagèmes? Lorsque Râkchasa 
proposa de marcher sur Pûtalipoutra, Malayakétou demanda à voir 
Tordre de s'avancer : le chef montagnard découvrit alors que ses 
propres troupes pourraient être cernées par les armées des cinq 
alliés; il en inféra naturellement que Râkchasa avait fait cette 
combinaison en vue de le faire prisonnier et de le conduire à Chaa- 
dra. Il arrêta les cinq Râdjas coupables de trahison et les fit mettre 
ù mort en même temps ; il dénonça hautement Râkchasa comme le 
meurtrier de son père ; enfin, il se mit en marche vers Pâtalipoutra. 
Mais, sur la route, il fut saisi par les généraux de Cliandragoupta, 
c^t il fut amené prisonnier dans la capitale, tandis que toute son 
armée tombait entre les mains de Chânakya. Informé de ce qui 
s'était passé récemment, Râkchasa se rendit en hâte dans la grande 
ville, et il arriva en temps pour prévenir l'exécution de son ami 
Chandanâsa déjà mené au supplice, en se livrant lui-même à Chaii- 
dragoopta et en se mettant à son service. 

Chânakya s'empressa d'abdiquer le pouvoir, du moment on il 
eut assuré à son royal ami le concours d'hommes dévoués, et sur- 
tout de Râkchasa dont la loyauté envers la dynastie déchue s'était 
si longtemps soutenue. Au dénouement de la pièce, l'ancien mi- 
nistre de Nanda apprend qu'à moins d'accepter le poignard de la 
dignité suprême, la vie de son ami ne serait pas épargnée ; mais il 
obtient la liberté de Malayakétou qui, trompé par des soupçons 
injustes et par de fausses lettres, l'avait tout à coup abandonné. 
Deux traits saillants font honneur au héros qui a donné son nom à 
la pièce : sa fidélité au prince qu'il avait d'abord servi, et son dé- 
vouement au sauveur de sa famille. 

Quant au drame philosophique, dont nous allons parler, c'est un 
document qui appartient autant à l'histoire de la philosophie et des 
religions indiennes qu'à celle d'un genre important de la poésie 



328 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

sanscrite; mats nous ferions, en cet endroit, une digression peu 
justifiée si nous montrions la valeur de Touvrage au point de vue 
des idées religieuses et des systèmes philosophiques. Nous dirons 
donc quel est le sujet et quel est le caractère de la pièce, d'une 
manière succincte, assez explicite cependant, pour qu'on aper- 
çoive qu'elle ofire une savante originalité même parmi les œuvxes 
de l'esprit indien, imprégnées le plus souvent de philosophie. Le 
style, les procédés, l'ordonnance donnent à ce drame de fréquentes 
ressemblances avec les œuvres de la meilleure époque du théâtre, 
cependant il en faut placer la composition bien longtemps après 
Bhavabhoûti et Bâna : la poétique indienne, avec ses règles strictes, 
a rendu possibles des travaux d'imitation qui déroutent les conjec- 
tures fondées uniquement sur des nuances littéraires. Le Prabo- 
dha-chandrodayay nû^aca en six actes, n'aurait pas vu le jour avant 
le milieu du xi^ siècle, d'après des données historiques de quelque 
certitude (1). Une dynastie, fondée par Banga, et qui avait son 
siège dans le Bandeikhand, un des grands états de Tintérieur de la 
Péninsule, agrandit fort vite sa domination par des conquêtes : un 
de ses rois, Kirtivarman, par>'enu à une puissance redoutable, 
mérita d'être glorifié par les écrivains de son temps ; son nom reste 
inscrit dans le prologue du drame philosophique, dont la repré- 
sentation fut organisée par le général Gopâla, un de ses vassaux. 
Le poète Krichna Misra pouvait appeler Kirtivarman le prince 



(l) Lassen, Indische alterth., tome III, pp. 789-90, t. IV, p. 820. — Le 
même savant a pu rapprocher (ibid., tome IV, 1861, pp. 56 57) du drame 
du xi^' siècle un ouvrage similaire qui est une production du xv*. C'est 
un drame en dix actes, attribué à Karnapoura et intitulé Chaiianya-chan- 
drodaya, lever de la lune de r**Entendement". Or ce nom de ChctUanya 
était celui d'un prophète qui a passé au Bengale pour une incarnation de 
Krichna : sa doctrine de la BhakLi ou de la foi, se rapportait au même dieu 
dans lequel les sectes modernes glorifiaient de préférence Vichnou. Le 
texte en a été publié en 1854 dans la Bibliotheca indica. On se convainc 
une fois de plus qu'il y eut un travail tout artificiel dans la confection de 
pareils drames calqués dans leur ordonnance sur d'anciens modèles. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 329 

victorieux et le diadème des rois. 11 comptait sur une haute culture 
dans les hommes des classes élevées pour mettre dans un spectacle 
de cour une revue aussi complète des systèmes indiens et une cri^ 
tique si aiguisée des mœurs de leurs sectateurs. Il exaltait un seul 
système de philosophie, le Védânta, et mettait en évidence les 
Vichnouites qui en étaient les principaux adhérents. 

L'ouvrage intitulé Prabodha-chandrodaya, ou « le Lever de la 
lune de Flntelligence», célèbre la victoire de la vérité sur Ter- 
reur, le triomphe de la religion brahmanique remontant jusqu'aux 
Védas et défendue avec le plus d'autorité par les Védantins contre 
l'hérésie des Bouddhistes et les erreurs de toutes les sectes. Mais 
(les personnages réels, des sages vénérés, pris dans l'histoire de 
rinde, ne sont pas mis en scène pour retracer cette lutte et l'issue 
que I école Védânta se vantait de lui attribuer. Le poète a trans- 
formé en acteurs les idées, les facultés de Tàme, les passions, ou 
bien les écoles et les sectes. 11 a caractérisé parfaitement ces 
existences abstraites; il leur a donné un rôle accentué, et motivé 
leurs agissements. Il leur a même si bien communiqué la vie de 
personnages vivants, que le lecteur s'intéresse avec autant d'émotion 
à la lutte de la vérité et de l'erreur que si c'était un combat véri- 
table. Le drame de Krichna Misra, strictement philosophique par 
son contenu, devait être allégorique par la forme : il est d'autant 
plus étonnant que l'auteur y ait mis tant d'intrigue et tant de 
mouvement, avec une variété nettement tranchée dans les rôles ; il 
a usé avec une discrétion bien rare chez les Hindous du merveil- 
leux qui était l'aliment de l'imagination et le tyran de la pensée. 

L'ouvrage mérite une traduction en plusieurs langues ; jusqu'ici 
il ne compte qu'une version anglaise (celle de Taylor, iSiâ) et deux 
versions allemandes, celle de Théodore Goldstuecker (1) publiée 

(1) Prahodha-chandrodaya Oder die Gehurt des Begriffs, Ein theologisch- 
philosophisches Drama von Krishna-Miçra ; zum ersten mal aus dem 
Sanskrit ins Deutsche ûbersetzt. — Koenigsberg, 1842, (pp. XKV-184, 
in-8°}. — La nom de Goldstuecker a passé dans toutes les bibliographies ; 



330 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

SOUS l'anonyme, et celle de Bernard Hirzel (1) ; elles sont fondées 
Tune et Tautre sur le texte sanscrit publié en 1835 par le professeor 
Hermann Brockham et complété plus tard par un choix de scIioIîes(â) . 
Ce fut un philosophe de Kœnigsberg, Charles Rosenkranz, qui se 
préoccupa de la fortune du drame en Europe, par la publicité qu^il 
procura à la version du jeune indianiste, en tète de laquelle il 
mit une préface : déjà en 1832, ce maître avait placé un sonunaire 
du drame philosophique dans son histoire générale de la poésie (3.1 ; 
nous allons en reproduire le canevas. 

L'Erreur fmo^aj, issue deVÉgoïsme(ahankara), fait alliance avec 
tous les vices, pour ruiner l'autorité de la religion. Elle tente de 
gagner Tlntelligence (vivéka) à une nouvelle amante, l'Opinion 
(mati), afin de la séparer de sa légitime épouse, la Révélation 
(oupanischadj. Celle-ci rallie ses fidèles amies, la Foi (çraddha) et 
la Vertu (dharma) ; elle appelle au combat, avec la Connaissance 
(prabodha), toutes les vertus qui sont ses auxiliaires naturelles, 
telles que l'amitié, la tranquillité d'âme, la compassion, lé conten- 
tement, le renoncement, la patience, etc. Elle accepte le secours 
d'une nouvelle puissance, l'adoration de Yichnou. 

La guerre engagée, l'Erreur rassemble une grande armée où sont 
enrôlés tous les enfants de l'Egoïsme, l'Amour fkâmaj, la Volupté 
(ratij, la Cupidité (lobhaj, l'Orgueil son fils (dambha), la Soif in- 
satiable (trichnâ), la Colère (krodha), la Violence fhinsà), la 
Séduction (vibhramavaiîj, etc. 

il a pris rang parmi les indianistes de ce siècle qui ont le mieux exploré les 
trésors de la littérature sanscrite encore inédits; il est mort en 1873 pro- 
fesseur à Tuniversité de Londres. 

(1) Der Erkentnissmondaufgang^ philosophisches draina, ZUricL, 1846, 
102 pp., in-S^'. — Les stances sanscrites sont traduites en vers. 

(2) Frab, etc. Krishna misri comoedia^ (Lipsiae, 1835 et 1845). La ver- 
sion latine promise par l'éditeur n*a point paru. 

(3) Allgemeine Geschichte der Poésie, tome Ir (Halle, 1832), pp. 67-69. 
— P. Bohlen avait tracé le même sommaire au tome II de son AUes Indien 
(1830), pp. 407-409, en s'appuyant sur une traduction allemande de U 
version de Taylor par Rhode. 



OIUGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 331 

Malgré les efforts des passions conjurées, l'Égoïsme ne conserve 
son empire que sur ceux qui, une fois vaincus, restent les esclaves 
de la sensualité. Dans cette défaite apparaissent toutçs les sectes, 
en première ligne les sectes hétérodoxes des Bouddhistes et des 
Djainas; celle des Chârvakâs réputés athées, et la secte civaïte 
des kapûlikàs, odieuse par ses sacrifices humains. C'est en vain 
que plusieurs représentants des sectes ennemies du Brahmanisme 
revendiquent pour elles la religion dont elles font leur esclave : 
sous Tempire du vin, les sectaires se jettent dans les bras de la 
Volupté et de la Séduction. La Révélation qui a rallié toutes les 
puissances relevant de Tlntelligence triomphe des forces ennemies; 
elle assure la royauté à la Connaissance (PrabohhaJ, c'est-à-dire à 
la vraie connaissance de Tétre. 

L'esprit supérieur primitif (PounmchaJ se reconnaît lui-même 
dans ces deux personnages de l'action, Révélation et Intelligence. 
Ainsi se trouve glorifiée la doctrine du Yédânta, qui se disait 
fondée sur les traditions de l'antiquité védique et de la sagesse 
ancestrale : mais la ferveur de l'école est satisfaite; FtcAnou- 
bhalUi^ tt la foi en Vichnou », assiste au dénouement en qualité de 

« 

princesse. 



CHAPITRE VU. 

DE LA COMPOSITION ET DU STYLE DANS LE DRAME INDIEN. 

11 y aurait plus d'intérêt à suivre la composition du drame sans- 
crit clans sa formation et dans ses progrès décisifs, si nous a\ions 
des pièces antérieures à celles qui ont fixé nettement l'idée du 
genre et qui nous offrent la distribution de Touvrage, comme elle 
a été maintenue indéfiniment par une trop fidèle imitation. U 
semble que des règles, formant une sorte de théorie, ont été im- 
posées par le succès des premiers dramaturges à l'opinion de leurs 
contemporains, et qu'elles ont été consenties et servilement appli- 
quées par leurs successeurs. De là le type uniforme d'une foule de 
drames, qui diffèrent toutefois beaucoup par leur sujet ; de là 
aussi l'emploi de recettes théâtrales qui sont exactement toujours 
les mêmes; de là l'empreinte d'une technique apprise à la lettre 
et matériellement adaptée. En vérité, le désir et la liberté d'inno- 
ver semblent n'avoir jamais préoccupé ceux qui avaient sous les 
yeux des modèles reçus, des exemplaires faisant loi désonnais. 

On a cru pouvoir dire que l'idée de la compositioa dramatique 
a été saisie dans l'Inde, et que le dialogue a été traité en maître 
par Câlidâsa (1). Mais les Hindous n'ont jamais eu l'entente d'une 
partie essentielle du drame, l'action. Avant de réduire à leur juste 
valeur des jugements qui sembleraient trop favorables, nous osons 
répéter ce que nous écrivions naguère (2) : « L'action, que Ton 
dirait plutôt simple qu'implexe, ne marche pas avec rapidité; elle 
comporte la reconnaissance et la péripétie au nombre denses 



(1) Voir Rosenkrpnz, Allgemeine Geschichte der Poésie, t. III, page 405. 

(2) Du beau littéraire dans les œuvres du génie indien^ 1864, pp. 38-39. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 533 

moyens d'intérêt ; mais die ne connaît pas la conduite savante du 
dialogue qui assure au plus liant point Tëmotion dramatique. C'est 
que Faction même est interrompue à chaque instant par des stro- 
phes déclamées ou chantées. Sentimentales ou descriptives, ces 
stances forment la partie saillante de Tœuvre du poète, celle où il 
a concentré les forces de son inspiration et fait briller les inven- 
tions de son talent : il en est, en effet, où, à la faveur des méta- 
phores, des comparaisons et de la variété des mètres, la descrip- 
tion a revêtu les plus brillantes couleurs, où la passion se traduit 
tour à tour avec violence et avec délicatesse. Hais c'est l'art lyrique, 
dirait-on, qui s'est développé aux dépens de deux autres éléments 
du drame, le récit et le dialogue ; malgré le nombre des incidents 
qui la compliquent, l'action même n'est pas traitée avec vigueur. » 
Comme l'avouait le critique que nous citions plus haut (1), les 
Hindous se sont servis trop souvent de moyens qui appartiennent 
à l'influence de l'art. Ce n'est pas à ce titre que l'on critiquerait 
l'emploi du prologue, qui est presque toujours une pièce de rap- 
port; mais on compterait parmi des ressources un peu banales de 
l'intrigue dramatique les déguisements, les lettres perdues, les por- 
traits, les signes de reconnaissance du genre des anneaux et des 
cachets, des traits d'espionnage sans malices bien piquantes; 
enfin, des a-parte qui s'adressent au public plutôt qu'à un person- 
nage de l'action. Il y a de ce chef des défauts secondaires qui re- 
viennent trop fréquemment ; mais un défaut infiniment plus grave 
se révèle dans la peinture des caractères. Les principaux person- 
nages, en général, n'ont pas un rôle assez soutenu , ou mis suffi- 
samment en relief par le jeu des personnages de second ordre, 
faisant contraste avec celui des premiers. L'opposition bien conçue 
des caractères est un des aliments de la curiosité et de l'émotion; 
réquilibre entre les passions et les sentiments doit être également 
ménagé pour amener au moment voulu les grandes surprises avec 
tout leur effet. 

(1) Rosenkranz, loc. cit. 



334 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

S'il n*y a pas de \Taie tragédie dans l'Inde, parce qu'un dénoue- 
ment malheureux est interdit dans un spectacle dramatique, le 
sentiment de la curiosité mêlé de souffrance est excité par les vicis- 
situdes qui s'accumulent sur plusieurs têtes avec plus ou moins de 
vraisemblance : les crises et . les complications sont inventées à 
souhait, avant qu'il éclate un événement majeur ou quelques inci- 
dents étranges, qui éclaircissent une situation fort tendue, 
changent les destinées les plus malheureuses et, du même coup, 
rassérènent les esprits. Vimprévu (adRishTo) est d'un emploi d^au- 
tant plus sûr sur la scène indienne que les hommes ressentent les 
conséquences d'actes qui leur échappent, parce qu'ils ont été com- 
mis dans une vie antérieure : le dogme de la transmigration, en 
déplaçant la responsabilité, augmentait l'incertitude et la per- 
plexité naissant du cours des choses (1) : « Les pièces indiennes 
sont des représentations mixtes, dans lesquelles le bonheur et le 
malheur, le bien et le mal, le vrai et le faux, la justice et Tinjus- 
tice sont représentés comme mêlés confusément jusqu'à la fin du 
drame. Au dernier acte l'harmonie est rétablie, la tranquillité 
succède à l'agitation, et les esprits des spectateurs, qui. ne peuv^t 
être tourmentés plus longtemps, par la prépondérance du mal» 
sont soulagés et purifiés par la leçon morale qui se déduit de Tin- 
trigue, ou sont amenés à accepter les résultats inévitables de 
Vimprévu, De telles conceptions dramatiques sont, en vérité, ce 
qu'on doit s'attendre ù voir dominer chez un peuple qui ne considère 
aucune éventualité de la vie humaine comme réellement tragique» 
mais qui regarde les maux et les souffrances de tout genre ^iu^de- 
ment comme les conséquences inévitables d'actes accomplis pçir 



(1) M. Monier Williams a insisté sur cette pensée dans son 
Wisdom, page 465. — Ibid., p. 69 : «Sufferings of ail kinds — .weak- 
nesses, sicknesses, aud moral depravitj — are simply the conséquences 
of acts done by each soûl, of its own free will, in former bodies which acts 
exert upon the soûl an irrésistible powe* called very significantlj 
AdRisAra, because felt and notseen,i» 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 335 

toute âme de sa libre volonté dans des existences corporelles anté- 
rieures. » 

II est dans le plus grand nombre des pièces indiennes un rôle 
singulier adapté sans trop de violence même à des sujets sérieux 
ou mélancoliques; c'est celui du confident d'un personnage émi- 
nent; mais ce confident, qui d'ordinaire est un brahmane, est un 
parfait sceptique, railleur, gourmand^ et avec cela lâche, poltron, 
hypocrite ; il a le nom scénique de Vidoûchaka. Hais il en est des 
types fort divers dans les drames le mieux connus : ils représentent 
les serviteurs fort dévoués en paroles, mais risquant en toute 
occasion des conseils équivoques qui n'ont rien à faire avec la 
sagesse antique, ni avec la morale brahmanique. Quand Tactioii 
est plutôt une féerie mythologique , la présence du Vidoûchaka 
est une diversion ; mais elle se concilie peu avec le sort des autres 
acteurs qui attendent piteusement un changement de fortune (1). 
Le plus souvent, il parle pour la galerie : ses plaintes sur lui' 
même ne sont d'aucune consolation pour un héros malheureux qui 
considère avec désespoir l'issue de ses poursuites amoureuses. 

Dans des drames où l'expression du sentiment va jusqu'au raffi- 
nement, le Vidoûchaka a une mission étrange, d'un genre familier 
qui contraste avec l'attitude des autres personnages. Le chef- 
d'œuvre de Càlidâsa, la Sakaunialâ, ne peut être lu sans qu'on 
donne attention à la figure de Màdavya qui se tient aux côtés de* 
Douchmanta. Dans la féerie de VOurvasi, Mânavaka se défend in- 
trépidement contre les illusions des -hommes et des génies, qui 
ont visité la cour d'Indra : « il trouve le séjour du ciel peu sédui-^ 
sant, parce que l'on n'y mange pas plus que l'on n'y boit, et qu'on 
n'y a pas même le plaisir de dormir (2). » Dans la grande comédie 

(1) Ce rôle manque à VOttUara-Rdma-charita qni exprime au plus haut 
point le sentiment du pathétique, et ne comporte pas les railleries dans la 
bouche d*un seul personnage. 

(2) Vikramorwiçi, acte III, note de M. Foucaux, page 84. — Dans un 
intermède ou pravéçaka entre le I*' et le II* acte, on voit Mânavaka^ 



536 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

du Chariot de terre cuite, Charoiidatta a pour seniteur le brah- 
mane Maitréya qui ne perd pas un instant sa gaieté au milieu des 
dangers que court son maître. Dans la Ratnàvalî, c'est la bonne 
humeur de Yasantaka qui assaisonne Tintrigue d'une suite de 
piquantes méprises. 

Bien que le plaisant personnage qui a dû prendre tant de poses 
fût réputé brahmane, on toléra qu'il excitât Thilarité par plus d'un 
genre de ridicule dans sa personne et dans son accoutrement {i). 11 
était reçu qu'il fût grisonnant, bossu, vilain de figure, tenant mal 
sur ses jambes. Ce n'était pas un fou de cour, mais une es[>èce de 
bouffon qui avait son franc parler, mais qui se trouvait en butte à 
toute sorte d'attaques. Ses prétentions à l'esprit qui n'avaient qu'un 
demi succès, et ses retours complaisants aux plaisirs de la table 
auxquels il se glorifiait de s'adonner, formaient du moins de per- 
pétuels contrastes avec les paroles solennelles débitées en sa pn^ 
sence par quelque héros tantôt pour se vanter, tantôt pour si' 
plaindre. 

Dans quelques situations, un rival est donné dans la même intri- 
gue au Vidoûchaka ; c'est le compagnon retors de l'un ou l'autre 
seigneur, le Fito, de manières élégantes, d'un air afféminé. Il est 
sur les pas de celui qui sent le besoin d'avoir un second dans ses 
entreprises, et qui entend volontiers les réparties débitées sans 
scrupule. Il s'énonce en sanscrit avec non moins de recherche que 
les autres personnages de l'action. La mollesse des capitales in- 
diennes avait multiplié ces complaisants toujours prêts à applau- 
dir au premier trait d'audace qui allait engager leur protecteur 
dans quelque scabreuse aventure. 
Cependant les poètes hindous ont dessiné de préférence le type 

aux prises avec une suivante de la reine , chargée de le questionner sur 
rhumeur chagrine du roi (ibid., pp. 29-32). 

(1) Voir VIndian Wisdom de Monier Williams, pages 470-71. — Lect. 
34, vers 107-208 du Nàtya-çàsira de Bharata (dans le Daçarûpa, de 
Fitz-Edward Hall, page 240). 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 337 

du Vidoûchaka^ qui est un personnage véritablement indien. II n'a 
pas de parfaite confraternité avec le parasite des comédies clas- 
siques grecques ou latines si ce n'est qu'il est toujours affamé ; il 
ne ressemble pas non plus aux valets les plus impertinents de la 
comédie française ou italienne : selon Wilson, il aurait le plus 
d'analogie avec Sancho Pança qu'avec toute autre figure de création 
occidentale (1). Pour lui trouver une parenté dans le théâtre mo- 
derne, il faut venir au gracioso des Espagnols, railleur fort souple 
qui contribue au déroulement de l'intrigue par son esprit caustique 
et souvent par sa bonhomie : son rôle vient toujours à propos 
dans les comédies de Caldéron (S}. Le bouffon indien, qu'on ne 
l'oublie pas, est un brahmane; il est l'ami de son maître, et cette 
amitié, il sait la faire valoir : il est chéri en réalité, semble-t-ii, 
par son ami qui ne peut s'en passer, mais qui ne le lui dit pas tout 
haut. Il sait contenir sa langue ; il sait modérer son appétit ; sous 
ce rapport, il a plus de tenue que ceux des parasites de la scène 
grecque eiv décadence,, dont la complaisance devient stupide, dont 
la gourmandise est souvent grotesque. Mais, quoique attaché au 
|>ersounage principal, ce confident si cher ne parle pas sanscrit ; il 
n'a pas d'éducation à ce point. II se sert, en conséquence, du prà- 
crit, dialecte des femmes et des gens sans instruction. 

Si les poètes indiens ont eu quelque mérite à créer le rôle du 
Vidoûchaca, ils n'ont pas tiré moins bon parti du caquet des sui- 
vantes qu'ils ont placées dans la société des reines, des princesses, 
ou des femmes d'un rang élevé mêlées à l'intrigue. Il n'est pas une 
pièce où un rôle et même plusieurs rôles de femme ne soutiennent 
l'attention du spectateur au milieu des longueurs de quelques 

(1) Hindou Théâtre, p. XL VII (trad. fr. p. 41 1) : « He bears more affînity 
to Sancho Panza, perhaps, than any other character in western fiction, 
imitating him in Lis combination of shrewdness.and simplicity, his fond- 
ness of good living, and his love of ease. » 

(2) Littérature drqmaUque de Guill. de Schlegel, XVI« leçon. — Hal- 
lam, Littérature de VEurqpe, trad. Borghers, tome III, pp. 382-356. 

22 



338 ORIGIKE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

entretiens : les confidentes données aux héroïnes et mises par 
celles-ci en possession de quelque secret s^interposent plus d'une 
fois avec autant d'habileté que de délicatesse : leur adresse n^est 
jamais en défaut. En plus d'une situation, ce sont les gais propos 
d'une suivante qui rompent la monotonie et préviennent la roideur 
quand le débit d'autres acteurs tourne à la sentence. Par la ruse 
de leurs jeux et de leurs insinuations, par leurs petites fourberies; 
par leur sympathie juvénile pour le succès d'une affaire d'amour, 
par leur vive affection pour ceux à qui elles sont dévouées, les 
jeunes femmes qui n'ont que la qualité de suivantes donnent une 
franche animation à plus d'une scène. 

On ne dirait pas que cette habileté de plu«eurs poètes a suppléé 
à ce qui manquait à la peinture achevée des caractères appelés à 
prendre le premier rang dans la pièce; mais il faut leur tenir 
eompte de la vérité qu'ils ont su mettre dans le langage des por- 
sonnages subalternes au point d'intéresser à l'aventure, principale 
par l'éclat des accidents. Quand on élève tant de critiques sur les 
imperfections de leur art, c'est justice de faire valoir ce qui est dû 
ù leur invention. 

L'ordonnance des œuvres dramatiques mérite une attention 
spéciale, quand même ou aurait à faire une assez large part à la 
censure. Elles sont partagées en actes, et il y a lieu de croire que 
c^tte distribution a existé du jour où des pièces furent composées 
en vue de spectacles réguliers. Dans les œuvres les plus remar- 
quables le nombre des actes varie de quatre à sept ou bien de 
sept à dix, et leur longueur est d'ordinaire bien proportionnée. U 
y a cependant tel drame où le nombre des actes s'élève jusqu'à 
quatorze; tel est le Mahânâtaca, pièce sans valeur intrinsèque, 
mais ayant servi à des représentations à grand effet. Le spectacle 
^st suspendu d'un acte à un autre, quand tous les acteurs se sont 
retirés du terre-plaîn réservé à l'exhibition scénique. 

L'usage d'un prologue, d'avant-scènes, et d'intermèdes doit aussi 

» 

être examiné, afin de juger les défauts qu'on reprocherait aux 
Hindous dans la composition des drames. Leur prologue est un 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME LYDIEN. 339 

préambule où le directeur de la troupe s'explique devant le public 
sur le choix de l'ouvrage qui va être représenté; il en indique 
simplement le sujet; il n'en fait pas deviner l'intrigue. Le court 
dialogue du directeur avec ses acteurs est sans doute un hors 
d'œuvre par rapport à l'action : mais il ne gâte pas- le spectacle, 
comme certains prologues d'Euripide et aussi ceux de plusieurs 
comiques anciens qui en disaient trop à l'avance. La prastdvand 
ou préambule des pièces sanscrites servait à la petite réclame que 
tout chef de troupe demandait à l'auteur avec permission de le 
nommer lui-même. L'exécution théâtrale, supposant le concours 
de nombreux artistes, était bien vite devenue un métier : Vimpre- 
sario voulait sa part de notoriété, en préparant le succès d'un 
nouveau poète, et celui-ci lui laissait le temps de débiter son 
boniment devant les spectateurs qui venaient de prendre place. 

Plus d'une fois, le directeur («change quelques réflexions avec 
son principal assistant {pàrapârsvaka) ; d'autres fois, il s'adresse h 
un simple acteur, pour mieux définir les rôles. Lui-même déclare 
le personnage important qu'il va représenter ù l'instant. Bhava- 
boûtî nous en fournit un exemple dans le prologue de VOuttara- 
Râma^charUa. Le directeur fait son entrée comme habitant 
d'Ayodhyft et contemporain de Rftma; l'acteur qui sunîent lui 
demande un éclaircissement sur un incident de la légende qui 
précède l'action. même (4). 



(1) Nous restituons ici un passage du dialogue qui n'a pas toute sa clarté 
dans notre traduction du Dénouement de thistoire de RAma, pages 131-32; 
nous adoptons la leçon préférée par Içvaracbandra Vidyàsâgara (3* édit. 
Cale, 1876, pages 5 et 6). 

L'acteur, récitant les premiers mots de son rôle, avait parlé de l'arrivée 
de vénérables reines « dans lermitage de leur gendre, •> Rischyaçringa. — 
Le dirMteor dit A Tinttant : •• C est bien ainsi (eoam-état). *• — L'acteur : 
« Etranger que je . suis à ce pays (vaidéçiko), je dois vous demandar quel 
est ce gondra. «• — Le directeur : •• L'ancien roi Daçaratha eut une fille 
nommée Çàntâ, etc. «• — C'est encore le directeur qui s écrie k la fin de cette 
tirade : «Mais qn'avoHF-nous à faire de cela? Venez au palais du roi; 
remplissons les fonctions de notre classe. « 



340 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

Quant aux avant-scènes et aux intermèdes, nous en avons parlé 
plus d'une fois en esquissant le plan de drames choisis : ce sont 
des additions qui ne répondent pas h notre idée d^un art con- 
sonimé qui soumet strictement tous les éléments de Faction à une 
haute unité. Mais, quand on lit les communications spirituelles 
faites par des personnages secondaires dans cette espèce de digres- 
sion, soit dans le cours d'un acte, soit entre deux actes, on a plus 
d'indulgence pour le moyen artificiel auquel ont recours les dra- 
maturges indiens; dans ces courts*dialogues intercalés, ils se trou- 
vaient plus libres de prodiguer les plaisanteries et les brocards 
mis dans la bouche des gens du peuple, des hommes de métier. 

Parlerait-on des drames indiens sous le rapport de la forme, il 
est permis de s'en tenir à quelques généralités ; elles sont cepen- 
dant instructives pour qui ne connaît ni le mélange de la prose et 
des vers dans un drame, ni les richesses de la versification san- 
scrite qu'il ne serait donné à aucune version européenne de faire 
valoir. Le style des compositions théâtrales offre de la variété, mais 
trop peu d'harmonie. Les dialogues sont écrits d'ordinaire en prose, 
avec peu de recherche ; mais ils participent à la lourdeur de la 
phraséologie sanscrite, à la roideur de la syntaxe dans le langage 
familier. Les dialogues en vers sont mieux tracés; mais ils ne sont 
pas toujours bien adaptés aux situations ; le goût des sentences 
entraine l'auteur à des réflexions quintessenciées, ou, ce qui ne 
vaut pas mieux, à des considérations banales. 

La partie versifiée du drame est plutôt lyrique que dramatique ; 
elle procède par stances, distiques ou quatrains, se succédant en 
nombre plus ou moins grand, et offrant un échange presque con- 
tinuel de rhythmes. Si merveilleuse que soit la structure de ces 
stances, elles ajoutent rarement au pathétique, elles n'excitent pas 
l'impatience en prévision des événements. Il en est beaucoup cpii 
ne sortent aucunement de la situation, et qui n'expriment pas sur le 
champ les sentiments dont l'éme des personnages en scène devrait 
être agitée. La plupart des stances sont descriptives ; elles ont quel- 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 341 

que mérite quand les peintures de la nature extérieure présentent 
des nuances analogues au jeu des sentiments : mais une parfaite 
convenance sous ce rapport est assez rare. La description est une 
ressource que les poètes indiens poussent jusqu'à Fabus dans la plu- 
part de leurs œuvres; du moment où elle dépasse la mesure, elle 
nuit au mouvement général et ne sert qu'à entraver Faction. Dans 
répopée, il est peu de passages descriptifs qui ne consistent dans 
rénumération des noms de plantes, d'arbres ou d'animaux en une 
série de distiques monotones. Dans le drame, les stances sont rem- 
plies de composés qui renferment de petits tableaux en un groupe 
de mots : ce sont des paysages bien réduits, mais qui manquent 
d'air, comme on le dirait de la peinture. La description aurait 
besoin de coupes et de points d'arrêt; elle ne présente pas les 
objets en saillie pour leur donner plus de grâce. Il y a d'énormes 
richesses entassées dans les tableaux indiens; ils n'ont pas après 
tout plus de variété et plus d'agrément que les peintures des œuvres 
classiques, réduites à la faune et à la flore de nos climats tem- 
pérés. Si, eu lisant les stances dont les drames sont en quelque 
sorte émaillés, on prête l'oreille à de fréquents eflets d'harmonie 
imitative (1), qu'on se garde de trop vanter cette séduction tout 
extérieure de l'euphonie sanscrite : la vocalisation donne plus de 
sonorité aux rhythmes délicatement élaborés par les Kavis ; mais, 
sous ce charme, ont-ils peut-être été détournés d'une inspiration 
plus grave qui eût appelé des formes plus sévères. 



CHAPITRE VIII. 

UN MOT SUR l'art THÉÂTRAL DANS l'iNDE. 

Ce fut à la longue que les Hindous découvrirent le moyen de 
donner ù la représentation dramatique plus de consistance et aussi 
plus d'éclat, en organisant une véritable scène où des acteurs 
pussent se mouvoir, en les garnissant de décorations adaptées au 
sujet de la pièce. L'entrepreneur qui se mit au service du poète 
fut appelé, dans le principe, soûtradhara (nom vulgaire du char- 
pentier) ; c'était au moins un artisan capable de dresser les tentures 
et les échafaudages qui pourraient le mieux constituer une enceinte 
fermée, appropriée ù l'entrée, à la marche et à la sortie des per- 
sonnages (1). Bientôt l'artisan devint le directeur d'une troupe qui 
était à la disposition du poète, et peut-être prit-il par lui-même 
un des premiers rôles : ainsi contribuait-il au succès de Tou^Tage 
et à l'effet d'un spectacle. Son titre ne serait-il pas interprété dans 
un sens plus noble : celui qui « tient le fil » (de la pièce)? Cette 
acception a été proposée. 11 n'y avait point cependant de théâtre 
permanent, et les décors n'étaient pas dressés à l'aide de char- 
pentes solides : tentures, voiles, toiles peintes, autant de pièces 
mobiles qui n'étaient ajustées que pour la représentation du jour. 
On parle d'une sangita-çâlâ, ou salle de concert, dans les palais 
des princes ; mais admettrait-on sans preuve qu'on débitait dans 
une telle salle tous les actcS d'un drame? 

Contigu à la scène (appelée ranga, rangabhoûmi) se trouvait 
l'appartement destiné au personnel des acteurs, le népathya. C'est 

(1) Voir ÏIndische LUer. Geschichte du prof. Weber, 2« édit., p. 293 et 
p. 323. Sur le Soûiradhai'a, lire l'ouvrage de WindiscL cite ci-apré?, 
pp. 75-84. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 343 

dans ce loeàl que les acteurs revêtaient leurs costumes et se pré- 
paraient à remplir leur rôle; quelquefois, sans doute, le même 
comédien (nota) paraissait dans des rôles différents. Fort souvent 
un mot, une phrase, un distique étaient débités par quelque i^ei"- 
sonnage qui n'était pas en vue du public. Quand on lit dans le 
texte népathyé (c'est-à-dire, dans la loge dos acteurs), nous devons 
l'entendre d'un a-parte, qui était au même instant récité ou chanté 
hors de la scène, dans une enceinte adjacente réservée aux apprêts 
de la toilette (1). Cette chambre inférieure en étendue n'était sé- 
parée de la véritable scène que par un grand rideau, yavanikâ^ 
qui s'ouvrait pour donner passage aux exécutants. 

S'agit-il de décorations, on ne peut oublier que l'emploi de la 
peinture fut toujours rudimentaire dans l'Inde. Les arts du dessin 
ne concoururent que très imparfaitement à un certain prestige de 
l'exécution théâtrale : si on éleva à quelques époques d'immenses 
monuments d'architecture sous l'inspiration de grands cultes, il ne 
saurait être question de constructions grandioses ni de vraies 
sculptures, pour des spectacles improvisés. Les portraits, dont nous 
parlent ))lusieurs drames, ne nous font pas croire à l'habileté de 
peintres décorateurs : on sait combien la vérité fait défaut aux 
dessins et aux peintures dont se contentent jusqu'aujourd'hui les 
râdjas les plus civilisés de l'Inde britannique. 

On regarderait comme de nul effet les inventions des organisa- 
teurs du théâtre indien pour donner un peu de vraisemblance aux 
mouvements attribués à une action ou à un groupe d'acteurs. Beau- 
coup de changements sont signalés en paroles, et c'est par gestes 
seulement que le personnage obéit. Ainsi la chose se passe-t-elle 
quand il doit monter sur un char ou bien en descendre : il ne 
fait que simuler le mouvement. Quand les auteurs classiques 
nous parlent de descentes et d'ascensions dans certaines scènes 
du théâtre athénien, nous ne nous figurerons rien que de grossier, 

(!) Note sur le népathya, Indische Sludien^ B. XIV, p. 2'Zb. 



344 ORIGINE ET SOLRCES DU DRAME lI<iDlEN. 

sans un commencement d'illusion : la mécanique moderne elle^ 
même, si fière de ses calculs, est heureuse de dissimuler aux feux 
de la rampe tout ce qu'il reste d'imparfait dans ses procédés. Sur 
l'espace étroit destiné à une exhibition passagère, il est impossible 
de croire à la moindre habileté des machinistes hindous. Comme 
l'a dit un critique contemporain (4), « l'invraisemblance était ac- 
ceptée comme un principe » On assistait à la chasse Gctive d'une 
gazelle, ù la course fictive d'un char attelé à travers les airs; on se 
contentait d'exclamations sur la grande distance à laquelle un 
char était tout à coup emporté. 

Quant aux costumes donnés aux acteurs hindous, ils reprodui- 
saient probablement les vêtements de l'époque même où la pièce 
était jouée. Pour un grand nombre de personnages,le vêtement était 
aussi simple que celui de la vie ordinaire, sous le brûlant climat 
de l'Inde. Mais, quand on représenta les histoires héroïques, on 
couvrit les dieux et les rois du brahmanisme de costumes éclatants 
et lourds comme ceux dont la conquête musulmane a du introduire 
l'usage dans la grande péninsule. H s'établit une tradition sur le 
déguisement des acteurs qui représentaient la famille des héros, 
par exemple Rûma et ses frères; mais il n'y avait aucune préten- 
tion de figurer les usages antiques. Du reste nous ne saurions sur 
ce point faire des remontrances aux Hindous sur leurs anachro- 
nismes, quand l'Europe du xvii® siècle, adoptant les modes fran- 
çaises, a laissé comparaître dans ses spectacles de cour les héros 
de l'antiquité classique avec les costumes de marquis et les perru- 
ques poudrées dont ils avaient été affublés dans les théâtres de 
Paris et de Versailles. 

Quoiqu'on ait donné de bonnes raisons pour justifier le masque 
tragique et comique sur la scène athénienne, c'est bien là un 
exemple des exigences d'un art national qui consacre certains 



(1) Edélestand du Méril, Histoire de la comédie (Comédie primitive — 
théâtre asiatique), tome I, 1864, page 219. 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 34S 

procédés dont Timitation deviendrait absurde. II faut bien ad- 
mettre, dans riiide et dans les pays de Textréme Orient, des dégui- 
sements dramatiques qui contrarient nos idées sur la convenance 
. et sur le beau ; il faut bien leur concéder, comme à nos aïeux et 
même à nos contemporains, le divertissement d'un spectacle de 
marionnettes. 



CHAPITRE IX. 

LE DRAME INDIEN JUGÉ EN RAPPORT AVEC LES POËMES SANSCRITS DES 
AGES ANTÉRIEURS, ET COMPARÉ AVEC LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE 
DES PEUPLES ANCIENS ET MODERNES. 

Il ne serait plus pennis de se méprendre sur la place secondaire 
qui revient au drame parmi les productions littéraires des anciens 
Hindous. Il est cependant utile de reconnaître comment s'exerça 
Tactivité poétique de ce peuple dans les siècles antérieurs à son 
théâtre. Après ce coup d'oeil rétrospectif, on comprendra mieux 
sous quels auspices il inaugurera assez tard le genre dramatique. 
D'ailleurs, malgré la grande lumière qui s'est faite dans notre siè- 
cle sur la civilisation indienne, malgré une affinité primitive qui 
semble unir les Aryas de l'Inde à ceux de l'Europe, l'esprit euro- 
péen aura toujours peine à s'assimiler bien des conceptions ori- 
ginales nées dans les pays du Gange et à goûter pleinement les 
œuvres qu'elles ont inspirées. Selon toute apparence, la critique 
occidentale n'aura rien à retrancher de ses réserves, à mesure 
qu'on avancera dans l'exploration de l'Inde ancienne. 

Quand on a dépassé la première époque littéraire marquée par 
la brillante hymnologie du Yéda, on aperçoit dans les monuments 
de la pensée indienne l'empire d'une métaphysique idéaliste et 
aussi la prédominance d'une profonde mélancolie. L'aspect de la 
nature tropicale a produit sur l'Indien les deux impressions con- 
traires d'admiration et d'enthousiasme, de crainte et de terreur. Il 
n'a pas cessé d'être agité par les réminiscences d'une antique dé- 
chéance, empreinte sur une foule de ses légendes; il n'a pu se 
défendre d'un invincible désir d'expiation et, sous le poids de ces 
idées, il a imaginé des rites multipliés d'invocation à ses divinités 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 547 

et mis en honneur les pratiques de méditation et de pénitence. 
Livres liturgiques, traités de religion et de philosophie, poèmes 
légendaires et didactiques, autant d'écrits à peine lus et analysés 
dans notre Occident, mais qui tous trahissent les dispositions des 
races indiennes à considérer la vie sous un jour sombre, et à glo- 
rifier rasrétisme volontaire plus que Théroisme humain : disposi- 
tions tout à fait contraires à celles des races helléniques avides 
d'action et de jouissance. 

Les Hindous n'ont pas manqué de traditions nationales chantées; 
mais les bralimancs qui en étaient les rédacteurs et les gardiens 
ont eu riiabileté de les exposer au point de vue de leur caste. Dans 
de nombreux royaumes parvenus h une culture florissante, les 
familles guerrières étaient en possession de la puissance et des 
honneurs. Cependant les lois, comme nous l'atteste le code de 
Manou dont les parties anciennes sont antérieures à Tère chré- 
tienne, étaient toujours imprégnées de la forte discipline créée 
et maintenue par le sacerdoce brahmanique. En dépit de ces in- 
fluences morales, le despotisme et l'arbitraire prévalurent trop 
souvent dans le gouvernement de la plu|)art des Etats, et la déca- 
dence sociale suivit de près le mépris des anciennes coutumes et le 
dévergondage des mœurs. Sous ce rapport, il faut faire une part 
aux anciennes légendes du polythéisme indien et au caractère sen- 
suel de ses fêtes religieuses. Force nous est de nous représenter 
Tempire que des fables séculaires exerçaient sur les dramaturges 
d'époques civilisées : ils n'étaient pas libres de remanier des fictions 
connues, sous j)eine de les altérer. Aussi sommes-nous plus portés 
à croire à la fidélité des tableaux où les auteurs de vraies comé- 
dies eurent la ressource de copier leur époque. 

La langue sanscrite s'était assouplie en plus d'un genre d'écrits 
depuis la fin de l'âge védique jusqu'à l'avènement de dynasties in- 
digènes qui avaient signalé leur puissance par la fondation de 
nombreuses villes et l'érection de grands monuments d'architec- 
ture. La spl^deur de plusieurs capitales favorisait avec les arts 



348 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

utiles un nouvel essor de la composition poétique. Ce long exercice 
de l'intelligence ferait bien augurer du succès d^une branche de la 
poésie aussi intimement liée à Tépopée que le drame semble Tétre, 
et en effet, les premiers drames ont vu le jour, comme nous Tavons 
montré, quand les aventures les plus célèbres venaient d'être dé- 
roulées dans d'immenses récits. Mais ce nouveau genre n'était pas 
destiné à une complète extension, malgré la richesse de la matière 
et les ressources de la langue. Le sentiment national ne s'est pas 
réveillé pour donner à la scène plus de vie et plus d'éclat : il y 
a là un phénomène qui mérite d'être étudié. 

C'est en comparant le drame indien, tel qu'il nous est connu 
aujourd'hui, au théâtre des peuples anciens et modernes qu'on 
parviendrait le mieux h se fixer" sur sa vraie valeur, et à juger en 
même temps ce qui lui a manqué pour s'élever plus haut. Mettons 
en cause tout d'abord le drame grec : c'est plus qu'une opinion, 
c'est une vérité historique que d'en affirmer la grandeur morale et 
la beauté supérieure. Issues des solennités éminemment patrioti- 
ques du culte de Dionysos, rehaussées par des chœurs d'institution 
liturgique, la tragédie et la comédie ont atteint leur apogée dans 
Athènes, au plus beau siècle de la Grèce antique ; elles ont rem- 
porté leurs triomphes les plus éclatants aux époques de l'année 
qui amenaient dans l'Attique une foule d'étrangers, et trouvé 
une haute sanction dans les suffrages du peuple et de ses alliés. 
Il nous reste des chefs-d'œuvre qui justifient l'admiration de spec- 
tateurs intelligents entre tous, aréopage littéraire dansie sens 
le plus élevé du mot. 

Un véritable parallèle entre les deux théâtres serait sans fonde- 
ment, à cause de leur frappante inégalité. Il ne s'agit ici que d'une 
seule question, l'influence de la Grèce sur l'Inde. Or, il est trop 
évident que les fables héroïques de la tragédie grecque et les har- 
dies conceptions de la comédie athénienne n'ont pu être comprises 
dans l'antiquité même que par des nations hellénisées où l'éduca- 
tion et les lois avaient répandu le même ordre d'idée? et de croyan- 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 349 

ces : encore cst-il vrai que les chœurs, créations du génie athénien, 
n'avaient plus chez ces nations ni leur seps primitif, ni même leur 
raison d'ôtre. Il n'est pas moins évident que l'imitation des œuvres 
de ces deux genres ne pouvait s'imposer directement à des po- 
pulations asiatiques, quelle que fût l'habileté des acteurs qui les 
auraient représentées au delà des frontières du monde grec. Quand 
on se figure ce que pût être l'influence du théâtre hellénique sur 
la poésie dramatique dans l'Inde, on reconnaît bientôt que cette 
influence ne fut ni directe, ni profonde. C'est un de ces problèmes 
que l'on aborde avec peu d'espoir de le résoudre explicitement. 

Que la représentation de pièces grecques, jouées dans la Bac- 
triane et dans les royaumes de l'Indus, pendant les campagnes 
d'Alexandre et sous le gouvernement de ses successeurs, ait pro- 
duit une vive impression sur quelques cours indiennes, on l'ad- 
mettrait aisément : encore faut-il restreindre le fait à des localités 
heureusement situées au nord de la péninsule (1). Mais la chrono- 
logie s'oppose à l'hypothèse d'une imitation immédiate de ces piè- 
ces dans des idiomes indigènes. Plusieurs siècles se sont écoulés 
entre la subite prédominance d'idées et de mœurs helléniques, par 
suite de conquêtes passagères, et la première apparition de drames 
sanscrits d'une ordonnance régulière. On est donc forcé de des- 
cendre de la fin du iy« siècle avant Jésus-Christ jusqu'au second 
siècle de notre ère et, quand on veut se rendre compte des traces 
de certains procédés étrangers dans ces drames, on se trouve en 
présence de diverses conjectures qui ne sont pas toujours faciles 
à justifier. 

Grâce aux routes ouvertes en Asie par le passage des armées et 
aux relations rendues plus fréquentes par les progrès de la naviga- 
tion entre les peuples de l'ancien monde, des troupes d'acteurs 
grecs ont pu exercer librement leur métier dans des contrées voi- 



(1) Laasen, Antiquités indiennes (en allemand), tome II, pp. 280 suiv., 
pp, 338-344. 



3S0 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

sines de Tlnde ou dans les ports indiens ouverts à des trafiquants 
qui parlaient ou entendaient la langue commime des Hellènes (1). 
On y avait tracé des routes commerciales bientôt fréquentées à 
travers la Babylonie et la Perse; mais il y avait aussi la voie ma- 
ritime qui conduisait de la mer rouge aux villes florissantes de la 
côte occidentale de la péninsule indienne (2). Alexandrie était la 
métropole égyptienne du temps des Ptolémées, et elle l'était restée 
jusque dans les siècles de lempire romain (3); mais on ferait moins 
d'état du séjour passager de quelques Indiens dans cette ville 
que du contact d'étrangers avec les Hindous sur leur sol. Si Ton se 
demande quel genre d'ouvrages a été rendu accessible à ces der- 
niers par Tune ou l'autre de ces voies, on désigne à coup sûr les 
productions de h' scène comique appartenant au troisième âge de 
la comédie attique, ou d'autres œuvres plus récentes calquées sur 
les pièces de cette époque. Leur attrait assez puissant pour pro- 
voquer l'imitation nous est bien prouvé par les copies que Piaule 
et Térenoe ont faites en langue* latine des œuvres de Mépandre et 
de ses émules (4) : on ajouterait foi sans trop de difficulté au succès 
qu'elles ont pu obtenir sous un autre climat et à une grande dis- 
tance de temps ; et en effet, dégagées de fictions mythologiques 
et même d'allusions historiques, elles n'imposaient de ce chef ni 
contrainte ni torture à l'imagination de peuples trop éloignés de la 
Heilade pour avoir reçu aucune empreinte de l'éducation grecque. 
Nous* ne parlerions donc pas d'une véritable imitation conune celle 
des poètes romains, mais d'une imitation éloignée qui n'imposait 

(1) Voir R^inaud, Relations polit, et commerc. de V empire romain atec 
VAsie Orientale, (1863, in-8«), pp. 162-166. Cfr. pp. 269 sq. 

(2) Reinaud, Mémoire sur le périple de la mer Erythrée, 1864, pp. 42 
et suiv., p. 48->51. 

(3) Comp. Lassezi, Ind. AltertK tome III, pages 56<86. 

(4) Sur Ménandre et les poètes de la comédie nouvelle, on possède deux 
ingénieuses monographies couronnées en 1853 par TAcadémie française. 
Tune de M. Charles Benoit, aujourd'hui doyen de la Faculté des lettres de 
Nancy, l'autre de M. Guillaume Guizot, professeur au Collège de France. 



ORIGIKE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 351 

ni la reprise des mêmes aventures, ni les règles consacrées par le 
goût hellénique. Des spectacles grecs ont pu suggérer à des poètes 
indiens Tidéc d'un genre qu'ils cultiveraient à leur guise, comme 
ils donnèrent à des habitants des villes indiennes le désir de voir 
de leurs yeux de pareilles représentations. Des comédiens usant 
de la langue grecque n'ont-ils pas éveillé chez plusieurs, par la 
récitation et les. gestes, le goût d'un débit scénique, naturel et 
animé? L'instinct d'imitation est répandu dans toutes les races hu- 
mâmes, et jusque dans les tribus sauvages; mais il a besoin d'être 
excité et développé par une première initiation, puis par certaine 
étude, pour conduire à l'action théâtrale, pour donner la vraie 
notion du drame, pour la faire monter jusqu'à rart(1). 11 est invrai- 
semblable qu'on retrouve jamais l'intrigue de quelque comédie 
grecque dans les drames sanscrits qui se sont conser>'és jusqu'à 
nous (2); mais l'impression produite à diverses reprises par la 
mimique et le jeu des acteurs grecs a répandu le goût d'exhibi- 
tions scéniques dont les anciens danseurs et mimes des villes in- 
dienoes n'avaient aucune idée, mais auxquelles des écrivains et 
des versificateurs habiles ont donné leur concours: le succèftHit 
tel que l'Inde eut à son- tour de véritables acteurs. 

Une donnée historique qu'on ne peut révoquer en doute, c'est 
l'antériorité du théâtre grec. Le célèbre archéologue allemand, 
Charles Ottfried Mûller, pouvait se contenter de la brève assertion 
que « la poésie dramatique de l'Inde appartient à une époque où 
la civilisation grecque avait déjà été en contact avec celle de 
l'Inde (3). n L'hypothèse contraire n'a pas été sérieusement défen- 

(1) Voir Cbarlefl Magnin, Introduction aux Origines du théâtre moderne 
(tome !*■', Paria, Hachette. 1838. — Volume réimprimé en 1868), chap. I®''. 

(2) Dans son livre sur Tlnde (vol. III, page 284), M. Wheeler ne voit 
pas de signes d*un art étranger dans les peintures de la vie indienne que 
nous donnent les drames. 

(3) Geschichte der griechiscken Liieratur^ 1842, tome II, page 25, et la 
traduction de M. Hillebrand : Histoire de la lUiérature grecque jusqiCà 
Alexandre le Grand, 1861, tome II, 155. 



352 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

due (1). Lasseii a fait une assez longue résistance à Topinion qui 
semble aujourd'hui prévaloir, mais il ne lui a pas opposé de grave 
objection, et même il a fini par ne pas s'en expliquer. C'est H. le 
prof. Weber qui a insinué à diverses reprises que l'exemple des 
Grecs a pu fournir à l'Inde la notion d'un art draitiatique tel qu'il 
s'était développé chez eux ; mais il a reconnu en même temps qu'il 
n'y a pas de lien plus intime (2) ; il n'a jamais trop affirmé après 
avoir allégué en passant quelques présomptions relatives au 
drame (3), mais il a distingué expressément les autres signes* de 
rinfluence grecque sur la culture de l'astronomie et d'autres 
sciences, et a cité à ce propos les termes nombreux qui, transcrits 
du grec plus ou moins fidèlement, témoignent de véritables em- 
prunts (4). La numismatique, d'autre part, a fourni des preuves 
surabondantes de ce que les Hindous ont dû aux Grecs dans l'art 
du monnayage qui était resté dans Tenfance au cœur de l'Asie 
jusqu'au temps des expéditions helléniques (5). 

Plus récemment, un autre indianiste allemand, M. Ernest Win- 
disch, a poursuivi la solution du même problème dans le sens des 
opinions de M. Weber. Après la lecture qu'il avait faite sur ce 
sujet au y<* congrès des Orientalistes tenu à Berlin en septem- 

(1) Voir VHistoire de la comédie (période primitive), tome I', 1804, 
pp. 185-186, par Edélestand Duméril, et les articles de controverse de 
M. Philaréte Chasles qui ont passé du Journal des Débats dans lo volume 
qu'il publiait en 1865 : Voyages d'un critique à travers la vie ei les iivres 
(Orient), pages 37-41, 405-416. 

(2) Indische Literaturgeschickte , pp. 192-93, 2« édit. 1878, p. 224. 
• Ein innerer Zusammenhang mit dem griechischen Drama Qbtrigens 
findet nicht Statt» (traduction de Sadous, p. 327). 

(3) (Notices réunies dans les Indische Skiz zen de l'auteur, Berlin 1857: 
voir pp. 28 et 32, pp. 84-85. 

. (4) Ind, Liter. Gesch. u. s. w. page 268 sq. — Trad de Sadous, p. 372 
et suiv. — Voir aussi le Mémoire géogr, et histor, sur l'Inde de Reinaud 
(1849, in-40), pp. 33 suiv., p. 336. 

(5) Voir le tome l**" des Essays on indian antiquities^ publiés «prés la 
mort de James Prinsep par M. Edward Thomas (Londres, 1858). 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 383 

bre 1881, on lui avait opposé des doutes et des objections. Aujour- 
d'hui la démonstration de sa thèse nous est complètement connue (1): 
«J'avoue, dit-il, qu'il est bien des choses prises en détail qui prou- 
vent peu; mais, dans l'ensemble, l'affinité est tellement grande 
que nous devons reconnaître, ou bien un cas surprenant d'har- 
monie préétablie , ou bien l'influence grecque dans le drame 
indien.» Le savant professeur de Leipzig a relevé beaucoup d'analo- 
gies assurément curieuses, et il a mis d'ordinaire la précision 
désirable dans ses rapprochements. Cependant plusieurs n'y 
veulent pas voir des arguments pércmptoires (2) : au moins y 
trouvons nous la confirmation de plusieurs des conjectures expo- 
sées ci-dessus à propos des relations des Grecs avec l'Orient. La 
tragédie grecque n'est pas. en cause : reste à savoir en quelle 
mesure la comédie s'est emparée des esprits dans les provinces 
occidentales de l'Inde. 

Si spécieuses que soient les affinités signalées, n'est-il pas per- 
mis de croire à des inventions qui se présentent chez plus d'un 
peuple au berceau d'un art dramatique? Ainsi la division d'un 
drame indien en ankas analogues aux actes des pièces grecques 
et latines ne serait pas nécessairement l'objet d'une imitation : 
sous plus d'uii climat, elle se présenterait d'elle-même aux auteurs 
d'un poème fournissant le fond d'un long spectacle. Ainsi concè- 
derait-on l'invention des prologues à d'autres qu'aux poètes grecs. 
Ainsi encore la reconnaissance, comme élément dramatique, et 
de même les signes de recomiaissance tels que des bagues et des 

(!) La communication intitulée : »• l'influence grecque dans le drame 
indien » a paru dans les Verhandlungen des funflen intemationalen Orien- 
ialisten Congresses (II^* Th., Abhandlungen und Vortrâge, Berlin, Asher, 
1882, pages 3-106). 

(2) Dans sa lecture sur •• les origines du théâtre indien,* M. Emile 
Senart de Tlnstitut a voulu défendre certaine originalité du drame san- 
scrit (Séance générale de la Société asiatique, juillet 1882, VIT* série, 
tome XX, p. 6). Mais il entend compléter son mémoire avant de le livrer 
A rimpression. 

23 



554 ORIGINE ET SOIRCES DU DRAME INDIEN. 

portraits, ont pu être librement imaginés par les auteurs de plus 
d'un théâtre- 
Maigre les ingénieuses inductions de M. Windisch, ce n'est pas, 
ce nous semble, une question tranchée du premier coup que la 
ressemblance du vidoûchaka et du vira avec certains rôles de la 
comédie grecque. Le vira n'est pas exactement l'équivalent du 
parasite ; au moins serait-il un commensal. C'est avant tout l'homme 
élégant, raflTiné, sorte de dilettante qui tient du flatteur et qui a 
tous les profits de l'emploi. Quant au rôle de vidoûchaka, serait-il 
vraiment calqué sur celui des esclaves retors dont les comiques 
grecs ont toujours fait des figures vivantes ? Jl est serviteur offi- 
cieux, gai jusqu'à la bouffonnerie, comme nous l'avons dépeint 
(chap. VU). C'est le confident d'un grand personnage, et il devient 
« raisonneur» par situation. Mais il est brahmane, par conséquent 
homme de caste : ce n'est pas sans une pointe d'ironie qu'il 
conserve et qu'il revendique même ce titre dans l'intrigue. Des 
bassesses et même des roueries lui sont attribuées sans iaçon par 
le divertissement de l'assistance ; le plus souvent il est pauvre, et 
voilà pourquoi on lui pardonne certaines platitudes et l'audace de 
ses lazzi. On a beau dire que ce brahmane discoureur n'est pas 
consulté sur ton tes. choses, ni sur les guerres, ni sur la politique; 
mais qu'il l'est surtout, dans des incidents légers, d'ordinaire sur 
des intrigues d'amour. On ne voit guère pourquoi les Hindous 
auraient choisi un brahmane pour lui prêter les qualités saillantes 
des esclaves de la comédie classique. Nous préférerions rester dans 
l'hypothèse de l'influence indirecte d'un spectacle grec sur des 
auditeurs indiens dont le suflrage a forcé des poëtès de leur nation 
à modifier quelques rôles pour donner plus d'animation à des 
anecdotes dramatisées. 

Il y a bien un indice particulier d'imitation dans le nom donné 
à la toile, au rideau qui restait suspendu au fond de la scène, mais 
qui s'ouvrait pour donner passage à l'acteur entrant dans le ranga^ 
v)u bien se retirant dans le népathya, appartement réser>'é au 



ORIGIISE ET SOURCES DU DRAME I^'DIE^'. 555 

|)ersonnel de la troupe : Yavanikâ, c est-iVdire la « grecque, » 
«t'est à la lettre la pièce d'étoffe tendue, comme l'avaient pu faire 
lies comédiens grecs, pour cacher leurs préparatifs et leurs mou- 
vements aux spectateurs. Ce rideau est bien désigné dans une 
sentence de Bhartrihari (1), où l'homme, près de mourir,, est com- 
paré à l'acteur qui a pris différents rôles, mais qui, à la fin de la 
pièce, le corps couvert de rides, traverse le rideau menant à la 
demeure de Yama n [viçati Yama-dhânUyavanikâm). Le terme dé- 
rive évidemment du nom de Yavanas sous lequel les Hindous ont 
désigné les Grecs et ensuite les modes et usages que ceux-ci avaient 
importés en Asie. Seulement, si on lit le seul mot de Yavaniy 
(( femme grecque, » dans une pièce indienne, il ne faudrait pas 
croire à quelque copie d'une œuvre grecque, ce dont il n'y pas 
d'exemple, ni d'autre part h la présence d'une véritable Y^avanî. 
De jeunes femmes composaient la garde des princes indiens dans 
des temps postérieurs à Alexandre, et elles étaient même chargées 
du soin de leurs armes. Ces Yavanîs furent envoyées en présent à 
des rois de l'Inde par des chefs étrangers; mais ce furent aussi 
des femmes venant de divers pays situés au nord de l'Inde et non- 
seulement des royaumes grecs, comme il en fut aux premiers 
temps de la domination grecque dans les pays de l'Indus (2). 

Selon toute apparence, le théâtre indien, quand il eut obtenu ses 
meilleurs succès, n'attira pas sur le champ l'attention des peuples 
de l'extrême Orient chez qui le goût des spectacles s'était h peine 
éveillé. Vers l'an 500 de l'ère chrétienne, les grandes îles du Sud- 
Est avaient reçu de l'Inde leur civilisation : Java et Bali avaient 
accueilli presque simultanément les rites du Brahmanisme et les 
institutions du Bouddhisme, et leurs idiomes s'étaient enrichis au 
contact de langues littéraires d'ancienne culture (3). Mais il est à 

(1) Livre III* des Centuries, sent. 51, éd. P. Bohlen, Berlin, 1833, 
p. 62, p. 118 et p. 127. 

(2) Voir Weber, Introduction à sa traduction du Mâlavikâgnimitray 
page XLVII, et ses Vorlesungen, £• édit. p. 269, note. 

(3) Lassen, Ind. Alterth., tome IV, pp. 460 suiv., pp. 624 suiv. 



356 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME 1ND1EÎ4. 

présumer que les migrations indiennes, parties des côtes oria:i- 
taies de la péninsule, n'ont pas importé là les drames composés 
dans les provinces occidentales (1) : les Védas, les épopées et 
d'autres productions sanscrites sont entrés dans l'éducation des 
tribus malayes. C'est de ces sources étrangères que les indigènes 
tirèrent la matière de Jeux scéniques à leur portée, où des acteurs 
d'ordinaire masqués (topeng) représentaient des héros insulaires 
et des héros indiens (2). Une des langues de l'archipel, le Ka^i, a 
servi à la composition du Brata Youdha qui résume l'action de la 
Bhâratide sanscrite; c'est un sûr indice du profit qu'on tira de 
l'imitation des modèles (5). Cependant les Javanais se plurent dans 
un autre divertissement, les rôles muets de marionnettes (4) : les 
Wayangs ou ombres théâtrales, pantins en cuir et en bois, peints 
et dorés, firent concurrence au\ grands spectacles ; mais ils admi- 
rent des personnages, tels qu'Ârdjouna et Rama, qui avaient figure 
sur la scène indienne et qui ont trouvé au loin un regain de popu- 
larité par la traduction d'anciens récits épiques. 

Bien plus loin de la terre sacrée du Brahmanisme, la Chine qui 
n'eut que fort tard une littérature dramatique , l'inaugura à 
l'exemple de l'Inde. C'est la conviction que le D*^ Steinthal énonçait 
en 1866 dans un cours fait à Berlin sur l'histoire générale de lu 
poésie (5). «Les Hindous n'avaient pas de drame avant que sous 
l'influence grecque se développât à la cour de plusieurs de leurs 

(1) Weber, Vorlesungen, u. s. w. pp. 224-225. 

(2) Voir VIndian Archipelago de Crawfurd,London, 1820, vol.I, pp. 121 
130, et la Description de Java et d^autres îles de V archipel, d'après Craw 
furd et Raffles, par Marchai, (Bruxelles, 1824, in-4<>), pages 283-285. 

(3) Voir Du laurier, Mémoires et rappoiHs relatifs aux cours des langues 
malaye et javanaise, etc. Paris 1843, pp. 31 et suiv., pp. 45-46, et Loui> 
de Hacker, V Archipel indien, ib., 1874, pages 204-208. 

(4) V. Touvrage cité de Crawfupd, I, pp. 129-130, et la planche 23 de 
la Description de Java, représentant quelques Wayangs. . 

(5) Leçon traduite dans la Revue des cours littéraires, 111^ année (1865- 
1866), Paris, Bailliôre, page 694. 



ORIGINK ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 58" 

rois une littérature dramatique. Les Chinois ont un drame ; mais 
ridée de ce genre leur vient de l'Inde, c'est-à-dire d'Athènes. » 
Les dates s'accordent pour élever cette assertion au-dessus d'une 
simple opinion. Car les meilleurs ouvrages du théâtre indien avaient 
vu le jour, quand la Chine connut des représentations scéniques : 
le premier ouvrage du genre remontetait à l'an 720 de J.-C. Il 
n'est pas besoin d'insister sur l'imitation, quand on est aussi bien 
renseigné sur la priorité en faveur de l'Inde. D'après le tableau 
tracé par M. Bazin (1), en tête d'un choix de pièces traduites, les 
Chinois ont suivi les mêmes errements qui existent dans les pièces 
indiennes. La prose alterne avec les vers; mais la poésie est d'une 
interprétation autrement difficile, parce qu'elle a une langue dis- 
tincte de la prose qui a sa construction, ses locutions propres et 
son vocabulaire particulier (2). Dans les pièces chinoises figurent 
des personnages tirés de la mythologie, de la fable et de l'histoire ; 
(cependant, il en est aussi de fictifs, créés par l'imagination des 
auteurs. Les Chinois ont fait usage de prologues, et ils n'ont pas 
tardé à animer le récit par des dialogues, à donner du mouvement 
à l'action. Us n'ont pas notablement perfectionné l'aménagement de 
leur théâtre qui était une construction en bambous, improvisée et 
l)eu durable, avec un toit fort léger couvert de nattes. Patients et 
industrieux, les Chinois eussent sans doute, sous un climat plus 
tempéré, donné plus d'ampleur aux bâtiments de la scène, si des 
plans d'autre dimension leur avaient été fournis par l'exemple des 
Hindous. Mais, en Chine, le nombre des pièces de théâtre dut être 
plus considérable : la petite comédie de mœurs y fut cultivée avec 
plus de succès que dans l'Inde, et elle y resta originale. 

(1) Théâtre chinois ou choix de ^pièces de théâtre composées sous les 
empereurs mongols, Paris, 1838, 1 volume in-8®. Introduction, pp; VII- 
XII. pp. XXIX-XLIII. — Edélestand du Méril n'a pas été plus décisif sur 
les dates, quand il consacrait plus tard un chapitre à la comédie chinoise 
dans «on histoire de la Comédie primitive (tome I, pp. 120-172). 

(2) Stanislas Julien, l'Histoire du cercle de craie, drame en prose et en 
vers, traduit du chinois (Londres 1832). Préface, pp. X-XII. 



3o8 ORIGI?it: CT SOURCES DU DRAME INDIEN. 

Une si lointaine excursion ne nous empêche pas de revenir aux 
œuvres de la littérature occidentale, où nous chercherons d'utiles 
comparaisons. Les ébauches de drames en plusieurs langues pour- 
raient être citées en témoignage ; mais nous saisissons de préfé- 
rence un rapprochement qui ne dépasse pas le xvi^ siècle italien; 
nous rempruntons au baron d'Eckstein qui a esquissé naguère si 
finement la^marche des études sanscrites : « La plupart des drames 
indiens appartiennent, disait-il (1), au genre du stilo culto. Ce sont 
des tragédies ou des tragicomédies qui se jouent à la cour des 
princes et devant un public d élite. Il en résulte qu'il faudrait les 
ranger dans la catégorie des pièces de théâtre qui se jouaient à la 
cour des Ptoléraées et aussi des représentations de Ménandre et 
des auteurs de la comédie nouvelle à Athènes. Ces représentations 
ne sont plus des fêtes religieuses, ni des fêtes nationales, venues, 
comme autrefois, à la suite des fêtes religieuses. C'est la peinture 
de la cour des princes, comme à Rome et ù Fcrrare, du temps où 
Ton représentait les comédies du cardinal Bibiena, ou encore le 
Pastor fido de Guarini et YAminia du Tasse. » 

Quand nous abordons les œuvres de la grande scène européenne, 
nous n'avons pas besoin de leur donner une égale attention dans 
ces dernières recherches qui complètent notre tâche. Les drames 
plutôt classiques, fondés en grande partie sur l'imitation des Grecs, 
n'ont pas autant d'importance à ce point de vue que les drames 
romantiques, composés avec indépendance, sans acception de mo- 
dèles, sans préférence d'une tradition littéraire, chez plusieurs 
nations modernes. La distinction entre la poésie classique et la 
poésie romantique date à peine d'un siècle, et elle a fait son che- 
min dans plusieurs écoles de critique, après avoir été formulée* 
dans des leçons célèbres de Guillaume de Schlegel (2) : nous la 

(1) Article sur le Mâlavikâgnimitra [Correspondant, tome XXXIX, 
1856, page 365). 

(2) Cours de littérature dramatique (fait â Vienne en 1808), traduit par 
Madame de Saussure en 1814 et publié sous le contrôle de Tauteur. Voir 



ORIGINE ET SOURCES DU DRA)IE IXDIE^. 359 

reprenons avec Wilson pour rapprocher de préférence le drame 
indien des cliefs-d'œuvre du théâtre espagnol, anglais et alle- 
mand. 

Une ressemblance générale des pièces indiennes avec les drames 
romantiques, c'est l'absence des lois d'unité telles qu'elles ont été 
consacrées dans les modèles grecs. Quoi qu'on ait à objecter sur 
chacune de ces lois, il est de fait qu'elles ont assuré la perfection 
à de vrais chefs-d'œuvre (1), et, en tentant de les définir, Aristote 
n'en a pas fait des règles absolues et strictes comme celles que la 
scène française avait admises sur son autorité (2). Les auteurs des 
Nâtaças n'ont eu aucun souci des unités de temps et de lieu. Plu- 
sieurs années s'écoulent d'un acte à un autre et, dans le cours d'un 
même acte, la scène est transportée dans divers endroits d'une 
ville, d'un palais, d'un jardin ou d'une forêt. 11 ne s'agit p;^s d'une 
journée pour y renfermer toute l'action ; les intervalles de§ scènes 
et des intermèdes ne sont pas toujours calculés selon la simple 
vraisemblance. 

Il n y a pas moins d'indépendance et de liberté dans le choix et 
dans le nombre des personnages concourant à l'action. Le dialogue 
n'est pas limité à trois acteurs principaux ; il se poursuit entre de 
nombreux personnages qui font part des moindres incidents un 
peu à l'aventure. Les poètes indiens ont réussi quelquefois à pro- 
duire une heureuse complication de passions et d'intérêts; on se 
garderait bien cependant de comparer leur art avec celui des maî- 
tres du théâtre moderne, Shakespear, Calderon, Schiller, par 
exemple, qui ont une puissance infiniment supérieure de raisonne- 
ment et de persuasion, d'entraînement et d'émotion. Dans le choix 
des moyens, les poètes indiens manquent de mesure et de sobriété; 
ils multiplient les apparitions et les prodiges au degré où ils sont 

la première leçoa sur la distinction m3m6 des deux poésies, et les leçons 
13"* à 17™* consacrées aux théâtres romantiques. 

(1) Voir Chaignet, La tragédie grecque, 1877, page 165 et suiv. 

(2) G. de Schlegel, X« leçon de son Cours de liUéraiure dramatique. 



360 ORIGINE BT SOURCES DU DRAME INDIEN. 

à peine tolérés dans nos opéras ou dans des spectacles qui sacri- 
fient beaucoup au plaisir des yeux ou des oreilles ; ils prodiguent 
les descriptions, même dans les parties lyriques de l'ou^Tage, là 
où ils eussent pu rendre soit au sentiment, soit à la passion, ce qui 
leur avait manqué dans les rôles dialogues. 

L'amour est la passion dominante dans le plus grand nombre 
des pièces indiennes, et il ne manque pour ainsi dire à aucune 
d'elles : on sait que les anciens maîtres de la scène grecque ont pu 
se passer de peintures amoureuses, qui ont apparu dans Euripide, 
et qui ont prévalu seulement dans Ménandre et dans les poètes de 
la comédie nouvelle (1). La peinture de Tamour a grande place 
dans les poésies et les contes de notre moyen âge, ainsi que dans 
la plupart des drames romantiques qui ont fait époque chez les 
grand^ nations de l'Europe. C'est un trait de ressemblance qui ne 
peut être oublié, quand on cherche à si grande distance des analo* 
gies dans les procédés de la composition dramatique. 

La place du drame indien dans l'histoire générale du théâtre est 
subordonnée à celle que le suffrage des siècles a déjà assurée aux 
créations du génie grec et que l'accord de nations rivales promet 
aux grandes conceptions de Tesprit moderne. Cependant ses œu- 
vres ne peuvent être ravalées complètement en raison des défauts 
que la comparaison des littératures nous a fait clairement aperce- 
voir. Il est un double excès dont il est juste de se garder égale- 
ment. Vanter l'élévation constante, la puissance de création, la 
beauté du naturel dans les productions du drame hindou, ce serait 
un comble : il est plus facile de rester dans le vrai aujourd'hui 
qu'à l'époque où la seule Sakountalâ était publiée et traduite* 
Mais, d'autre part, il y aurait une préjudiciable erreur à dénigrer 

(1) Anaxandride, poète de la comédie moyenne, aurait le premier intro- 
duit dans ses pièces des histoires d'amour et de séduction ; mais c'est la, 
comédie nouvelle qui a fait de Tamour le pivot de la poésie dramatique 
(Ch. Ottfried Mttller, Histoire de. la liUércUure grecque^ trad. française de 
Hillebrand, tome II, 1865, page 452, pp. 458-469). 



ORIGINE ET SOURCfô DU DRAUt: INDIEN. 361 

cette branche de littérature étrangère comme ne répondant aucune- 
ment à Tattente du public qui a suivi de confiance les progrès ra- 
pides de l'indianisme. La poésie sanscrite ne livre pas au lecteur 
occidental tous ses charmes sans une étude très laborieuse ; au 
moins ouvre-t-elle devant lui des éclaircies dans les épaisses forêts 
de la nature et de la civilisation indiennes. 

Monicr Williams, qui défend Torigine indépendante du drame 
en Grèce et dans l'Inde (1), mais sans nier qu'il y ait eu échange 
d'idées dans la suite des temps, fait en ces termes la part de l'Inde : 
« Le drame hindou, quoi qu'il ait en commun avec les représenta- 
)) tions d'autres peuples, a un caractère tout à fait distinct d'origi- 
» nalité, qui lui garantit un très grand intérêt. » 

Il est bien vrai que les Hindous ont partagé l'aptitude des na- 
tions aryennes à la culture de l'art dramatique, tandis qu'elle n'a 
pas été départie aux peuples sémitiques ; ainsi manque-t-elle à la 
poésie arabe qui s'estimplantéesousdes climats divers et s'est déve- 
loppée en liberté au sortir du désert. Mais, comme nous l'avons 
établi sufiisamment, les Hindous n'ont pas atteint la supériorité 
que les Hellènes revendiquent sans conteste dans le monde antique. 

Pour donner la clef du problème, il est plausible d'en revenir à 
une tendance prédominante chez les Hindous à l'aurore de leur 
civilisatitin éclose dans une vaste région enfermée dans des bar- 
rières naturelles, depuis l'Himalaya jusqu'au Yindhya. L'idéalisme 
a prévalu de bonne heure dans les conceptions religieuses em^ 
preintes de principes panthéistiques, et il a régné ensuite chez 
eux aussi bien dans la vie morale que dans la vie intellectuelle ; il 
a diminué, paralysé, obscurci l'intelligence de la vérité humaine. 
Or, les actes de la liberté humaine ont besoin d'être pris dans leur 
réalité, pour être traduits sur une scène avec leur effetvivant, avec 
leur force dramatique, avec leur pouvoir d'émotion. Si le drame 

(1) «Deux contrées, dit-il, qui ont donné le jour, chacune à part et 
indépendamment, à Tépopée, à la grammaire, à la philosophie et à la 
logique. » Indian Wisdom, page 464. 



36i2 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME I>D|EN. 

n'a pas ses racines dans ie passé d'un peuple, il n'agira point puis- 
samment sur les âmes, et ne laissera pas une empreinte profonde 
dans les cœurs. Les personnages de la légende hindoue, créations 
de l'esprit national, devraient eux-mêmes avoir plus de consistance 
pour concourir efficacement à une action dramatique ; mais ils par- 
ticipent au caractère vague de la mythologie; ils ne fournissent au 
drame, comme à l'épopée, que des figures pâles et en quelque 
sorte vaporeuses : celles qui sont le mieux tracées offrent encore 
des contours indécis. 

Le fait est vrai pour les figures de la tradition chantée qui de- 
viendraient les héros de pièces tirées de l'épopée; or, ils y inter- 
viennent sans initiative et sans éclat; ils n'y conservent pas la haute 
stature qu'on découvrirait en eux dans quelques antiques chan- 
sons de geste, amalgamées avec tant de mythes bizarres dans le 
labyrinthe des récits épiques. On le dirait de deux héros des 
œuvres de Câlidâsa, Douchmanta et Pouroûravas; on le dirait 
aussi du jeune et malheureux Rûma, favori des dieux toujours 
magnanime, mais sans résolution, sans revanche, sans force de ré- 
sistance. On admire davantage les rôles de femmes dans les mêmes 
poésies : Sakountalâ, Draupadi, Sità sont admirables de sentiment, 
et elles personnifient l'amour, le dévouement, la fidélité, quand 
même la fiction les représente comme protégées par des divinités 
qui changent instantanément pour elles le cours des choses. 

Il exista de ce chef un vice si profond dans l'éducation de l'es- 
prit chez les Hindous qu'ils perdirent le sentiment de la réalité au 
point de ne pas comprendre l'histoire et de ne pas savoir l'écrire. 
Le phénomène a frappé nécessairement le savant Lassen qui avait 
porté un regard investigateur sur toutes les sources relatives aux 
annales de l'Inde antique : dans un travail de longue haleine, il a 
reconnu que l'esprit scientifique a manqué aux Hindous pan^e 
qu'ils n'ont pas observé, et que la vérité historique leur a échappé 
à cause de leur mépris pour la réalité des choses et pour le calcul 



ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 363 

des temps (i). Le savoir et la sagacité des autres indianistes qui 
ont poursuivi après Lassen l'exploration de l'Inde : Max Mùller, 
Weber, Benfey, Roth, etc. ne l'ont pas révoqué en doute. C'est 
une bien redoutable censure tombant sur une grande race sécu- 
laire, ayant vécu indépendante des autres rameaux de la souche 
aryenne qui se sont répandus d'Asie en Europe, et qui ont étc' 
partout les promoteurs de la civilisation et de la science. 

Un philosophe qui a compris dans ses vastes lectures tous les 
documents éclairant pour nous la vie originale des Hindous, 
M. Barthélémy Saint-Hilaire n'a pu s'empêcher de stigmatiser les 
défauts de l'esprit indien et en particulier l'absence de facultés 
d'observation qui s'exercent sur l'homme et son histoire, comme 
sur le monde et la nature (2). H a relevé ce fait étrange que l'Inde 
n'a produit aucun monument historique : ce ne sont pas seulement 
les Brahmanes qui n'ont pas fait d'histoire, parce que le régime des 
castes s'oppose ù tout développement social, et parce que la tradi- 
tion absorbe pour eux les choses humaines dans l'élément divin : 
les Bouddhistes eux-mêmes ne sont pas devenus historiens, parce 
que s'ils ont connu et admis les faits, ils ne les ont pas coordonnés et 
jugés. On en vient à penser que « la manière dont l'Iude a tenté 
d'écrire l'histoire équivaut à une incapacité absolue ». Qu'on exa- 
mine ce que les Hindous ont mis de force intellectuelle dans leurs 
livres religieux ù commencer par les Védas, ou dans leurs traités 
scientifiques conmie ceux qui ont consacré le système grammatical 
complet et profond qui leur est propre, on est d'autant plus étonn*'» 
de l'absence de l'histoire dans un cercle de travaux aussi variés et 
aussi vastes. L'homme a disparu plus encore que la nature dans 

(1) Indische AUerlhumskurule, tomo II, pp. 1-48, et passim. — • Ibid., 
toQie III, doctrines des Brahmanes et des Bouddhistes. — Ibid., tome IV, 
la religion et les sectes. 

(2) Dans de savants articles consacrés aux Antiquités indiennes de Lassen 
dans le Journxcd des Savants (1861-1862); et dans d'autres morceaux du 
même recueil. 



364 ORIGINE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. 

rîdéalismc indien : préoccupés de Finfini, les penseurs de Tlnde 
ne se sont pas fait une juste notion du temps, c Le monde brahma- 
nique est resté aveugle devant le grand spectacle de la nature et 
de Thumanité, et il n'a rien compris ni à Tune ni à l'autre. » 

Une partie de ces considérations s'appliquerait, nous semble4-il, 
à l'histoire et à la critique du drame indien. Car, si le drame doit 
être pris dans la vie humaine, s'il doit représenter l'homme tout 
entier, le poète court risque de s'égarer, de fausser son œuvre, de 
paralyser l'action qu'il a en vue de retracer, du moment où il 
méconnaît la vraie condition de l'humanité. Il y est exposé in&il- 
liblement s'il adhère à tout système religieux ou philosophique qui 
mène fatalement à .l'idéalisme. Or, les croyances indiennes por* 
talent atteinte à la vraie notion de la liberté humaine, au sentiment 
(le la personnalité : de ce nombre était cette foi à la transmigration 
des âmes, qui diminuait la responsabilité, et qui ravalait l'homme 
(;n l'assimilant oux espèces animales; on le dirait aussi de ces 
dogmes découlant de la même erreur fondamentale du panthéisme, 
l'absorption des âmes eu Brahma, ou leur extinction individuelle 
dans le Nirvana bouddhique. Dans les drames que nous avons 
nommés héroïques, les traces de ces doctrines sont à la surface; 
dans ceux qui sont plutôt des comédies tirées de la vie ordinaire, 
on n'aperçoit pas moins les préjugés qui avaient passé des écoles 
et des sectes dans tous les rangs de la société. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 



COUP D'OEIL SUR LA PHILOSOPHIE VEDANTA. 



Le grand système de la philosophie orthodoxe des Hindous, le 
Védânta, dont le nom même affirme l'étroite connexion avec leurs 
livres sacrés du nom de Védas, n*est pas encore à l'heure qu'il est, 
connu en Europe dans l'ensemble des sources. Des productions de 
cette philosophie, quelques-unes ont été admirablement analysées, la 
plupart simplement indiquées par Colebrooke dans son Mémoire sur 
le Védânta; mais elles ne peuvent prétendre à une haute antiquité. Au 
moins existe-t-il des travaux supérieurs d'exégèse qui, composés au 
milieu de notre moyen âge par Çankara âchârya, ont mis en valeur 
les principes essentiels delà doctrine; en outre il nous est venu de la 
même époque, et de la main du même auteur, un poëme didactique 
qui résume les thèses fondamentales de l'école. 

Ce poème, intitulé Atmabodha, ou « la Connaissance de l'Esprit, •» 
nous a paru digne d'une nouvelle traduction après celle de Taylor, 
sur laquelle est calquée la version française de M. G. Pauthier (1) : 
car c'est peut-être l'ouvrage indigène qui a popularisé avec autant de 
fidélité que de clarté une philosophie véritablement célèbre. En rem- 
plissant cette tâche, nous nous sommes préoccupé des transformations 
que le Védânta a dû subir dans le cours des siècles : c'est pourquoi 
nous avons fait précéder le poëme de considérations sur les origines 
de la doctrine qu'il représente, et sur les vicissitudes de cette doc- 
trine après l'époque à laquelle on le reporte. 

(1) Voir le premier appendice aux Essais sur la philosophie des Hindous, 
par M. H. T. Colebrooke, traduite de l'anglais, etc. p. 266-276 (Paris 1833), 
La version anglaise de Taylor date de 1812. 



566 PHILOSOPHIE IISD1E.NNE. 

Nous montrerons le rôle que Çankara a rempli comme interprète 
de cette grande doctrine philosophique et théologique, au vn« et au 
VIII® siècle de notre ère, en même temps qu'il a restauré les religions 
brahmaniques et relevé Tascendant de la caste sacerdotale. Pour 
mieux afïlrmer l'importance des écrits et de renseignement de Çan- 
kara (1), nous jetterons un coup d'oeil sur les productions des siècles 
suivants qui témoignent de leur longue influence, ainsi que sur celles 
des temps postérieurs qui s'éloignent de leur esprit. Nous irons même 
jusqu'à invoquer à cet effet la renaissance littéraire dont a joui le 
Védànta, au midi comme au nord de l'Inde, dans des œuvres poétiques 
en langue tamoule et en d'autres idiomes populaires. 

Enfin nous placerons à la fin de l'introduction les renseignements 
nécessaires sur le texte de VAtmabodha que nous avons pris pour base 
de notre traduction, sur les manuscrits que nous avons consultés et 
mis en rapport avec les éditions imprimées ou lithographiées de ce 
petit ouvrage, ainsi que sur le commentaire sanscrit anonyme dont 
nous nous sommes aidé et dont nous avons reproduit des extraits 
dans une analyse suivie des stances du poëme (2). 

Louvain, 13 juin 1865. 

§1. 

LE VÉDANTA DEPUIS L'ANTIQUITÉ VÉDIQUE JUSQU'A JL'ÉPOQUE 

DE ÇANKARA ACHARYA. 

Si la composition des écritures védiques remonte jusqu'au berceau 
de la civilisation des Aryas, on induirait avec vraisemblance que les 
systèmes de philosophie qui s'y rattachent et qui en invoquent l'auto- 
rité sont de beaucoup les plus anciens : en fait, toutefois, leur forma- 
tion et leur développement se présentent sous un tout autre aspect. 
Des deux branches réputées orthodoxes de la science et de la spécula- 
tion indienne, la plus importante n'a pris sa pleine extension que 
quand elle fut un moyen de lutte contre les systèmes de philoso- 
phie indépendante; or l'antagonisme éclata seulement lorsque ceux-ci 
eurent ruiné les bases de l'édifice social fondé sur la révélation des 

(1) Le D*" Frédéric-Hugo Windischmann en a le premier fait Thistoire en 
Europe: Sancarâ sive de theologumenis Vetfantidorum (Bonnse, 1833, îd-8^). 

(2) Journal asiatique, VI® série, Janvier 1866, pp. 5-96. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 367 

Védas et sur Tautorité du sacerdoce brahmanique. Depuis Colebrooke 
jusqu'aux derniers historiens de la philosophie indienne, dont quel- 
ques-uns sont des savants indigènes, il ne s'est produit qu'une seule 
opinion sur l'ordre chronologique des Darçanas ou systèmes de philo- 
sophie au nombre de si'x; tous considèrent leVédànta, en tant que 
doctrine développée, discutée, faisant école, comme le plus récent des 
grands systèmes. 

Philosophie spéculative par essence, le Védânta fut en germe, 
dirait-on, dans tous les travaux qui suivirent la rédaction écrite des 
Védas, surtout dans ceux qui dépassèrent leur interprétation littérale. 
Vint le moment où l'on essaya de formuler une cosmogonie et une 
théogonie ayant leurs racines dans les Ecritures, où l'on tenta de ré* 
duire en théorie les opinions reçues sur le monde, sur Tàme et la des- 
tinée humaine, de les compléter par une démonstration : dès lors, 
selon toute apparence, se produisit un idéalisme panthéistique iden- 
tique au fond à celui qu'a consacré le système élaboré beaucoup plus 
tard et désormais connu sous la dénomination de Védânta. Il se forma 
de bonne heure un mot abstrait pour désigner le travail de la pensée 
philosophique, Mimânsâ, « désir de connaître; y» c'est qu'en effet la 
recherche, la spéculation tenait une très grande place dans les entre- 
tiens des différentes écoles de brahmanes. 

Bientôt on distingua entre la spéculation plutôt pratique qui traitait 
de l'accomplissement des actes recommandés par le Véda, et la véri- 
table spéculation philosophique qui touchait aux plus hauts problèmes 
de métaphysique et de théologie. L'une fut appelée Karma-Mîmânsà 
ou « Mîmânsâ des œuvres, » c'est-à-dire des devoirs religieux d'un 
ordre éle^é et aussi des plus minces prescriptions devant assurer an 
croyant des mérites dans cette vie et au delà; la seconde Ait appelée 
Brahma-Mimânsâ « investigation de Brahma, » c'est-à-dire « de la 
science divine » : en d'autres termes, la théologie contemplative et 
mystique (1). Cette partie supérieure du savoir brahmanique ne cessa 
pas d'être cultivée, tandis que les études auxiliaires de l'interprétation 
des Védas étaient portées par un lent travail à leur dernier terme ; 
telle Alt l'origine de six branches de l'exégèse védique que M. Max 

(1) Pour cette distinction, voir les Mémoires de Colebrooke sur les deux 
Mtmânsas, dans le volume cité de M. Pauthier, et l'ouvrage de M. Win- 
dischmann père : die Philosophie im Fortgang der Weltgeschichie, IV'part. 
p. 1750-1752. 



368 PHILOSOPHIE INDIE!HNE. 

Millier a décrites avec tant de détails dans son livre capital sur la 
plus ancienne littérature de Tlnde (1); elles ftirent Tobjet des traités 
nommés Yédângas ou « membres du Véda » dans un sens restreint : 
grammaire, prononciation, prosodie et métrique, exégèse, rituel, as- 
tronomie (Vyôkarana, çikshâ^ chkandas, nirukta, kalpa, âjyoti&hai. 
Le Védânta est ancien en tant que formule de l'idéalisme ; il apparut 
aussitôt que, la conquête du nord de la Péninsule étant terminée, la 
race des Aryas étant maîtresse de toute la vallée du Gange, les brah- 
manes engagèrent la lutte pour établir leur prépondérance sur les rois 
et les guerriers. On était encore fort loin d'une théorie semblable à 
celle qui fut élaborée par Bâdaràyana dans un célèbre recueil de 
Sùtras; mais ce n'en était pas moins une doctrine aboutissant 
à ridée fondamentale du Védânta, l'idée de Brahma comme de 
l'Esprit absolu, de l'Être pur. Si l'on ne peut prétendre, en remon- 
tant aussi haut, à des définitions exactes, du moins est-on en posses- 
sion d'inductions fournies à la fois par la langue et par divers monu- 
ments littéraires. Ainsi acquiert-on la conviction que la spéculation 
d'où sortira un jour le Védânta avait ses racines dans les croyances 
nationales du peuple dominateur, et qu'elle fut l'objet d'un enseigne- 
ment traditionnel. 

Le nom de Védânta, signifiant « fin, conclusion du Véda, »» était 
entendu, dans le principe et par le plus grand nombre, d'une hautr» 
science, dernier but de toute recherche, de tout effort de l'esprit. C'est 
en ce sens qu'il est usité dans le code de Manou, dont la première 
rédaction remonterait au v« siècle avant Jésus-Christ : le Védânta. 
c'est la doctrine que doit connsutre et approfondir celui qui aspire au 
quatrième degré de la vie religieuse (2), qui veut être sannyasi ou 
ascète accompli. - 

Les rédacteurs du Mânava-dharma-çâstra semblent avoir employé 
le mot Védânta dans une acception antique, plus large que la désigna- 
tion d'un grand système philosophique. Comme il ressort des investi- 
gations spéciales d'un indianiste allemand (3), ce mot aurait indiqué. 

(1) A Hlstory of ancient sanskrit LUercUure, London, 1859, 2« édit. 
1861, in-8**. {The six Vedangas, p. 108-215 de la première édition). 

(2) LxAs de Manou, traduites par A. Loiseleur-Deslongchamps, I. II, d. 
160, et 1. VI, d. 83 et 94. 

(3) D' Fr. Johœntgen, Uber dos Gesetzhuch des Manu. Eine philoso 
phisch-liUeraturhistorische Studie (Berlin 1863, p. 70-77, 80-82, 102-104). 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 369 

au pluriel comme au singulier, la littérature théologique dans son en- 
semble. Çankara Ta entendu de cette façon dans son interprétation de 
passages importants des Brahma-Sûtras (1), et on ne serait pas auto- 
risé parles gloses de KouUoûkaBhattasurManou à le restreindre, pour 
les temps anciens, à la seule collection des Oupanischads. Il est bien 
vrai que, dans la suite des temps, les défenseurs du système védânta 
se sont référés avec un respect tout particulier au témoignage des Ou- 
panischads comme à celui de sources de la plus grande autorité; mais 
d'autres sectes, moins fidèles à Tesprit de la révélation védique, ont 
élevé aussi la prétention d'invoquer ces mêmes monuments dans toute 
espèce de questions. Il reste au moins avéré, quand même on n'appli- 
querait pas le nom de Védânta aux seuls Oupanischads, qu'il convenait 
éminemment à ces méditations philosophiques, pénétrées de l'esprit 
religieux propre aux anciens Aryas, comme il respire dans leurs 
hymnes et chants liturgiques; la langue et le style attestent, aussi 
bien que les pensées, l'âge vraiment ancien de ces ouvrages que les 
lois et les coutumes ont toigours recommandés à la vénération des 
Hindous (2). 

Si l'on comprend sous la dénomination de Védânta tout un ordre de 
conceptions métaphysiques et religieuses, antérieures à la formation 
de l'école proprement dite, on attribuerait dans la même période au 
nom de Yédàngas un sens plus étendu que celui des six sciences auxi- 
liaires, ainsi appelées dans le répertoire des écrits brahmaniques. 
D'après un passage remarquable du code de Manou (3), le terme de 
Védàngas embrassait primitivement tous les textes non mesurés, les 
œuvres considérables en prose qui servent de complément aux chants 
du Yéda, tandis que le terme de Chhandas comprenait les textes mé- 
triques, destinés au chant ou à une récitation cadencée. Les premiers 
avaient aussi reçu la désignation collective de Brahma ou science 
divine, convenant de tout point à la collection des Oupanischads et des 
Brâhmanas, qui nous sera bientôt entièrement connue. Les Oupani- 
schads nous représentent la première expansion de la théosophie in- 

(1) On y lit védârOds, védArOéshu, de môme que t>édâfaa, comme terme 
collectif. 

(2) Fréd. Windischmann Ta prouvé par Tétude des formes et de la syn- 
taxe dans sa monographie citée, Sancara, etc. p. 49-78. 

(3) Lois de Manou, 1. IV, d. 98, chhandânsi védângàni tu sarvàmi, Ibid. 
d. 100, Brahma c?i?iandaskritam chaiva, (V. Johsantgen, 1. cit. p. 73-74). 

24 



370 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

dienne : qualifiées de « Leçons ou Séances, n elles nous donnent une 
idée des problèmes exposés et discutés dans les entretiens des pen- 
seurs dépositaires de la tradition et investis d'une autorité dogma- 
tique. Non- seulement on aura bientôt sous les yeux le texte original 
de ces antiques monuments dont VOupnekhat ne donnait jadis qu'une 
idée imparfaite (1), mais encore on est sur le point de mettre au jour 
complètement les amples commentaires composés sur le texte de cha- 
cun d'eux par des maîtres de l'école védànta, et dont nous dirons 
l'importance à propos des œuvres de Çankara àchârya. La com- 
position des Oupanischads et celle des Aranyakas « ou lectures de 
la forêt, " occupation des ascètes, ont rempli la période de Tancienne 
littérature sanscrite qui a succédé à la formation des recueils de 
prières dits mantras, mais qui a précédé la rédaction des Siktras 
servant d'appendice aux textes réputés sacrés d'entre les livres vé- 
diques : cette période intermédiaire dite des Bràhmanas^ dont le 
nom compréhensif embrasse les traités et dialogues philosophiques 
de l'antiquité védique, répondrait au vu» et au vni« siècle avant 
l'ère chrétienne (2); c'est bien la date la moins reculée à laquelle on 
reporterait l'usage de la méthode et des procédés de la Mimànsà 
dans les discussions savantes qui avaient pour point de départ la 
théologie. 

Sans nul doute, les notions fondamentales de la métaphysique idéa- 
liste du f^itur système védànta se sont répandues, se sont infiltrées 
dans toutes les contrées où prédomina l'enseignement de la caste brah- 
manique. Elles ne furent jamais étouffées par l'ascendant de doctrines 
admises à la libre discussion dans les ermitages et les écoles, malgré 
leur caractère plutôt rationnel, malgré l'indépendance de pensée 
qu'elles affectaient. Ces doctrines se sont affirmées dans la discussion 
orale avant de passer dans des livres. L'influence d'une doctrine philo- 
sophique qu'on nommerait indépendante plutôt que hétérodoxe, le 
Sànkhya, est visible dans les parties fondamentales d]Lt Çâstra de 
Manou (3), et cependant il n'y est liait aucune allusion à des livres de 

(1) M. Alb. Weber a entrepris, à l'aide des document* originaux, 
l'analyse exacte des Oupanischads comprises dans le recueil d'Anquetil- 
Du perron, fondé sur leur version persane (Voir la fin de ce travail au 
tome IX des Indische Studieriy imprimés à Berlin & partir de l'an 1850). 

(2; Max Millier, liist, ofancient sanskrit Literature^ ch. II, (the Brâh- 
mana period), p. 313, sq., p. 427, sq, 

(3) Dans sa dissertation ci-dessus mentionnée» M. Fr. Johœntgen a 



PHILOSOPHIE lîSDIENISE. 571 

cette école, ni aucune mention expresse soit du Sânkhya, soit de Ka- 
pila, son fondateur. Le Code n'est pas plus affirmatif au sujet d'autres 
écoles assez anciennes ; si le terme de Nyàya s-y rapporte à des études 
de logique, il n'y est pas question des travaux de l'école nyâya, ni de 
Gotama, son chef le plus célèbre. De même qu'il y eut plusieurs 
méthodes d'exégèse dont il est resté des traces dans l'histoire du 
brahmanisme, et aussi plusieurs recueils de chants confiés à la garde 
d'anciennes familles de différentes tribus, de même il y eut plusieurs 
explications philosophiques, rationnelles, de l'origine des choses, se 
faisant valoir dans les centres de hautes études de la société des 
Aryas déjà constituée et partagée en castes. Une notoriété plus 
grande peut-être était départie aux systèmes qui excitaient par 
quelques hardiesses l'attention des écoles ; mais ceux qui les profes- 
saient n'étaient pas expulsés de l'enceinte des aranyas ou des ermi- 
tages des forêts, et ils ne subissaient aucune espèce de persécution ; les 
brahmanes , les philosophes et les écrivains qui admettaient dès lors 
l'idéalisme du Védânta, le faisaient librement, mais sans privilège ni 
protection. 

Le Sànkhya ébranlait chez ses adeptes la croyance aux Écritures 
védiques, mais il n'en niait ouvertement ni la révélation, ni l'autorité. 
Il n'apparut, avec ses conséquences religieuses et sociales, que dans 
un enseignement moral sorti tout à coup des hardiesses de ses spécu- 
lations, et parvenu bientôt, par sa popularité, h la hauteur d'une grande 
religion. Le bouddhisme, dont les origines ont été mises à découvert 
de nos jours, Ait le produit de quelques thèses du Sànkhya de Ka- 
pila (2), et il en opéra la rapide vulgarisation. Dans ses livres, comme 
dans sa prédication, il contredit les enseignements de la théologie 
brahmanique, et, dans l'ordre des faits, il constitua une lente mais 
redoutable opposition aux cultes établis, aux privilèges des brah- 
manes et à la distinction légale des castes. 

Tout ce mouvement, dans lequel la puissance brahmanique eut un 
moment le dessous, jusqu'à être dépossédée de sa suprématie dans les 
plus florissants États de la péninsule, fit comprendre le danger des 

consacré un chapitre fort curieux (p. 68 et suiv.) au premier essor des 
systèmes indiens. (Dos Mànata-Qesetzbuch w\d die philosophischen Sûtras). 
(2) Voir, outre 1 ouvrage d'Eugène Burnouf sur le bouddhisme indien 
(Introduction à V histoire, etc. 1844), le Premier mémoire sur le Sànkhya 
par M. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 389 et suiv. Paiis 1852, in-4°. 



372 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

spéculations philosophiques qui ébranlaient la foi à la religion séculaire 
des Dvi(]jas ou <* deux fois nés. » Les bouddhistes, devenus puissants 
sur une grande étendue de territoire, furent attaqués à force ouverte, 
vaincus et enfin expulsés de Tlnde : mais la société brahmanique ne se 
contenta pas de cette victoire ; ses chefs appelèrent à leur aide, pour 
restaurer Tancien ordre de choses, une volumineuse littérature théo- 
logique et légendaire, faisant suite aux Écritures védiques, et aux 
anciens traités de science sacrée. 

En suite d*un état de lutte qui avait duré bien des siècles avant 
d*avoir une issue décisive, on vit se former une puissante école se 
posant comme seule orthodoxe en face des écoles indépendantes aussi 
bien que des sectes hétérodoxes. La Mimânsâ proprement dite resta 
renfermée dans son rôle inférieur et passif de donner la clef des pra- 
tiques du culte ; mais la Mimânsâ supérieure, la philosophie se nom- 
mant désormais Védânta, prit de rapides accroissements, et bientôt 
elle fut la force prédominante, la défense longtemps inébranlable de 
Tancienne religion, qui était de nouveau maîtresse de Tlnde; elle ser- 
vit de lien aux sectes religieuses qui se formèrent au sein même du 
brahmanisme, et d'instrument aux brahmanes dans la polémique 
contre des sectes hostiles à leurs droits et à leurs privilèges. 

La célébrité de l'ancienne philosophie spéculative était grande quand 
fut composée la Bhagavad-GUâ, où les idées de Patandjali sur le Yoga 
ou l'union sont prédominantes : en énumérant ses qualités, en glori- 
fiant ses attributs, l'Être suprême se dit Fauteur du Vôdânta (1), Les 
religions populaires par excellence, fondées sous le nom de Vichnou 
et de Çiva, s'approprièrent le langage et les principes des Yédantios. 
Tout en célébrant librement la puissance de chacun de ces dieux, leur^ 
partisans fbrent portés, quelquefois à confondre leurs symboles jusqu^à 
les identifier, et, d'autre part, ils n'échappèrent pas aux conséquences 
d'une philosophie Idéaliste couvrant en apparence toutes les concep- 
tions et amnistiant toutes les extravagances du mysticisme oriental. 

En dehors du texte conservé des Oupanichads, le monument le plus 
ancien^peut-être qui appartienne en propre au Védânta, c'est le recueil 
d'axiomes^ dits Brahma-SûtraSy c'est-à-dire de lambeaux de phrase 
résumant en peu de mots tel ou tel point de croyance ou de doctrine. 
Evidemment, des traités de ce style, ou plutôt des formules sans style, 

(1) Bhagavad'Gitd, lect. XV, d. 15. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 373 

n*ont pu voir le jour que dans un âge fort avancé de la langue chantée 
et de la langue écrite. Aussi le recueil des Brahma-Sûtras paraît-il 
bien postérieur aux Oupanischads, dont il reflète en partie les idées, 
mais que cependant il interprète assez souvent d'une manière défec- 
tueuse. Il n*a pu venir qu*à la suite des livres d*une rédaction plus 
explicite, mais ne répondant pas aux opinions et au goût de? siècles 
intermédiaires. L'obscurité de la forme esttelle que ces axiomes seraient 
complètement inintelligibles sans commentaire ou glose ; elle fait pré- 
sumer leur date moderne, et nonleur haute antiquité. On incline aujour- 
d'hui à placer la composition des Brahma-Sûtras dans un des premiers 
siècles de Tère chrétienne, trois ou quatre cents ans avant Técole qui 
s'imposa la tâche de les éclaircir, avant l'époque de Çankara qui en fut 
le plus célèbre commentateur (1). 

Quant à l'auteur, ou plutôt quant au principal rédacteur de ces 
mômes Sûtras, la tradition indienne est restée non moins vague et 
incertaine qu'elle l'est à propos des poètes et des philosophes des an- 
ciens temps. Elle le nomme Bâdarâyana, qui est un second nom de 
Vyâsa; mais, malgré l'extension que Tinlagination ihdienne a donnée à 
cette épithète signifiant, «collecteur, compilateur,» on se reftise ù 
croire qu'il s'agisse ici du Vyâsa mythique qui aurait mis en ordre les 
Védas, les Oupanischads et bien d'autres ouvrages (2). On a confondu 
des personnages d'un rôle tout à fait distinct; tout autre est l'idée qui 
doit s'attacher à l'individualité du créateur du Védànta, c'est-à-dire de 
l'écrivain qui l'a constitué comme système philosophique. Bâdarâyana 
serait un personnage réel, un brahmaniste qui avait pris la charge de 
condenser en un recueil de sentences la substance des spéculations 
métaphysiques admises par la plupart des écoles orthodoxes, réputées 
sans danger pour le maintien de l'ancienne religion, pour le respect 
dû à la Çruti ^tradition révélée) et pour l'observation des rites sacrés. 

(1) Sancara, p. 84-85. — Leçons de M. Albert Weber sur VHistoire de 
la liUéraJture indienne, Berlin, 1852, p. 216-18, 2« éd. 257-260; (trad. 
franc, par M. Alfred Sadous, p. 362-64). 

(2) Voir l'ouvrage de Lassen, Antiquités indiennes, tome !•', p. 834. 
Vyâsa n'a pas encore le surnom de Bâdarâyana dans la Bhàratide et, dans 
ce poème, il n y a pas de traces de ses incarnations périodiques, dont parlent 
les Pourânas. 



374 PHILOSOPHIE INDIENNE. 



§ II. 



LA PHILOSOPHIE VÉDANTA AU MOYEN AGE ; SA PRÉPONDERA^'CE AU 

8EIN DES ÉCOLES BRAHMANIQUES. 

C'était trop peu, quand le brahmanisme redevint maître de la plus 
grande partie de Tlnde, de conserver dans quelques centres la science 
suffisante pour interpréter la lettre des textes sacrés. Il fallait ajouter 
aux livres dont la caste sacerdotale était gardienne d'autres livres qui 
en Aissent l'éclaircissement; il était urgent de raviver le sens dos 
traditions par de nouveaux écrits, exotériques de forme, d'un carac- 
tère et d'un ton didactiques, mais d'un style plus clair et d'une syntaxe 
plus régulière. 

Peu de temps après les soulèvements qui aboutirent à la destruction 
presque complète du bouddhisme, après les massacres dirigés dans 
toute la péninsule, vers 680, par Koumârila Bha^^a, les études sacrées 
furent reprises avec une grande ardeur; elles s'étendirent à toutes les 
branches de Tancienne littérature védique et sanscrite, qui portaient 
l'empreinte d'une rédaction sacerdotale. Avec Tappui du peuple et 
"Surtout des souverains, les brahmanes restaurèrent partout la légis- 
lation reposant sur le système des castes d'institution primordiale et 
divine; ils remirent en honneur les rites religieux qui devaient de nou- 
veau exercer beaucoup d*empire sur les multitudes; mais ils redou- 
blèrent d'activité dans leurs écoles, ils ne restèrent pas désarmés dans 
le domaine de la pensée, comme s'ils ne comptaient pas uniquement 
sur la force des coutumes, sur l'attrait des fables, des fêtes et des 
superstitions. 

Des théories anciennes, philosophiques et scientifiques, telles que le 
Sànkhya et le Vaiçéshika, conçues dans un esprit de complet rationa- 
lisme, subsistèrent dans les livres et eurent même de nouveaux inter- 
prètes. Mais ce furent les systèmes de philosophie destinés à défendre 
la foi nationale des Aryas qui reçurent alors d'amples développements. 
Avant cet âge de rénovation pour le brahmanisme, le génie indien 
avait épuisé toutes les solutions qu'à des époques fameuses de l'his- 
toire du naonde la philosophie a données aux problèmes important le 
plus à l'intelligence et à la conscience humaines (1). 

(1) Les écoles néo-platoniciennes d'Alexandrie ont eu connaissance de 
plusieurs des doctrines originales de l'Inde, grâce au commerce d'échange 






PHILOSOPHIE INDIENNE. 375 

Le travail de la pensée brahmanique au moyen âge n*invente plus 
rien, semble-t-il, que Ton puisse qualifier de système original. Elle 
emploie toute sa force à Tinterprétation des textes, en vue de la dé- 
fense des idées auxquelles elle voulait donner le prestige de Tanti- 
quité. L*exégôse et la polémique Toccupôrent plus que la recherche de 

• 

solutions nouvelles pour les plus grands problèmes; il y eut, à vrai 
dire, scission entre les membres d'une même école plutôt que fonda- 
tion d*écoles nouvelles. Mais, on dehors des vastes travaux d'exégèse 
philosophique et mythologique rédigés en prose et compris sous le 
titre général de Bhâshyas^ il se produisit un certain nombre de poëmes 
didactiques, résumant une doctrine et pouvant servir de symbole à ses 
adeptes. De même que pour le Sânkhya et le Nyâya, la littérature du 
Védânta se composa du Sûtras ou axiomes, de commentaires, de trai- 
tés en prose, et de quelques écrits en vers. Seulement, tandis que 
ceux-ci étaient appris par cœur et compris avec facilité, ceux-là récla- 
maient hors de Técole le secours de gloses plus ou moins développées. - 

L'influence de la philosophie mimânsâ dans ses deux branches se fit 
sentir dans toute espèce d'écrits, même dans ceux qui n'apparte- 
naient pas aux sciences philosophiques; c'est bien à ces doctrines reli- 
gieuses que se réfèrent les commentateurs orthodoxes de Manon 
qui ont vécu après le x« siècle, Médhàtithi, Koulloûka, Ràgha- 
vànanda (1) : seulement ces auteurs, qui, en d'autres cas, recourent à 
des transactions ou font violence à la lettre en faveur de leur symbole, 
se servent, sans le cacher, du système hétérodoxe de Kapila pour 
expliquer les vues philosophiques du législateur hindou. 

La même influence s'étendit aux dernières productions scientifiques 
de la littérature brahmanique; elle pénétra les immenses commen- 
taires qui ftirent élaborés, au xiv« siècle, par l'école de Yidjayanagara 
sur les Védas, les Bràhmanas et les Oupanischads. On l'aperçoit dans 
les travaux exégétiques, en partie publiés, de deux frères, ministres 
de Boukka râdija (1355-1370), Màdhava âchârya et SâyaNa àchârya (2), 
sur le Rigvéda et sur d'autres monuments de la théologie indienne, 
sans parler de leur écrit commun sur la MimànsêL,yyâi/a-mâld-vistara. 

qui amena des Indiens à Alexandrie dans les siècles de l'empire romain : 
le Yédànta, dans sa première forme, ne fut pas inconnu aux Plotin et aux 
Porphyre, (tome III des Antiquités iridiennes de Lassen, p. 429 et suiv.). 

(1) Voir la dissertation du D^ Fr. Johœntgen, préface, p. ui-iv, et passim. 

(2) M. Max MQller a imprimé le commentaire de Sâyana dans sa grande 
édition du Rigvéda, aujourd'hui complète en six volumes. 



376 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

Il est curieu:^ de savoir, par comparaison avec la science des com- 
mentaires philosophiques et théologiques prenant un nouvel essor, de 
quels ouvrages on occupa Timagination et on nourrit l'esprit des popu- 
lations indiennes. Ce Aliment principalement les Pourânas, qui mirent 
au jour avec d'étranges accroissements les légendes antiques, héroî- 
ques et mythologiques, appelées encore une fois à une immense popu- 
larité. En présence de ces grands répertoires de fables et d'aventures, 
les ouvrages d'imagination, et, de ce nombre, les derniers drames 
composés en sanscrit et en prâcrit semblent n'offi:*ir qu'une médiocre 
importance, et il n'en est pas autrement des poèmes gnomiqueâ et des- 
criptifs, dont quelques-uns seulement ont conservé de la renonunée. 
Tel est le caractère de cette dernière -et longue période de la littéra- 
ture sanscrite qui suit la renaissance du brahmanisme, opérée au mi- 
lieu du moyen âge par l'alliance étroite de la philosophie védânta avec 
la théologie védique. 

Nous allons étudier de plus près le point de départ de ce mouvement 
scientifique et littéraire en réunissant les faits principaux qu'il esi 
possible de recueillir jusqu'ici sur la carrière de Çankara âchârya. On 
reconnaîtra aisément quelle valeur il faut assigner aux ouvrages san- 
scrits qui furent composés à cette époque, alors que la langue sacrée 
était, depuis plus d'un millier d'années, la langue des livres, et non 
plus la langue du peuple. Quoique très éloignés de l'antiquit'é védique, 
des siècles où les hymnes furent mis au jour, et de ceux où les Écri- 
tures ihrent assemblées en corps d'ouvrages, Çankara et les écrivains 
du même temps ont commenté fidèlement la lettre des livres sacrés 
avec le secours de la tradition encore vivante; ils nous ont transmis, 
par conséquent, l'image fidèle du brahmanisme, comme croyance et 
comme culte, comme philosophie et comme science, comme législation 
et comme morale. 

Le rôle de Çankara a déjà été étudié dans les sources par plusieurs 
indianistes, mais il l'a été spécialement dans cette excellente mono- 
graphie de Windischmann qui n'a point perdu de son autorité à une 
distance de plus de quarante ans. Nous allons esquisser les principaux 
traits de la vie de Çankara, afin d'y rattacher plus d'une particularité, 
intéressante qui n'a pas encore passé dans les écrits européens traitant 
de la philosophie et des lettres indiennes. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 377 

§ III. 
LA VIE ET LES ÉCRITS DE ÇANKARA ACHAIlYA. 

É 

Le nom de cet auteur, Çankara^ signifie : « portant bonheur; » il est 
en harmonie, comme épithôte devenue un des noms de Çiva, avec l'at- 
tachement du savant qui Ta rendu célèbre au culte de ce dieu. Suivant 
les recherches de Frédéric Windischmann, auxquelles la plupart des 
indianistes ont adhéré (1), Çankara serait né dans la seconde moitié 
du vii« siècle de notre ère, et il aurait fleuri jusque vers la fin du vra^; 
né vers 650, il serait mort au delà de Tan 750; sa carrière aurait pré- 
cédé le règne d'un roi de Malabar, Keruman Perumal, qui gouvernait 
vers 800. Originaire du Malabar, né peut-être à Ghidambaram, au N.-O. 
de ce pays, il aurait parcouru linde entière, occupé d'études et de polé- 
mique.Partout il combattit les sectes et les écoles qui n'étaient pas ortho- 
doxes au point de vue du brahmanisme triomphant, surtout les Baùd- 
dhas et les Djaïnas. En beaucoup d'endroits, il fonda des matha ou 
écoles, dépositaires de la seule doctrine philosophique qu'il réputât 
vraie, le Védànta. Toutes les traditions lui prêtent une extrême longé- 
vité, mais ne s'accordent pas sur le lieu de sa mort ; selon les unes, il 
aurait passé dans le Kachmir, et il serait mort, âgé de cent trente- 
deux ans, près des sources du Gange; selon les autres, il serait mort 
plus près de son pays natal, à Kànchî ou Kânchîpura, la moderne 
Kondljévaram (2), ville du Carnatic, où il aurait fait élever un temple 
a Parvatî. 

Selon M. Weber (Littér. ind,, 2« édit.; p. 56 note), on ne peut encore 
bien fixer l'époque de Çankara. Il fut à la fois un adversaire acharné 
des Bouddhistes, et un çivaïte déclaré : cependant, d'après ses œuvres, 
il aurait été plutôt un adorateur de Yàsoudéva qu'il pose comme une 
incarnation, une substitution de Brahmâ. Nilakai^th Gore, brahmane 
converti, voit dans Çankara un Yaischnava, non pas à la façon de 
Râmànudja, mais pourtant un Yaischnava. 

(!) Sancara, p. 39-48. — Troyer, Histoire du Cachemire, t. I, p. 327, 
note. ~ Lassen, préface de la Bhogavad-Gitâ, 2* éd. pp. xxxv ; Antiquités 
indiennes, t. lY, p. 257, 618-620. 

(2) Yoir Wilson, Màckensie collection, t. I, p. 314; et le tome I*' des 
Antiquités indiennes, de Lassen, sur la situation de Kânchi au nord des 
pagodes de Mahabalipuram, prés de Madras, et sur la riche architecture 
de ses temples. 



378 PHILOSOPHIE I?iDIËNr<iE. 

Nous ne reviendrons qu'un instant aux données chronologiques sur 
la yie de Çankara aigourd'hui admises, et sur les inductions de plus 
d'un genre qui les garantissent. D*une part, il a cité des auteurs, tels 
que Sabara-Svàmi-Bhatta, antérieurs au vn« siècle, et il a compté 
parmi ses maîtres un de leurs contemporains, Govinda, surnommé 
Bhaganat, et aussi Yati (1). D'autre part, les principaux disciples qu'il 
a formés ont composé leurs écrits au ix« et au x« siècle, c'est-à-dire 
avant la naissance d'écoles célèbres ou du moins populaires, qui se 
sont éloignées sensiblement de la sienne. 

L'enseignement de Çankara se répandit rapidement dans l'Inde 
entière, à la faveur de ses voyages dans divers États, et une partie de 
sa renommée fut fondée sur les controverses qu'il soutint en plusieurs 
pays avec autant de succès que d'éclat : il aurait remporté, au Kachmir. 
dans un âge fort avancé, des triomphes signalés sur ses adversaires. 
L'ensemble des vues et des doctrines de Çankara constitua une école ; 
mais elle ne resta pas sans divisions : ses partisans, dit-on, étaient 
partagés en dix classes; les différentes sectes qui remontent jusqu^à 
lui se sont perpétuées à Bénarès, où elles professent exclusivement le 
Védànta (2). 

La renommée que Çankara s'est acquise comme philosophe et théo- 
logien repose en partie sur sa fécondité littéraire, comprenant 
des ouvrages étendus en prose, et quelques poëmes. La tâche la plus 
considérable qu'il ait remplie comme écrivain, c'est celle de commen- 
tateur des anciens livres brahmaniques renfermant les principes du 
Védânta et la démonstration générale de ce système. Nous nous occu- 
perons d'abord de la classe de ses écrits que l'on comprendrait sous le 
nom de Bhàshyas ou de grands commentaires 

Les ouvrages exégétiques de Çankara ne ressemblent pas -à ces 
gloses composées aux époques inférieures de la civilisation indienne, 
pour servir à l'éclaircissement partiel d'un texte plus ou moins célèbre. 
Ils décèlent un esprit puissant et original qui a mis en lumière tout un 
ordre d'idées anciennes,spéculatives et religieu8es,qui n'avaient pas été 
encore suffisamment développées et reliées entre elles. Ils sont tirés 
d'une connaissance approfondie des sources antiques, et ils ont servi 
merveilleusement le dessein qu'avait leur auteur de défendre ^a foi 

(1) Comme on lit dans rinscription finale do plusieurs de ses traités, par 
exemple, Catarlogue dos manuscrits de Berlin. n° 614, p. 178, note 3. 

(2) Voir l'ourrage cité de Lassen, t. IV, p. 019-620: 



PHILOSOPHIE lNDIE?î?iE. 379 

des Aryas et d'affermir les bases de la société brahmanique . la pensée 
du philosophe attaché aux principes du Védânta était partout à Tunis- 
son avec celle du croyant, du brahmane imbu de la science .et des 
droits de sa caste. Malgré l'ampleur des commentaires de Çankara, il 
restait place encore au travail des glossateurs qui élucideraient son 
opinion jusque dans les détails et qui disserteraient sur le sens des 
termes. Une glose ou iikâ a été ajoutée par une autre main, presque 
toujours, au Bhâshya ou premier commentaire, travail du maître. 

Çankara àchàrya a illustré de ses observations dogmatiques et litté- 
rales un grand nombre de livres vénérés pour leur kge ou pour leur 
caractère sacré; on citerait en première ligne les Oupanischads les 
plus renommées comme expression de Tantique sagesse, mais renler- 
inant en principe le panthéisme idéaliste du Védânta : c'étaient le 
Vrihad AranyaJia, VAitaréya Upanisfiod, le Chandogya Upanishad^ 
ot plusieurs autres traités du même titre, Taittar&ya, Praçna, Svétàs- 
ratura, etc. On peutjuger aujourd'hui de l'importance du commentaire 
perpétuel de Çankara, depuis que les éditeurs de-la Bibliotheca indica, 
parmi lesquels on distingue le docteur Edouard Roer, ont imprimé le 
texte même du Bhâshya sous le texte original (1) : c'est un service 
signalé rendu aux lettres indiennes par des membres européens et 
indigènes de la Société asiatique du Bengale. 

On rapporte à Çankara la composition de commentaires du même 
genre sur des ouvrages d'un âge postérieur, portant le titre d'Owpani- 
schads, par une sorte de contrefaçon intéressée des ouvrages ainsi 
nommés; par exemple, la Nrisinha Upanishad, rédigée au vii« siècle 
de notre ère selon les idées d'une secte vichnouïte voulant glorifier la 
quatrième incarnation de son Dieu (2). De tels ouvrages se composaient 
de deux parties, l'une remplie de actions et d'aventures agréables aux 
sectaires; l'autre, au contraire, toute philosophique, définissant les 
attributs de l'Esprit suprême, identifié à Brahiûà et à d'autres grands 
dieux. Dans la seconde section de ces fausses Oupanischads dominait 
la philosophie Védânta (3) ; c'en est assez pour justifier le travail au- 

(1) Les volumes II, III, VU et VIII de la première série de la collection 
publiée ù, Calcutta, en fascicules, format in-8", en caractères dévanagaris, 
de 1850 à 1855. 

[2] Celle où Vischnou était revêtu d'un corps d'homme, mais avec la 
tête et les griffes d'un lion. 

(3) M. Alb. Weber a signalé le fait dans sa dissertation sur la RAma- 



38D PHILOSOPHIE INDIENNB. 

qnel se serait livré Çankara sur la lettre de productions si inférieures 
en âge et en autorité à celles qu*il avait longuement commentées. 

La Bhagavad'Gità, ou « le chant du bienheureux. » qui a été insérée 
comme épisode philosophique dans le Mahàbhàrata, mais qu*on peat 
en détacher comme œuvre importante de la poésie didactique, a été 
comprise dans les études exégétiques de Çankara; ce maître et son 
disciple Ànandagiri ont pu Tinterpréter dans Tesprit du Védânta. 
malgré Timportance qu'y a prise la théorie du Yoga ou de Tunion. 

Le travail capital qui assura la réputation de Çankara parmi les 
penseurs indiens, ce tii son interprétation des Sùtras de Bàdarâyana. 
Ces sentences, intitulées Brahma ou Çâriraka-Sûtras, c'est-à-dire 
axiomes de Brahma, de TÈtre divin, ou de TEsprit incorporé, sont 
toutes très brèves et fort obscures, comme si l'initiateur s'était réservé 
le privilège d'en donner la clef. Çankara, se faisant le vulgarisateur 
des doctrines cachées dans ces Sûtras, les a fondus dans le texte 
naturellement fort développé de ses explications. L'exposé de Çankara 
lui-même n'est pas dégagé des obscurités inhérentes au langage ab- 
strait de la spéculation indienne; mais il présente un style tout diffé- 
rent de celui des Sûtras, et sa prose contraste avec ces formules par 
la régularité et la fermeté des constructions au degré où la syntaxe 
du sanscrit comporte ces qualités. Le Bhàshya de Çankara est intitulé : 
Ratna-prahhâ'hhâsita^ ou, « Éclaircissement de la clarté des perles; " 
il renferme 555 sûtras, distribués en quatre lectures (Adhâyayas), 
divisées en quatre sections ipàdas). On est depuis peu d'années en 
possession du texte original des axiomes de Bàdarâyana (4), avec le 
commentaire de Çankara et la glose de Govinda Ananda, qui le suit à 
la marge de chapitre en chapitre. 

Dans l'encyclopédie de la littérature et des sciences brahmaniques, 
où les écrits de philosophie sont compris dans la catégorie des Oupân- 
gas, faisant suite aux Yédas et aux Yédângas^ on considère le recueil 

Tàpaniya-Upanishad (Mém.de TAcad.des sciences de Berlin, 1864, p. 271- 
272), et dans son analyse de la Nrisinha-Upanishad {Ind. Studiefi, t. IX, 
1865, p. 54, 61 et 68). 

(1) T?ie aphorisms of the VédârOa, by Badarayana, wUh the Commentary 
of Sankara and thegloss of Govinda ananda (13 fascicules de la Bibliolhêca 
indica, 1« série; publiés de 1852 à 1863 â Calcutta, d'abord par les soins 
du docteur Ed. Roer, et plus tard d'un pandit, et formant deux volumes 
ensemble de 1,155 pages in-8«>). 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 381 

des Brahma-Sûtras comme fondement de Tétudè de la seconde Mî- 
mânsâ ou du Védânta; c*est à ce titre qu'il est analysé par un brah* 
maniste moderne, Madhusûdhana, dans son tableau général de la 
littérature orthodoxe des Hindous (1). Mais, tout en le déclarant une 
œuvre capitale dépassant en mérite toutes les autres, le même auteur 
recommande d'apprendre à la mieux connaître dans Texposé qu'en a 
fait le vénérable Çankara, sous forme de commentaire. 

L'œuvre de Çankara a d'autant plus d'intérêt, à titre de source, 
qu'elle est à la fois dogmatique et polémique : elle soutient les thèses 
du Yédànta, mais elle en rapproche les objections des écoles les plus 
célèbres qu'elle discute et réfute tour à tour, par exemple, du Sânkhya 
de Kapila, du Yoga de Patandjali, du Vaiçéshika (2). C'est là qu'on dé- 
couvre la vivacité de la lutte qui était engagée entre les partisans de 
la lot brahmanique et les représentants de ces systèmes rationalistes, 
avant que le Védânta eût pris le dessus en conciliant la croyance avec 
la spéculation, la religion avec la métaphysique ; là aussi on peut se 
convaincre du goût persistant des Hindous de toutes les sectes et de 
toutes les écoles pour des discussions fort subtiles qui passaient du 
terrain de la science sur celui du mysticisme, qui comprenaient les 
théories de l'atomisme et les problèmes de logique avec les vues les 
plus hasardées de l'idéalisme. 

Une seconde classe des productions de Çankara serait formée par 
les poëmes et les traités Védantiques qui se sont conservés sous son 
nom. Confiés facilement à la mémoire, ils étaient destinés pour la plu- 
part à populariser les opinions de l'école dominante. 

Celui des poèmes attribués à Çankara qui semble lui appartenant 
sans conteste est VAtmabodfia que nous allons faire connaître dans 
une nouvelle version annotée; il renferme une courte exposition du 
système védânta conforme à celle que le même auteur en donne dans 
d'autres écrits (3). Par contre on lui refuserait la composition de deux 

(1) Le petit traité de Madhusùdhana a été publié en sanscrit et traduit 
en allemand, par Alb. Weber, au tome l'*" de ses Indische Studien. (Voir 
les passages sur le Védânta, pages 8-9, et pages 1 9-20). 

(2) Le Révérend Banerdjea, Indien converti, qui enseigna au Bishop's 
Collège de Calcutta, a relevé^ en manière d'exemple, plusieurs des réponses 
de Çankara â ses adversaires dans ses Dialogues on ihe hindu phUosophy. 
(Dial. VIII, édit. de Londres, 1861, l.vol. in-8o, pages 337 et suiv.).* 

(3) Voir Lassen, Aniiquiiés indiennes, t. III, p. 581, et t. IV, p. 837. 



382 PHILOSOPHIE IXDIE^i^E. 

autres petits poëmes : le Mohamudgara et le Bàlabodhani. Le pre- 
mier, intitulé « Maillet de la folie, « résume en treize distiques les con- 
seils de Tascétisme indien, comme Tont entendu les sectes; il a déjà 
été publié et traduit plusieurs fois (1). Le second, dont le titre signifie 
« Instruction des ignorants, » exprime, en quarante-sept distiques, 
avec les opinions connues do Técole, défendues par Çankara, des 
assertions qui se sont produites assez longtemps après et qui sont 
énoncées dans des productions relativement modernes, telles que le 
Védànta-Sàra (2); il a été publié et commenté par Frédéric Windisch- 
mann, en tête de sa précieuse dissertation sur Técole. 

Les manuscrits mettent sous le nom de Çankara des pièces en ver^ 
et en prose, qui traitent de VAtman ou rEsprit,.dans le sens de la doc- 
trine védan tique (Atmopadéça), Il existe en ce genre, dans la seule 
collection Chambers, deux opuscules didactiques, Tun, AOnat^nâno- 
padéçavidhi (3\ en quatre khandas ou sections; l'autre, Upadéçctsa- 
hasri (4), sommaire doctrinal très renommé en un millier de çlokas. 

On rencontre, d'autre part, quelques poèmes mythologiques attri - 
bues de même à Çankara âchârya, quoique d'un caractère et d'un ton 
fort différents des précédents. Ils ont trait à la glorification de Çiva 
dont il était un zélé partisan ; c'est, par exemple, la louange de ce 
dieu, surnommé Bakschinâmûrti^ en dix stances (5); un hymne en 
l'honneur de Parvatî, épouse de Çiva, A^iandalahari, - ou l'Onde de la 
Béatitude n : ce morceau serait assimilé à ces panégyriques versifiés 
appelés Mâhâtmya et con) posés à proAision par les sectaires de Hnde 
en l'honneur de leur dieu favori (6). 

(1) Asiatic Researches, t. I®*". — Voir au tome XII, 3® série, du Journal 
asiatique (1841), le texte que nous avons annoté diaprés un ms. de Paris, 
ainsi qu'une nouvelle traduction française que nous reproduirons ci-aprés. 
— Voir aussi la Sanscrit anthology de Haeberlin (Calcutta, 1847, p. 255-25(5). 

(2) Çankara, caput i, p. 48, et le commentaire du Bàlabodhanl, sur les 
dissidences de doctrines dans cette classe d'écrits védantiques. 

(3) Catalogue des mss. de Berlin,, par M. Weber, ms. 678, n** 3, p. 180. 

(4) Ibid. ms. 614, 36 folios, p. 178. Voir Colebrooke, Essays, 1. 1, p. 335. 

(5) Le texte en a été lithographie à Bombay (1859); il existe dans la 
collection de Berlin, n^ 615. (Catalogue de M; Weber, p. 179.) 

(6) Ce morceau curieux a été imprimé en sanscrit d'après une édition de 
l'Inde^ et traduit avec notes par le capitaine Troyer, dans le Journal asia- 
tique (3^ série, t. XII, p. 273 et suiv. p. 401 et suiv.]. Hœberlin l'a inséré 
dans son Antliologie, p. 246 et suiv. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 383 

Restaurateur des institutions brahmaniques, Çankara s'était fait 
ouvertement promoteur d'un des grands cultes de la religion domi- 
nante, celui de Çiva. Il flit le fondateur des sectes civaïtes du nom do 
Bandi et de Baçanâmi, sectes ne dififérant pas essentiellement Tune 
de l'autre, mais représentant par leurs pratiques le quatrième état ou 
àçi^ama de l'ancien brahmanisme, la vie des Sannyasis; tous les sec- 
taires honorent Çiva de préférence à d'autres grandes divinités; quel- 
ques-uns étudient la philosophie dans les Oupanischads, avec consul- 
tation pour ainsi dire exclusive des commentaires de Çankara et de 
son école (1). L'attachement de ce philosophe aux rites du çivaïsme 
fut porté au point qu'on fit de lui après sa mort une incarnation de 
Çiva (2); mais cette fiction, qui ne fut pas généralement adoptée, n*ôt'> 
rien à la réalité historique du rôle de Çankara. Ou retrouve ici, d'ail- 
leurs, les procédés d'un syncrétisme identique à celui qui a prévalu 
dans l'âge avancé de toutes les religions païennes. Le théologien qui 
glorifiait de préférence Çiva aurait admis et même défendu l'identité 
de Çiva et de Vishnou; il aurait dit du premier ce que les poètes d'au- 
tres écoles répétaient du second, et il aurait approprié de même à la 
louange de son dieu favori ce que les philosophes avaient inventé en 
l'honneur de Brahma. Ainsi les attributs de la divinité suprême 
étaient-ils départis par les penseurs de l'Inde tour à tour à la persou' 
nalité divine qui attirait à elle le plus d'adorateurs et qui était le cen- 
tre de cultes populaires. 

Le renommée de Çankara fut assurée par les travaux de nombreux 
disciples qui reçurent de lui la direction de l'école védànta, et qui no 
négligèrent pas de rehausser ses services. Le plus célèbre d'entre eux 
est Anandagiri, qui avait fleuri peu après lui ; on le place à coup sûr 
avant le xi« siècle. Non-seulement il contribua à la propagation des 
principaux ouvrages de son maitre par des gloses ou likâs qui les 
élucidaient sur plusieurs points, et que l'on a jointes, de nos jours, au 
texte imprimé de ces ouvrages (3) ; mais encore il lui consacra une 

(1) V. Troyer, Observation sur VAnanda-lahari, et Lassen, Antiq. ifid. 
t. IV, p. 620-622, chapitre sur l'extension des sectes vishnouïtes et civaïtes. 

(2) Fr. Windischmann, loc. cit. p. 43. — Colebrooke, Asiatic Res, 
t. VIII, p. 467. — Mâdhava aurait (dans un passage du Çankara-Yidjoya) 
fiait dire par Çiva : <* YcUindrah Çankaro ndmnà bhooishyàmi mahUcUé. n 

(3) Dans les éditions des Bhàshyas de Çankara sur les Upanischads, que 
nous avons citées plus haut (Calcutta, 1850, ann. suiv.). 



384 PHILOSOPHIE n<DIENNE. 

biographie en vers sous le titre de Çankara-dig-vidjoya « Victoire de 
Çankara en tout pays (1). » 

L'exemple d'Anandagiri flit suivi par plus d'un écrivain qui voulnt 
rendre hommage à Çankara dans les siècles suivants; on connait trois 
autres ouvrages d'un but semblable au sien (2). C'est d'abord Je Çan- 
kara-charitra, dont il existe des versions dans des langues populaires 
de la péninsule (3); le Çanhara-hcUhày d'un auteur inconnu, et enfin le 
Çankara'Vidjaya, composé au xn^e siècle par Màdhavâchârya, sur- 
nommé Vidyàranya, « forêt de science, » qui poursuivait l'œuvre de 
Çankara comme défenseur du brahmanisme orthodoxe dans la philo- 
sophie et dans la polémique. Cette dernière source est jugée d'un 
grand prix, parce que Mâdhava a combattu et refaite d'une manière 
approfondie les écoles et les sectes sur lesquelles Çankara avait rem- 
porté tant de triomphes six cents ans auparavant. 

Les succès de Çankara dans la controverse l'ont fait passer pour un 
persécuteur acharné des sectes les plus opposées à Torthodoxie qu*il 
prétendait faire triompher dans les États brahmaniques. Il a passé 
pour auteur du massacre des Djaïnas à Yudhapura, et il a été repré- 
senté comme destructeur des hérétiques dans des écrits d'histoire 
littéraire en plusieurs langues. Dans le Bhahta Mâla, recueil de 
biographies en hindoustani (4), remontant à la an du xvi« siècle, il est 
exalté à ce sujet dans un chhappài ou sixain où on lit (5) : 

« Le héros Çankarâchârya, le gardien de la loi, s'est manifesté dans 
le Kali-yug. 

(1) Voir le sommaire du livre placé par M. le professeur Westergaard 
dans la description du manuscrit de Copenhague, n*' XIII (Cqdices indid 
bihliothecœ Reg. Haun, p. 10-11. Haunise, 1846, in-4^). — On a publié à 
Calcutta, dans la seconde série de la Bibliotheca indica^ le premier fasci- 
cule du texte Çahkara-vidjaya, par Anandagiri (1864, in-8°). 

(2) Voir Lassen, Antiq. ind. t. IV, p. 618 et les notes. — Au nombre des 
sources, ce savant met aussi le EéraXa-Utpaiti, histoire et description do 
Malabar. — Cf. Wilson, Asialic ResearcheSy t. XVII, p. 177. 

(3) Cette biographie existe en télougou, ïi^ XIV des manuscrits décrits 
par Wilson (Mackensie Collection, t. I, p. 314). 

(4) <• Cet ouvrage, dont le titre signifie « rosaire des dévots, » contient la 
vie des principaux saints hindous, particulièrement des Vaïschnavafi. • 
(Garcin de Tassy, Histoire de la littérature hindoui et Mndoustani, t. L 
p. 378-379). 

(5) Traduit par M. Garcin de Tassy, tome II p. 43-47. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 38S 

n II extirpa les mécréants qui vivaient ignoramment, privés de liens 
religieux, et qui méconnaissaient Dieu dans leur langage. Il extirpa 
tous les hérétiques quelconques. 

*• Bref il punit ceux qui lui résistèrent et il arriva à la voie élevée 
de la vérité. On célèbre sa grande réputation dans la limite de sa 
bonne conduite. » 

Les succès. de Çankara dans la polémique religieuse ont donc été 
relevés jusque dans les productions des siècles modernes de Tlnde en 
plusieurs langues. Il n*est pas moins curieux de savoir quel usage ont 
fait de sa renommée les écrivains parsis des derniers siècles pour 
rehausser la puissance de Zoroastre, leur prophète (1); ils ont mis 
aux prises avec celui-ci le brahmane Tchengrégatchah, c'est-à-dire 
Çankara âchârya, fier de ses victoires, et ils Tout représenté vaincu 
par Zoroastre, se convertissant à sa loi et entraînant avec lui quatre- 
vingt mille sages de Tlnde. C'est là, au moins, un témoignage de Tim- 
mense popularité des triomphes de Çankara. 

§ IV. 

SOMMAIRE DES DOCTRINES FONDAMENTALES DE L*ÉCOLE VÉDANTA 
. DANS LE TEMPS DE SA SPLENDEUR AU MOYEN AGE. 

Le résumé du système védânta fait par Colebrooke a passé dans les 
livres européens; la plupart des auteurs n*ont fait que reprendre en 
sous-œuvre Vexamen critique quUl avait tiré des documents indigènes 
encore inédits. La doctrine est obscure, en tant qu'elle dérive de la 
contemplation plutôt qu'elle ne procède de la recherche philosophi- 
que; cependant elle relève d'un petit nombre de dogmes, et, une fois 
qu'on les a compris, le reste n'a plus besoin d'explication approfondie. 
Il est plausible, en attendant, de répandre des données plus précises 
sur des ouvrages qui font époque dans l'histoire d'une doctrine fa- 
meuse, et qui peuvent servir à mieux reconnaître ses vicissitudes 
intérieures et ses rapports avec d'autres doctrines indiennes. Pour 
en venir à ces aperçus littéraires, nous ne pouvons nous dispenser de 
définir le Yédànta tel qu'il Ait enseigné et professé quand il sortit 

(1) Le Brahmane Tchengrégaichah (d'après une vie persane analysée 
par Anquetil), notice de M. Michel Bréal, dans le Journal asiatique 
(juin 1862, 5« série, t. XIX, p. 497-502). 

25 



386 PHILOSOPHIE indienne. 

du fond des forêts ou des temples pour revendiquer une Téritable 
suprématie sur toutes les écoles brahmaniques dans les pays ortho- 
doxes de rinde. L*émiuent auteur des Antiquités indiennes a placé 
l'esquisse du système dans le tableau général de la civilisation pen- 
dant la troisième période de l'histoire de Tlnde, répondant à peu prés 
à la période qui a le nom, de moyen âge dans 1 histoire de TEurope (1). 

C'est un fait bien acquis à la science que la naissance tardive du 
Védànta comme école, si Ton tient compte de la notoriété d'autres 
écoles s'afïirmant d'ancienne date et se perpétuant sous le nom d*nn 
seul chef : le Sànkhya, le Yoga, le Nyàya, le Vaiçéshika. Outre des 
inductions depuis longtemps admises, on possède à ce siyet le témoi- 
gnage assez récent de savants hindous, convertis au christianisme, 
initiés par le contact des Anglais les plus instruits à la philosophie 
grecque et à celle des nations européennes. Dégagés de préjugés 
invétérés chez leurs compatriotes, ils ont étudié, sans illusion ni parti 
prls„ la succession et la lutte des idées au sein de la race Indienne, et 
ils ont pu prononcer avec impartialité sur l'antiquité relative des 
principales doctrines (2). Il est aujourd'hui avéré que, malgré ses 
hautes visées, ses tendances religieuses et mystiques, ses conclusions 
idéalistes dans le sens le plus rigoureux, le Védànta s'est éloigné nota- 
blement des traditions et des conceptions de l'âge védique; il avait 
sa source dans les habitudes spéculatives du peuple, mais il est né, 
comme système, en quelque sorte des nécessités de la polémique reli- 
gieuse et des efforts tentés en faveur du régime des castes fondé sur 
la révélation des Yédas, quand le sacerdoce eut repris son ascendant 
politique sur le sol de l'Inde. 

Tandis que la première Mîmânsâ donnait le devoir, dharma^ l'obser- 
vation de la loi, comme but suprême de la spéculation, la seconde aspi- 
rait au divin, hrahma, et regardait la science du divin comme le but 
final des Védas, Védànta^ ainsi qu'il a été dit plus haut. Son premier 
axiome, c'est l'excellence du désir de pénétrer le divin : brahma-cyidj- 
nâsà. Grâce à la connaissance de l'essence véritable du divin, l'esprit 
uni passagèrement à un corps, et dit, en conséquence, çârlraka^ « in- 

(1) Chr. Lassen, t. IV, 1862, p. 336-340. — Cette troisième période va 
du iv« siècle de notre ère au xi*. 

(2) Voir les articles de M. Barthélémy Saint-Hilaire dans le Journal des 
Savants, année 1864, sur les ouvrages du Rév. Krishna Mohun Banerdjea 
et de Néhémiah Nllakantha Çastrigore, brahmane converti. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 387 

corporé, » est délivré de ses liens, et, en dernier ressort, de la néces- 
sité de la renaissance dans une série d'autres existences (1). 

Selon les Védantins, il n*y a que TEsprit, l'Être un, le principe divin, 
qu'on rappelle Atman ou Brahma, ou d'autres noms; c'est l'Être véri- 
table, éternel, tout-puissant, multiple dans ses manifestations; âme 
universelle, âme du monde, comme auraient dit les Grecs : il pénètre 
tout, comme l'ôther; il est immuable, constamment heureux, possé- 
dant de sa nature tout éclat et toute science. 

I/Être, le divin, produit toutes choses : ce sont des écoulements de 
son intelligence; il est contenu dans toutes choses, qui, après leur dis- 
solution, rentrent en son sein. Le divin, c'est là cause idéale, mais non 
la cause réelle du monde; une partie seulement du divin passe dans la 
création, tandis que le divin reste exempt do qualités déterminées. 
Dans l'ordre de la création matérielle, l'éther, la lumière, l'air, l'eau 
et la terre émanent l'un de l'autre, de sorte que chacun de ces élé- 
ments possède une qualité de plus que celui qui le précède : ainsi la 
terre, nommée la cinquième, possède la visibilité, la propriété d'être 
perçue par l'ouie, sentie par le tact, et aussi flairée et goûtée. 

Les âmes individuelles sont des portions de l'àme universelle; en 
tant que détachées de celle-ci, elles ont un mode particulier d'exis- 
tence. Chacune d'elles est renfermée dans un triple corps ou, plus 
exactement, dans une triple enveloppe, laquelle est appelée « corps 
subtil, » sûkshma'Çarira^ ou bien linga-çarira. De ces trois enve- 
loppes, la première, nommée vidjnânamaya^ c'est-à-dire « apte à la 
connaissance, » e^ formée des éléments idéaux et primitifs dits tan- 
mâtra; elle est le siège de l'organe de la buddhi ou de la raison. La 
deuxième est dite manomaya, comme renfermant le manas^ le sens 
intime. La troisième, dite indriyamaya, possède les sens délicats de 
la perception, et elle est le siège des forces vitales. 

Par opposition à la nature en quelque sorte spirituelle de cette 
triple enveloppe de l'âme, du « corps subtil, »» on appelle l'autre corps 
externe, sensible, matériel, sthûla-çarira^ c'est-à-dire •« corps gros- 
sier » : il provient d'éléments grossiers, et il est le siège des cinq sens; 
il subsiste seulement depuis la naissance jusqu'à la mort d'un être 
vivant. 

(1) Consulter Fr. Windischmann, Sancara, pp. 87, 127 et suiv. — 
Lassen, Anliq. ind. t. IV, p. 838 et suiv. — Le Mémoire de Colebrooke 
sur le Védânta, Miscellaneoiis Essaya, t. I, p. 338 et suiv. (trad. do Pau- 
thier, p. 151 et suiv.). 



388 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

Si on la coDsidôre dans ses relations avec le corps auqael elle est 
étroitement liée, Tàme individuelle subit cinq états différents : elle 
veille, elle rêve, elle est plongée et absorbée dans le sommeil, elle 
meurt à moitié ou tout à fait, ce qui veut dire : elle est séparée à demi 
ou définitivement du corps. 

Dans rétat de veille, Tâme se trouve réellement unie au corps; elle 
perçoit les objets, et elle est active sous la conduite d'une sagesse 
divine qu'on appellerait providence, si cette notion pouvait se pro- 
duire dans la métaphysique du panthéisme sans une inconséquence 
évidente. Dans l'état de songe, ses conceptions sont des illusions; le 
rêve tient le milieu entre la veille et le sommeil. Dans le profond som- 
meil, l'âme, sortant de la petite cavité du cœur, dite dafiara, remplie 
d'éther, fait retour par l'artère sushumna, à travers le crâne, jusqu'à 
Brahma, c'est-à-dire au principe universel. La stupeur ou l'évanonis- 
sèment est pour elle une demi-mort, avant le moment où elle quitte 
tQut à fait le corps grossier. 

De même que l'immense majorité des philosophes indiens, les Védan- 
tins professent la métempsycose ; ils enseignent qu'après la mort l'âme 
est soumise à des migrations à travers plusieurs nouvelles existences. 
Les âmes vertueuses s'élèvent dans des régions supérieures au monde 
terrestre, et elles jouissent du fruit de leurs bonnes œuvres jusqu'à ce 
que la somme de leurs mérites soit enfin épuisée. Ce temps écoulé, 
elles sont appelées à renaître, et les conditions de leur rie nouvelle 
sont déterminées par le caractère de leurs penchants et de leurs actes 
dans les vies antérieures. La même loi s'applique atfx âmes coupables, 
condamnées à renaître dans divers corps après un séjour dans de 
basses et sombres régions. Le but suprême des efforts de l'homme, 
c'est le passage final dans le monde de Brahma, où l'âme,. délivrée de 
tout lien, retourne à sa source et se confond avec son principe. 

C'est sur l'obtention de cette délivrance définitive, qui est l'absorp- 
tion en Brahma, qu'éclate surtout la dissidence des deux écoles 
orthodoxes du nom de Mimânsâ; d'après la première, la fin suprême 
est atteinte par la piété, par les devoirs, par les sacrifices et les diffé- 
rentes observances que ses livres exposent minutieusement; d'après 
la seconde, elle l'est éminemment par la parfaite connaissance des 
Iirincipes de l'école, pourvu que les actions soient vertueuses. 

VAtmabodha de Çankara, comme on en jugera dans une version 
commentée, adhère à la thèse fondamentale de la seconde Mimânsâ (1); 

(1) D'après les 68 distiques du poème, M. Charma en a condensé les 



PHILOSOPHIE INDIENTSE. 389 

si l'àme est un jour délivrée des naissances terrestres, elle y parvient, 
non par l'action, mais par la science. Au point de vue légal, en rapport 
avec les institutions politiques, Técole védânta était favorable à Tob- 
servance des cérémonies des pratiques du brahmanisme ; mais elle 
consacrait partout dans ses livres la -supériorité et même Tindépen- 
dance absolue de la spéculation philosophique. 

L'autorité de Çankara a maintenu longtemps après lui dans la 
plupart des écoles les conceptions métaphysiques dont il avait fait les 
bases du Védânta. Mais, vers la fln du moyen-âge, on s'en éloigna 
notablement même dans des écoles qui avaient relevé de la sienne. On 
placerait à une grande distance de ses écrits un ouvrage védântique, 
fort vanté jusqu'à nos jours par les membres de l'école, employé même 
par eux comme manuel ; c'est le Yédânta-Sâra, ou « l'essence du 
Védânta, » qui eut pour auteur Sadânanda, surnommé Advaitânanda : 
deux noms qui se rapportent aux attributs de l'Esprit, l'Ètre^suprême 
de l'école, indivisible, éternel, parfaitement heureux. Ce traité invoque, 
il est vrai, en première ligne, l'autorité des Oupanischads, mais il 
signale un développement postérieur de la doctrine que les travaux 
de Çankara semblaient avoir fixée. 

Composé inégalement de vers et de prose, le Védânta-Sâra est 
aujourd'hui suffisamment connu en Europe ; après la première édition 
qui en fut donnée dans l'Inde, il fut traduit deux fois en allemand, à 
peu près à la même époque, par Othm^^r Franck dans sa réimpression 
du texte sanscrit (1), et par Frédéric Windischmann dans l'ouvrage de 
son père sur la philosophie orientale (2). Plus récemment, le docteur 
Ed. Roer, alors secrétaire de la Société asiatique du Bengale, en a 
donné une version anglaise dans le journal de cette société (3). On 
possède la glose de Ràma-Krishna-Tirtha sur ce traité, imprimé à 
Calcutta en 1829; elle est intitulée : Vidran-mano-ranc^jani, « délecta- 
tion du cœur du savant. »» 

Beaucoup d'autres ouvrages appartiennent à la phase moderne de 

formules en peu de lignes dans une de ses leçons de la faculté des lettres 
de Caen, recueillies par M. Joachim Menant Essai sur la philosophie 
orientale, etc., 1842, p. 95-96). 

(1) Die Philosophie der Hindu, m. s, w. (MQnchen, 1835, in-4o). 

(2) Die Philosophie im Fortgang, m. s. to., P. IV, Bonn, 1834, p. 1777- 
1795. 

(3) Tome XIV, p. 160 et suiv. Calcutta, 1845. 



390 * PHILOSOPHIE INDIEISNE. 

• 

l'histoire du Védânta : tels sont les Bhâshyas composés vers la fin du 
moyen -âge et même dans des siècles fort rapprochés de nous. Les 
anciens Sûtras ont toujours été invoqués comme leur point de départ, 
dans les travaux des écoles qui prétendaient professer le véritable 
Védânta, malgré de profondes dissidences : on citerait par exemple le 
nouveau commentaire des Brahma-Sûtras, rédigé au xi® siècle par 
Râmânudja, fondateur d'une secte vischnouite assez célèbre, les Çri- 
Vaishnavas, ayant adopté en principe les opinions des Védantins. (1). 

Les monuments littéraires attestent suffisamment la prépondérance 
que l'école védânta conservait sur les autres dans les derniers siècles 
du moyen-âge, Le drame allégorique composé vers le milieu du 
xi« siècle par Krishna Misra, sous le titre de Pràbodhachayidrodaya 
(le lever de la Lune de l'Intelligence), suppose des spectateurs initiés 
aux disputes des écoles; mais il met en relief la popularité du Védânta 
malgré la rivalité des sectes (2). 

Quelques traits suffisent pour établir que la doctrine védânta des 
siècles modernes diffère sensiblement de la doctrine authentique de 
ce nom ayant reçu au viiio siècle des formes bien arrêtées. Elle aboutit 
à la négation de toute certitude (3), et donne les connaissances pra- 
tiques, les conceptions de la vie vulgaire, uniquement comme des effets 
de la Mâyâ ou de l'illusion (4). N'importe si ce mot était d'un usage 
bien plus ancien dans les doctrines indiennes, il a représenté sans 
doute, dans l'école dont nous nous occupons, une notion toute nou- 
velle; peut-être le prendrait-on pour une infiltration du bouddhisme 
qui avait ainsi nommé la mère du Buddha Çàkyamuni, avant d'en 
faire une idée abstraite; l'inanité de toute connaissance, de toute 
représentation des choses (5). Selon les Védantins, l'illusion dérive de 

(1) Voir dans le mémoire de Colebrooke la revue des sources de tout âge 
et de divers titres, Miscellaneouê Essays, vol. I, p. 327-337, et la traduc- 
tion de M. Pauthier, p. 153-1G5. Dans un curieux recueil sur la bibliogra- 
phie des systèmes indiens, M. Fitz-Edward Hall attribue au seul Védânta 
310 ouvrages sur le nombre des 748 qu'il décrit (A c&rUrihytion^ etc, Cal- 
cutta, 1859, in-S*»). 
• (2) Chap. VI sur le drame indien, pp. 328-31. 

(3) Voir V Histoire de la philosophie par Victor Cousin, cours de 1828, 
(1864, un vol. in-H^, Paris, Didier). 

(4) YédàrOa Sàra, éd. Cale. I, p. 21. — Trad. de Roer, Jou}*nal of tht 
Boy, AsicU. Soc. of Bengal, vol. XIV, p. 115 et suiv. 

(5) V. Banerdjea, Hindu philosophy, dialogue VIII, p. 306-314. — Sur 



PHILOSOPHIE INDIENNE. 391 

la prédominance de la qualité de l'âme qui lui dérobe la vue de la 
réalité : elle se manifeste sous un double mode, soit comme faculté 
d'enveloppement ou d'obscurcissement, âvarana-çakii^ soit comme 
faculté d'hallucination, viUschépa-çakU, C'est sous l'empire de ces deux 
espèces d'illusions, l'exaltation de la puissance, le délire de la cupidité 
et du bonheur, ou bien 'des mouvements tout opposés, que Tesprit 
subit des entraînements contraires ; il n'est délivré des erreurs prove- 
nant de ces deux sources que par la connaissance de l'inâni Brahma. 

Enfin, à une date peu éloignée, le Védânta a prêté ses formules, ses 
allégories et ses images à une philosophie tout à fait rationafiste, ana- 
logue au déisme qui a régné dans la philosophie européenne au siècle 
passé. Ram Mohun Roy a marqué de son nom cette tentative de relier 
les spéculations indiennes à la philosophie occidentale; il a formulé un 
déisme abstrait qui ne tient plus compte des croyances séculaires de 
sa nation. C'est là l'extrême limite jusqu'où s'avancent ceux des pen- 
seurs hindous qui rejettent l'idolâtrie, mais qui repoussent le chris ■ 
tianisme. Par contre, il est de nos jours plusieurs brahmanes qui ont 
donné à leur profession du monothéisme la base de la foi chrétienne, 
et ils se sont mis en garde contre deux conséquences qui découlent, 
t-antôt de la négation de l'idée religieuse, tantôt des excès du sens my- 
thologique, le matérialisme et le panthéisme. 

C'est à la fin de ce chapitre qu'il convient de signaler la propagation 
des doctrines de l'école védânta qui s*est faite, au nord et au midi de 
llnde, par la version de ses livres dans les langues populaires culti- 
vées en plus d'un genre littéraire (1). Les idiomes dravidiens de souche 
non aryenne ont servi presque tous à vulgariser les opinions des Vé- 
dantins parmi les populations brahmaniques du midi de la péninsule; 
en particulier le télinga ou téJugu, le malayalam, et surtout le tamoul. 
Les écrivains des contrées méridionales se bornaient le plus souvent à 
traduire les originaux sanscrits suivant les ressources lexicographi- 
ques et le génie grammatical de leur idiome; quelquefois cependant 
ils ont ajouté à leur version des gloses qui en facilitassent Tintelli- 
gence dans l'enseignement. Nous dirons ci-après combien grande est 
la richesse du haut tamoul^ c'est-à-dire de la langue littérale des Ta- 
ie rôle de Mâyâ, lire la vie du Buddha. d'après le Lalita Vistàray trad. du 
tibétain par M. Ph. Ed. Foucaux (1848). 

(1) Voir la Bibîiotheca orienialis de J. Zenker, part. II, p. 363 et suiv. 
p. 378. 



392 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

mouls en ouvrages védantiques, en parlant d*un commentaire de YAt- 
màbodha que M. Graul a mis à profit dans sa traduction allemande du 
poème philosophique de Çankara. Nous ne pouvons qu'attirer Tatten- 
tion du lecteur sur le phénomène d'une littérature scientifique née à 
une grande distance du berceau de la civilisation des Aryas, et fondée 
sur le travail d'intelligents traducteurs (1). 



ATMABODHA. 

DES MANUSCRITS ET DES ÉDITIONS DU TEXTE DE CE POËME 
ET DE SON COMMENTAIRE ANONYME. 

Ayant eu l'occasion de comparer plusieurs manuscrits du poème de 
ÇanlLara, nous eûmes le dessein d'en publier le texte avec mention 
des principales variantes recueillies dans ces manuscrits, et dlmpri- 
mer en même temps le commentaire anonyme en sanscrit dont le 
texte est accompagné dans plusieurs d'entre eux. A cause de retour- 
nement de ce travail, nous ne sommes plus à même d*oiîrir au public 
la primeur d'une édition de VAtmabodfia; car il a été, dans l'inter- 
valle, deux fois imprimé et une fois lithographie dans l'Inde. Il nous 
reste donc la tâche de donner quelque valeur à une nouvelle traduc- 
tion française de ce traité, en y joignant une analyse suivie et sub- 
stantielle qui résume la pensée de l'auteur et qui laisse apercevoir 
l'opinion de ses interprètes indiens. 

Sans mettre le texte sanscrit sous les yeux du lecteur, nous croyons 
devoir lui rendre compta de notre travail, en notant quelques va- 
riantes recueillies dans les manuscrits que nous avons naguère con- 
sultés et dans les éditions que nous avons examinées avec soin: on 
verra ainsi quelle base nous avons donnée à cette version de VAtma- 



(1) Dans le tome VII de la Zeilschrifl der deiasc?ien morgenlœndischen 
Gesellschaft (1853, p. 558, 565 seq.), M. Graul a donné le catalogue des 
ouvrages philosophiques en tamoul (n^" 93 à 110) qu'il avait acquis pour 
la maison de la mission évangélique luthérienne à Leipzig. C'est dans sa 
Bibliotheca iamulica qu'il en a fait connaître lui-môme quelques-uns. — ^ 
M. Ch. Graul est décédé à Erlangen, le 10 mars 1864, âgé de quarante- 
neuf ans. Il a laissé une relation de ses voyages en Orient (1849-53), im- 
primée à Leipzig en six volumes. 



PHILOSOPHIE INDIENNE. ' 393 

bodha, entreprise dans Tespoir de mettre en lumière la glose san- 
scrite plus que ne Vont fait d*autres traducteurs. 

Nous indiquerons, dans les notes de notre version du texte, les cinq 
manuscrits suivants, dont nous avons copié le premier, et dont les 
autres nous ont fourni bon nombre de variantes : 

l® Un manuscrit de VAtmàbodka, avec commentaire en caractères 
dévanagaris, que feu Charles Ochoa rapporta en 1844 de Tlnde, où il 
avait voyagé avec une mission du Gouvernement français (1), et qu'il 
voulut bien nous prêter en 1845. Ce manuscrit (lettre 0) a passé avec 
d'autres livres indiens à la bibliothèque impériale de Paris (2); 

29 Un manuscrit de la collection Chambers, formant aujourd'hui le 
n* 617 du fonds sanscrit de la bibliothèque royale de Berlin. Ce manu- 
scrit (lettre W) a été décrit, ainsi que le suivant, par M. Albert Weber 
dans son Catalogue (3), et c'est à lui-même que nous Aimes redevable 
naguère d'une copie comprenant la glose sanscrite; 

30 Un manuscrit de la susdite collection, n» 618, dont le même savant 
eut également l'obligeance de nous communiquer les variantes (let- 
tre A). Le poëme, sans commentaire, est la sixième pièce d'un recueil 
d'écrits védantiques mis indistinctement sous le nom de Çankara(4); 

4« Un manuscrit du fonds Taylor, n® 2011, de la bibliothèque de 
VEast-India-House (lettre T); 

S*» Un manuscrit du legs Colebrooke, n^ 1597, de la même biblio- 
thèque (lettre C). 

Nous avons fait à Londres, en 1845, la collation de ces deux manu- 
scrits, sur la recommandation et grâce à la complaisance de l'illustre 
indianiste feu H. H. Wilson, bibliothécaire de l'honorable Compagnie 
des Indes. La bibliothèque et le musée ont passé, il y a quelques 
années, sous la direction du ministère de l'Inde. 

Le même commentaire anonyme existe dans quatre manuscrits (0. 

(1) Espagnol d'origine, ce jeune orientaliste avait montré sa prédileclion 
un peu enthousiaste pour les écrivains mystiques de l'Inde et de la Perse. 
Mort À Paris en juin 1846, il n'eut le temps d'achever aucun mémoire sur 
l'objet de ses lectures et de ses voyages. 

(2) Eugène Burnouf en a dressé le catalogue dans le Jourtial asia- 
tique, iRUYier 1848, t. XI, p. 66-81. 

(3) Verjsfeichniss der sanskrit Handschriften, p. 179, — Ère Samvat 1772 
^ A. D. 1716. 

(4) Loc. cU. p. 179-181. — Ère Samvat 1704 == A. D. 1648. 



394 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

W. T. C), et dans deux des éditions que nous allons énumérer; c'est 
une glose explicative, tikâ, vyâhhyâ, qui suit, stance par stance, le 
texte du poëme, sans longs développements philosophiques ni digres- 
sions grammaticales. 

Voici maintenant ce qui concerne les éditions du texte : 

1° Le texte de VAtmàbodha, imprimé sans commentaire, par le doc- 
teur John Haeberlin, en 1847, dans son Anthologie de petits poèmes 
sanscrits (1); nous indiquerons par la seule syllabe initiale Anih. ce 
recueil estimé, dont Téditeur, missionnaire allemand, est mort dans 
l'Inde; 

29 VAtmabodha imprimé en 1852 avec le commentaire sanscrit ano- 
nyme, par M. Fitz-Edward Hall, dans le même volume qu'un autre 
traité de la même école, le Tattva-bodhu, Nous citerons par la lettre H 
cette édition, qui na pas été mise dans le commerce, et que nous 
tenons de la bienveillance de M. Hall lui-même, aujourd'hui bibliothé- 
caire du ministère de l'Inde à Londres (2); 

3° Le texte de VAtmabodha transcrit en lettres latines, par Charles 
Graul, dans le premier volume de sa Bibliotheca tamulica (3), et 
accompagné dénotes tirées d'un commentaire tamoul; nous en citerons 
les particularités (sous les lettres initiales Gr.) et nous relèverons 
quelques explications doctrinales que le savant allemand a traduite 
à dessein du texte tamoul ; 

4*' Le texte lithographie de VAtmabodha avec son commentaire 
sanscrit, dans un recueil de petits écrits védan tiques publié à Bombay 
en 1859 (4), format in-8o oblong- 

(1) Kavya-sangraha. a sanscrit Anthology, heing a collection ofthe best 
smaller poems in the sanscrit language. Calcutta, 1847, 1 vol. in-8®, p. 489- 
495. 

(2) The Atma-bodha, with its coramentary ; also the Tathca-hodha : 
being two treatises of indian pantheism. Mirzapore, 1852, in-8^ (dévana- 
gari). 

(3) Tome I, contenant trois écrits servant à Tinterp relation du système 
védânta, et traduits en allemand par l'éditeur (Leipzig, 1854, în-8°). 
\JAtmabodha est publié en transcription ; mais les extraits de la glose qui 
suivent chaque stance sont traduits du tamoul en allemand (p. 175-185). 
Le texte sanscrit provient d'un manuscrit en lettres télugus. Ajoutons que 
M. Graul a dressé une liste des mots techniques du Védânta, qu'il a ex- 
pliqués en allemand et en anglais, pour l'intelligenco des documents phi- 
losophiques de son recueil. 

(4; Atmabodha-prakaranam satikam, feuillets 6 à 21, deux fascicules 



PHILOSOPIIIK I>'D]ENrSE. 395 

Le poème de Çankara renferme exactement dans presque tous les 
textes connus le nombre de soixante huit çlokas ou distiques, et il 
n'offre aucune différence un peu emportante sous le rapport ni de la 
fiuite des vers ni de leur contenu. On a de ce côté la pleine garantie 
que les axiomes et les sentences de YAimabodfia ont été conservés 
scrupuleusement à l'aide de l'écriture et de la récitation. Il a le nom 
de prakarana, « traité, discussion relative à une doctrine. » Quand il 
n'est pas nommé simplement Atmahodhay il est intitulé Atmahodha- 
prakaranam, comme on lit dans plusieurs manuscrits. 

Çankara a conservé d'un bout à l'autre le même ton didactique; ses 
affirmations dogmatiques sont en général renfermées en une seule 
stance; quelquefois elles sont éclairées dans le second membre de la 
même stance par une comparaison prise dans les phénomènes de la 
nature indienne. Il est un seul passage où l'exposé doctrinal cesse pour 
faire place à une interpellation indirecte de l'Être suprême au disciple 
qui l'écoute (st. 30 à 36) : c'est un discours de l'Esprit, s'afflrraant lui- 
même comme Brahma, qui n'est pas sans analogie avec les révélations 
de Krichna énumérant tous ses modes de manifestation au milieu de 
ses entretiens avec Ardjouna, dans une des belles lectures de la 
Bhagavad-Gitâ (1). Nous n'avons pas un brillant morceau de poésie, 
mais un résumé habilement versifié des thèses importantes d'une école 
de métaphysique. 

La célébrité de VAtmàbodha comme œuvre de Çankara a été 
affirmée par ceux qui l'ont expliqué et commenté en d'autres 
langues indiennes. Il nous a paru intéressant à cet égard de re- 
[)roduire la préface du commentateur tamoul (2), traduite par Graul 

(le 36 feuillets, qui contiennent six autres opuscules. Nous désignerons 
par la lettre D la lithographie de Bombay(dévanagari). 

(1) Le XI® adhyâya, intitulé : Vibhûti-yoga « doctrine des propriétés 
cminentes. « 

(2) M Le vénérable Çankara, la bienheureux, maître de la classe des 
mendiants paramahansas (2'est-à-dire des Sannyâsis du quatrième et der- 
nier degré), descendit dans ce pays d'Aryâvarta (l'Inde), approfondit les 
systèmes de toutes les sectes qui s'y trouvaient, et déduisit clairement de 
la comparaison de tous ces systèmes leurs mérites et leurs défauts. Ensuite 
il fonda le système de la non-dualité ; il admit pour auxiliaires les six 
sectes (écoles) principales, et il soutint que le système de la non-dualité 
(soit de l'identité absolue) se démontre comme la vraie réalité et demeure 



396 PHILOSOPHIE INDIENNE. 

en tête de sa version allemande du poëme (Bibliotheca tamtUica^ 
1. 1, p. 175). 

la plus haute vérité, quand on Texamine avec le secours de la révélation 
{çruU), de la déduction philosophique et de lexpérience interne. Pour finira 
comprendre son opinion aux habitants de ce pays, en tant qu'ils étaient 
partisans des six sectes, il composa des éclaircissements ou commentaires 
sur les Sûtras de Yjâsa (sic), sur les Oupanisçhads et sur la Bhogatad- 

Qm, 

M En outre il rédigea, dans la langue du Nord (le sanscrit), le livre 
intitulé Aimdbodha (connaissance de l'Esprit), afin de rendre le système de 
la non-dualité clair pour les ignorants, incapables d'étudier eux-mêmes les 
susdits commentaires, comme on met le fruit du Nelli sur la paume de la 
main. Dans ce livre, il explique la nature de Tesprit, les Upâdhîs ou qua- 
lités du corps qui parait, en vertu de Terreur, différent de TEsprit; il 
définit ensuite les diverses méthodes de salut : le çravana (l'audition), le 
manana (la méditation) et le nididhyàsana (la contemplation). Enfin il 
explique la vraie nature de la libération de 1 ame pendant cette vie, la 
disposition mentale requise chez celui qui veut être libéré de son vivant 
(djîixin'mukta), ainsi que les signes distinctifs de la béatitude indépendante 
du corps : il démontre par cette voie que le but le plus élevé de l'Esprit, 
c'est la complète délivrance. » 



i 
I 



ATMABODHA. 



LA CONNAISSANCE DE L'ESPRIT. 



VERSION COMMENTÉE DU POËME DE ÇANKARA. 



Invocation, 

Cette stance, servant d'invocation, serait facilement attribuée à Çankara 
lui-même, fervent sectateur de Çiva et de la grande déesse, épouse de ce 
dieu (I). 

' Je prends mon recours à ÇamhhUy dont la déesse Vmâ est la 
lune, aux regards ayant Tëclat du lotus, au pied honoré par le dieu 
des cent sacrifices (Indra), celui dont la forme est inaccessible 
même à rintelligence aux cent voies ! 

Le préambule du Bhàshya sanscrit résume fort bien l'intention de l'au- 
teur en composant ÏAtmabodha après les grands traités qu'il avait consa- 
crés à la démonstration et à la défense du Yédânta. 

Après avoir mis au jour une triple classe de traités sur le Yé- 
dânta pour les disciples les plus avancés, le bienheureux Çankara 
ACHARYA, en faveur des gens peu instruits, incapables de les com- 
prendre, publie avec le désir d'en parfaire la démonstration le 
présent traité, intitulé Atmabodha, ou « la Connaissance de FEs- 
prit, » — Atmabodh&khyam prakara^am, — qui est un résumé 
des conclusions de tout le système védânta. 

(1) D^MtrM m-ionicritfl, il est Tra*, labetitaent Bima et 81^4 à ÇiTi et ParTatt (0. W. et 
redit de MimpDrb). 



398 ATMABODHA. 



I. 



Ce livre de la Connaissance de l'Esprit est composé à Tintention 
de ceux qui ont effacé leurs péchés par la pénitence, qui ont atteint 
la tranquillité parfaite, qui ont détruit leurs passions, et qui aspi- 
rent à la délivrance finale (1). . 

Commentaire. — Çankara aurait voulu rappeler dans cette stance la 
recherche des quatre sàdhanas ou mojens de salut, en désignant ceux qui, 
les ayant mis en. pratique, sont capables de comprendre rinstruction ren- 
fermée dans ce livre. Ce sont d'abord ceux qui ont détruit leurs péchés par 
des pénitences, ayant pour forme l'accomplissement d*actes périodiques, 
tels que le Chândrayana (jeune austère réglé suivant le cours de la lune), 
soit qu'ils aient cédé à la colère, soit qu'ils aient été coupables d'autres 
vices. Ce sont ensuite ceux qui sont restés calmes, aucunement ébranlés 
dans leurs espérances ; puis les hommes sans passions, c'est-à-dire exempta 
du désir immodéré des biens de cette vie ou d'une autre ; ce sont enfin 
ceux qui, aspirant à la libération, font d'incessants efforts pour rompre les 
liens de la transmigration. 

2. 

De tous les moyens, il n'en est qu'un seul, la connaissance 
{bodhajy qui soit efficace pour l'obtention de la délivrance : comme 
sans feu il n'y a pas de cuisson, de même, sans la science (djnâna), 
on ne parvient pas à la libération finale. 

Des moyens tels que la pénitence, la prière, les œuvres, l'union (yoga), 
effectuent respectivement par autant de degrés la libération conduisant à 
la voie de la science. Mais la science, de sa nature, seule capable d anéan- 
tir les vaines distinctions naissant de Tignorance, consacre en pleine pos- 
session de sa souveraineté quiconque aspire à la libération. Ainsi est affir- 
mée Texcellence de la science par rapport aux autres moyens de salut. On 
dirait de même qu'il n'y a pas de cuisson sans feu, quand on aurait à sa 
disposition tous les autres moyens, le bois, l'eau, les ustensiles. 



(1) Stance 1, b... apék§kyo*gam âim<^odko vidkigaté. — La formo da participe fatur 
apébêhjfa, R. Iksh, est la leçon de la plupart des manuscrits, a'an sens pics cet qae la leçon 
apék$ho, apékika (mas. 0. C. Anth.) : i A prendre en eonsidératior, i — au beachten {Samrkrii 
Wmrlerbuch, Saint-Pétersboarg, 1. 1, col. S11-S12). 



ATXABODHA. 399 



3. 



Faute d'être en opposition avee elle, Faction ne saurait repous- 
ser Fignorance ; mais la science dissipe- l'ignorance, comme la lu- 
mière dissipe l'épaisseur des ténèbres. 

En l'absence d'opposition entre Faction et Fignorance, — karmano*vi' 
dyâvirodhâbhâvât, — Fune ne peut détruire l'autre ; mais la science, par 
sa propriété de clarté, est capable de dissiper Fignorance, de même qu'un 
amas de lumière dissipe l'obscurité. 

Le terme que les Védantins emploient de préférence pour exprimer l'igno- 
rance est celui d'at^jhâna ou m non-science, » terme qui serait applicable 
uniquement à Fhomme. Plus loin, stance 13, le poète a employé aussi 
celui d*avidyâ, qui va plus loin comme expression négative. Les Boud- 
dhistes se sont servis du mot avidyà comme nom de la douzième cause du 
mal ; c'est pour eux l'illusion sans aucun fond, le reflet du néant. (Voir la 
note de M. Th. Goldstacker sur avidyâ, dans l'introduction d'Eugène Bur- 
nouf à V Histoire du Buddhisme indien. Paris, 1844, p. 507). 

4. 

Entravé en quelque sorte par Fignorance (1), mais redevenant 
indépendant quand celle-ci est détruite, l'Esprit resplendit lui- 
même d'un grand éclat, comme le soleil au moment de la dispari- 
tion des nuages. 

Par rapport au corps, l'Esprit est conçu comme entravé ou enveloppé. 
Comment son indépendance peut-elle lui revenir ? C'est par absence de dis- 
cernement que se produit l'enveloppement de l'Esprit, qui est simple en 
lui-même, indivisible ; cet enveloppement n'a pas d'autre raison que Fat- 
tache au multiple, suite de l'ignorance. Une fois que le non-discernement 
est éloigné, FËsprit brille de nouveau dans son indépendance, de mémo 
que le soleil à la disparition des nuages qui lui font obstacle. 

D'après le commentaire tamoul, M. Graul ajoute les réflexions suivantes : 
M Le soleil est séparé du nuage par d'énormes distances, et avec cela il 
est infiniment plus grand : cependant le nuage parait Fenvelopper ; mais 



(1) Noas avoni préféré la le^n foricUUnna ■ limité, restroint, enveloppé a (voir B. Chhio, 
Samhrii Warterbmek, B. II, col. lC93),dan8 nue acception philosoptaiqae, à la leçon avachkinta 
•W. C. Gr.) • léparé, détaché, ■ et à la leçon a^khimua (B.) ■ non léparé, non Interrompii, ■ 



400 ATHÀBODHA. 

ce n'est là qu'une apparence. Le VriUi-djhdna (littér. • la science d'acti- 
vité, » c'est-à-dire la connaissance incomplète réalisée par Texercice des 
facultés intellectuelles), c'est la cause pour laquelle l'Esprit, partagé entre 
des corps nombreux, pacatt comme multiple, et non pas comme simple 
(adr)aiia). » 

5. 

Après que Fânie, troublée par rignorance, a été purifiée par 
l'exercice de la science, la science elle-même disparaît, de même 
que la graine du kataka (1) [qui a purifié] l'eau [à laquelle on Fa 
mêlée]. 

Cawkara, qui a jusqu'ici parlé de l'Esprit, de VAtman, l'être par excel- 
lence, l'âme universelle, identique à Brahma, touche à une autre notion, 
celle de l'âme individuelle, du principe vital tel qu'il se manifeste <laiis la 
série immuable des êtres; ce principe, il l'appelle djiva «vie.** Nous nous 
servirons, dans la version, du terme d'âme, qui le distinguera suffisamoient 
de VAtman ou de l'Esprit. 

L'âme est troublée par le moi et par les autres sentiments pouvant naître 
de l'ignorance; elle s'en orgueillit par suite de l'action, de la jouissance 
et d'autres états semblables. Une fois qu'elle a détruit dans l'âme l'activité 
interne (2) que l'ignorance avait produite, la science se détruit, s'anéantit 
olle-même. S'étant réfléchie dans l'Esprit, la science devient un avec lui: 
alors TEsprit se manifeste comme un, simple, sans dualité; de la même 
manière, la poussière du ?KUaka, ajant clarifié une eau trouble, disparaît 
elle-même sans laisser de traces. 

6. 

Semblable à l'image d'un rêve, le monde est constamment trou- 
blé par l'amour, par la haine et par d'autres passions ; tant que 



(1) XattUea est le nom d'un arbaste, le Strychnot potatorun de Linné, dont les fruits sont 
employé! en médecine, et servent, d'antre part, à pari fier ane èaa tronble; on fVotte rintérieor 
dn vase avec la ponssière de caa fraits, et l'eaa que l'on y verse ensuite est dégagée de toute 
sileté {Saïukrii Wari^rb. B. II, col. 38, où sont cités les traités indiens de médecine). Lee 
postes ont recoarn plos d'nne fois à la figure du kataka purifiant l'eau : par exemple, Kâlldâaa 
dans le MalaoikâgnimUra, st. 26. 

(2) AntaKkarana, selon le commentateur tamool, serait Ici simplement une faculté mentale, 
comprise dans les cinq facultés de l'organe interne ainsi nommé («uiihm, oitla. huâdki, 
kJra). Voyes Graul, explication des termes, Bibl. tanul. l, p. 197, et II, p. 1S7-168. 



ÀTHABODHA. 40i 

dure (le rêve), il se manifeste comme réel ; mais, au réveil, il passe 
à la non-réalité (1). 

C'est par Texemple d\in rêve que l'auteur veut démontrer Tinanité 
(milhyâivam) du monde, à la